dimanche 19 novembre 2017

08.02.2016 : Têt à Dalat - ou les légendes au coin du lac



* N'ayant que très peu de photos du Vietnam, j'emprunte quelques illustrations à la toile *
* Le marché central à Dalat *


Au début du mois de février, le monde frémit : entre le solstice d'hiver et l'équinoxe de printemps, le Génie du Foyer s'envola vers le ciel. A cheval sur le dos d'une carpe, il quitta la maison, emportant avec lui les vœux de chaque membre de la famille avec laquelle il avait résidé toute l'année. Le Génie du Foyer avait un rendez-vous important : il devait rencontrer l'Empereur de Jade pour lui présenter son rapport sur le comportement et les actions des habitants de son logement. Son témoignage allait avoir beaucoup d'importance : s'ils avaient été justes, la nouvelle année récompenserait les valeureux. Mais dans le cas contraire...

Le départ du Génie du Foyer était source d'inquiétude Dès qu'ils apprirent son absence, les mauvais esprits s'élevèrent et se mirent à parcourir les rues pour envahir les maisons et se les approprier. Pour les contrer, les habitants firent appel au dragon d'or et l'implorèrent de patrouiller dans les villes et les villages pour faire fuir ces ennemis tout le temps que leurs maisons ne seraient plus protégées. Le dragon s'éleva et dansa, dansa, dansa...

Et puis enfin, six jours plus tard, le Génie du Foyer revint. Et il n'était pas seul : il amenait avec lui tous les ancêtres montés au ciel, à qui la permission avait été donnée de réintégrer, pour une soirée, leur famille chérie. Tous ensemble, morts et vivants s'installèrent autour de la grande table de la maison pour un grand dîner de fête. Et lorsque minuit sonna, ils accueillirent tous ensemble la nouvelle année, placée sous la protection du Génie Singe.

C'est ainsi que nous avons fêté le nouvel an au Vietnam. Un nouveau-Nouvel An qui tombait cette fois le 8 février. Ce n'était pas prévu : mon voyage dans ce pays avait été improvisé, et ce n'est qu'après avoir pris mon billet que l'on me dit : 

« - Tu vas voyager pendant Têt. Tu vas galérer.
- Têt ?
- C'est le Nouvel An vietnamien. Tous les expatriés reviennent au pays pour rendre visite à leur famille et beaucoup de choses ferment pendant cette période. Tout va être blindé et sans doute hors de prix. »

Il était de toute façon trop tard pour m'en inquiéter. Mon billet d'avion était déjà pris, et puis, je pouvais bien survivre à un jour férié. Sauf que... Têt, ce n'est pas un jour férié. C'est bien plus que ça. Avec Têt, les Vietnamiens font passer notre Noël ou notre Nouvel An pour une vulgaire kermesse.

J'ai pourtant toujours été une grande amoureuse des fêtes de fin d'année. Lorsque nous étions petits – ou plus jeunes – nous fêtions Noël dans la maison de ma grand-mère en Normandie. C'était, pour moi, le jour le plus important de l'année. Je m'y préparais des semaines à l'avance. J'insistais tout particulièrement pour porter, ce soir-là, un vêtement à paillettes pour être raccord avec les guirlandes électriques et les étoiles que l'on allait disposer sur la nappe. Je crois que je voulais secrètement faire de la concurrence au sapin. Le 24 décembre avait une saveur très particulière : tous les ans, le programme était exactement le même. Nous cuisinions toute la journée dans la cuisine de ma grand-mère. Vers 20h, mon oncle, ma tante et mes cousines allaient arriver. Nous passerions à table et commencerions par manger le foie gras, puis le plateau de fruits de mer commandé à Cherbourg quelque temps plus tôt. Viendraient ensuite le chapon cuisiné par ma grand-mère et les pommes dauphines. Mais le moment que j'attendais avec impatience venait entre le plat et le dessert : lorsque nous étions encore crédules quand mon père nous emmena pour la première fois « chercher le Père Noël ». Une chasse au mystère qui devint un rituel. Tous les enfants grimpaient dans sa voiture, et nous allions explorer les routes de campagne, en pleine nuit, pour essayer de trouver son traîneau. Parfois, des bonbons tombaient du ciel, à travers la fenêtre ouverte. Ces moments avaient une saveur indescriptible. Mon excitation était telle que mes jambes me faisaient mal. A moins que ce ne soit le froid dans la voiture qui mettait du temps à se réchauffer. Cette demie-heure était pleine de magie. Je regardais la route défiler, seulement éclairée par les phares de la voiture. Nous étions complètement seuls sur la route. Nous racontions des histoires qui nous faisaient frissonner, nous croyions voir partout ses six rennes volant entre les étoiles. Lorsque nous rentrions à la maison, le Père Noël était déjà passé et avait disposé les cadeaux sous le sapin. Nous le rations tous les ans.

En grandissant, nous avons gardé cette habitude, sauf que mon père ne venait plus. Mais nous continuions, entre grands, à explorer les routes de la campagne. C'était une tradition et j'étais, je crois, celle qui y tenais le plus. Et puis, petit-à-petit, les choses ont changé. Ma grand-mère a disparu, nous avons commencé à fêter Noël à Paris. L'expédition sur les routes de campagne n'avaient plus lieu d'être et ce rituel a été remplacé par d'autres. Aujourd'hui, le mystère et la magie ne sont plus invités à notre table. Noël est un dîner de famille certes meilleurs que les autres, avec des personnes que nous n'avons parfois pas vues depuis longtemps. Nous cuisions de beaux plats, nous nous habillons bien et nous passons, tous ensemble, une belle soirée. Mais chaque année, l'ingrédient mystère me manque.

Le Nouvel An a lui aussi perdu de son charme. Il est devenu une injonction à faire la fête, mais aucune tradition ne l'entoure. Chaque Nouvel An est maintenant une autre célébration alcoolisée, à la différence que l'on sait à l'avance qu'il sera impossible de rentrer chez soi, parce que les transports ne marcheront pas, que les taxis seront pris d'assaut, qu'il faudra vendre un rein pour se payer un véhicule du type Uber et consorts, et qu'un rein de fin de soirée n'a, en général, plus beaucoup de valeur. Je pourrais ne rien faire, après tout. Mais j'aime encore faire la fête et surtout, j'ai gravée en moi une sorte de conviction que les premières minutes de la nouvelle année doivent être célébrées. Ce Nouvel An, je l'avais passé à observer le lever du soleil, dans les eaux chaudes d'une île paradisiaque au Cambodge. En terme de symbole, on ne fait pas mieux.

Les fêtes de fin d'année ont perdu pour moi de leur magie car elles ne sont plus ritualisées. Elles n'ont plus ce caractère rassurant, ronronnant, elles ne sont plus ce petit cocon enrubanné de guirlandes électriques qui me faisait rêver, l'espace d'une soirée. Le terreau originel de « mes » Noëls n'est plus ; le fil rouge a été coupé. Mais, quand je suis arrivée au Vietnam, j'ai ressenti une petite pointe de jalousie.

Têt, ce n'est pas une fête qu'on prend à la légère. Les festivités durent plus d'une semaine, une semaine durant laquelle les famille se réunissent pour prendre le temps de célébrer. On ne m'avait pas menti : la communauté expatriée revient en masse pendant cet période et de nombreux hôtels ferment, ou n'ouvrent qu'une partie de la journée. Au cours de cette semaine, les traditions s'enchaînent, et chacun rend visite aux parents, aux grands-parents, célèbre les ancêtres et se réunit à la pagode. Partout, nous avons vu des groupes, principalement des hommes, assis devant leur maison, ou bien les portes grandes ouvertes, écumant des bières en chantant des chansons traditionnelles. Nous étions invités à leur table et nous écoutions ces airs racontant l'histoire tragique d'un Vietnamien amoureux d'une Parisienne. C'est un temps de rassemblement. Mais chaque événement est aussi tissé de contes aux couleurs rouge et or, où des génies grimaçants affrontent des démons, où des tigres mangent les mauvais esprits, et où les dragons volent dans les rues, portés par les rires des enfants.

Sans vraiment le savoir, nous sommes arrivés le jour du Nouvel An dans l'un des meilleurs endroits pour célébrer Têt : Dalat. Le retour massif de la communauté vietnamienne vivant à l'étranger créait en effet quelques confusions : à l'arrêt de bus d'Hô Chi Minh, une marée humaine s'entassait dans les bus à destination de Dalat qui partaient toutes les cinq minutes. Nous avions une réservation dans un bus bien précis, mais il était impossible de savoir duquel il s'agissait compte tenu des créneaux de départ trop rapprochés, et les employés de la compagnie étaient inexistants ou agressifs. Notre sort reposait sur les épaules de cet inconnu, qui, volontairement, essayait de réguler le trafic et de donner les bonnes informations. Un Père Noël au milieu de la foule. Après une nuit passée sur les sièges couchettes motif léopard de notre bus, nous étions arrivés à Dalat dans le froid matin de la dernière journée de l'année de la Chèvre.

Dalat est une très jolie ville des hauts plateaux du Vietnam, adossée à une colline qui plonge dans le lac Xuan Huong. A peine sortie du bus, je retrouvai cet air familier des matins à la montagne, le soleil glacé et l'air stalactite qui remplit les poumons. Notre hôtel, le Happy Days, n'était pas encore ouvert. Nous avons trouvé refuge dans une petite cantine où, bien que j'offris ma plus belle imitation en mimes du mot « viande », je me retrouvai avec des bouts de bœuf dans ma soupe de nouilles que j'espérais végétarienne. La ville était calme. Nous étions seuls dans le restaurant. Malgré les morceaux d'animal mort dans mon bol, j'étais engourdie de cette torpeur bienheureuse qui envahit le corps quand il se réchauffe après avoir trop grelotté. J'étais bien et cette journée avait déjà un goût spécial.

Ce n'est qu'au moment du check-in je compris que ce 8 février était un jour important : la célébration de la nouvelle année avait lieu le soir même. Immédiatement, je me dis que nous devions célébrer dignement avec, peut-être, un bon repas comme nous seuls, les Français, savons les faire. Le propriétaire nous expliquât que des feux d'artifices seraient tirés dans la ville, mais ce furent les seules informations qui nous furent données. Avec si peu en poche, nous partîmes à l'aventure de Dalat.

La ville était bondée. Le marché tentaculaire du centre-ville ressemblait à un monstre régurgitant sans distinction les passants et les scooters. Sur les flancs de la colline, dans la partie intérieure du marché, des allées et des allées remplies de vêtements et de bibelots s'entassaient sur plusieurs étages. A l'extérieur, tout en bas, la rue, et le rond-point sur laquelle elle débouchait, étaient envahis de commerçants ayant posé légumes, fruits et fleurs colorés à même le sol. Les marcheurs déambulaient à la queue leu leu entre ces marchandises. Parfois, un deux-roues fendait la foule avec plus ou moins de précaution. Le spectacle était tout aussi fascinant qu'exténuant. Après avoir acheté chaussettes en laine, leggings et parka pour affronter les grands froids du nord du Vietnam, nous réussîmes à nous extirper de monstre géant qui aurait pu jouer le rôle des Halles dans Le Ventre de Paris.

Nos scooters nous conduisirent ensuite au bord du lac où des sculptures cucul semblaient flotter sur l'eau. Plus loin la route nous amena dans une fête foraine glauque qui me rappela ces parcs d'attraction déplumés et désertés dans lesquels on imagine facilement une mascotte défraîchie s'entêter à effectuer une molle chorégraphie sous la pluie. Nous sortîmes perdants de chaque jeu auquel nous essayions de jouer, et les Vietnamiens nos regardaient de travers. Je commençais à douter de la magie du Nouvel An.

Et puis, le soir tombât doucement. Les guirlandes électriques et les lampions s'allumèrent et illuminèrent les pentes de Dalat. Les terrasses se remplirent. Des enfants défilaient dans les rues et autour des tables du grand food court en plein air, situé sur les bords du lacs : ils exécutaient, pour les passants, la danse du dragon en frappant dans des tambourins et en portant des costumes en toile rouge et or. Comme nous étions les seuls péquins à ne pas savoir que le Nouvel An tombait ce jour-là, nous n'avions rien réservé nulle part et tous les restaurants étaient complets. Dans une petite boutique en haut de la rue de notre hôtel, nous finîmes par trouver le Saint-Graal : une bouteille de vin rouge de Dalat et de la Vache-Qui-Rit.

Petit aparté : je n'avais ni bu de vin ni mangé de fromage depuis mon départ de France. Il y avait bien eu une tentative à Ban Rak, au nord du Vietnam, mais je n'oserais appeler "vin" la mixture qui nous avait été servie. Et quitte à passer pour un cliché, je l'admets : la vue de ces deux ingrédients réunis sur l'étagère d'une boutique de Dalat fit battre mon cœur un peu plu fort. Si la Vache-Qui-Rit ne remplaçait pas le Brillat Savarin aux truffes que ma tante présenta à notre table lors d'un divin Noël, le vin de Dalat, lui, était délicieux Et c'est ainsi que, perchés quelque part sur les hauts plateaux vietnamiens, avec le goût du tanin sur les langues déliées, je retrouvais avec un certain décalage horaire la saveur de ces soirées parisiennes pendant lesquelles nous repeignons l'avenir. Après tout, nous avions l'occasion de fêter le Nouvel An pour la deuxième fois. Nous avions le droit à de nouvelles prémonitions, de nouveaux rêves pour l'année à venir.


* La scène sur lesquelles se déroulent les festivités à Dalat. 
Danse, concerts et costumes de toutes les couleurs. *

Sur les bords du lac Xuan Huong, une scène avait été érigée. Des groupes de musique et de danse s'y succédaient sous les applaudissements rares et mous de la foule encore présente qui luttait contre le froid. Nous étions assis sur une petite butte qui surplombait la piste. Et soudain, à minuit, deux feux d'artifices simultanés embrasèrent la nuit. Les éclats de lumière se reflétaient dans l'eau, redoublant la magie qui pleuvait déjà dans le ciel. Je restais bouche bée devant la beauté du spectacle. Le plus beau feu d'artifices que j'aie jamais vu, me dis-je. Mon excitation était telle que mes jambes me faisaient mal.

Et c'est ainsi que l'année de la Chèvre s'acheva pour laisser la place au Singe et que, pendant quelques minutes, je redevins une enfant cherchant le Père Noël dans les paillettes des fêtes de fin d'année.

P.S. : En vrai, j'ai une photo des feux d'artifice. Mais comment dire ?