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mardi 9 décembre 2014

24.07.2014 : Bus et déchirements


« If you go away » - Emiliana Torrini

Depuis quelques jours, je réécoute en boucle cette chanson interdite. J’ai certaines superstitions comme ça, des vêtements que je ne mets plus ou des albums que je n’écoute plus parce que les dernières fois que je les ai portés / écoutés / aimés ont été des jours douloureux. Alors je les ai remisés dans un coin et essaye de les garder le plus à distance possible.

Mais cette fois, je ne sais pas… J’étais dans le bus de nuit, il y a quelques jours. Il faut savoir que le bus de nuit est peut-être l’un de mes endroits préférés sur Terre. J’aimerais ne faire que ça, regarder Paris défiler sous les réverbères en écoutant mes playlists nocturnes. Elles ne sont pas anodines, ces playlists, elles sont choisies avec soin.

Parce qu’il s’en est passé des choses dans ces bus de nuit. J’y ai vécu des passions aussi courtes qu’intenses,  j’y ai retrouvé des bouts de rêve sur le coin des fauteuils, j’y ai senti l’inspiration revenir en voyant, fugace, une scène se dérouler sous mes fenêtres, j’y ai pleuré, beaucoup, après une de ces trop nombreuses soirées à vouloir m’abimer au contact d’un autre, je m’y suis torturée l’esprit à penser à la poésie, à l’émerveillement, au quotidien – j’y ai eu parfois de grandes conversations tortueuses avec d’autres mais pour moi, un périple en bus de nuit se fait en solitaire. Chaque retour est un poème qui se compose en mélangeant la faune absurde de Paris by night et mes fantasmes que j’écris  sur les vitres. Et dans ces moments-là, même pendant les nuits de larmes, je me sens bien. Alors non, toutes les chansons ne conviennent pas à ces retours-là. Il faut qu’elles soient aussi intenses que le voyage.

Et donc, on y est. Il y a deux jours, dans ce bus de nuit à quatre heure du matin. J’ai encore dans la tête les phrases d’un couple qui se déchire et je pense alors à mes déchirures à moi. Aux retours. Et là, soudain, cette envie, ce besoin de ressortir cette chanson, malgré tous les interdits. Une reprise de « Ne me quitte pas » en anglais, avec des paroles et un fond forcément très différent. La première fois que j’ai entendu cette chanson, je n’ai pas tant ressenti le besoin, l’angoisse de la perte ou les sacrifices qu’on est capable de faire pour un petit bout de l’autre, non, pas tant ça qu’un monde qui s’écroule, et toutes les choses qu’on perd quand une poésie meurt. Et cette chanson-là, je l’ai écoutée, réécoutée, écoutée encore à m’en rendre malade il y a quelques années. Je traversais à ce moment là la rupture la plus douloureuse qu’il m’ait été donné de vivre. Non pas parce qu’il s’agissait de la fin d’une histoire de couple, mais celle d’une histoire d’amitié devenue trop ambiguë pour se supporter elle-même.

Tout s’est passé de la manière la plus stupide. C’était une histoire simplissime, l’impression d’avoir en face de soi, sans l’avoir cherché ni réalisé tout de suite, quelqu’un d’unique, qui transfigure même tout votre quotidien, qui vous donne des ailes, que vous êtes impatients de retrouver chaque semaine comme un gamin attend avec impatience les vacances pour revoir son pote de Biarritz. C’était ce degré là de simplicité, parce qu’on n’avait rien vu venir : il n’y a pas eu d’explosion, de révélation, d’instant magique. Nous nous étions immiscés doucement l’un dans la vie de l’autre sans vraiment nous en rendre compte – et c’était parfait comme ça. Sauf que nous n’étions plus des enfants se retrouvant une fois par an sur les plages des vacances, sauf qu’on finit toujours par remettre la simplicité en question, et qu’on ne peut pas s’empêcher d’aller voir un peu plus loin, juste comme ça, pour voir s’il n’y a pas moyen de. Alors on pousse une porte – celle de sa chambre – et on se rend compte trop tard qu’on a franchi une limite interdite et que l’histoire est à jamais gâchée parce qu’elle était simple, beaucoup trop simple justement, et qu’on ne pourra jamais revenir à ce niveau de simplicité après autant de confusion. Il parait qu’il faudrait crier un mois non-stop pour évacuer toute l’adrénaline accumulée pendant un saut à l’élastique. Ici, pareil : il aurait au moins fallu une double amnésie et prier pour que le destin nous accorde la chance d’une nouvelle rencontre pour retrouver la simplicité.

Qu’est-ce que j’ai pu l’écouter cette chanson après ça… Les paroles hurlaient dans ma tête à longueur de journée à m’en rendre dingue. C’était tout ça que j’aurais voulu lui dire. J’aurais voulu lui dire… Ne me laisse pas là parce que tu as été la seule personne, toutes ces années, à qui je n’ai pas menti. Ne me laisse pas là parce que tu étais mon joyau, un îlot de douceur et là, tu vois, ce n’est plus un trou que j’ai dans le ventre mais un cratère qui va m’engloutir toute entière. Ne me laisse pas là avec toute cette décharge d’amour qu’on n’a même pas eu le temps de consumer parce que qu’est-ce que je vais faire avec ça, moi, toute seule avec ce truc immense alors que tu étais devenu le seul – le seul – que j’arrivais à supporter ?

J’avais tout ça à dire mais voilà, je ne lui ai rien dit. J’ai simplement laissé cette chanson parler à ma place.

Peut-être était-ce à la même période, peut-être pas exactement mais toujours est-il que je m’en suis souvenue après ça. J’étais en voiture avec mon père. Mon père, souvent, ne sait pas comment aborder des sujets difficiles. Il use de métaphores, il prend des chemins détournés. Lui aussi est sans doute un peu poète. Nous écoutions la radio, et puis est passée « Ne me quitte pas », justement, en français cette fois. A la fin, mon père m’a dit : « Je n’aime pas cette chanson. Ce n’est pas ça l’amour, ce n’est pas devenir « l’ombre de son chien ». On ne peut plus parler d’amour quand on en arrive là. On ne devrait jamais en arriver là. »

Alors je ne sais pas où l’histoire s’est arrêtée, à quel moment elle a vraiment basculé pour « en arriver là ». Lui et moi, on ne se voit plus. On se croise, mais on ne se voit plus. Comme de tout, on finit par s’en remettre, plus ou moins. La peine quitte le corps entier pour se loger dans une partie du cerveau. 

Mais cette chanson… cette chanson réveille systématiquement, et toujours intacts, les sentiments de l’époque. La révolte, l’abandon. Et le souvenir d’un rayon de soleil passant par la lucarne, le coin de ciel bleu derrière et la douceur infinie de cet instant qui fut finalement le rocher sur laquelle notre histoire s’est crashée.


Si tu pouvais ne pas me porter la poisse, cette fois, Emiliana, ce serait sympa. 

29.01.2015 : Lettre à mon premier amour.





P.,

Oui, tu ne rêves pas, c’est bien à toi que j’écris aujourd’hui. J’aimerais bien voir ta tête, tiens. Je crois que je t’entends déjà me dire « Super. Ca me fait une belle jambe. » Mais ça fait déjà quelques jours que ça me démange. Normalement, j’écris tout à la main, et puis là, pas moyen. Je suis devant mon écran ; c’est un exercice nouveau pour moi, je ne sais pas trop comment m’y prendre. Je ne sais pas pourquoi je bloque. Peut-être parce que je t’ai écrit tellement de lettres à la main que je ne t’ai jamais données que ça n’a plus vraiment de sens de recommencer. Ou alors parce que cet écran là, entre nous, a eu un rôle important, aussi bien dans la rencontre que pour la rupture. Toi-même tu sais.

Et donc, oui, ça fait quelques jours que ça me démange. En même temps, je rêve tout le temps de toi en ce moment. Tu n’y es pour rien, je sais, mais j’aimerais bien que tu arrêtes de squatter mon inconscient, toi et tous les symboles que tu trimballes. C’est un peu de ma faute, aussi. Ce qu’il y a, c’est que j’ai commencé à jouer à un jeu sur téléphone, un jeu de conquête de territoires, et sans faire attention, je suis remontée dans ce bus. Ce fameux bus à trois chiffres que j’ai pris pendant des années pour venir chez toi. Et sans faire attention non plus, j’ai remis – presque instinctivement – la playlist de l’époque. Cake, The Cooper Temple Clause, Madrugada. Bubblegum de Mark Lanegan. Enfin, ça, je n’ai jamais vraiment arrêté de l’écouter, mais là, assise dans ce bus avec la voix de Mark Lanegan dans les oreilles me susurrant :

« Did you call for a night porter?
You smell the blood running warm
I stay close to this frozen border
So close I can hit it with a stone.”

… bin je te jure que ça fait un choc.

Tu te rends compte que ça fait sept ans que nous nous sommes séparés ?

Que je suis partie, d’accord.
Tu avoueras qu’on s’est quittés d’une manière un peu absurde.  J’ai toujours été nulle en rupture, ça, c’est quelque chose qui n’a pas changé. 

Encore aujourd’hui, j’aurais du mal à te dire ce qu’il s’est passé ce jour-là. Je me refais parfois le déroulé de ces quelques heures, mais je ne les comprends toujours pas. Il y a eu un craquement. Ca a pris une fraction de seconde. Ne me demande pas pourquoi. Je ne sais toujours pas comment il est possible de pouvoir quitter quelqu’un en un seul instant après l’avoir aimé pendant autant d’années. Le temps, simplement, de reprendre une bouffée d’air.

Les premières années, j’ai été en colère contre toi. Parce qu’en te quittant, j’ai découvert un jeu pour lequel j’avais l’impression de partir avec un handicap. J’ai passé tant d’années avec toi sur le qui-vive, avec la peur constante que tu te braques encore une fois, que tu me quittes, avec l’inquiétude sourde du rejet brutal après chaque moment de calme. Je ne connaissais que ça quand je suis partie, et c’est ce que j’ai continué à chercher pendant presque sept ans. Sept ans d’errance sentimentale à m’attacher à ceux qui, surtout, ne voudraient pas vraiment de moi. Sept ans à détester ceux avec qui je commençais à avoir un semblant de relation, quelle qu’elle soit. Sept ans à me battre en silence, mentalement, contre tous ceux qui partageaient avec moi un jour, une nuit, une semaine, un mois, une vie. Tu n’imagines pas à quel point j’ai pu haïr le sentiment amoureux, à quel point j’ai pu avoir envie d’arracher ce truc qui vient te coller au ventre mais qui te fait beaucoup plus de mal que de bien.

Pendant un temps, j’ai choisi ceux qui ne me faisaient plus rien. C’était moins douloureux.
Mais c’est vite chiant aussi.

Et puis voilà.
Il s’est passé quelque chose, quelque chose qui était en gestation depuis un moment mais qui vient d’exploser. Et ça, j’avais envie de t’en parler.

Tu sais, j’avais arrêté la psychanalyse quand notre relation a commencé.
Et puis je l’ai reprise.
La semaine dernière, il y a eu une séance libératrice où, tout d’un coup, j’ai compris.
J’ai compris, notamment, que ça n’avait rien à voir avec toi, que ça remonte à bien plus loin.
J’ai compris que j’avais appris à aimer en pleurant,  j’avais appris que la seule manière d’exprimer ses sentiments se fait par les larmes.
« Je souffre pour toi, ça veut dire que je t’aime. »
J’ai compris que c’était une belle connerie, surtout.

Et de me dire ça, ça a tout dénoué d'un coup. 
Comme si le géant assis sur mes épaules venait de se péter la gueule et que je pouvais tout d'un coup m'envoler si j'en avais envie. 

En fait, tout ce que je voulais te dire, c’est que je suis en train de devenir quelqu’un de bien.
Que je refuse le silence, maintenant. Je suis encore un peu maladroite, parfois, quand il s’agit de s’exprimer, mais je m’y tiens.

Je voulais aussi te dire que finalement…
« C’est pas toi, c’est moi. »
Ca, je ne te l’ai pas sorti à l’époque.
Je pourrais le faire maintenant.

Mais ça, ça t’en ferait vraiment une de belle jambe. 

lundi 28 juillet 2014

13.07.2014 : Since I came back, I've been away - le voyage du retour au France jusqu'aux vacances à Cancale en passant par le cosmos.



Le chaos.
Il y en aura eu ces derniers mois.
Je suis rentrée, et puis
Et puis je ne sais plus.
Le trou noir.

Un trou noir est le résultat de l’effondrement d’une étoile massive.  En grandissant, la force de gravité qui fait tenir ensemble le gaz, les poussières et tous les matériaux qui forment l’étoile devient trop forte pour l’étoile. Toutes ces particules finissent par s’effondrer sur elles-mêmes, se contractent, comme attirés par un aimant autour d’un même point. L’étoile massive devient une masse compacte, très dense, beaucoup plus petite, mais avec une attraction gravitationnelle extrêmement élevée : c’est le cœur du trou noir, la singularité gravitationnelle.  Le poids de cette masse crée une déformation dans l’espace-temps, comme si on posait sur une nappe tendue une grosse bille de plomb : la nappe se creuse autour de la bille, comme le fait l’espace autour du trou noir. Et encore autour de la singularité, un espace se forme, appelé « horizon du trou noir » : tout ce qui franchit la limite critique et pénètre dans l’horizon du trou noir ne peut plus en sortir. Paradoxalement, ce qu’on appelle  « l’horizon » est finalement un point de non retour. La force gravitationnelle exceptionnelle du trou noir entraine tous les éléments de son horizon dans un tourbillon dans lequel la matière est chauffée à des températures considérables, avant d’être engloutie. De cet horizon, la lumière elle-même ne peut plus sortir : les photons y sont piégés. C’est pourquoi cet effondrement a pris le nom de « trou noir » (malgré les protestations de certains scientifiques, notamment français, qui trouvaient l’expression inconvenante) : parce que de l’extérieur, on ne peut voir qu’un espace noir ; alors qu’à l’intérieur, c’est un espace en fusion, un espace que la physique est encore incapable d’expliquer ou d’imaginer.

Le trou noir n’est pas tendre avec la matière qu’il entraine dans son horizon. Le temps s’écoule différemment dans le trou noir : un observateur qui se trouverait au-delà de la limite critique voit le temps s’écouler plus vite qu’un observateur extérieur qui, à l’inverse, verra l’autre évoluer plus lentement. Mais il ne pourra de toute façon jamais y avoir d’observateur intérieur et extérieur : toute particule qui franchit la limite critique de l’horizon est soumise à des forces d’attraction différentes qui finissent par la déchiqueter avant d’être engloutie par le trou noir et de venir alimenter sa masse. Cela, c’est ce qu’on appelle la force de marée : ce serait comme si on attachait un poids de dix tonnes aux pieds de quelqu’un, tout en tirant avec vingt tonnes au sommet du crâne. Un écartèlement, en somme.

Et donc, moi, je suis dans le trou noir.
Et au milieu de ce trou noir, j’ai vu
un à un
mes rêves
se dé
cro
c
h
e
r
entraînés par un tourbillon qui engloutissait tout sur son passage, sans que j’ai pu faire le moindre mouvement pour les retenir.

Je suis rentrée, et j’ai senti une déformation de l’espace temps, tout allait trop vite autour de moi et je me suis vue ralentir, ralentir, ralentir

Je suis rentrée légère, et j’ai retrouvé dans l’horizon les vieilles histoires laissées en plan, planant entre les cauchemars et un futur raturé sur du papier froissé, qui m’alourdissent
qui m’écartèlent

Je suis rentrée et soudain je n’ai plus rien senti

Les particules, les sensations ne sortent plus du tourbillon, elles viennent à moi et tournent si vite que je ne les identifie plus, que je les vois simplement se heurter et s’écraser entre elles avant qu’elles puissent m’atteindre ou que je puisse les renvoyer

Je suis rentrée et j’ai senti l’oxygène commencer à me manquer
et cette pensée
cette pensée obsédante
« Où est la fin ? »
« La fin du trou noir ? »

Le problème, c’est que la physique n’a pas encore résolu cette question.

La [mot qu’on ne prononce pas]
ce n’est pas ne plus croire en la vie
au contraire
c’est de savoir qu’elle vaut mieux que ça
qu’elle peut nous renverser d’extase
(sur les rochers de Falkenberg, au sommet d’Ulu Watu)
qu’elle peut nous rendre fou d’amour
(sous les étoiles à Loudun, sur un bateau en Méditerranée)
mais que tout ça n’est plus
ne peut plus être
tant qu’on sera dans le trou noir
tant que les lois de la physiques détruiront tout sur leur passage
et que tout ce qui vient de l’extérieur se crashera sur notre horizon de non retour.

La [mot qu’on ne prononce pas]
ce n’est pas un long tunnel sans fin
tout comme un trou noir n’est, finalement, pas un trou
c’est un mur
épais
dense
qu’on ne peut pas bouger
mais au-delà duquel on entend
sent
devine
les particules d’envies dont on aurait besoin pour sortir de là.

Mais depuis quelques jours
(à moins qu’il ne s’agisse d’un millénaire ?)
j’ai réussi à attraper quelques sensations
une lumière
un accord de musique
des instantanés d’un bonheur qui n’est peut-être pas si loin

le soleil qui tombe entre les branches des arbres, sur la main de Nyamuk, tenant une poignée de cerises qu’il dépose entre mes bras

la mer froide du matin qui défroisse et rend les idées claires

le vin, et ceux qui le partagent

du ceviche frais sous les arbres

un sourire qui fait grimper un frisson le long de ma colonne vertébrale

et l’horizon
un autre horizon cette fois
l’horizon du bateau
un horizon calme, dont on n’attend rien
un à-venir plat
sans drame
instantané
qui ne fait pas peur, lui
qui ne déchiquette pas, lui
Et puis la mer
la mer
la mer
et ce carré d’eau entre les arbres
qui scintille sous la lune
cet instant-là
une suspension
où le tourbillon s’arrête
le temps d’une seconde
d’une respiration
il n’y a plus que moi
le silence
et moi
face au carré mer-lune
et cette question, toute aussi obsédante
« Pourquoi personne ne le voit ? »


dimanche 4 août 2013

04.08.2013 : Une semaine à Paris (ou voir la vie en myope).



 Or donc, mon année en Suède s’est finalement prolongée. Depuis le mois d’avril, j’ai été officiellement engagée comme chargée de communication au même endroit où je faisais mon Service Volontaire. Quatre mois aujourd’hui, et quatre mois qui se sont avérés chaotiques. Entre les voyages pour le travail en Lettonie, en Espagne et à Marseille et les allers-retours à Paris pour voir Nyamuk, j’ai l’impression d’avoir passé plus de temps entre deux avions que chez moi. D’ailleurs, je ne sais plus vraiment où se situe chez moi. A force de bouger, mon appartement suédois est devenu un peu étranger et je recommence à penser à ma vie parisienne. Je viens d’ailleurs de passer trois semaines en France. Quand j’ai quitté Paris il y a plus d’un an maintenant, je n’appréciais plus vraiment la ville. Il y avait trop de choses à faire, trop de gens à voir, trop de monde, trop de métro, trop de tout, et plus rien n’avait de goût. En Suède, j’ai presque eu l’impression de me purger. Et les premières fois où je suis revenue en France étaient un calvaire tant je me sentais submergée par toute cette activité.

Mais cette fois, au cours de ces quelques semaines en France,  j’ai enfin redécouvert le plaisir de vivre à Paris. J’ai repris mon activité favorite, qui consiste à marcher dans la ville pendant des heures avec mon casque sur les oreilles. Et j’ai revisité des lieux qui m’étaient chers mais que je ne prenais plus le temps d’aller voir. Exemples.

Un thé glacé au Jardin du Luxembourg.



J’ai passé toutes mes années de fac (ou presque) près du Jardin du Luxembourg et pendant un temps, je ne pouvais plus le voir en peinture. Et puis, en voulant aller voir l’exposition Chagall là-bas avec Nyamuk, j’ai redécouvert les grandes pelouses, les fontaines, et cette ambiance très parisienne bourgeoise et bucolique. Le Jardin a gardé un esprit très Paris fin XIXème, avec ses chaises en fer forgé, les petites buvettes  et les kiosques où l’on peut écouter des concerts classiques. Finalement, nous avons délaissé l’expo Chagall pour Angelina (le café) où j’ai bu le meilleur thé glacé jamais dégusté jusque là. Une explosion de saveurs fleuries qui allaient parfaitement avec l’éclair au café qui l’accompagnait et la chaleur étouffante de cette journée.

La forêt vierge de l’Hôtel Amour.




* Un restaurant gastronomique * 

Pour l’anniversaire de Laure, nous sommes allées déjeuner à l’Hôtel Amour. Nous y avons découvert une terrasse luxuriante, sur laquelle les tables sont noyées sous des cascades de verdure. En dégustant une salade de poulpe et un sandwich au homard, des petites feuilles coulaient des arbres et voletaient sur nous. On se serait presque cru dans un film de Walt Disney - jusqu’à ce qu’on entende les commentaires désagréables du management à l’égard des serveurs (pourtant adorables). A croire qu’il faut toujours être imbuvable quand on travaille dans un lieu « hype ».

Les massages de l’Espace YonKa.
La première fois que je suis allée dans un institut de beauté, c’était à l’Espace YonKa, près de Sèvres Babylone. J’avais eu droit à un massage sous une pluie chaude d’huiles essentielles. Rien que le nom fait rêver. J’y suis retournée plusieurs fois par la suite en y entraînant des copines. On commence toujours par glousser devant les culottes en papier qu’on doit mettre avant le soin – passage obligatoire – avant de sombrer dans un océan de béatitude dans les salles de massage enveloppées dans de la lumière tamisées et de la musique aux sonorités asiatiques. Après plusieurs essais, chaque fois pour un soin différent, je n’ai toujours pas été déçue. Et je squatte toujours avec bonheur leur « espace bien-être » où l’on peut rester autant de temps qu’on le veut, à boire des tisanes fraîches, loin du bruit extérieur.

Se recentrer à Rasa Yoga Rive Gauche.
Avant de partir en Suède, j’essayais de suivre au moins un cours de yoga par semaine – de préférence du Vinyasa ou du Yin yoga. Mais là-bas, j’ai clairement perdu le rythme. A Lund, c’est principalement le Power yoga qui est privilégié, un yoga modernisé à l’américaine qui se concentre sur la tonicité de la silhouette en mettant de côté la partie méditation. On médite quand même un peu pour le folklore… mais de toute façon, quand on ne parle pas un mot de suédois, c’est un peu dur de suivre le guide.

J’ai donc retrouvé presque avec soulagement mon Rasa Yoga Rive Gauche. Il m’a toujours suffi de pousser la lourde porte en bois qui donne sur la cour intérieur d’un immeuble parisien pour, déjà, me sentir détendue. Au fond de la cour, on rentre dans un espace de calme où tout le monde a l’air un peu shooté au zen. La grande verrière de la grande salle de yoga fait entrer toute la journée une lumière douce, paisible. On chuchote, on sourit. On oublie le reste du monde.

Après ces quatre mois passés dans les nuages, à découvrir constamment de nouveaux lieux et de nouvelles personnes, je ressentais le besoin de rester un moment toute seule avec moi-même. J’ai donc privilégié le Yin yoga, un type de yoga doux pendant lequel on tient la même posture pendant plusieurs minutes en se concentrant sur la respiration et la détente musculaire. S'étirer en se recentrant. 

Ces pauses m’avaient cruellement manqué. J’en sors toujours avec la bonne résolution de pratiquer régulièrement… mais on ne trouve pas des Rasa Yoga à tous les coins de rue.

La galerie des impressionnistes du Musée d’Orsay.



L’impressionnisme n’est pas nécessairement mon courant de peinture préféré. Je suis bien plus attirée par les courants qui sont venus après – expressionnisme, fauvisme, et surtout, la peinture de la sensation. Mais l’impressionnisme a eu le mérite d’ouvrir la porte à tout le reste. J’ai souvent du mal à vraiment m’émouvoir devant leurs tableaux car il reste encore trop de trace de l’anecdote, du prosaïque : je n’arrive pas à m’approprier leurs peintures, comme j’expliquais après avoirvu le musée Munch à Oslo. Mais malgré tout, leurs tableaux me font parfois du bien. Malgré tout, je suis restée longtemps devant la Femme s’épongeant le dos de Degas, j’ai été hypnotisée par les sanguines de Maillol, et surtout son Nu à genou et j’ai même été prise de vertige devant la Femme à l’ombrelle de Monet. Dans toutes ces œuvres, il y avait un moment banal, intime, souvent solitaire. Mais là encore, les sentiments du personnage – ou l’émotion du peintre – éclaboussait tellement la toile qu’on ne voyait plus une peinture mais un voyage. La peinture devenait réelle et mouvante à travers les sensations qu’elle racontait.

Finalement, j’aimerais voir le monde à travers des yeux d’impressionnistes. J’aimerais pouvoir tomber éperdument amoureuse de tout ce que je vois autour de moi et imprégner chaque moment du quotidien d’une émotion forte.

Il faut je crois être un peu poète ou un peu myope pour ça.

On a mis pas mal de temps avant de s’apercevoir que j'étais myope comme une taupe. Je me souviens de la première fois que j’ai regardé le ciel, la nuit, avec des lunettes. Tout d’un coup, les étoiles étaient beaucoup plus nettes qu’auparavant. Ca m’a paru incroyablement ennuyeux et beaucoup moins beau. Avec mes yeux de myope, elles paraissaient beaucoup plus grandes – floues mais radiantes. La réalité est bien plus belle quand elle est un peu déformée.

C’est peut-être ça la solution.

Ne plus mettre mes lentilles mettrait peut-être un peu de piment dans tout ça.


lundi 14 mai 2012

Les clichés qui vont bien.



Il y a cinq mois, Nyamuk et moi étions sur une plage de Bretagne, au beau milieu de la nuit, en train d’ouvrir une bouteille de Champagne face à la mer. Question cliché, on peut dire qu’on était en plein dedans. Et puis on s’est rendu compte que les clichés, c’était quand même cool, et que c’était pas pour rien que c’était des clichés. C’est un peu comme quand on part en voyage quelque part et qu’on ne veut pas voir les lieux « touristiques ». Sauf qu’en général, ces endroits ne sont pas devenus « touristiques » pour rien. On peut évidemment être déçu, étouffer dans la foule et trouver le tout un poil dénaturé, m’enfin bon, ne mettons pas toutes les évidences dans le même panier. Visiter Paris et rester place de Clichy parce que ce n’est pas « touristique », c’est aussi un peu dommage.

Bref, nous buvions donc notre bouteille de champagne sur les rochers de Cancale en nous disant que finalement, ça vaudrait peut-être le coup d’explorer plein de clichés ultra romantiques. Nous avons fait une liste ; nous avons déjà rempli une partie de notre contrat.

Et notamment la semaine dernière, un peu au hasard pour le coup. Après une journée enfermés dans l’appart, nous sommes partis avec l’idée de nous balader sur les quais de Seine. Mais arrivés à Notre Dame, la faim se pointe et impossible de calmer un Nyamuk qui a le ventre vide tant qu’il n’a pas de nourriture devant lui. Quartier « touristique », donc, et pas trop l’envie de tomber dans un de ces endroits fort jolis mais fort dégueu tout en étant fort chers, juste parce qu’on voit le coin de l’église en se penchant par la fenêtre au fond de la salle du haut. Et puis, dans une petite rue de l’île de la Cité, nous sommes finalement tombés sur une maison ancienne : « Au vieux Paris », l’un des plus anciens restaurants parisiens, d’après la description. Un endroit qui attire tout de suite l’œil, tant il semble sorti de l’imagination de quelqu’un qui n’aurait jamais mis les pieds en France mais qui imagine à quoi ça pourrait ressembler, avec ses vieilles pierres et sa gigantesque glycine. Glycine d'ailleurs pas tout à fait anodine, puisqu’il s’agit apparemment d’une « exception touristique » autorisée par la Mairie de Paris pour ce bâtiment construit en même temps que la cathédrale - toute végétation étant censée être confinée sur un balcon, une terrasse ou en bord de fenêtre.

Et le cliché ne s’arrête pas là. Tout y était : la petite table à nappe blanche sur le trottoir avec des fleurs à la fenêtre qui tombent dans notre assiette ; les faux coqs dans la jardinière ; les chandelles sur les tables qui éclairent des pièces ambiance médiévale ; le patron au prénom vieux français (Georges, avec sa femme, Odette) qui nous accueille avec un « Bonjour les jeunes » ; la visite de la cave pour aller choisir notre vin ; et les airs d’opéra recouverts par la voix du barman à moustache en train d’essuyer les verres avec un torchon et qui chante en duo avec la stéréo. Ambiance film américain qui essaye de recréer un faux Paris. Manquait plus que la deux chevaux.

Evidemment, face à tout ça, on ne peut pas éviter la petite appréhension du Parisien qui n’a quand même pas envie de se faire avoir dans sa propre ville. Et ce fut finalement une autre bonne surprise sur la liste de nos clichés. Ambiance décontractée, plats traditionnels mais très bons avec une pièce de bœuf qui démonte et un cadre justement très « filmique », mais qui n’est pas en carton pâte. Et surtout, nous étions loin des grandes rues bondées, un peu seuls au monde sur le trottoir de notre petite ruelle. C’est là, précisément, qu’on se dit que décidément, les endroits « touristiques » ne sont vraiment pas « touristiques » pour rien.

C’était un beau cadeau, peu de temps avant mon départ. En y repensant, il y a de fortes chances que je veuille revenir à Paris. Parce que cette ville, quand même, elle tue. 


24 rue Chanoinesse
75004 Paris

01 40 51 78 52


lundi 23 avril 2012

Une après-midi au hammam...





Je me dis souvent qu’il faudrait que j’aille régulièrement au hammam. 

Pas seulement pour lustrer ma peau au savon noir et au ghassoul, pas seulement pour mariner dans la vapeur jusqu’à détente totale de chacun de mes muscles, pas seulement non plus pour bavasser entre copines les seins à l’air. Même si ça en fait partie.

Ce qui me plait aussi, au hammam, c’est cette communauté de femmes réunies pour quelques heures ritualisées, hors du temps.  Le plus parlant étant peut-être celui de la Mosquée de Paris. Ici, on y vient parfois en famille, enfants, jeunes filles, mères, grands-mères, exécuter les mêmes gestes : trente minutes dans le hammam chaud, savon noir, pose, gommage, rinçage, enveloppement au ghassoul, pose, rinçage. Et tout le monde se frotte au gant de kessa dans une proximité moite qui n’a rien de sexualisée. C’est peut-être ça la première leçon qu’on en retire : un rapport au corps un peu plus sain que l’image qu’on veut bien nous en donner au quotidien. 

Je me souviens de la première fois (ou presque) que j’ai vu un corps de femme nue. J’avais vingt ans, premier voyage en Islande, et je n’étais déjà plus une toute petite fille. Là-bas, les douches se prennent obligatoirement à poil. Ce qui peut paraitre bizarre quand on débarque là-bas, mais quand on y réfléchit, c’est quand même mille fois plus hygiénique. Bref. Contrainte et forcée, je me déshabille donc moi aussi, et je me rends compte tout d’un coup que cela me vient bien plus naturellement que ce que je ne pensais. Contrairement aux vestiaires d’EPS ou de cours de danse où je me contorsionnais pour ne pas montrer un seul centimètre de peau. La différence, cette fois, c’était que tout le monde était dans le même cas, et tout le monde trouvait ça normal. Il n’y avait rien d’indécent ou de choquant. C’était dans l’ordre des choses.
Mais le grand déclic a été de pouvoir voir à quoi ressemble une femme. Ca peut paraitre un peu naïf, mais avant cette expérience, je me suis rendue compte que je n’avais jamais été vraiment confrontée à la nudité d’une femme. Et j’ai vu que je n’avais finalement rien de difforme. Que j’étais peut-être même pas trop mal foutue. Que je ressemblais plus ou moins à la majorité des femmes dans cette pièce. Une très grande étape dans l’acceptation d’un corps pendant longtemps rejeté. 

Après ça, je me suis rendue régulièrement au hammam. D’une part parce que j’aimais cette idée de me reconnecter avec mes racines orientales (alors qu’il n’y avait pas vraiment de tradition de hammam en Arménie et que ma famille n’y va plus depuis quelques générations, mais bon…), de retrouver une espèce de rituel social d’un autre temps, et parce qu’il me fait me sentir belle. Parce qu’il me permet de recadrer mon regard sur ce qu’est réellement la féminité au quotidien par opposition aux affiches dans le métro qui nous balancent des bombasses en soutien gorge pour nous vendre du yaourt. 

En sortant de là, je me sens à la fois déchargée de trois kilos de peaux mortes, et de vingt tonnes d’idées reçues sur ce à quoi ressemble un corps féminin en vrai. Ca fait pas mal de poids en moins. 

Meilleur hammam visité so far : Les Cent Ciels
Décor des mille et unes nuits & ambiance feutrée. On peut s'allonger sous un ciel étoilé dans le hammam chaud, se rafraichir dans le bassin illuminé, rester des heures à discuter autour de la fontaine en mosaïque et s'attarder dans les salles de détente et vestiaires qu'on ne veut plus jamais quitter. Bonheur bonheur. 

Pour petits budgets : Hammam de la Mosquée de Paris
Hammam traditionnel & basique mais peu cher par rapport à la plupart des lieux parisiens.
Mieux vaut y aller avec son propre matériel (savon noir & gant) et éviter le samedi après-midi.

jeudi 19 avril 2012

No Futur : vis ma vie d'extime.

* Vision du futur *

Aujourd’hui, j’ai appris un nouveau mot : « extime ».

J’ai d’abord prononcé ce mot avec l’accent british, et je me suis dit que ça avait franchement de la classe. « Extime ». Ca pourrait être une nouvelle avancée scientifique qui permettrait de créer des couloirs dans le temps ? Ou la découverte d’univers parallèles ?

En tout cas, j’ai trouvé ce mot tout à fait futuriste, et il m’a fait – soyons honnête – franchement fantasmer. Il y a une vingtaine d’années (mon dieu, le bon coup de vieux), on m’aurait dit : « Dans les années 2010, le monde sera « extime », mon imaginaire se serait probablement emballé vitesse grand V.

Il faut dire que, petite, j’étais pas mal fascinée par ce qu’il adviendrait de nous. Après avoir paniqué en lisant que le soleil se rapprochait de la Terre et finirait par nous carboniser, ma mère m’a longuement expliqué qu’il était fort peu probable que je vive plusieurs milliards d’années. Ce que j’ai trouvé un peu présomptueux de sa part. Mais enfin, soit, j’ai fini par me faire à l’idée que je ne connaitrai peut-être pas cette époque de mort annoncée.

Par contre, il était évident que je serai encore sur Terre au moment de l’an 2000, et ce chiffre-là me faisait rêver. J’imaginais que la vie serait comme dans ce dessin animé qui transpose la famille Pierrafeu dans le futur. Enfin, ça, c’est ce dont je me souviens, mais de multiples recherches Google ne m’ont pas fait retrouver ce fameux passe-temps télévisuel. Il y avait en tout cas, des soucoupes volantes, et des appartements hyper modernes, qui ressemblaient étrangement – maintenant que j’y pense – à la maison de la famille très très riche dans le film « Mon Oncle ». Il n’est pas impossible que mon jeune cerveau ait mixé les Pierrafeu avec le film de Jacques Tati, mais enfin, « Mon Oncle » a aussi fortement influencé la vision que je me faisais des années 2000. Je me souviens surtout de cette carafe d’eau dont le fond était en forme de culbuto. Je n’avais aucune idée de l’utilité de la chose, mais ça me semblait aussi très futuriste.

Mais ce qui me semblait le plus futuriste du futuriste, c’était : LES VETEMENTS ARGENTES. J’étais persuadée qu’en l’an 2000, tout le monde se promènerait en combinaison en aluminium. Et éventuellement que nous nous déplacerions en voitures volantes, mais cette technologie pourrait peut-être prendre plus de temps. Mais pas les vêtements argentés. Impossible.

Et puis, les années ont passé, l’an 2000 approchait, et point d’aluminium sur mes gilets. J’ai vaguement tenté de lancer la tendance en arborant des Doc Martens argentées, mais ça n’a pas vraiment marché. J’avais juste l’impression d’être une cosmonaute dans la cour de l’école, et ça n’impressionnait absolument personne (l’adolescence est vraiment une période difficile).

Et puis, l’an 2000 est arrivé. Et c’était franchement décevant.

Jusqu’à ce que mon père (médecin) installe un truc absolument incroyable dans son cabinet : INTERNET.
Je me souviens de la première fois que j’ai cru voir le futur s’ouvrir devant moi. Nous étions avec mes frères et ma cousine devant l’ordinateur de mon père. Et… tout… doucement… une… image… s’affichait… sur…l’écran (admirons ensemble cette superbe imitation du 56k).

Ce n’est pas tant INTERNET en soi qui me fascinait parce que bon, je ne comprenais pas grand-chose du fonctionnement de tout ça à l’époque - ha tiens, voilà quelque chose qui n’a pas changé - mais ce qui était formidable, c’était qu’on pouvait PARLER avec des gens qu’on ne CONNAISSAIT PAS, et qu’on ne VOYAIT PAS, et qui pouvaient être N’IMPORTE OU.

Bref, les « chat » ont changé ma vie.

Caramail, yahoo, voila : autant de fenêtres qui se sont ouvertes à moi pour créer des réalités parallèles. Moi qui me sentais frustrée depuis toute petite de ne pas pouvoir vivre les histoires que j’inventais, tout d’un coup, j’en avais la possibilité. Je pouvais avoir vingt-cinq ans et vivre à New York. Je pouvais être en train de traverser une rupture très difficile, et l’homme que j’aimais pouvait m’avoir écrit une chanson qui commençait par « You could be my unintended » (rappelons que Muse n’était pas encore connu à l’époque, ce qui me rendait beaucoup plus crédible). Je pouvais être chanteuse dans un bar à Londres. Je pouvais tout dire, et on me croyait. Ou en tout cas, on faisait semblant. De ces années, j’ai peut-être plus de souvenirs de mes vies inventées que de ma vie réelle. (J’en profite pour faire un bisou à Julien, mon amant de je ne sais quel « chat », à qui j’ai cessé d’envoyer des messages après avoir vu sa photo. Pardon. Certaines relations sont faites pour rester irréelles.)

Et puis, il y a eu les forums, et l’envie d’appartenir à une communauté. Plus question de mentir, donc, surtout quand le virtuel s’installe tranquillement dans le réel. C’est une chose étrange, un forum. On en arrive à partager des trucs très intimes avec des personnes de la France entière et qu’on finit par connaitre mieux que ses potes de lycée. Des trucs qu’en face à face on ne se permettrait pas – de la grosse réflexion intellectuelle à la blague toute pourrie en passant par LA révélation – mais qui sont tout d’un coup beaucoup plus faciles à dire parce que personne ne nous regarde. Parce que, au pire, si la blague est nulle, on peut l’effacer. Parce qu’on contrôle tout et que la personne à l’autre bout de l’autre fenêtre ne pourra pas voir que je parle tout bas, que je me cache derrière mes cheveux, et que j’ai un gros chtar sur le front.

Et donc, c’est ça, l’« extime ».

Ca se prononce à la française, et ce n’est pas du tout un couloir temporel pour aller câliner du tyrannosaure. C’est le préfixe « ex » mixé au mot « intime », et ça donne une définition du type « intimité projetée ». Une intimité qu’on expose en toute intimité. Et l’ « extime », c’est donc LE mot du futur qu’on s’est construit.
Quand on commence à lire les analyses psychologiques que les gens intelligents font des blogs ou des forums, c’est plutôt flippant. Ces décryptages donnent l’impression que nous sommes tous des petits poltrons cachés derrière nos écrans, effrayés par le monde, n’osant plus communiquer directement avec autrui. Que nous avons remplacé la communauté réelle par une communauté virtuelle, et que nous en avons eu besoin à partir du moment où nous sommes passés à un mode de vie individualiste et déritualisé, un mode de vie qui ne nous rassemble plus naturellement alors que nous sommes des êtres de communauté. Alors il a fallu retrouver nos semblables par des recherches Google.

Moi, je ne sais pas trop quoi en penser, sauf que l’homme a probablement de tout temps eu peur de l’autre, et que ce n’est pas Internet qui a changé ça. Pourtant, je n’aime pas tout sur Internet, je serai même plutôt du genre à m’en méfier, voir à l’accabler de tous les maux. Mais je n’y crois pas à une époque bénie où on se tenait tous par la main en chantant « All you need is love ». Le monde extérieur a toujours été plus ou moins une menace pour l’homme. Et puis de toute façon, oui, il est effrayant, ce monde, il est trop grand, trop vaste, trop incompréhensible. On peut y faire trop de choses, prendre trop de décisions, avoir trop de vies différentes. Ce qu’on fait sur Internet, c’est peut-être juste recréer un monde qui fait moins peur parce qu’on le contrôle, parce qu’on peut créer des petits fragments de monde au milieu d’un truc qui est devenu tellement vaste qu’on ne sait plus trop comment créer une communauté en vrai. Je ne sais pas si c’est triste, ou si on n’avait juste pas le choix. Ce qui a changé, au fond, c’est qu’on peut voir les trafics de toutes ces petites communautés. Ce qui a changé, c’est peut-être notre regard de lecteur-voyeur, plus que notre besoin d’intimité avec des animaux comme nous.

Et donc, quoi ?



Puisque "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"...


Le futur ce serait...


Ce serait juste une réorganisation du présent.


Voilà qui est fort rassurant en ces temps de grands changements.


Mais je ne suis pas prête de voir des téléportations de dinosaure.

Cf :  Novencento Pianiste