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vendredi 20 mai 2016

13.01.2016 : Traverser les champs d'exécution khmers de Choeung Ek pour rejoindre le monde des vivants.



En 1979, peu de temps après la chute du régime totalitaire des Khmers Rouges au Cambodge, un paysan de Choeung Ek, village situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh, se disait qu'il y avait quelque chose d'étrange du côté de l'ancien cimetière chinois qui se trouvait là. En explorant le terrain, il découvrit un arbre dans lequel étaient incrustés des cheveux et des bouts de cervelle, ainsi qu'une fosse commune remplie de corps humains. Le pauvre homme venait de tomber sur l'un des champs d'exécution de la dictature de Pol Pot, qui avait massacré environ un million et demi de Cambodgiens - soit 20 % de la population - pendant les quatre ans que le parti du Kampuchéa Démocratique fut au pouvoir. A Choeung Ek, environ 17 000 personnes ont été exécutées.

Aujourd'hui, ce site abrite un mémorial qui rappelle rapidement comment les Khmers Rouges ont marché sur la capitale du Cambodge le 17 avril 1975 avant d'instaurer un régime totalitaire, sanglant, dont l'idéologie définissait notamment les paysans comme une "race pure". Suivant cette logique, tous les Cambodgiens étaient sommés de travailler la terre, et le pays fut réorganisé en communautés villageoises forcées d'accueillir les citadins qu'on expulsait des villes. Pour vivre en autarcie, le gouvernement instaura des quotas de production agricoles intenables qui mena la population à la mort, par le travail forcé, la famine, la maladie. Intellectuels, opposants réels ou présumés étaient directement emmenés dans des lieux comme Choeung Ek et exécutés.

L'essentiel de la visite du mémorial tourne donc autour du fonctionnement du camp d'exécution. Les cabanes en bois dans lesquelles les prisonniers qui avaient été acheminés ici étaient parqués en attendant la mort. Les hauts parleurs diffusant de la musique en continu pour recouvrir les cris des victimes, afin que les habitants alentours ne sachent pas ce qui se passait dans l'ancien cimetière chinois. Les exécutions, pour lesquelles les bourreaux n'avaient pas le droit d'utiliser des armes à feux, qui ont l'inconvénient de faire du bruit, d'attirer l'attention, et qui étaient donc pratiquées avec toutes sortes d'outils dont l'énumération vous plonge un peu plus loin dans l'horreur. Les fosses communes, dans lesquelles nous sommes cordialement invités à ne pas marcher, et qui, bien qu'elles aient été vidées de leurs ossements anonymes, recrachent régulièrement des morceaux de fémur ou de tibia, au fur et à mesure que la terre s'érode. Les témoignages des rescapés du régime, ou de leurs enfants, susurrés dans l'audiophone. Cet arbre, sur lequel les bourreaux écrasaient la tête des enfants qu'ils tenaient par les pieds, et qui est aujourd'hui recouvert de rubans et de bracelets multicolores déposés en hommage par les visiteurs du site. Et puis, à la fin de la visite, la stupa, mausolée bouddhiste qui prend ici la forme d'une tour abritant tous les crânes retrouvés dans les fosses communes, classés avec des gommettes de couleur par âge, par sexe, et par la manière dont ils ont trouvé la mort. Etrange irruption de la science au moment d'atteindre le summum de l'émotion et de l'horreur au cours de cette visite qui hante, qui hante un long moment.

Encore aujourd'hui, à l'évocation du champ d'exécution de Choeung Ek, j'ai des larmes qui poussent derrière ma glotte, mais qui ne sortent pas. L'horreur absolue n'entraîne pas les larmes ; elle impose l'effroi, le silence. Et pourtant, c'est bien de ce silence là qu'il faut sortir pour vivre, pour reconstruire.

Et puis, il y avait autre chose.

J'ai vu quelques personnes pleurer à la fin de la visite. Moi, je n'ai pas pleuré, mais j'avais l'impression que j'étais censée pleurer. J'étais surtout en colère, et puis j'avais envie de vomir. Et je voulais aussi m'enfoncer dans le silence. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ma famille, et je me trouvais presque un peu ridicule à « comparer », en quelques sortes, le malheur du peuple khmer à celui dont je viens, le malheur du génocide arménien. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ca fait presque dix ans que je suis en psychanalyse, aujourd'hui. Un travail qui m'a toujours beaucoup apporté, que je continue pour le soutien que ça m'apporte, pour la richesse des enseignements, pour l'exercice intellectuel, pour répondre à des questions, pour le « shoot de narcissisme » (il paraît que Woody Allen disait ça). Et évidemment, la question de l'héritage du génocide arménien transmis de génération en génération s'est posée. Et m'a parfois plongée dans des moments lourds de tristesse, d'angoisses, d'horreur.

Quand je suis tombée sur les travaux de Janine Altounian, chercheuse et notamment traductrice des œuvres de Freud, et d'origine arménienne, ses mots, ses phrases parfois un peu compliquées, ont dénoué des choses en moi par leur mystère. La vérité – cette vérité – n'est jamais simple à dire, alors cette écriture précise, studieuse, mais empreinte de son expérience personnelle m'a soutenue tout en m'aidant à mettre certaines choses à distance. M'a fait comprendre que je n'étais pas folle de ressentir ou de penser certaines choses. Que je pouvais en parler.

Je ne sais pas s'il y a un « club » des victimes et des descendants des crimes de masse, mais après tout, peut-être devrait-il y en avoir un. Dans « La Survivance », Janine Altounian écrit sur les répercussions des génocides sur le psychisme. Des génocides en général. Elle pense, elle, que ces effets sont les mêmes pour toutes les familles qui ont fait face à « un projet exterminateur tout à fait permis, puisque sanctionné par sa réalisation effective » (p.48)

Au mémorial de Choeung Ek, j'avais envie de pleurer pour les miens. Et les miens, c'était aussi ces crânes empilés dans la stupa, ces os au fonds des fosses communes qui prenaient symboliquement la place de celles sur lesquelles je n'ai jamais pu me recueillir. Mais ça, je ne pouvais l'expliquer à personne. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ?

Un autre passage de « La Survivance » m'est revenu :

« Les survivants à une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience traumatique double, puisque survivre à l'entreprise du bourreau ne soustrait pas pour autant à l'emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet à la mort mais non à l'invalidation en eux de l'être parlant, car ils entendirent le silence létal d'un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime (…). S'il leur faut, avant tout, s'accommoder de cette survie physique qu'ils ne doivent en somme qu'au hasard, se maintenir chez les vivants (...), ils ont encore à affronter le désintérêt compréhensible et néanmoins dévastateur des citoyens de la normalité, de ces non-exterminables bardés d'une indifférence devenue désormais, pour eux, la seule figure de l'altérité. Leur conscience de soi se voit paralysée par la dérision des mots creux, des valeurs frelatées, des institutions fallacieuses de ceux qui ignorèrent et ne peuvent que méconnaître le réel terrifiant qu'ils viennent de traverser. Aussi, le désastre qui s'abat sur les hommes et les représentations donnant sens à leur vie pulvérise-t-il également, chez les rescapés et leurs descendants, le champ du discours et le tissu des liens avec les autres (...). » (p.33)

Je ne pouvais pas parler, parce que je me souvenais combien je m'étais si souvent sentie « l'exter-minable » parmi les « non exter-minables ». Différente. Et il n'y a pas de mots, on en tout cas, pas encore pour moi, pour faire comprendre ça. Mais pour essayer, au moins, d'en parler, je crois avoir toujours vécu avec l'idée qu'un ou plusieurs tarés pourraient à tout moment venir me planter un couteau dans le ventre sans aucune raison. Quand on grandit avec cette peur là, cette peur viscérale que l'autre, quel qu'il soit, peut nous vouloir du mal, c'est compliqué de s'ouvrir au monde. De communiquer, de faire confiance. D'avoir des relations qui ne soient pas angoissantes. Chaque pas vers l'autre devient un combat. 

Je suis partie pour lui foutre un bon gros coup de poing, à ma peur, pour chercher un antidote dans la beauté du monde, dans la beauté du voyage, dans la beauté de la découverte de cet autre que j'ai si souvent craint. Mais je ne m'attendais pas à être confrontée à ma peur la plus ancestrale au Cambodge. Et puis voilà : j'ai vu les crânes, j'ai vu les os, je me suis – enfin – recueillie – et moi, j'étais bien vivante. Je n'étais pas dans la stupa et j'étais même loin d'y être. J'ai repensé à une des motivations de mon voyage. Faire cadeau à mes ancêtres de la vie – d'une vie sans peur, au plaisir gratuit, une vie de laquelle on ne fuit plus, de la vie qu'ils voulaient pour leurs descendants.

Check les vieux : c'est ce que je vous ai offert ce jour-là et maintenant, je vais continuer à avancer. C'était mon dernier jour au Cambodge avant de partir au Myanmar. Le soir, à l'auberge, nous avons parlé une bonne partie de la nuit de nos familles, de nos angoisses, de nos difficultés avec la vie. Et on l'a putain de célébré, cette vie. Je n'étais plus si différente, ni si minable que ça. J'avais rejoint le monde des vivants.

mercredi 10 décembre 2014

10.12.2014 : Mon premier souvenir d'Arménie, c'est la centrale nucléaire de Metsamor.



Les premiers souvenirs que j’ai de l’Arménie, ce sont le froid et l’obscurité. Je n’avais pas encore tout à fait deux ans quand eût lieu le tremblement de terre dans la région de Spitak en 1988. Un séisme de 6,9 sur l’échelle de Richter : en huit secondes, une faille d’une amplitude de 1,6 m s’est ouverte sur 20 km. Entre 25 et 30 000 morts, à peine une centaine de personnes sauvées des décombres, 500 000 individus soudainement sans abris. Deux ans plus tard, en 1990, mon père est parti là-bas en tant que médecin, pour évaluer les aides qu’on pouvait apporter, notamment en matière d’équipement de néonatalogie. Son départ était effrayant, on savait qu’il s’embarquait pour un pays obscur dont on avait vaguement entendu parler mais sans vraiment comprendre le lien avec notre vie en France. A son retour, les seuls détails dont je me souviens de son récit, ce sont l’histoire de cette femme, une maitresse d’école qui avait perdu l’usage d’un bras à cause d’une fracture mal soignée après qu’un bâtiment se soit écroulé sur elle pendant le tremblement de terre ; et puis le noir, la pénurie d’électricité. Mon père disait : « Je me suis promené dans Erevan. Il n’y avait aucune lumière. »

L’Arménie ne possède ni pétrole, ni charbon, ni gaz naturel. Au moment du tremblement de terre, la principale ressource énergétique provenait de la centrale nucléaire Metsamor, construite dans les années 70, et située à 100 km de l’épicentre du séisme de 1988. Immédiatement après la catastrophe, le gouvernement décida de fermer cette centrale pour ne pas risquer un accident nucléaire. 

Mais l’Arménie est aussi l’un des pays les plus enclavés du monde, sans aucune ouverture sur la mer, et en conflit avec ses deux principaux voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Seuls 164 km de frontières avec la Géorgie et 35 km avec l’Iran sont encore ouverts. Fût un temps, 85 % de l’acheminement des marchandises dans le pays se faisait par voie de chemin de fer avec ses voisins. Mais en 1989, alors que les Républiques soviétiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan se disputent déjà le territoire du Haut Karabagh, les Azéries instaurent un blocus ferroviaire et aérien, fermant totalement leur frontière, quelques mois seulement après le séisme qui a détruit le nord du pays. S’en suivent plusieurs hivers, toujours rudes dans cette région, jusqu’au coup fatal : en 1993, après la chute de l’URSS, la Turquie soutient officiellement l’Azerbaïdjan et ferme à son tour ses frontières à l’Arménie. Plus aucun convoi ne peut passer ; plus aucune ressource d’énergie. Il reste bien un oléoduc qui passe par la Géorgie, mais celui-ci est régulièrement saboté, une des conséquences  d’un autre conflit qui agite la région entre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors, la même année, le gouvernement arménien prend la décision de rouvrir Metsamor. L’un des deux réacteurs reprend du service en 1995. Samuel Shahinian, président du comité environnement, expliquait : « Notre peuple a tellement froid qu’on ne peut plus le raisonner. Ils veulent simplement avoir chaud. » Le vice-président, Ara Sahakian, ajoutait : « Il y a des risques, mais nous devons comprendre, et tout le monde doit comprendre, que nous n’avons pas d’autre choix. » The Independent, en Grande Bretagne, titrait : « Energy  starved Armenians risk a new Tchernobyl ».

Metsamor est considérée comme l’une des centrales les plus dangereuses du monde, notamment parce qu’elle est équipée d’une technologie qui ne répond plus aux normes de sécurité. Son système de localisation d’accidents lui permet de traiter des incidents de petite taille, mais son principal défaut est de ne pas avoir de container de confinement… tout comme à Tchernobyl. En cas de rupture importante, le système de ventilation rejettera les gaz directement dans l’atmosphère. Sans oublier les risques sismiques de la région, et sa proximité avec la frontière turque (16 km) et Erevan (36 km) qui héberge le tiers de la population du pays. 

Bien sûr, des travaux ont été effectués depuis la réouverture de la centrale, pour en améliorer la sécurité. L’Union Européenne a participé au financement d’une nouvelle centrale, construite sur le même site, qui devrait commencer à voir le jour à l’horizon 2016. Le gouvernement a également tenté de diversifier ses apports énergétiques, en construisant par exemple un gazoduc relié à l’Iran. Mais aujourd’hui encore, Metsamor fournit 40% de la puissance énergétique du pays.

Cette image d’une nation privée d’électricité, plongée dans le noir, m’a longtemps poursuivie. Et lorsque j’y suis allée pour la première fois en 2010, je ne savais pas ce que j’allais y trouver. Quand nous sommes arrivés à l’aéroport, mon père avait les larmes aux yeux. La dernière fois qu’il était venu, c’était vingt-deux ans auparavant. Je lui ai demandé ce qui avait le plus changé ; il a répondu : « Il y a de la lumière. »

Sur la place de la République à Erevan, l’une des deux places centrales de la capitale, il y a la Galerie nationale d’Arménie, le Musée de l’histoire d’Arménie, le Ministère des Affaires Etrangères et celui des Transports et des Communications, le palais du gouvernement et l’hôtel Marriott. Et puis aussi 2 750 fontaines qui s’allument en un spectacle d’eaux et lumières tous les soirs d’été. 

C’est ça qui m’a marquée.

Un spectacle d’eaux et lumières dans un pays constamment menacé par sa propre énergie.

Il y a quelque chose d’ironique.

Il faut s’imaginer… un pays pauvre, rocailleux, d’une extrême sobriété dès qu’on sort de Erevan, et au milieu, au centre du centre, il y a ce point lumineux, cette fontaine, et son spectacle d’eaux et lumières. Je m’imagine qui si on pouvait juste voir l’Arménie depuis l’espace, tout serait noir, à l’exception de ce petit point multicolore au milieu de Erevan. Comme une guirlande de Noël au milieu de la nuit.

C’est dérisoire, bien sûr, il n’y a personne à blâmer, à qui jeter la pierre (pourtant nombreuses en Arménie). Ce n’est pas ça qui va faire couler le pays ou provoquer un nouveau Fukushima.

Mais symboliquement…
Ça m’a fait sourire.
« C’est dans les gênes », je me suis dit.

Dans ma tête, je me tiens là au pied de cette fontaine. Dans ma tête, je suis obnubilée par les faisceaux de toutes les couleurs qui dansent devant mes yeux. Je sais pourtant, que toute l’énergie se consume, que tout le reste, autour de moi, est plongé dans le noir, je sais qu’il y aurait sans doute mieux à faire que d’éclairer des fontaines, et je sais qu’en me tenant au bord de cette fontaine, je suis au bord de Tchernobyl. Mais je ne peux pas éteindre la lumière, ou même simplement en avoir moins. Il me faut, quelque part, cette absurde étincelle qui ne tient qu’à un séisme.

On ne peut pas demander à quelqu’un d’éteindre la lumière après en avoir été tant privé.

vendredi 8 août 2014

05.08.2014 : Grimper une montagne en Arménie, en Malaisie et puis en France.



Je repense souvent à lui,  au mont Kinabalu - une montagne de Malaisie dont le point culminant se situe à 4095 mètres.  C’était en 2012, ma première randonnée (et ma dernière so far), qui est devenue une expérience un peu symbolique à laquelle j’aime bien me référer.

Mais je crois qu’il faudrait d’abord évoquer l’Arménie pour mieux comprendre. En août 2010, je suis partie avec mes parents et mes frères à Erevan : il s’agissait de notre premier voyage en Arménie. Mon cousin, Vanick, avait lui aussi décidé de passer quelques mois là-bas. Nous nous étions donc tous retrouvés dans cette capitale dont nos grands-parents nous avaient tant parlée, la terre de nos ancêtres sur laquelle ils n’avaient pourtant jamais vécu. Mais ça, c’est une autre histoire.

Vanick nous avait proposé, à mes deux frères et moi, de partir faire une balade dans la montagne avec d’autres personnes qu’il avait rencontrées à Erevan. Nous avons loué un car et nous sommes tous partis nous « balader ». Le car a longuement roulé sur un chemin qui gravissait une montagne aride, ruisselante de cailloux. C’est étrange l’Arménie, pour cela. C’est un pays rocailleux (la légende veut que Dieu ait lancé une pierre pour en faire l’Arménie lorsqu’il a créé le monde), mais au détour d’un col, d’un tunnel, d’un versant, on peut se retrouver tout d’un coup face à un beau paysage vert, vivant, qui tranche avec l’ocre et le gris qu’on voit d’habitude partout. C’est étrange, mais je me suis récemment rendu compte que c’est une spécificité de la nature qui décrit en même temps parfaitement les Arméniens que je connais : un mélange de rudesse, de sobriété et d’une incroyable soif de vivre. Mais ça aussi, c’est une autre histoire.




Nous sommes finalement arrivés au début du chemin que nous avions prévu d’emprunter. Avant de nous mettre en route, nous nous sommes arrêtés dans un petit restaurant traditionnel de montagne dans laquelle était servie de la nourriture « spécial montagnard ». Le « spécial montagnard » arménien n’a rien à voir avec de la raclette : il s’agit du ratch, un bouillon de pied de cochon dans lequel on trempe du vieux lavach, un pain oriental très fin que l’on prépare sous forme de gigantesque feuilles rectangulaires – pour tout dire, ça pourrait faire nappe. Nous étions les seuls dans ce refuge ; la serveuse nous a servi la soupe, et c’était à nous de mettre le pain jusqu’à ce qu’il ait imbibé tout le bouillon pour devenir une sorte de pâte. On mange ensuite ce ragoût avec du lavach frais, en en faisant une sorte de tacos. Je ne vais pas mentir, c’était immonde (à mon goût). Mais tout comme le requin pourri en Islande, ça vaut le coup d’essayer. Mais là encore, c’est une autre histoire.


* Un pied de cochon dans le ratch *



 * Préparation du lavach *

Après ce mémorable déjeuner, nous nous sommes mis en route. Devant nous, un petit chemin rocailleux serpentait vers le sommet. Pas un arbre, juste des cailloux. Au bout de quelques mètres, nous avons croisé une famille d’Arméniens en train de préparer un barbecue. Ils nous invitent à manger avec eux, mais nous avions encore le ratch en travers de la gorge. Qu’importe, ils nous proposent pour faire passer ça de boire avec eux l’orri, cette vodka arménienne très parfumée, en général à l’abricot. Nous acceptons, ce serait malpoli de refuser. Quelques orris plus tard, nous voilà dansant le kotchari au milieu de la montagne, avec cette famille montée à quelques milliers de mètre d’altitude pour faire leur barbecue. Le kotchari ressemble un peu, sur le principe, aux danses bretonnes dans lesquelles on se tient par le petit doigt en faisant un cercle. Cette danse a longtemps été pour moi le seul intérêt des mariages, puisque c’était l’un des rares moments où nous étions suffisamment nombreux et dans une salle suffisamment grande pour pouvoir le danser. J’aime toujours autant cette danse (et les mariages). Mais ça…

Une fois notre ventre plein de ratch et d’orri, nous nous sommes vraiment engagés sur le chemin. Et c’est là où je voulais en venir : nous étions alors à plus de 3000 mètres d’altitude, et j’ai évidemment expérimenté ce à quoi on devrait s’attendre à de telles altitudes (sauf pour les novices comme moi) : le manque d’oxygène. Je suis partie toute vaillante sur les cailloux, mais au bout de quelques mètres, j’ai senti que je ralentissais, que je n’avais plus de souffle, et qu’il était impossible de marcher à un rythme normal. Mais nous avons continué à avancer entre les rochers, nous avons vu les premières plaques de glace ici et là. La pente devenait de plus en plus raide, je glissais en Converse sur les cailloux (car, pour rappel, j’étais pour ma part partie pour une « balade ») et arrivée à quelques mètres du sommet, je me suis sentie vraiment fatiguée. Mais pas non plus anéantie. J’ai décidé, je crois, de m’asseoir quelques instants, et mes frères ont commencé à se faire du souci. Très rapidement, ils m’ont dit de m’arrêter. Je voulais continuer, mais ils m’ont répété que j’étais trop fatiguée, que c’était trop dangereux. Clément est resté avec moi. Vicken, lui, a continué à monter. Le sommet n’était pas loin, il allait faire l’aller-retour.


* Sur le glacier *

Quand il est revenu, il nous a raconté ce qu’il avait vu de l’autre côté du versant. Un paysage magnifique, parait-il, mais je ne l’écoutais déjà plus. Nous avons commencé à descendre, et je suis partie devant eux, furieuse. Je crois qu’à ce moment là, j’en voulais à la terre entière : à mes frères, pour ne pas m’avoir encouragée à continuer plutôt que de me forcer à m’arrêter, à moi qui ne leur avais pas dit que je pouvais et surtout voulais continuer, au manque d’oxygène, au ratch et à l’ orri. Bref, cette expérience là s’est terminée pour moi avec une certaine amertume, parce que je n’étais pas allée jusqu’au bout et parce que je n’avais pas vu l’autre côté.

Et me voila un an et demi plus tard en Malaisie. Nyamuk et moi vivons à Bali depuis un mois et nous avons du sortir du territoire pour renouveler nos visas. Nous avions décidé de rejoindre Joséphine, la sœur de Nyamuk, à Singapour où elle vivait pour quelques temps, puis de partir tous ensemble sur l’île de Bornéo. Joséphine est férue de randonnée, c’est elle qui nous a proposé l’ascension du mont Kinabalu. J’ai rappelé plusieurs fois que je n’avais jamais fait de randonnée, mais le site du Sabah Parks, qui organise toutes les activités touristiques liées au mont Kinabalu, se voulait rassurant. Nous sommes arrivés la veille pour dormir dans une auberge proche du point de départ de la randonnée située à 1890 mètres d’altitude. Nous avions rencontré dans l’auberge Caroline, une Française venue enseigner en Indonésie et qui voulait elle aussi se payer une tranche de Kinabalu. Nous avons finalement fait l’ascension tous les quatre.

A priori, nous étions bien équipés. Nyamuk et moi n’avions prévu que des affaires d’été pour notre voyage en Indonésie, et nous avions du acheter des manteaux chauds, écharpes, bonnets et gants en arrivant à Sabah. Pour les chaussures, le guide nous conseillait des Adidas Kampung : les Adidas Kampung ne sont PAS des Adidas, ce sont des sortes de Crocs noires, en caoutchouc, avec des petites ventouses sous la semelle. En voyant à quoi ressemblaient les Adidas Kampung, j’ai préféré partir avec mes bonnes vieilles running Asics…

Pour grimper sur le mont Kinabalu, il faut avoir un guide agréé. Peut-être une manière de se faire plus d’argent, mais pour nous, ce fut vraiment nécessaire. Il faut compter environ six heures de marche pour atteindre le refuge de Laban Rata à 3270 mètres d’altitude. Après quelques heures de sommeil là-bas, il faut repartir vers trois heures du matin pour gravir les derniers mètres et assister au lever du soleil au sommet du mont Kinabalu. Au début de notre périple, le sentier s’enfonçait dans une forêt ombragée où poussaient des plantes carnivores. Le chemin était étroit et parfois encombré de gros rochers qu’il fallait presque escalader. Nous marchions plutôt bien, Nyamuk et Caroline devant, Joséphine et moi derrière – et notre guide encore plus derrière, qui nous laissait toujours partir devant mais nous rattrapait avec une vitesse fulgurante dès que nous nous arrêtions. Assez rapidement, il s’est mis à pleuvoir. Des trombes d’une eau chaude, épaisse, qui ne s’arrêtait plus. Je revois encore le chemin se transformer en un petit torrent duquel affleuraient les rochers. Je revois aussi mes chaussures qui disparaissaient dans cette eau boueuse, mais je ne me souviens pas de la fatigue physique. Celle-là ne m’est tombée dessus qu’en arrivant au refuge. J’étais frigorifiée, mes vêtements trempés et je rêvais d’un réconfort similaire à celui qu’on éprouve en rentrant au chalet après une journée de ski : de la chaleur, des fauteuils moelleux, et éventuellement un feu de bois. Evidemment, il n’y avait rien de tout ça : l’eau des douches était froide et la pluie avait traversé nos sacs et imbibé tous nos vêtements. L’humidité, le froid, la perspective de ne pouvoir se reposer que quelques heures avant de repartir : tout cela devenait très désagréable pour moi – et pourtant, je me souviens qu’il n’y avait pas d’autre endroit sur terre où j’aurais voulu être. Pour avoir des vêtements secs, j’ai acheté un hoodie Mont Kinabalu, et Joséphine des Adidas Kampung.


* Plantes carnivores *

Dans le dortoir, malgré les lits simples superposés, Nyamuk et moi avons décidé de dormir ensemble. Ce n’était pas la première fois que nous nous entassions sur un même matelas, même si nous pouvions faire autrement. Nous pouvons être très niais parfois. Souvent. Même trempés à 3000 mètres d’altitude. Car même si on peut penser que cette promiscuité pouvait nous réchauffer, je crois qu’un minimum de confort pour ces quelques heures de sommeil aurait été un peu plus profitable. Je me sentais fiévreuse et moite, je n’avais pas spécialement envie d’un autre corps fiévreux et moite à mes côtés. Mais on ne se refait pas.

A deux heures du matin, le réveil a sonné, et nous sommes partis sur ce qui allait bien sûr être l’étape la plus dure de la randonnée. Nous avancions de nuit, éclairés par nos lampes frontales. Notre point de repère, c’était cette file indienne de petites lampes qui gravissait le sommet, la lumière de ceux qui avançaient devant nous. La pente s’est raidie un peu plus et nous devions nous aider de cordes accrochées sur les rochers pour gravir certains passages. C’est là que les choses ont commencé à se gâter. Mes running ne servaient plus à rien : je glissais sur les rochers et j’avais une vraie frousse de me casser la figure. Il faut dire que la veille, nous avions vu des guides (en tong) descendre quelqu’un en civière en courant. Le quelqu’un en question avait un drap sur la tête, ce qui n’augurait rien de bon quant à son état. Notre guide m’a demandé si j’avais d’autres chaussures. « Non, à part les Adidas Kampung de Joséphine ». J’ai vu son visage s’éclairer : « Oui, oui, c’est ça qu’il faut prendre ! » Puisqu’il faut faire confiance aux professionnels, j’ai suivi son conseil, avec quelques doutes quand même. Mais maintenant, je peux le dire : les Crocs d’Asie du Sud Est m’ont sauvée la vie.

Elles m’ont en tout cas permis de continuer. Ces petites ventouses font des merveilles. Mais elles n’ont pas réglé le fameux problème de l’oxygène qui a sérieusement commencé à nous manquer. Je sentais que j’arrivais vraiment au bout de mes forces. Nyamuk, Caroline et Joséphine étaient partis devant. Je restais avec le guide qui voyait que ça n’allait pas. Il me donnait de l’eau régulièrement, me faisait passer par des chemins, soi-disant plus faciles – mais je le soupçonne d’avoir simplement voulu faire diversion. Et lui qui était si silencieux depuis le début de la randonnée s’est mis à me poser beaucoup de questions, à me parler de sa famille, de son travail et de sa religion. Mais il ne m’a pas demandé si je voulais m’arrêter. Pour lui, c’était l’évidence même : bien sûr qu’on pourrait aller jusqu’au bout. Je me suis demandée ce que je lui aurais dit s’il m’avait posé la question…

C’est là que les souvenirs de l’Arménie me sont revenus. Est-ce que je veux continuer ? J’ai marché près de dix heures sous la pluie, j’ai dormi frigorifiée dans un refuge, j’ai glissé sur une dizaine de rochers. Le soleil va se lever dans quelques minutes. De l’autre côté, il y a ce paysage magnifique que mon frère a vu en Arménie, que moi je n’ai pas pu voir parce que je n’ai pas continué. Il ne reste que quelques mètres, et j’y suis à ce sommet. J’y suis face au soleil, face à un paysage qui n’est pas donné à tout le monde. Encore quelques mètres, et j’aurai toute l’oxygène dont j’ai besoin. Est-ce que je veux continuer ?

Evidemment, j’ai continué. En arrivant au sommet, j’ai lâché mon guide et j’ai commencé à crier « Nyamuk ! Nyamuk ! » (en utilisant sont vrai prénom, par contre) par-dessus les têtes de tout ceux qui étaient déjà installés pour le lever du soleil. Je ne voulais pas être arrivée là et ne pas partager ça avec lui. A ce moment là m’est revenue une scène dans « Titanic » dans laquelle Kate appelle désespérément Jack dans l’eau. Voilà, pareil.

Nous avons vu le lever du soleil ensemble. C’était un moment indescriptible. Pas seulement pour la beauté du jour qui se lève, qui part du pied de la montagne pour monter jusqu’à nous. Pas uniquement pour toutes les couleurs de l’arc-en-ciel qui se bousculaient devant nos yeux. Mais aussi pour l’incroyable expérience que nous venions de vivre ensemble avec Nyamuk et surtout, surtout pour le chemin parcouru pour en arriver là, la lutte contre moi-même, contre la fatigue et le découragement. Je voulais revenir deux ans en arrière et dire à mes frères et à mon moi passé que cette « balade » dans la montagne arménienne, ce n’était rien par rapport à ce que je ferai après, que contrairement à ce qu’ils pensent, je suis capable de bien plus pour peu qu’on me laisse faire.

Je pense souvent au mont Kinabalu parce que j’ai besoin de ce genre de symbole, d’encouragement à moi-même. J’ai besoin de croire que quelque part en moi, il y a ce courage là, où cette révolte contre les discours qui me disent que je ne peux pas. J’ai besoin de me dire qu’en ce moment, je suis sur les derniers mètres du mont Kinabalu, que je n’ai plus d’oxygène, plus de forces, que je suis épuisée et que ce guide à mes côtés me dit des trucs dont je ne vois pas le rapport mais qui ont leur importance, et que surtout, au bout de ces quelques mètres, il y a l’autre côté de la montagne et le lever de soleil, et que je ne devrais laisser personne, et surtout pas moi-même, me dérober ce versant-là, ce soleil-là, et les bras de Nyamuk qui m’attend au sommet.


Encore un petit effort et je le verrai le lever du soleil. Tant que personne ne me dit d’arrêter.