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lundi 29 mai 2017

06-07.02.2016 : Les vrais hippies fument de l'encens


* Je n'ai aucune photo de Ho Chi Minh, 
alors j'ai mis une vieille photo de moi avec des bottes à fleur *

Ho Chi Minh, avec sa modernité, ramenait aussi une certaine oisiveté. Une oisiveté plus festive que celle de mes derniers jours à Yangon. Entre rooftops et pub crawls, je redécouvrais la foule éclectique des voyageurs qui alternent entre une volonté d'un retour aux sources pour se détacher de tout matérialisme, et les vapeurs des fêtes superficielles entre occidentaux où alcool et drogues bon marché alimentent les flirts en passant d'un bar à l'autre. Deux mondes sans doute poreux dans ce microcosme, mais qui peut virer à une schizophrénie dans laquelle, parfois, certains se perdent. Alors, le voyage s'arrête pendant trop longtemps, et la conquête des corps libérés et de nouveaux territoires psychédéliques prend le dessus sur la découverte des paysages réels et des sincères rencontres.

Pour ma part, à ces pub crawls et rooftops fancy, je préférais m'asseoir avec Casey sur les minuscules tabourets de la taille de repose-pieds, installés devant les petits cafés d'une des rues festives d'Ho Chi Minh. Nous regardions passer les gens, les scooters et les petits stands de nourriture tirés par des cyclistes qui avançaient au ralenti. Un soir, Leandro nous y avait rejoint : nous l'avions rencontré sur la plage de Koh Rong, au Cambodge, où il vendait les bijoux qu'il fabriquait lui-même. Il nous avait raconté plus longuement sa vie, ses allers-retours entre l'Asie et l'Europe, où il écumait les marchés avec ses créations. J'avais une certaine fascination pour ce genre de parcours. Non pas tant par envie d'en faire moi-même mon mode de vie, mais plutôt par une grande admiration envers cette liberté mentale affichée, cette capacité à suivre son envie sans s'encombrer de la crainte d'échouer ou de décevoir. Pour ma part, je n'en étais pas encore tout à fait là.

Cet attrait pour les « esprits libres » n'avait rien de nouveau pour moi. Au collège, ma meilleure amie, Marina, et moi partagions une grande passion pour les années hippies. Nous nous faisions des tresses dans les cheveux, collions des étoiles sur notre front, et essayions en vain de fumer de l'encens. A mes début d'Internet, mon adresse mail était en toute simplicité « sixties@hotmail.com » - j'étais suffisamment précurseur, il faut croire, pour pouvoir me payer le luxe d'une adresse aussi simple. J'en avais aussi grandement voulu à ma mère lorsqu'elle m'avait dit avoir jeté ses pantalons pattes d'eph' depuis belle lurette. Je m'étais jurée, ce jour-là, que je garderai tous mes habits pour les transmettre avec amour à ma future fille. Si un jour tu existes, je m'excuse : j'ai jeté les habits que je portais à l'adolescence et crois-moi, tu ne pourrais pas m'en vouloir pour ça. Quant à toi, maman, je te pardonne.

Mais ce que je vivais là, assise sur une chaise en plastique des rues d'Ho Chi Minh, valait bien toutes les pattes d'eph du monde : dégustant une bouteille de Hanoi, j'écoutais sous la chaleur moite du Vietnam Leandro parler fabrication de bijoux sur la plage et Casey exposant une théorie de l'ethnobotaniste Terrence McKenna sur le rôle joué par les champignons hallucinogènes dans l'évolution de Homo Erectus vers Homo Sapiens. Je n'étais pas loin de vivre le rêve éveillé de mon moi de treize ans.

Mais bien sûr, tout cela n'était qu'une apparence : j'aurais pu faire du macramé dans un ashram en Inde que je n'aurais pas pu faire renaître l'émotion d'une décennie qui me rendait nostalgique sans même l'avoir connue. Après cette période passée à essayer de tirer des lattes sur des sticks d'encens dans la chambre de Marina, j'avais un peu désacralisé la chose. Mais il me restait quand même une certaine « jalousie » à l'égard de ces jeunes de vingt ans (ou plus, ou moins) qui avaient l'impression que leur engagement signifiait quelque chose. J'aurais voulu me croire Bob Hunter, premier président de Greenpeace, montant avec d'autres sur le Phillys Cormack pour empêcher les essais nucléaires d'Amchitka, ou Joan Baez arpentant les rue de New York pour la Fifth Avenue Peace Parade contre la guerre du Vietnam. Plus généralement me manquait le sentiment d'un mouvement global qui donnerait l'espoir de façonner le monde avec d'autres couleurs. Même si l'on sait quelle fut la suite des événements, j'aurais voulu, moi aussi, ressentir cette effervescence.

L'après-midi, justement, nous avions visité le musée de la guerre à Ho Chi Minh. Un musée particulièrement bien fait, et qui m'aura profondément marquée. Contrairement les champs d'exécution de Choeung Ek, mémoire des massacres Khmers Rouges au Cambodge, le musée de la guerre d'Ho Chi Minh reste très didactique, et sait manier l'émotion sans tomber dans l'effroi. Et visiter le musée avec un Américain rendait l'exercice encore plus intéressant : sur les « incidents » du golf du Tonkin, événement à l'origine de l'entrée en guerre des américains, l'exposition accusait les Etats-Unis d'avoir inventé de toutes pièces une attaque par des torpilleurs nord-vietnamiens afin d'avoir un prétexte pour lancer l'offensive. « Ce n'est pas comme ça qu'on nous exposait les faits à l'école », m'avait dit Casey. A la décharge de ses professeurs, ce n'est qu'en 2005 qu'un document américain confidentiel a refait surface pour admettre que l'opération avait été construite sur un mensonge. La dernière partie du musée était consacrée aux insoutenables images des corps déformés par l'Agent Orange de Monsanto et par les archives des mouvements de contestation, à travers le monde, qui s'opposaient à cette interminable guerre.

Je dois dire qu'après ces photos de foules opposant la non-violence aux casques des armées, parler de bijoux artisanaux et de champignons hallucinogènes sur le trottoir d'une rue bondée d'Ho Chi Minh était presque du même niveau que de fumer de l'encens sur l'échelle de l'engagement hippie.Tout comme l'étaient ces groupuscules de touristes aux cheveux tressés traversant la moitié du monde pour se reconnecter à une spiritualité rapidement noyée dans la fête à bas prix.

Mais cela en fait-il un engagement moins sincère ?

Après tout, peut-être pas. Après tout, à chaque époque ses combats et ses moyens de les mener. Pendant ces mois en Asie, j'ai rencontré beaucoup de pseudo/néo/faux hippies, mais encore plus de personnes, jeunes et moins jeunes, bien ancrées dans leur époque, remettant en question la flamboyante indécence des années 80 et 90 et son culte de l'enrichissement à outrance, et revendiquant le droit à ce que la vie fasse sens. Et surtout, ce combat là me paraissait, pour beaucoup, très ancré, très réfléchi, très intime. Une révolution intérieure, pour reprendre un terme à la mode, plus qu'un défilé dans les capitales occidentales ; et surtout, une position qui semblait peu à même de se faire souffler par le prochain changement de décennie.

Je me moque encore gentiment de moi-même et des backpackers partant chercher un sens à leur vie sous la lumière de la full moon. J'avais jusqu'à récemment une dreadlock involontaire bien cachée sous mon amas de cheveux, et depuis ces mois en Asie, même si je n'essaye plus de fumer de l'encens, je regrette presque de m'être débarrassée de ma garde-robe collection Mai 68 que je portais adolescente. Mais ce n'est (presque) plus par nostalgie d'une époque que je n'ai pas connue. Finalement, même si la marche du monde m'effraie toujours autant et que je suis intimement persuadée que nous avons atteint un point de non-retour environnemental qui me terrifie, je vois, autour de moi, une révolution se faire. Une révolution de l'ordre de l'intime qui ne se crie pas par slogans, mais qui se dessine par des actes individuels mais très concrets et qui ont tous, comme finalité, de construire sa vie en conscience. En conscience de soi-même, bien sûr, mais aussi en conscience de l'autre et de l'impact de nos choix personnels sur l'avancée de nos sociétés. Je la trouve plutôt cool, cette révolution. Ca me dit bien d'y prendre part. Promis, j'apporterai l'encens. 

mardi 28 mars 2017

04.02.2016 : Peur panique à Ho Chi Minh


* L'avion canard, valeur sûre de l'aviation thaï *

Je suis arrivée à Ho Chi Minh avec la gueule de bois. Le whisky birman avait eu raison de mon cerveau et la nuit passée couchée sur le sol du vieil aéroport de Bangkok, pour attendre ma correspondance pendant près de dix heures, n'avait pas aidé à régénérer mes neurones. Et, en plus de la gueule de bois, j'avais dans ma tête pas mal d'appréhensions. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre au Vietnam : certains avaient adoré et considéraient ce pays comme leur endroit préféré en Asie du Sud Est. D'autres avaient subi les pires arnaques et en étaient partis avec un goût amer. Tout le monde s'accordait sur un point : au Vietnam, encore plus qu'ailleurs, mieux valait être sur ses gardes pour ne pas se faire avoir.

Mais la fatigue ne rend pas des plus patients. Après avoir constaté qu'aucun distributeur d'argent ne marchait (« C'est fait exprès », me disait la voix grognon dans ma tête), je me suis dirigée vers la file de la compagnie taxi recommandée sur les sites que j'avais consultés et j'avais donné l'adresse de l'auberge de jeunesse où étaient Casey, Luc et Vince, que je devais rejoindre.

Le chauffeur ne parlait pas anglais, mais je m'étais mise d'accord avec celui qui gérait l'agence à l'aéroport : dix dollars pour rejoindre le centre ville et être déposée à l'hôtel. Je me suis assise à l'arrière et me suis laissée guider.

Étonnamment, aucune image ne m'est restée de ce trajet jusqu'au centre-ville. La fatigue l'avait peut-être emporté. Je crois, surtout, que je me sentais déboussolée. Le passage brutal du Myanmar au Vietnam avait quelque chose de surréaliste. Et cette impression s'est encore confirmée en arrivant à Ho Chi Minh : les rues, larges, propres, étaient bordées de hauts immeubles, parfois des tours, en haut desquelles des rooftops encore vides se remettaient des soirées de la veille. Nous roulions devant des jardins fleuris aux pelouses bien taillées, des magasins aux vitrines fournies, des restaurants aux terrasses remplies de touristes. Derrière la vitre qui me servait d'écran, j'avais l'impression de découvrir un nouveau monde, presque une fiction. C'en était presque un, d'ailleurs. Mais les semaines passées dans la poussière ocre et les bus de nuit birmans renforçaient ce contraste, d'un monde à l'autre.

Le chauffeur semblait tourner en rond. Il agitait ses mains, comme s'il chantait la chanson « Ainsi font, font, font » mais j'ai fini par comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un geste amical. Il était perdu. Il commençait à s'énerver, me répétant toujours les mêmes mots en vietnamien, pointant l'adresse que je lui avais donnée, montrant la carte. Son impatience augmentait et se traduisait en une irritabilité grandissante. Une agressivité que je n'avais jamais rencontrée, depuis le début de mon voyage, et qui faisait réapparaître une boule d'angoisse, au fond du ventre, dont j'avais oublié la sensation depuis plusieurs mois.

Le chauffeur s'excitait de plus en plus. À plusieurs reprises, je lui ai dit que je pouvais descendre, continuer à pied, mais il ne m'écoutait pas. Alors, j'ai fini, moi aussi, par m'énerver. « Je veux descendre maintenant », je lui ai dit. Il a arrêté la voiture. Mon sac à dos était dans le coffre, alors je suis sortie de la voiture avant de lui tendre mon billet de dix dollars. Une fois mes affaires récupérées, je le lui ai donné. Évidemment, mon chauffeur savait soudain parler anglais. « J'ai tourné longtemps, vingt dollars ». La violence du ton qu'il prenait, son langage corporel, sa voix qui criait presque : j'ai senti les tremblements revenir, la peur panique que cet homme, devenu mon ennemi, ne me tue là, sur la place publique, aux yeux de tous. Je lui ai mis le billet dans la main. « Non, on avait dit dix dollars ». Et puis, j'ai commencé à marcher. Il hurlait derrière moi, je m'imaginais qu'il essayait de rameuter ses potes pour me tomber dessus et m'étriper sur le trottoir. Mes jambes étaient en coton, j'arrivais à peine à respirer. Je me suis dirigée vers un hôtel, et je suis rentrée dans le hall.

Évidemment, il ne m'a ni suivie, ni tenté de m'assassiner en pleine rue. Il est remonté dans sa voiture, et puis il est parti. La réceptionniste de l'hôtel m'a donné une carte, et j'ai marché jusqu'à l'auberge, qui se trouvait dans une petite ruelle, cachée derrière les immeubles du grand boulevard qu'un marché aux fleurs coupait en son milieu. Il était encore tôt. Dans la chambre, tout le monde dormait. Tout était calme. Silencieux. Comme si je rentrais dans un cocon de douceur après de trop longues heures d'agression sonore. Je me suis allongée et mon ventre s'est dénoué. Je respirais de nouveau.