dimanche 19 novembre 2017

08.02.2016 : Têt à Dalat - ou les légendes au coin du lac



* N'ayant que très peu de photos du Vietnam, j'emprunte quelques illustrations à la toile *
* Le marché central à Dalat *


Au début du mois de février, le monde frémit : entre le solstice d'hiver et l'équinoxe de printemps, le Génie du Foyer s'envola vers le ciel. A cheval sur le dos d'une carpe, il quitta la maison, emportant avec lui les vœux de chaque membre de la famille avec laquelle il avait résidé toute l'année. Le Génie du Foyer avait un rendez-vous important : il devait rencontrer l'Empereur de Jade pour lui présenter son rapport sur le comportement et les actions des habitants de son logement. Son témoignage allait avoir beaucoup d'importance : s'ils avaient été justes, la nouvelle année récompenserait les valeureux. Mais dans le cas contraire...

Le départ du Génie du Foyer était source d'inquiétude Dès qu'ils apprirent son absence, les mauvais esprits s'élevèrent et se mirent à parcourir les rues pour envahir les maisons et se les approprier. Pour les contrer, les habitants firent appel au dragon d'or et l'implorèrent de patrouiller dans les villes et les villages pour faire fuir ces ennemis tout le temps que leurs maisons ne seraient plus protégées. Le dragon s'éleva et dansa, dansa, dansa...

Et puis enfin, six jours plus tard, le Génie du Foyer revint. Et il n'était pas seul : il amenait avec lui tous les ancêtres montés au ciel, à qui la permission avait été donnée de réintégrer, pour une soirée, leur famille chérie. Tous ensemble, morts et vivants s'installèrent autour de la grande table de la maison pour un grand dîner de fête. Et lorsque minuit sonna, ils accueillirent tous ensemble la nouvelle année, placée sous la protection du Génie Singe.

C'est ainsi que nous avons fêté le nouvel an au Vietnam. Un nouveau-Nouvel An qui tombait cette fois le 8 février. Ce n'était pas prévu : mon voyage dans ce pays avait été improvisé, et ce n'est qu'après avoir pris mon billet que l'on me dit : 

« - Tu vas voyager pendant Têt. Tu vas galérer.
- Têt ?
- C'est le Nouvel An vietnamien. Tous les expatriés reviennent au pays pour rendre visite à leur famille et beaucoup de choses ferment pendant cette période. Tout va être blindé et sans doute hors de prix. »

Il était de toute façon trop tard pour m'en inquiéter. Mon billet d'avion était déjà pris, et puis, je pouvais bien survivre à un jour férié. Sauf que... Têt, ce n'est pas un jour férié. C'est bien plus que ça. Avec Têt, les Vietnamiens font passer notre Noël ou notre Nouvel An pour une vulgaire kermesse.

J'ai pourtant toujours été une grande amoureuse des fêtes de fin d'année. Lorsque nous étions petits – ou plus jeunes – nous fêtions Noël dans la maison de ma grand-mère en Normandie. C'était, pour moi, le jour le plus important de l'année. Je m'y préparais des semaines à l'avance. J'insistais tout particulièrement pour porter, ce soir-là, un vêtement à paillettes pour être raccord avec les guirlandes électriques et les étoiles que l'on allait disposer sur la nappe. Je crois que je voulais secrètement faire de la concurrence au sapin. Le 24 décembre avait une saveur très particulière : tous les ans, le programme était exactement le même. Nous cuisinions toute la journée dans la cuisine de ma grand-mère. Vers 20h, mon oncle, ma tante et mes cousines allaient arriver. Nous passerions à table et commencerions par manger le foie gras, puis le plateau de fruits de mer commandé à Cherbourg quelque temps plus tôt. Viendraient ensuite le chapon cuisiné par ma grand-mère et les pommes dauphines. Mais le moment que j'attendais avec impatience venait entre le plat et le dessert : lorsque nous étions encore crédules quand mon père nous emmena pour la première fois « chercher le Père Noël ». Une chasse au mystère qui devint un rituel. Tous les enfants grimpaient dans sa voiture, et nous allions explorer les routes de campagne, en pleine nuit, pour essayer de trouver son traîneau. Parfois, des bonbons tombaient du ciel, à travers la fenêtre ouverte. Ces moments avaient une saveur indescriptible. Mon excitation était telle que mes jambes me faisaient mal. A moins que ce ne soit le froid dans la voiture qui mettait du temps à se réchauffer. Cette demie-heure était pleine de magie. Je regardais la route défiler, seulement éclairée par les phares de la voiture. Nous étions complètement seuls sur la route. Nous racontions des histoires qui nous faisaient frissonner, nous croyions voir partout ses six rennes volant entre les étoiles. Lorsque nous rentrions à la maison, le Père Noël était déjà passé et avait disposé les cadeaux sous le sapin. Nous le rations tous les ans.

En grandissant, nous avons gardé cette habitude, sauf que mon père ne venait plus. Mais nous continuions, entre grands, à explorer les routes de la campagne. C'était une tradition et j'étais, je crois, celle qui y tenais le plus. Et puis, petit-à-petit, les choses ont changé. Ma grand-mère a disparu, nous avons commencé à fêter Noël à Paris. L'expédition sur les routes de campagne n'avaient plus lieu d'être et ce rituel a été remplacé par d'autres. Aujourd'hui, le mystère et la magie ne sont plus invités à notre table. Noël est un dîner de famille certes meilleurs que les autres, avec des personnes que nous n'avons parfois pas vues depuis longtemps. Nous cuisions de beaux plats, nous nous habillons bien et nous passons, tous ensemble, une belle soirée. Mais chaque année, l'ingrédient mystère me manque.

Le Nouvel An a lui aussi perdu de son charme. Il est devenu une injonction à faire la fête, mais aucune tradition ne l'entoure. Chaque Nouvel An est maintenant une autre célébration alcoolisée, à la différence que l'on sait à l'avance qu'il sera impossible de rentrer chez soi, parce que les transports ne marcheront pas, que les taxis seront pris d'assaut, qu'il faudra vendre un rein pour se payer un véhicule du type Uber et consorts, et qu'un rein de fin de soirée n'a, en général, plus beaucoup de valeur. Je pourrais ne rien faire, après tout. Mais j'aime encore faire la fête et surtout, j'ai gravée en moi une sorte de conviction que les premières minutes de la nouvelle année doivent être célébrées. Ce Nouvel An, je l'avais passé à observer le lever du soleil, dans les eaux chaudes d'une île paradisiaque au Cambodge. En terme de symbole, on ne fait pas mieux.

Les fêtes de fin d'année ont perdu pour moi de leur magie car elles ne sont plus ritualisées. Elles n'ont plus ce caractère rassurant, ronronnant, elles ne sont plus ce petit cocon enrubanné de guirlandes électriques qui me faisait rêver, l'espace d'une soirée. Le terreau originel de « mes » Noëls n'est plus ; le fil rouge a été coupé. Mais, quand je suis arrivée au Vietnam, j'ai ressenti une petite pointe de jalousie.

Têt, ce n'est pas une fête qu'on prend à la légère. Les festivités durent plus d'une semaine, une semaine durant laquelle les famille se réunissent pour prendre le temps de célébrer. On ne m'avait pas menti : la communauté expatriée revient en masse pendant cet période et de nombreux hôtels ferment, ou n'ouvrent qu'une partie de la journée. Au cours de cette semaine, les traditions s'enchaînent, et chacun rend visite aux parents, aux grands-parents, célèbre les ancêtres et se réunit à la pagode. Partout, nous avons vu des groupes, principalement des hommes, assis devant leur maison, ou bien les portes grandes ouvertes, écumant des bières en chantant des chansons traditionnelles. Nous étions invités à leur table et nous écoutions ces airs racontant l'histoire tragique d'un Vietnamien amoureux d'une Parisienne. C'est un temps de rassemblement. Mais chaque événement est aussi tissé de contes aux couleurs rouge et or, où des génies grimaçants affrontent des démons, où des tigres mangent les mauvais esprits, et où les dragons volent dans les rues, portés par les rires des enfants.

Sans vraiment le savoir, nous sommes arrivés le jour du Nouvel An dans l'un des meilleurs endroits pour célébrer Têt : Dalat. Le retour massif de la communauté vietnamienne vivant à l'étranger créait en effet quelques confusions : à l'arrêt de bus d'Hô Chi Minh, une marée humaine s'entassait dans les bus à destination de Dalat qui partaient toutes les cinq minutes. Nous avions une réservation dans un bus bien précis, mais il était impossible de savoir duquel il s'agissait compte tenu des créneaux de départ trop rapprochés, et les employés de la compagnie étaient inexistants ou agressifs. Notre sort reposait sur les épaules de cet inconnu, qui, volontairement, essayait de réguler le trafic et de donner les bonnes informations. Un Père Noël au milieu de la foule. Après une nuit passée sur les sièges couchettes motif léopard de notre bus, nous étions arrivés à Dalat dans le froid matin de la dernière journée de l'année de la Chèvre.

Dalat est une très jolie ville des hauts plateaux du Vietnam, adossée à une colline qui plonge dans le lac Xuan Huong. A peine sortie du bus, je retrouvai cet air familier des matins à la montagne, le soleil glacé et l'air stalactite qui remplit les poumons. Notre hôtel, le Happy Days, n'était pas encore ouvert. Nous avons trouvé refuge dans une petite cantine où, bien que j'offris ma plus belle imitation en mimes du mot « viande », je me retrouvai avec des bouts de bœuf dans ma soupe de nouilles que j'espérais végétarienne. La ville était calme. Nous étions seuls dans le restaurant. Malgré les morceaux d'animal mort dans mon bol, j'étais engourdie de cette torpeur bienheureuse qui envahit le corps quand il se réchauffe après avoir trop grelotté. J'étais bien et cette journée avait déjà un goût spécial.

Ce n'est qu'au moment du check-in je compris que ce 8 février était un jour important : la célébration de la nouvelle année avait lieu le soir même. Immédiatement, je me dis que nous devions célébrer dignement avec, peut-être, un bon repas comme nous seuls, les Français, savons les faire. Le propriétaire nous expliquât que des feux d'artifices seraient tirés dans la ville, mais ce furent les seules informations qui nous furent données. Avec si peu en poche, nous partîmes à l'aventure de Dalat.

La ville était bondée. Le marché tentaculaire du centre-ville ressemblait à un monstre régurgitant sans distinction les passants et les scooters. Sur les flancs de la colline, dans la partie intérieure du marché, des allées et des allées remplies de vêtements et de bibelots s'entassaient sur plusieurs étages. A l'extérieur, tout en bas, la rue, et le rond-point sur laquelle elle débouchait, étaient envahis de commerçants ayant posé légumes, fruits et fleurs colorés à même le sol. Les marcheurs déambulaient à la queue leu leu entre ces marchandises. Parfois, un deux-roues fendait la foule avec plus ou moins de précaution. Le spectacle était tout aussi fascinant qu'exténuant. Après avoir acheté chaussettes en laine, leggings et parka pour affronter les grands froids du nord du Vietnam, nous réussîmes à nous extirper de monstre géant qui aurait pu jouer le rôle des Halles dans Le Ventre de Paris.

Nos scooters nous conduisirent ensuite au bord du lac où des sculptures cucul semblaient flotter sur l'eau. Plus loin la route nous amena dans une fête foraine glauque qui me rappela ces parcs d'attraction déplumés et désertés dans lesquels on imagine facilement une mascotte défraîchie s'entêter à effectuer une molle chorégraphie sous la pluie. Nous sortîmes perdants de chaque jeu auquel nous essayions de jouer, et les Vietnamiens nos regardaient de travers. Je commençais à douter de la magie du Nouvel An.

Et puis, le soir tombât doucement. Les guirlandes électriques et les lampions s'allumèrent et illuminèrent les pentes de Dalat. Les terrasses se remplirent. Des enfants défilaient dans les rues et autour des tables du grand food court en plein air, situé sur les bords du lacs : ils exécutaient, pour les passants, la danse du dragon en frappant dans des tambourins et en portant des costumes en toile rouge et or. Comme nous étions les seuls péquins à ne pas savoir que le Nouvel An tombait ce jour-là, nous n'avions rien réservé nulle part et tous les restaurants étaient complets. Dans une petite boutique en haut de la rue de notre hôtel, nous finîmes par trouver le Saint-Graal : une bouteille de vin rouge de Dalat et de la Vache-Qui-Rit.

Petit aparté : je n'avais ni bu de vin ni mangé de fromage depuis mon départ de France. Il y avait bien eu une tentative à Ban Rak, au nord du Vietnam, mais je n'oserais appeler "vin" la mixture qui nous avait été servie. Et quitte à passer pour un cliché, je l'admets : la vue de ces deux ingrédients réunis sur l'étagère d'une boutique de Dalat fit battre mon cœur un peu plu fort. Si la Vache-Qui-Rit ne remplaçait pas le Brillat Savarin aux truffes que ma tante présenta à notre table lors d'un divin Noël, le vin de Dalat, lui, était délicieux Et c'est ainsi que, perchés quelque part sur les hauts plateaux vietnamiens, avec le goût du tanin sur les langues déliées, je retrouvais avec un certain décalage horaire la saveur de ces soirées parisiennes pendant lesquelles nous repeignons l'avenir. Après tout, nous avions l'occasion de fêter le Nouvel An pour la deuxième fois. Nous avions le droit à de nouvelles prémonitions, de nouveaux rêves pour l'année à venir.


* La scène sur lesquelles se déroulent les festivités à Dalat. 
Danse, concerts et costumes de toutes les couleurs. *

Sur les bords du lac Xuan Huong, une scène avait été érigée. Des groupes de musique et de danse s'y succédaient sous les applaudissements rares et mous de la foule encore présente qui luttait contre le froid. Nous étions assis sur une petite butte qui surplombait la piste. Et soudain, à minuit, deux feux d'artifices simultanés embrasèrent la nuit. Les éclats de lumière se reflétaient dans l'eau, redoublant la magie qui pleuvait déjà dans le ciel. Je restais bouche bée devant la beauté du spectacle. Le plus beau feu d'artifices que j'aie jamais vu, me dis-je. Mon excitation était telle que mes jambes me faisaient mal.

Et c'est ainsi que l'année de la Chèvre s'acheva pour laisser la place au Singe et que, pendant quelques minutes, je redevins une enfant cherchant le Père Noël dans les paillettes des fêtes de fin d'année.

P.S. : En vrai, j'ai une photo des feux d'artifice. Mais comment dire ?



lundi 29 mai 2017

06-07.02.2016 : Les vrais hippies fument de l'encens


* Je n'ai aucune photo de Ho Chi Minh, 
alors j'ai mis une vieille photo de moi avec des bottes à fleur *

Ho Chi Minh, avec sa modernité, ramenait aussi une certaine oisiveté. Une oisiveté plus festive que celle de mes derniers jours à Yangon. Entre rooftops et pub crawls, je redécouvrais la foule éclectique des voyageurs qui alternent entre une volonté d'un retour aux sources pour se détacher de tout matérialisme, et les vapeurs des fêtes superficielles entre occidentaux où alcool et drogues bon marché alimentent les flirts en passant d'un bar à l'autre. Deux mondes sans doute poreux dans ce microcosme, mais qui peut virer à une schizophrénie dans laquelle, parfois, certains se perdent. Alors, le voyage s'arrête pendant trop longtemps, et la conquête des corps libérés et de nouveaux territoires psychédéliques prend le dessus sur la découverte des paysages réels et des sincères rencontres.

Pour ma part, à ces pub crawls et rooftops fancy, je préférais m'asseoir avec Casey sur les minuscules tabourets de la taille de repose-pieds, installés devant les petits cafés d'une des rues festives d'Ho Chi Minh. Nous regardions passer les gens, les scooters et les petits stands de nourriture tirés par des cyclistes qui avançaient au ralenti. Un soir, Leandro nous y avait rejoint : nous l'avions rencontré sur la plage de Koh Rong, au Cambodge, où il vendait les bijoux qu'il fabriquait lui-même. Il nous avait raconté plus longuement sa vie, ses allers-retours entre l'Asie et l'Europe, où il écumait les marchés avec ses créations. J'avais une certaine fascination pour ce genre de parcours. Non pas tant par envie d'en faire moi-même mon mode de vie, mais plutôt par une grande admiration envers cette liberté mentale affichée, cette capacité à suivre son envie sans s'encombrer de la crainte d'échouer ou de décevoir. Pour ma part, je n'en étais pas encore tout à fait là.

Cet attrait pour les « esprits libres » n'avait rien de nouveau pour moi. Au collège, ma meilleure amie, Marina, et moi partagions une grande passion pour les années hippies. Nous nous faisions des tresses dans les cheveux, collions des étoiles sur notre front, et essayions en vain de fumer de l'encens. A mes début d'Internet, mon adresse mail était en toute simplicité « sixties@hotmail.com » - j'étais suffisamment précurseur, il faut croire, pour pouvoir me payer le luxe d'une adresse aussi simple. J'en avais aussi grandement voulu à ma mère lorsqu'elle m'avait dit avoir jeté ses pantalons pattes d'eph' depuis belle lurette. Je m'étais jurée, ce jour-là, que je garderai tous mes habits pour les transmettre avec amour à ma future fille. Si un jour tu existes, je m'excuse : j'ai jeté les habits que je portais à l'adolescence et crois-moi, tu ne pourrais pas m'en vouloir pour ça. Quant à toi, maman, je te pardonne.

Mais ce que je vivais là, assise sur une chaise en plastique des rues d'Ho Chi Minh, valait bien toutes les pattes d'eph du monde : dégustant une bouteille de Hanoi, j'écoutais sous la chaleur moite du Vietnam Leandro parler fabrication de bijoux sur la plage et Casey exposant une théorie de l'ethnobotaniste Terrence McKenna sur le rôle joué par les champignons hallucinogènes dans l'évolution de Homo Erectus vers Homo Sapiens. Je n'étais pas loin de vivre le rêve éveillé de mon moi de treize ans.

Mais bien sûr, tout cela n'était qu'une apparence : j'aurais pu faire du macramé dans un ashram en Inde que je n'aurais pas pu faire renaître l'émotion d'une décennie qui me rendait nostalgique sans même l'avoir connue. Après cette période passée à essayer de tirer des lattes sur des sticks d'encens dans la chambre de Marina, j'avais un peu désacralisé la chose. Mais il me restait quand même une certaine « jalousie » à l'égard de ces jeunes de vingt ans (ou plus, ou moins) qui avaient l'impression que leur engagement signifiait quelque chose. J'aurais voulu me croire Bob Hunter, premier président de Greenpeace, montant avec d'autres sur le Phillys Cormack pour empêcher les essais nucléaires d'Amchitka, ou Joan Baez arpentant les rue de New York pour la Fifth Avenue Peace Parade contre la guerre du Vietnam. Plus généralement me manquait le sentiment d'un mouvement global qui donnerait l'espoir de façonner le monde avec d'autres couleurs. Même si l'on sait quelle fut la suite des événements, j'aurais voulu, moi aussi, ressentir cette effervescence.

L'après-midi, justement, nous avions visité le musée de la guerre à Ho Chi Minh. Un musée particulièrement bien fait, et qui m'aura profondément marquée. Contrairement les champs d'exécution de Choeung Ek, mémoire des massacres Khmers Rouges au Cambodge, le musée de la guerre d'Ho Chi Minh reste très didactique, et sait manier l'émotion sans tomber dans l'effroi. Et visiter le musée avec un Américain rendait l'exercice encore plus intéressant : sur les « incidents » du golf du Tonkin, événement à l'origine de l'entrée en guerre des américains, l'exposition accusait les Etats-Unis d'avoir inventé de toutes pièces une attaque par des torpilleurs nord-vietnamiens afin d'avoir un prétexte pour lancer l'offensive. « Ce n'est pas comme ça qu'on nous exposait les faits à l'école », m'avait dit Casey. A la décharge de ses professeurs, ce n'est qu'en 2005 qu'un document américain confidentiel a refait surface pour admettre que l'opération avait été construite sur un mensonge. La dernière partie du musée était consacrée aux insoutenables images des corps déformés par l'Agent Orange de Monsanto et par les archives des mouvements de contestation, à travers le monde, qui s'opposaient à cette interminable guerre.

Je dois dire qu'après ces photos de foules opposant la non-violence aux casques des armées, parler de bijoux artisanaux et de champignons hallucinogènes sur le trottoir d'une rue bondée d'Ho Chi Minh était presque du même niveau que de fumer de l'encens sur l'échelle de l'engagement hippie.Tout comme l'étaient ces groupuscules de touristes aux cheveux tressés traversant la moitié du monde pour se reconnecter à une spiritualité rapidement noyée dans la fête à bas prix.

Mais cela en fait-il un engagement moins sincère ?

Après tout, peut-être pas. Après tout, à chaque époque ses combats et ses moyens de les mener. Pendant ces mois en Asie, j'ai rencontré beaucoup de pseudo/néo/faux hippies, mais encore plus de personnes, jeunes et moins jeunes, bien ancrées dans leur époque, remettant en question la flamboyante indécence des années 80 et 90 et son culte de l'enrichissement à outrance, et revendiquant le droit à ce que la vie fasse sens. Et surtout, ce combat là me paraissait, pour beaucoup, très ancré, très réfléchi, très intime. Une révolution intérieure, pour reprendre un terme à la mode, plus qu'un défilé dans les capitales occidentales ; et surtout, une position qui semblait peu à même de se faire souffler par le prochain changement de décennie.

Je me moque encore gentiment de moi-même et des backpackers partant chercher un sens à leur vie sous la lumière de la full moon. J'avais jusqu'à récemment une dreadlock involontaire bien cachée sous mon amas de cheveux, et depuis ces mois en Asie, même si je n'essaye plus de fumer de l'encens, je regrette presque de m'être débarrassée de ma garde-robe collection Mai 68 que je portais adolescente. Mais ce n'est (presque) plus par nostalgie d'une époque que je n'ai pas connue. Finalement, même si la marche du monde m'effraie toujours autant et que je suis intimement persuadée que nous avons atteint un point de non-retour environnemental qui me terrifie, je vois, autour de moi, une révolution se faire. Une révolution de l'ordre de l'intime qui ne se crie pas par slogans, mais qui se dessine par des actes individuels mais très concrets et qui ont tous, comme finalité, de construire sa vie en conscience. En conscience de soi-même, bien sûr, mais aussi en conscience de l'autre et de l'impact de nos choix personnels sur l'avancée de nos sociétés. Je la trouve plutôt cool, cette révolution. Ca me dit bien d'y prendre part. Promis, j'apporterai l'encens. 

mardi 28 mars 2017

04.02.2016 : Peur panique à Ho Chi Minh


* L'avion canard, valeur sûre de l'aviation thaï *

Je suis arrivée à Ho Chi Minh avec la gueule de bois. Le whisky birman avait eu raison de mon cerveau et la nuit passée couchée sur le sol du vieil aéroport de Bangkok, pour attendre ma correspondance pendant près de dix heures, n'avait pas aidé à régénérer mes neurones. Et, en plus de la gueule de bois, j'avais dans ma tête pas mal d'appréhensions. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre au Vietnam : certains avaient adoré et considéraient ce pays comme leur endroit préféré en Asie du Sud Est. D'autres avaient subi les pires arnaques et en étaient partis avec un goût amer. Tout le monde s'accordait sur un point : au Vietnam, encore plus qu'ailleurs, mieux valait être sur ses gardes pour ne pas se faire avoir.

Mais la fatigue ne rend pas des plus patients. Après avoir constaté qu'aucun distributeur d'argent ne marchait (« C'est fait exprès », me disait la voix grognon dans ma tête), je me suis dirigée vers la file de la compagnie taxi recommandée sur les sites que j'avais consultés et j'avais donné l'adresse de l'auberge de jeunesse où étaient Casey, Luc et Vince, que je devais rejoindre.

Le chauffeur ne parlait pas anglais, mais je m'étais mise d'accord avec celui qui gérait l'agence à l'aéroport : dix dollars pour rejoindre le centre ville et être déposée à l'hôtel. Je me suis assise à l'arrière et me suis laissée guider.

Étonnamment, aucune image ne m'est restée de ce trajet jusqu'au centre-ville. La fatigue l'avait peut-être emporté. Je crois, surtout, que je me sentais déboussolée. Le passage brutal du Myanmar au Vietnam avait quelque chose de surréaliste. Et cette impression s'est encore confirmée en arrivant à Ho Chi Minh : les rues, larges, propres, étaient bordées de hauts immeubles, parfois des tours, en haut desquelles des rooftops encore vides se remettaient des soirées de la veille. Nous roulions devant des jardins fleuris aux pelouses bien taillées, des magasins aux vitrines fournies, des restaurants aux terrasses remplies de touristes. Derrière la vitre qui me servait d'écran, j'avais l'impression de découvrir un nouveau monde, presque une fiction. C'en était presque un, d'ailleurs. Mais les semaines passées dans la poussière ocre et les bus de nuit birmans renforçaient ce contraste, d'un monde à l'autre.

Le chauffeur semblait tourner en rond. Il agitait ses mains, comme s'il chantait la chanson « Ainsi font, font, font » mais j'ai fini par comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un geste amical. Il était perdu. Il commençait à s'énerver, me répétant toujours les mêmes mots en vietnamien, pointant l'adresse que je lui avais donnée, montrant la carte. Son impatience augmentait et se traduisait en une irritabilité grandissante. Une agressivité que je n'avais jamais rencontrée, depuis le début de mon voyage, et qui faisait réapparaître une boule d'angoisse, au fond du ventre, dont j'avais oublié la sensation depuis plusieurs mois.

Le chauffeur s'excitait de plus en plus. À plusieurs reprises, je lui ai dit que je pouvais descendre, continuer à pied, mais il ne m'écoutait pas. Alors, j'ai fini, moi aussi, par m'énerver. « Je veux descendre maintenant », je lui ai dit. Il a arrêté la voiture. Mon sac à dos était dans le coffre, alors je suis sortie de la voiture avant de lui tendre mon billet de dix dollars. Une fois mes affaires récupérées, je le lui ai donné. Évidemment, mon chauffeur savait soudain parler anglais. « J'ai tourné longtemps, vingt dollars ». La violence du ton qu'il prenait, son langage corporel, sa voix qui criait presque : j'ai senti les tremblements revenir, la peur panique que cet homme, devenu mon ennemi, ne me tue là, sur la place publique, aux yeux de tous. Je lui ai mis le billet dans la main. « Non, on avait dit dix dollars ». Et puis, j'ai commencé à marcher. Il hurlait derrière moi, je m'imaginais qu'il essayait de rameuter ses potes pour me tomber dessus et m'étriper sur le trottoir. Mes jambes étaient en coton, j'arrivais à peine à respirer. Je me suis dirigée vers un hôtel, et je suis rentrée dans le hall.

Évidemment, il ne m'a ni suivie, ni tenté de m'assassiner en pleine rue. Il est remonté dans sa voiture, et puis il est parti. La réceptionniste de l'hôtel m'a donné une carte, et j'ai marché jusqu'à l'auberge, qui se trouvait dans une petite ruelle, cachée derrière les immeubles du grand boulevard qu'un marché aux fleurs coupait en son milieu. Il était encore tôt. Dans la chambre, tout le monde dormait. Tout était calme. Silencieux. Comme si je rentrais dans un cocon de douceur après de trop longues heures d'agression sonore. Je me suis allongée et mon ventre s'est dénoué. Je respirais de nouveau.

vendredi 17 février 2017

02-04.02.2016 : Elle

Elle a l'habitude de voyager seule, mais cette fois, elle a décidé de faire autrement. Le Myanmar est cher, dit-elle, il y a peu d'auberges de jeunesse alors elle a cherché un compagnon de voyage. Elle l'a trouvé sur une page Facebook. Elle pensait faire peut-être quelques jours avec lui et aviser mais ce nouveau mode de voyage, avec un compagnon sur le long cours, lui a plu. D'habitude, elle ne passe pas plus de quelques jours avec les personnes qu'elle rencontre. Elle aime la solitude, et surtout, faire ce dont elle a envie, sans contrainte. Sans la contrainte de l'autre, en tous cas.

Elle a trente-deux, ou peut-être trente-trois ans. Elle vient des Pays-Bas. Elle a beaucoup voyagé, déjà. En Amérique du Sud, notamment. Cette fois, elle passe plusieurs mois en Asie. Je ne me souviens plus de son parcours, je sais simplement qu'elle a ensuite prévu d'aller aux États-Unis, peut-être d'y trouver un travail le temps de repartir sur la route. Elle n'a rien d'une vagabonde bohème pour autant. Elle est organisée. Aux Pays-Bas, elle travaille dans un cabinet comptable. Elle y retourne parfois pendant quelques mois, le temps de mettre un peu d'argent de côté, et puis elle repart. Elle veut voyager aussi longtemps qu'elle peut. Et puis, elle ne veut pas d'une vie conventionnelle, dit-elle. Elle ne veut pas avoir le même métier, le même mari, la même maison et les mêmes enfants pour le reste de sa vie. Ce n'est pas toujours facile, dit-elle, mais elle sait ce qu'elle veut. Elle assume ses choix.

Ou plutôt, ses non-choix.

Elle a raison, je lui dis. Elle a raison : comment est-il possible de faire des choix dans cet univers trop vaste ? Mais comment être vraiment heureux sans en faire ? Éparpiller son amour, c'est aussi le meilleur moyen de ne jamais le voir grandir. Je lui cite Novecento Pianiste, d'Alessandro Baricco. Ou en tous cas j'essaye. Cet incroyable monologue sur l'infini mortifère.

Moi, je n'ai pas de réponse. Je n'ai pas envie de voleter d'un endroit à l'autre, sans amour. Mais je suis encore trop ligotée par l'idée que le moindre chemin que l'on prend est un chemin à vie – qu'on n'a pas le droit de se louper.

Elle, elle a pris sa décision. Elle réinventera sa vie chaque fois qu'elle le voudra.

Ses yeux bleu clair portent la couleur de la détermination. Elle pourrait presque paraître froide. Pourtant, elle ne l'est pas. Elle a peut-être cette réserve, propre aux pays du nord, qui met parfois mal à l'aise les latins, mais il faut lire entre les lignes. Et entre ses lignes, entre ses mots, j'entends

une relation compliquée avec sa famille
une rupture difficile
trop de souffrances qui l'ont conduite à choisir le minimum d'implications émotionnelles pour se protéger
mais aussi
surtout
une grande force de caractère et la certitude de faire ce qu'elle aime, sans rendre de compte à qui que ce soit

« Je pense que je vais vraiment changer ma manière de voyager », me dit-elle. « C'était vraiment bien de passer du temps avec vous, de développer une vraie relation pendant le voyage. C'est la première fois que ça me fait ça. »

Nous trinquons à cela. Nos verres remplis de whisky birman dégueulasse tintent sur la terrasse de notre auberge de jeunesse de luxe, le Wayfarer, située au milieu du quartier chinois de Yangon. Sous notre balcon, un défilé de passants et de voitures se frayent un chemin entre les petits stands de nourriture qui envahissent la ville. Nous sommes là depuis trois jours, trois jours à ne rien faire. A simplement dormir dans nos lits tout confort et à nous faire masser. Nous nous sommes même payés le luxe d'aller chez le coiffeur, juste pour les massages crâniens, et puis d'aller au cinéma pour voir « The Revenant ». Tous les jours, nous allons dans une petite rue où l'un des stands sert les meilleures shan noodles que nous ayons mangées dans tout le pays, et que nous dégustons assis sur des petits tabourets posés sur le trottoir. Et tous les soirs, nous nous retrouvons là, sur le petit balcon et nous parlons de la vie.

Ses paroles me réchauffent le cœur. A moins que ce ne soit le whisky birman. Demain, nous partirons tous les trois dans trois direction différentes. Lui en Indonésie, elle en Thaïlande, moi au Vietnam. A l'aéroport, nous prendrons des photos, promettrons de nous revoir. Sur mon téléphone, l'écran clignotant me dira « We will travel again. Don't you worry! Buddies for life. »

Elle a changé sa manière de voyager.
Et moi, chaque fois que je me sens vaciller, je pense à elle. A cette femme dont j'aimerais puiser de la force pour m'accorder un peu plus de légèreté dans mes choix ou mes non-choix. Après tout, personne ne va en crever.

Oui, c'était vraiment bien de passer du temps ensemble.




mardi 14 février 2017

28-31.01.2016 : Les merveilles du sud du Myanmar




De tous les pays d'Asie du Sud Est que j'avais faits jusque là, le Myanmar remportait la palme des paysages les plus époustouflants. Particulièrement ceux du sud du pays. Je crois que je me souviens parfaitement du moment où je suis tombée amoureuse de cet endroit, le moment où j'ai commencé à comprendre pourquoi je me trouvais au pays de l'or. Et puis, ces moments d'émerveillement n'ont fait que s'enchaîner. J'avais déjà passé plusieurs semaines ici, mais la dernière fut sans doute la plus époustouflante. A chaque étape, je tombais amoureuse. Encore et encore. Jusqu'au bord de l'épuisement.

En route vers la grotte de Saddar


C'était notre premier jour à Hpa-An. Ryan, Jaime et moi avions trouvé un petit restaurant qui surplombait la rivière. Nous étions seuls sur le toit-terrasse ouvert au vent. Le cuistot était thaï et Ryan avait longuement discuté avec lui. C'est lui qui finit par nous recommander de nous rendre à la grotte de Saddar.

Sur ses conseils, nous avions arrêté un tuk-tuk au bord de la route. Notre chauffeur était lent, très lent. Nous étions assis sur des banquettes en bois sur lesquelles notre coccyx se fissurait un peu plus à chaque fois que nous roulions sur un nid de poule. Je n'avais encore jamais fait de route aussi inconfortable, et pourtant, je n'en étais plus à mon premier voyage en tuk-tuk. Mais mon derrière n'avait absolument aucune importance à ce moment-là. Car devant nous, d'incroyables étendues de rizière d'un vert éclatant s'étalaient au pied de gigantesques montagnes au sommet desquelles nous voyions, hérissés, des monastères perdus entre les rochers. Ces éclats de couleurs se fichaient dans ma rétine et m'hypnotisaient totalement.

Lorsque nous sommes arrivés devant la grotte de Saddar, notre tuk-tuk s'est embourbé dans un champ. Mais notre chauffeur ne s'en est pas ému : il continuait à sourire, à rire, plutôt, les yeux grands comme un soleil ridé. Il nous fit descendre, poussa son engin, et nous fit remonter pour parcourir les cinq derniers mètres qui nous séparaient du parking. Tout plutôt que de nous laisser utiliser nos pieds. Et puis, nous avons marché jusqu'à la grotte, bouche béante qui semblait faire hurler la montagne. Nous sommes entrés pieds nus ; la pierre était chaude, brûlée par le soleil du milieu de journée. Toute une rangée de bouddhas debout, drapés de doré, semblaient nous escorter jusqu'à une stupa toute aussi étincelante et puis, derrière elle, vers un chemin sombre qui s'enfonçait dans la pierre pour rejoindre l'autre extrémité de la grotte. Nous savions que la traversée prendrait environ quinze minute, dans le noir. Nous nous sommes engouffrés dans l'obscurité. La pierre bruissait de chauve-souris, et leur odeur si particulière emplissait tout l'espace. Le chemin à l'intérieur de la grotte n'avait, en lui-même, rien d'intéressant. Ou peut-être était-ce parce que je gardais la tête courbée, moi qui ne supporte pas bien d'avoir des animaux volant au-dessus de moi. Mais il fallait en passer par là, par cette obscurité et cette odeur d'excrément, pour assister à cela, à l'ouverture de la roche qui nous déversa directement sur le bord de la rivière. Des barques nous attendaient là pour nous ramener de l'autre côté de la montagne. Nous primes place en compagnie de deux jeunes étudiantes birmanes en uniforme qui se partageaient un grand seau de poulet frit maison. La barque se mit à glisser lentement le long de la rivière, toujours entourée du vert éclatant des rizières. Jamais je n'ai entendu de silence si apaisant. Je ne devrais, en fait, pas parler de silence. Au contraire : le paysage était en pleine chorale. La rivière, les oiseaux. Même les couleurs semblaient chanter.


Coucher de soleil à Moulmein
Quelques jours plus tard, Jaime, Brayden, Lily, Anna et moi avons pris le bus pour nous rendre à Moulmein. Nous avons dit au revoir à Ryan qui repassait la frontière pour retrouver ses parents en Thaïlande. J'adorais ces bus aux sièges minuscules, et dont les fenêtres ouvertes faisaient circuler un air à la fois doux et chaud. Je mettais toujours mon casque sur mes oreilles et n'étais plus disponible pour le reste du monde. Je voulais simplement m'absorber dans la contemplations des lieux, surtout ceux-là. Un homme ivre mort s'était assis à côté de moi au début du voyage, mais quand il a commencé à s'avachir sur moi, les autres passager l'ont fait changer de place, comme pour prendre soin de l'étrangère que j'étais. J'avais pourtant à peine été dérangée par sa présence. Là encore, j'étais moi-même bien trop enivrée par ce qui se passait devant mes yeux. Ces même rizières, ces mêmes montagnes. Dans mes oreilles, Mano Solo chantait qu'il taillait sa route.


Moulmein n'avait rien de très intéressant. D'autant plus que nous avions échoué dans la seule auberge de jeunesse que nous voulions à tout prix éviter. Le Breeze : des prix élevés pour dormir dans des chambres ressemblant à des cellules de prison, rats compris. Il s'agit d'une destination très touristique au Myanmar - sans doute du fait de sa proximité avec le Rocher d'Or -, et les hôtels hors de prix sont nombreux. Moulmein aurait sans doute eu davantage à offrir si nous étions restés plus longtemps – un musée, des îles auxquelles on pouvait accéder par bateau. Mais nos avions respectifs ne nous permettaient pas de rester là plus longtemps. Nous n'avions qu'une seule soirée pour profiter de la ville.

Nous avons longuement marché pour trouver un endroit où manger, jusqu'à trouver la perle rare : Bone Gyi, un restaurant indien, juste à côté de notre auberge, et de loin le meilleur que j'ai jamais mangé. Ils avaient installés, sur leur trottoir, une sorte de cantine où nous pouvions choisir les plats que nous voulions. Belle opération de marketing, puisque la vue de ces plats nous avait tous fait tomber d'accord pour nous attabler là.

Mais plus important encore que le repas, ce qui me restera de Moulmein, ce fut, à nouveau, le coucher de soleil. Et pas n'importe lequel. Un coucher de soleil que nous avions décidé de regarder depuis une pagode en haut d'une colline. Là aussi, nous avons déambulé pieds nus sur les pierres chaudes de cette grande dalle exposée au vent tiède, marchant lentement entre les stupas. Quand les couleurs du jour ont commencé à changer, nous nous sommes assis en haut des marches et avons regardé. Nous avons regardé le ciel se transformer en or, et le soleil disparaître derrière les îles au large de Moulmein. Je me souvins du premier soir que j'avais passé au Cambodge, de ce grand disque rouge qui m'avait fait penser à l'affiche d'Apocalypse Now. Écarlate là-bas, doré ici. A croire que chaque pays d'Asie avait son propre soleil. 

Le Rocher d'Or
Et puis, le lendemain, nous nous étions levés très tôt pour prendre un bus qui devait nous amener jusqu'au Rocher d'Or dans la pagode de Kyaikhtiyo, où nous voulions nous arrêter avant de rejoindre Yangon. Ce rocher est l'un des plus importants lieux de culte du Myanmar. Il s'agit d'un grand rocher tenant miraculeusement en équilibre sur la montagne et que les pèlerins recouvrent de feuilles d'or, comme je l'ai souvent vu faire sur des statues dans les temples. La légende veut que ce rocher de quelques sept mètres a été posé là par des esprits et qu'il tient grâce à un cheveu de Bouddha. Pour le voir, il faut grimper, grimper, à près de 1 000 mètres d'altitude. Environ six heures de marche. Ou alors, il faut prendre un de ces camions ouverts, extrêmement hauts, dans lesquels on entasse plus de monde qu'il n'y a de place. Les places sont tellement recherchées que, sur le chemin du retour, il a presque fallu se battre pour que nous puissions tous rentrer dans le camion. Personne ne fait de quartier. Pas même pour les enfants. A l'aller, la route grimpe à pic, et j'avais parfois l'impression d'être sur une montagne russe. Nous basculions de gauche à droite, serrés comme des sardines. En plus de la sueur, nous partagions les rires.


Arrivés en haut, une longue et large allée bordée de petites échoppes grimpait jusqu'au temple. Ou plutôt, en premier lieu, jusqu'à un barrage, où les étrangers étaient invités à payer 6000 kyats. 6000 kyats, ce n'est pas grand chose. Environ 4 euros. Ce n'était pas la première fois que j'étais confrontée à cette distinction entre étrangers et locaux – mais cette fois, j'avais du mal à l'avaler. Je savais aussi que les femmes n'avaient pas le droit de s'approcher du rocher et de le toucher et je commençais à perdre patience. A tête reposée, cette règle appliquée aux touristes ne me choquait pas plus que ça. Puisqu'il s'agissait d'un lieu de culte pour les Birmans, il me semblait plutôt positif qu'ils puissent en profiter gratuitement et que les touristes mettent la main au portefeuille. Mais cette fois, ça ne passait pas.

Je suis rentrée énervée sur le site. Je perdais aussi patience avec mes co-voyageurs qui, me semblait-il, avançaient à toute berzingue quand je voulais aller lentement, profiter. Je finis par les laisser partir devant, histoire de digérer ma rancœur. Et une fois rentrée dans le temple, ma rancœur n'a pas fait long feu.

La vue sur la vallée étaient grandiose. Je n'avais pas le droit de toucher ce fameux rocher, mais nous étions suffisamment proches pour l'admirer. Brayden, lui, ne s'était pas privé pour se prêter au rituel. Il était revenu les mains recouvertes de poussière d'or, nous narguant avec ses « golden hands » magiques qu'il acceptait magnanimement que nous touchions. Mais ce qui me marqua le plus, ce fut l'ambiance familiale qui régnait ici. Parents, enfants, grands-parents : ils semblaient venir tous ensemble passer la journée à Kyakhtiyo, pique-niquant sur les dalles entre deux prières.


Je suis redescendue très lentement pour me baigner dans le son et les odeurs du temple. Tout fourmillait autour de moi dans une douce joie colorée. J'avais envie de rester là encore longtemps.

Mais notre bus pour Yangon nous attendait. Encore 6h de bus, ajoutées à toutes celles du matin même. Cela commençait à faire beaucoup. Je voulais ralentir, dormir, me reposer. Retrouver une routine. Pour mieux continuer à m'émerveiller, j'avais besoin de quelques jours normaux.  

dimanche 15 janvier 2017

29.01.2016 : Un anniversaire en or à l'autre bout du monde



C'était un jour spécial. En tous cas, je voulais qu'il le soit. Ce n'est pas tous les jours qu'on fête ses vingt-neuf ans à l'autre bout du monde, dans un pays qui a pas mal secoué notre vision du monde, avec devant les yeux des paysages fascinants, rarement croisés auparavant.

J'étais dans la salle du petit déjeuner de notre hôtel à Hpa-An, une petite ville située en bord de rivière au sud du Myanmar, tout proche de la frontière avec la Thaïlande. Bangkok n'était pas si loin. J'avais presque l'impression d'avoir fait une boucle. Je tenais entre mes mains un sachet de café en poudre appelé « Birthday ». J'étais prête à entamer une nouvelle année qui allait me mener, tranquillement, vers une nouvelle décennie.

Jaime, Ryan et moi étions arrivés la veille à Hpa An, dont d'autres voyageurs nous avaient longuement vanté les mérites. Comme d'habitude, nous étions arrivés au milieu de la nuit. Un chauffeur nous avait dégotté un hôtel dans lequel nous avions négocié une chambre double où nous pouvions nous entasser à trois. La routine. 

Je voulais absolument me trouver dans un endroit qui me plaisait pour mon anniversaire. Au départ, je n'avais pas misé sur le Myanmar : j'avais rapidement compris que les villes ici étaient assez peu propices à la fête ou à la détente. Je m'imaginais davantage sur une plage de sable blanc, comme à Koh Rong, ou avec mes nouveaux amis hippies de Pai ou de Don Det. Et pourtant, à peine avions-nous commencé à circuler dans Hpa An que je m'y suis sentie bien. J'étais heureuse d'avoir quitté la foule oppressante de Mandalay pour me retrouver à nouveau au bord de la rivière. Les rues de Hpa An étaient beaucoup plus calmes. Nous y croisions de minuscules cantines où nous commandions à l'aveugle de nouvelles spécialités de nouilles, les papilles exaltées. Il y avait un je-ne-sais-quoi de différent dans cet endroit. Quelque chose qui fit que, dès que j'y posai le pied, je compris que j'avais trouvé l'endroit parfait pour passer cette étape importante, d'une année à l'autre.

Le jour de notre arrivée, nous avions aussi retrouvé Brayden, qui voyageait en compagnie de Lily, une Néerlandaise qu'il avait rencontrée sur une page Facebook de voyageurs solo. Le Myanmar peut s'avérer très cher pour des personnes seules qui ne peuvent pas partager le prix des chambres, et les dortoirs sont non seulement peu fréquents, mais aussi très coûteux. Il avait donc pris le parti, pour cette fois-là, de chercher un travel buddy avant d'arriver dans le pays. La boucle que lui et moi faisions à travers le Myanmar se croisait enfin, et nous avions prévu de passer nos deniers jours dans ce pays ensemble. En le retrouvant, je me refis la même réflexion : il paraissait plus détendu, plus lumineux qu'au début du voyage, et sa barbe de quelques jours, ses cheveux retenus par un improbable bandeau multicolore renforçaient cette impression.

Ce sont eux qui m'ont convaincue de les suivre pour l'ascension du Mont Zwegabin. 3 000 marches, environ une heure, une heure et demie pour atteindre le sommet sur lequel sont perchés un temple et un monastère. Je n'ai pas dit oui tout de suite. Il y a quelques années, alors que je vivais en Suède, je faisais beaucoup de running sur des routes en béton... jusqu'à me fêler les deux ménisques. Depuis, mes genoux sont fâchés non seulement avec la course, mais aussi avec les escaliers. Le fait de grimper 3 000 marches le jour de mes vingt-neuf ans ne me paraissait pas être l'idée du siècle. Quelque part, je me disais aussi qu'un échec ne serait que la confirmation que, décidément, on n'est plus tout jeune. 

Mais ce matin-là, au petit-déjeuner, tenant mon sachet de « Birthday » entre les doigts, je me suis souvenue des montagnes que j'ai escaladées. Je me suis souvenue de l'Arménie et du Mont Kinabalu et j'en suis venue à la conclusion qu'il fallait, au contraire, que je monte ces marches. Ce voyage en Asie était, depuis le début, le symbole d'un passage à autre chose, une autre étape dans ma vie, une sorte de rituel pour laisser partir l'ancien, accueillir le nouveau. Même si je suis une grimpeuse très occasionnelle, ces ascensions ont toujours été porteuses de sens pour moi. Alors, pour célébrer au mieux ce nouveau cycle, ce nouvel anniversaire, il fallait grimper.

J'ai emballé mes genoux dans des bandes élastiques que Ryan m'a prêtées et nous nous sommes mis en route avec Jaime, Brayden, Lily et Anna, une Allemande qui partageait leur chambre dans une auberge de jeunesse plus centrale que notre hôtel à nous. Il était encore tôt, car nous voulions éviter la chaleur de midi. Et puis, ce fut la première marche.


* L'ascension des 3 000 marches menant au sommet du mont Zwegabin *







Rapidement, Lily, Jaime, Brayden et Ryan, un peu plus entraînés que moi, sont partis devant et je suis restée avec Anna. Son rythme était plus lent que le mien, nous faisions des pauses fréquentes, mais j'étais heureuse de prendre ce temps. Je voyais, petit à petit, le décor s'élever au-dessus de moi. Je ne pensais pas à grand chose d'autre que cela « une marche après l'autre, et puis l'autre, et ensuite, le sommet ». Lorsque Anna a commencé à se décourager, je me suis rappelée de cette ascension arménienne. Alors, je lui ai raconté. Comme j'avais abandonné, près du sommet de la montagne en Arménie, et à quel point j'avais été en colère. Je lui ai dit que le mont Kinabalu était une toute autre histoire mais que pourtant, il ne m'avait fallu que quelques mots d'encouragement de notre guide pour que j'aille jusqu'au bout. Et surtout, je lui ai dit que nous avions le temps. L'essentiel, c'était de mettre un pied devant l'autre. Quel que soit le rythme et le nombre de pauses nécessaires. En faisant cela, on finit toujours par atteindre le sommet.

Je me suis dit que c'était décidément une bonne leçon de vie dont je devrais me souvenir plus souvent. Tous les jours, par exemple. Et pas seulement quand je peux philosopher en escaladant une montagne.

Des messages étaient gravés dans la pierre de certaines marches.

« No pain, no gain ».
« Don't give up ».
« Forget me ».
« Forget me »
« Forget me »
« Forget me »

Je n'avais rien à oublier et puis, surtout, je ne crois pas à l'oubli. Ni à sa possibilité, ni à ses vertus. Nous pouvons toujours essayer d'effacer certaines choses en surface en les enfonçant dans notre terreau intérieur, cela reste le meilleur moyen de les ancrer en nous encore plus profondément. Mais ce message résonnait en moi. « Forget me », « forget me », « forget me ». Comme une purge. Un mantra pour laisser quelque chose en moi couler, pour déposer un poids ici, sur ces marches, et ne pas l'emporter plus loin.

Lorsque nous sommes arrivés en haut des marches, j'étais à peine fatiguée. Les quatre autres nous attendaient dans une petite cantine en se promettant de partir ensemble faire un trek au Népal. Curieusement, je n'avais pas envie de me précipiter dans le temple, posé au sommet, qui offrait une vue à 360° sur la vallée. Je voulais prendre mon temps, profiter de chaque marche, aussi symbolique soit-elle. J'ai mangé mon bol de noodles avec délectation, j'ai écouté les plans de voyage des autres, j'ai profité de l'eau fraîche à disposition. Et puis, nous sommes allés voir le temple.

Une gigantesque stupa dorée était posée au sommet de la montagne et, tout autour, nous pouvions circuler sur des dalles de pierre chauffées par le soleil. Il y avait l'odeur de l'encens et le bruit cristallin des petites cloches que le vent faisait tinter. Cette ambiance si apaisante valait mille fois plus que tous les bars dans lesquels j'avais fêté mes précédents anniversaires. Nous voyions, à perte de vue, d'autres montagnes sur lesquelles scintillaient d'autres temples dorés. Nous étions au-dessus des nuages et mon esprit y était aussi.


* Là-haut sur la montagne *





Lorsque nous sommes redescendus, mes genoux étaient extrêmement douloureux et tout mon corps était raidi, mais je me sentais légère. Nous avons continué à déambuler dans Hpa-An, l'après-midi, mais cette fois, Ryan m'avait acheté des guirlandes de Noël pour me faire un vêtement d'anniversaire. Tout le reste de la journée, j'ai porté mes nouveaux ornements magiques avec une superbe couronne que Jaime avait trouvée. Partout où j'allais, les enfants riaient – et lorsque l'on expliquait ce qu'il se passait, je recevais des chansons d'anniversaire dans toutes les langues.


J'ai gardé mes guirlandes même lorsque nous sommes allés voir la bat cave : tous les soirs, au moment du coucher du soleil, un demi million de chauve-souris s'envolent d'une des grotte pour aller chasser. Au même moment, les aigles viennent pour attaquer ce flot continu de proies et s'offrir un dîner. Un peu avant 17h, nous étions donc installés sur un rocher, à distance de la grotte. Peu de temps après nous, des rapaces sont arrivés, tournoyant calmement dans le ciel, annonçant le spectacle imminent. Et soudain, un long ruban noir s'est défilé depuis l'un des trous de la montagnes. En bruit de fond, le claquement des ailes de ces centaines de milliers de mammifères venait froisser le silence du crépuscule. Je pensais les voir sortir en un nuage bourdonnant, le temps de quelques minutes. Mais non. Les chauve-souris volaient en une file et se séparaient, à distance de la montagne, en petits groupes qui partaient dans des direction différentes. Au total, ce long défilé dura environ vingt minutes. De temps à autre, les aigles piquaient, traversaient le flot pour attraper leur repas. Tout semblait organisé, calculé à la minute près. Au bout de vingt minutes, le silence est retombé. Les chauve-souris étaient toutes sorties et chassaient dans différents endroits. Les aigles étaient partis digérer.


* File indienne de chauve-souris sur soleil couchant *





Je me souviendrai toujours du coucher de soleil qui accompagna notre tuk-tuk nous ramenant dans le centre-ville de Hpa An, ce soir-là. Je n'avais encore jamais vu un ciel aussi doré. Tout, dans ce pays, semblait doré. Le ciel, les nuages, les statues, le cœur des personnes qui m'entouraient, et ma tête, petit à petit, se dorait elle aussi. Le soir, nous nous sommes installés dans un petit restaurant qui ne payait pas de mine – comme tous les autres – mais que nous avions choisi parce qu'il était le seul à proposer des bières à la pression. Il y avait Brayden, Jaime, Ryan, Lily et Anna. Je ne les oublierai jamais.

Nous nous sommes mis en marche vers l'hôtel. En cours de route, une voiture s'est arrêtée pour nous proposer de nous ramener. Il s'agissait d'un couple. Ils n'allaient même pas vraiment dans notre direction mais ont insisté pour nous y déposer.

De cette journée, de mon passage à mes vingt-neuf ans, me restera la sensation d'un gigantesque sourire gravé au milieu de ma poitrine, et l'image de visages aussi étincelants que les murs des stupas


* B-day party *


samedi 29 octobre 2016

26.01.2016 - La chute



Parler de voyage, c'est parler de rêve. Surtout le voyage au long cours, sac au dos, tel un aventurier à la conquête du monde et de nouveaux horizons, partant un couteau suisse entre les dents et une polaire Quechua sur le dos. On m'a souvent dit à quel point j'étais courageuse de partir comme ça, seule, à l'autre bout du monde – quand vraiment, le seul courage dont j'ai l'impression d'avoir fait preuve, c'est d'avoir à un moment donné mis en off mon esprit rationnel le temps de cliquer « valider » sur le site de la compagnie aérienne. En dehors de ça, n'ayant ni affronté de tigres à mains nues, ni dormi au milieu d'une jungle remplie de tribus cannibales, tout s'est toujours déroulé à peu près simplement.

En réalité, la vie quotidienne, en dehors du voyage, me paraît beaucoup plus compliquée. Il faut s'impliquer dans des relations, construire un parcours, pièce par pièce, avancer, faire confiance. Il est beaucoup plus difficile de tricher sur le long terme que dans un dortoir d'auberge de jeunesse.

Mais finalement, de ça, on parle peu. De l'héroïsme quotidien. Lorsqu'on navigue sur les blogs voyage, partout, on rencontre cette injonction au courage de suivre son instinct, se reconnecter avec sa vraie nature, qui l'on est vraiment, on voit des personnes qui sourient de mille dents, avec des fleurs dans les cheveux sur fond de coucher de soleil sur des plages au sable blanc. Des choses qui sont finalement assez faciles à faire, entre une excursion dans une montagne et une heure de snorkeling sur les plus belles plages du monde. J'aimerais bien avoir aussi ce genre de speech de motivation pour trouver cette même inspiration dans mon quotidien. « Suivre son instinct » et « être qui l'on est vraiment » dans la réalité de la vie de tous les jours, et pas seulement dans les vagues bleu turquoise de l'autre bout du monde.

On parle rarement des mauvais côtés du voyage. Ou alors si, pour s'échanger des conseils pratiques ou montrer à quel point on s'est sorti héroïquement d'une situation. On peut parler de l'intoxication alimentaire puissance cinq que l'on a chopée en mangeant du serpent, parce que mine de rien, c'est exotique. C'est différent. Ce n'est pas ce que le commun des mortels connaît.

Oui, mais le quotidien ? La fatigue émotionnelle que cela implique de rencontrer toujours de nouvelles personnes ? L'envie d'un retour à la normalité que tout le monde avec un sac à dos considère comme ennuyeuse ? Les mêmes discours, rabâchés dix fois, cent fois ?

Nous en discutions il y a peu avec ma très chère Laurie. Elle me parlait des blogueurs voyage professionnels, qui vivent de cette passion. Les ayant vus à l’œuvre, elle m'expliquait que finalement, ce mode de vie ne la faisait pas rêver. « C'est un vrai job. » Avec des deadlines, des collègues dont la tête ne vous revient pas, du chiffre à faire, des contrats à remplir. Le tout sans pouvoir vraiment admettre qu'on rencontre les mêmes problèmes qu'au quotidien. Ca enrayerait la machine à rêve.

Je parle de tout ça, parce que le moment le plus dur, mais aussi un des plus constructifs, de mon voyage, celui qui finalement a été un sacré tournant, était extrêmement banal. Il n'a pas eu lieu dans la solitude d'un temple perché au sommet d'une colline, ou dans la confrontation physique aux forces naturelles. Non. Je me suis juste engueulée avec quelqu'un.

Il faut dire qu'on n'est pas vraiment préparé à ça, via les blogs de voyage et les profils Instagram. On nous prépare à la solitude, aux rencontres malveillantes. On a l'impression qu'on ne va rencontrer que des gens qui pensent comme nous, qui respirent comme nous, qui sont gentils comme nous, et avec qui, éloignés du stress et de la morne vie quotidienne, on ne vivra que des moments courts mais intenses

En tous cas, moi, je n'étais pas préparée à la bonne vieille engueulade des familles. Surtout que je suis loin d'avoir un caractère belliqueux. Pour être honnête, je crois qu'une engueulade de ce type, lors de mes deux jours passés à Mandalay a été la seule de ma vie – avec un ami en tous cas.

Il est inutile de revenir sur les conditions de cette embrouille. Pourquoi, comment, qui, finalement, peu importe. Ce qui importe, c'est l'état dans lequel je me suis sentie après.

Anéantie.

Je ne comprenais pas – et lui-même me l'avait dit d'ailleurs – pourquoi je prenais aussi mal cette grosse anicroche avec quelqu'un que je ne connaissais de toute façon que depuis quelques jours et que je ne reverrai peut-être même pas. Toujours est-il que le lendemain de cette dispute, je crois que je n'ai jamais autant détesté quelqu'un de ma vie.

Pourquoi ? Parce qu'il avait déchiré le voile.

Le voile d'une vie idéale entre les plages du Cambodge et les montagnes birmanes.

Cette nuit entre cris et larmes m'a fait tomber pleine face sur la dure réalité : ici, comme ailleurs, rien ne change. Je pourrais parcourir la terre entière, les choses en moi que j'ai pu essayer de fuir ne disparaîtront pas. Je ne changerai pas parce que j'ai traversé un continent via le ciel. Les démons resteraient les mêmes, tapis dans un coin, jusqu'à ce que l'adrénaline du mouvement et de la nouveauté redescende. Jusqu'à ce que le quotidien – la réalité – ne refasse surface.

Dans le bus de nuit qui m'amenait de Mandalay à Hpa-An, j'ai repassé ma vie en marche arrière. Les blessures passées sous silence, les crises de larmes, de boulimie, les trous noirs, l'ennui, les désillusions, la lutte pour comprendre comment ça marche, tout ça, comment c'est censé fonctionner, et pourquoi ça ne fonctionne pas plus simplement. Je me suis dit que ça ne servait à rien de faire semblant que tout cela n'existait pas, de penser qu'il suffisait de tourner le dos, en se disant « je vais changer », pour que tout se passe effectivement comme ça. Parce qu'à tout moment, peu importe à quel point on pourrait se bercer d'illusions, de publications Facebook et de murs Pinterest, à tout moment la réalité allait refaire surface. Alors, peut-être valait-il mieux l'accepter, la réalité, travailler avec ce matériau plutôt que de lui tourner le dos.

Rien ne sert de brûler une terre et de l'abandonner. Il vaut mieux en prendre soin pour la faire refleurir.

D'autant plus que si le voyage m'a montré qu'il ne suffisait pas de changer de continent pour se changer soi-même, il a révélé des bourgeons pendant que je fouillais ma propre terre. Une indépendance. Une force, peut-être pas physique, mais mentale. Une résilience. Une capacité à ne jamais me retrouver seule, dans n'importe quelle situation, une capacité à rassembler. Tout ça, ce n'était pas du changement : c'était une révélation.

Cette nuit-là, j'ai rêvé que mon visage avait brûlé et que ma peau pelait, qu'elle se décomposait. Signe très parlant d'une étape franchie. Et en effet, je crois qu'à partir de là, mon voyage n'a plus été le même. Mon voyage a commencé à se transformer : il n'était plus uniquement centré sur la jouissance de l'instant, mais une préparation progressive de mon retour à une vie quotidienne enrichie.

J'avais commencé à trouver ce que j'étais venue chercher. Mais il fallait repasser par la France – ou en tous cas par le berceau de ma vie - pour que cela ait un sens. Parce que oui, le voyage permet d'apprendre énormément, sur soi-même, sur les autres. Oui, le voyage permet de "se reconnecter à soi-même" et "suivre ses instincts". Mais ce savoir a finalement peu d'importance si on ne l'utilise jamais pour le quotidien. Que ce quotidien se déroule à Mandalay ou à Issy les Moulineaux.

« Sagesse du présent, certes, et je veux bien que tout présent soit instantané. Mais enfin nous durons, d'instant en instant, et c'est ce que signifie exister. « Le dur désir de durer », disait Eluard : peu de phrases rendent aussi bien, me semble-t-il, l vrai goût de la vie... Il ne s'agit pas de vivre, comme l'animal selon Nietzsche, attaché au « piquet de l'instant ». Ni de s'abêtir dans le no future des punks ou des idiots. On ne peut pas vivre dans l'instant, puisque la vie est durée. Bergson, ici, a dit l'essentiel, et il est sans doute impossible, quand on vit, de n'être pas du tout bergsonien. Le tout qui nous est donné dure, et nous avec, et nous dedans : ce n'est pas l'instant qu'il faut cueillir, mais l'éternel présent de ce qui dure et passe. C'est où mystiques, poètes et philosophes se rencontrent. « Carpe Diem », disait Horace ; mais ce jour recueilli, ou recueilli, s'il est vécu en vérité, c'est l'éternité même. » 

André Comte Sponville, L'amour la solitude