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dimanche 2 février 2014

08.01.2014 : Le texte que je n'ai pas écrit - ou mes derniers mois à Lund.



Je n’avais plus envie d’écrire. Ou plutôt, je ne trouvais pas le temps d’écrire. A la fin de l’été, alors que la date de mon retour en France devenait une évidence, alors qu’elle avait été validée et que je comptais les semaines jusqu’à ce qu’elle arrive, le temps m’a échappé. Il s’est mis comme en travers de mon chemin, comme deux gros phares de voiture que je regardais tétanisée au milieu de la route. Un truc tout à la fois inévitable, fascinant et terriblement effrayant. La fin d’une histoire me tombait sur la gueule et j’étais incapable de trouver les mots ou de réagir pour raconter cette fin. Et je dois l’avouer : je n’ai jamais, jamais été capable de terminer une histoire.

Durant cette période, je prenais chaque jour le bus de Ringhornegränden au Sodertull Vardcentral en pensant avec nostalgie qu’il s’agissait d’un de mes derniers trajets. J’accrochais mes yeux à toutes les briques de Botulfplatsen et je passais mon temps à vouloir goûter chaque dernières secondes passées à tel ou tel endroit. Sauf que ces dernières secondes ont duré trois mois et que je n’ai fait qu’attendre avec frayeur et en silence qu’arrive la dernière pendant tout ce temps.

Pourtant, j’avais des choses à raconter. Un long texte sur mes histoires avec l’Histoire m’a longtemps trotté dans la tête. Il m’est venu alors que je visitais le château de Kronborg– prétendument le château de Hamlet – à Helsingor au Danemark avec mes parents. Ce château est célèbre pour sa position stratégique sur l’Oresund – l’étroit bras de mer qui sépare la Suède du Danemark. Il a été le tableau de nombreuses batailles qui ont façonnée  l’histoire de l’Europe du Nord, car qui contrôlait l’Oreseund contrôlait l’entrée sur la mer baltique, et tout ce qu’elle permettait en terme de commerce.



* Arrivée à Helsingor par le bateau de Helsingborg *

L’atmosphère du site aujourd’hui est particulière, les Danois n’ayant peut-être pas autant à cœur de créer une sorte d’atmosphère historique reconstituée– qui vire parfois au kitsch – dans leurs vestiges : ici, pas de fausses tavernes pour recréer un faux Moyen Age. Les cafés modernes et les boutiques de petits créateurs ont leur place autour des douves du château. Mais si les installations interactives disséminées dans les appartements vides en pierre de cet édifice du XVIème siècle ne m’ont pas particulièrement émue, la gigantesque salle de bal avec ses tentures sombres, et plus encore les longues galeries creusées sous le château pour y mettre l’armée en cas d’attaque, ont, elles, beaucoup titillé mon imagination. Je me suis souvenue comme je visitais passionnément les châteaux de la Loire avec mes parents quand j’étais enfant, et comme je m’inventais des histoires formidables dont j’étais l’héroïne en traversant ces pièces qui me propulsaient directement dans d’autres existences. Et ca, ca faisait bien longtemps que je ne l’avais pas fait.

La semaine suivante, je suis allée visiter un village viking avec Laure, à quelques kilomètres de Malmö. Ici, des gens s’emploient à reconstituer la vie telle qu’elle était vécue à l’époque des vikings. Nous y avons rencontré Pär, viking professionnel depuis vingt ans. Pär nous a raconté les légendes d’Odin, de Thor, de Fray et de Loki, les dieux vikings. Il nous a expliqué comment les vikings ont accepté les nouveaux dieux sans pour autant renier les anciens - tout du moins dans « son » village. Mais il nous a surtout parlé de sa vie de viking au XXIème siècle. Comme beaucoup d’autres, Pär habite la plupart du temps dans des villages vikings reconstitués et vit selon les codes de l’époque. Certains le font comme un hobby, quelques semaines par an. Ce jour-là, par exemple, un Allemand était arrivé pour passer quelques jours dans ce village précis. Dans sa vie viking, il était boulanger, et le pain qu’il faisait était merveilleux.

Mais pour Pär, être un viking est un travail à temps plein. Il participe parfois à des tournois, et exhibe ses tatouages eux aussi faits à l’ancienne, avec une aiguille que l’on plante sous la peau point par point pour créer de gigantesques motifs.



 * Pär, viking professionnel *

Pär, quelque part, vit la vie dont je rêvais étant petite.  Ma plus grande frustration alors était de ne pas pouvoir totalement vivre les histoires que j’inventais. Même si je pouvais rester des heures entières seule avec elles à l’intérieur de ma tête, ne voyant même plus le monde autour de moi, toujours la réalité trouvait le moyen de s’infiltrer et de tout détruire. Pär, lui, avait réussi à faire vivre son imaginaire dans le réel (sans pour autant être fou).

Toutes ces histoires avec l’Histoire me restaient donc en tête, et j’ai finalement conclu ce long texte que je n’ai pas écrit quelques semaines plus tard, en Italie. Je suis partie pour mon travail passer quelques jours à OZU, une ancienne fabrique de bonbons transformée en centre culturel et lieu de résidence pour artistes à Monteleone Sabino, un petit village perdu au milieu des montagnes Sabines. L’endroit était magnifique, et l’équipe qui gérait le lieu nous a accueillis comme des rois et des reines. Chaque jour, on nous servait des plats cuisinés avec des ingrédients qu’ils produisaient eux-mêmes. J’ai encore dans la bouche le goût des bruschetta aux truffes qu’une jeune fille du village avait trouvées le matin en promenant son chien dans la forêt. Cette semaine ne fut qu’une succession d’enchantements, de la soirée passée à apprendre à faire des pâtes fraiches avec les mamma du village, à la dégustation d’huile d’olive, jusqu’à la baignade dans un lac artificiel au cœur des montagnes. Dans ce lac, aucune des personnes vivant dans le coin ne vient s’y baigner. Il a été crée par Mussolini, qui voulait construire un barrage à cet endroit, et a pour cela fait inonder la vallée et les villages qui s’y trouvaient. Au fond de ce lac, il y a encore des maisons, des églises, et la mémoire de ceux qui y habitaient : trop de mauvais souvenirs qui font fuir ceux qui vivent dans la région. Et c’est ainsi partout : chaque pierre, chaque rue, chaque champ renferme une histoire, exhale un parfum qui mêle tout à la fois le passé et la légende.



* Un banquet à OZU *

En déambulant dans ces paysages chargés d’images et d’imaginaire, je me suis à nouveau prêtée au jeu auquel je jouais étant petite. Les habitudes sont revenues. Et cette même semaine – coïncidence ou clin d’œil du destin ? – lors d’un atelier, on nous a demandé d‘écrire ce que nous voulions faire quand nous étions enfant, et ce dans quoi nous aimerions investir plus de temps aujourd’hui. Ma réponse fut la même aux deux questions : raconter des histoires.

Et pourtant, ce long texte plein d’histoires auquel j’ai pensé pendant trois mois, je ne l’ai pas écrit. Je n’ai pas commencé d’autres histoires non plus. Je suis restée dans un entre-deux et j’ai lentement laissé se consumer fin 2013. Et puis, le mercredi 18 décembre, j’ai fermé la porte de mon appartement à Lund. Et l’émotion n’a pas été aussi violente que celle que j’avais imaginée. J’ai tourné la clef et mis un point final à un an et demi de vie à Lund. Je suis montée dans la voiture où Nyamuk m’attendait et voilà. Comme ca, nous avons quitté la Suède. La fin que je redoutais tant est arrivée et je crois que je vais pouvoir à nouveau écrire. A commencer par ce texte que je n’ai pas écrit.


vendredi 19 avril 2013

01.04.2013 : Entre deux rives.




Ca faisait un petit moment que je n’avais pas écrit ici. Il faut dire que je suis passée sur la seconde pente de mon expérience en Suède, en quelque sorte : de la découverte à la routine. En février, je me promenais dans les rues de Lund, et je me suis tout d’un coup sentie à la maison. Les rues étaient familières, j’avais mes habitudes, mes horaires, mes endroits préférés. Je me levais le matin pour aller travailler, sortais le soir, allais à la salle de sport, retrouvais mes amis le week-end. J’avais fêté mon anniversaire avec Nadège, une grande fête avec plein de copains, de la musique, de la danse. Finalement, la vie de tous les jours s’était réinstallée sans trop m’en rendre compte. Je suis pourtant rentrée à plusieurs reprises en France depuis le début de l’année, bien plus régulièrement qu’en 2012. Mais cette fois, c’était comme être passée de l’autre côté du miroir. Les quelques jours à Paris n’avaient plus leur saveur routinière. Ils étaient une espèce d’entre deux bizarre dans lequel je me sentais étrangère dans un milieu familier. Mes amis étaient toujours mes amis, mon appartement toujours mon appartement, ma famille toujours ma famille. Mais moi, je n’étais plus la même, et personne ne semblait vraiment s’en rendre compte. J’ai senti des petits changements. Des choses qui avaient énormément d’importance auparavant qui ne signifiaient à présent plus rien. Et au contraire, des détails anodins qui cette fois me devenaient capitaux.

Cette période de transition n’est pas simple, il faut l’avouer. Redécouvrir son ancienne vie tout en s’habituant à la nouvelle. J’ai l’impression, en ce moment, d’être constamment entre deux rives, entre deux vies, et de ne plus savoir laquelle passe en premier. En Suède, je compte souvent les jours qui me séparent de mes vols vers la France, comme on s’impatiente des vacances ou d’un prochain voyage. A Paris, je me tortille dans une vie qui n’a pas changé mais dont je me sens de plus en plus étrangère. Difficile de trouver la paix de l’esprit dans ces conditions, de se focaliser sur un chemin. J’ai peur de me perdre en route, et de finir par ne profiter ni de l’une ni de l’autre. La seule constante dans ces allers-retours, c’est Nyamuk. Qui fait le lien entre ces deux vies qui se construisent en parallèle. Ca, ça ne change pas.

J’ai passé le week-end de Pâques à Oslo, avec deux amis français rencontrés ici. Sur le chemin du retour, assise sur la banquette arrière, je regardais vaguement le paysage par la fenêtre. Le soleil brillait fort, je sentais la chaleur des rayons sur mon visage, une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps et que j’attendais avec impatience durant le long hiver suédois. Je ne sais plus quelle chanson passait à ce moment à la radio, mais je me suis soudain souvenue à quel point j’aurais tout donné il y a deux ans à peine pour être à cet endroit précis. Je devais alors être dans un train entre Stockholm et Göteborg, ou entre Lund et Falkenberg, un grand sac de randonneur à mes pieds. Je regardais ce même paysage, calmement, sereinement, en me disant que oui, il fallait absolument que je vienne vivre ici. Ce pays m’appelait pour une raison que je ne connais pas encore. J’aimais ce relief plat sur lequel l’œil peut se perdre loin, cette lumière douce, légère, le temps qui s’écoulait différemment. C’était un rêve qui me paraissait loin. Et cette fois, dans cette voiture qui me ramenait à Lund, je me suis rendue compte – à nouveau peut-être – que c’était bon. C’était fait. J’aimerais pouvoir parler à mon moi du passé pour lui dire de patienter, que ça viendra. Ce sont pour des moments comme ça que j’aimerais ne pas perdre la trace de l’émerveillement, de ne pas me tirailler constamment entre l’attente du retour en France et toute une vie à construire ici. 

Quand je marchais dans les rues de Lund en février en me sentant à la maison, j’ai aussi réalisé que le jour où je ferai mes valises pour quitter la Suède, ce sera, à priori, pour de bon. Lorsque j’ai pris l’avion à Charles de Gaulle pour m’installer à Lund, je savais que je reviendrai. Mais quand je quitterai Lund ? Je quitterai ce grand appartement qui donne sur les champs, je quitterai ce groupe d’amis qui s’éclatera de lui-même à travers l’Europe, je quitterai les rues pavées, les petits cafés bas de plafond, je quitterai Stadsparken et ses canards, les routes encombrées de vélo. Je quitterai toutes ces choses que je n’ai pas envie de quitter maintenant, et auxquelles je reste pourtant constamment infidèle en gardant un œil sur mes prochains billets d’avion vers la France.

Ce dont j’ai peur, c’est de devoir un jour faire un choix. Le pire étant de ne pas le faire, et de rester constamment entre deux pays, entre deux vies, entre deux rives.  


samedi 19 janvier 2013

19.01.2013 : Un petit conte lapon.




Nous sommes partis de Stockholm un samedi midi. Nos sacs, lourds comme des enclumes, étaient posés en tas sur le trottoir et ressemblaient à un mur de protection contre le froid et l’extrême vers lequel nous avions l’impression d’aller. Mais avant d’arriver, il y avait le voyage, les longues heures à contempler la route qui devait nous emmener toujours plus au nord, vers le noir, l’inconnu, vers un pays dont le seul nom excitait notre imagination, sans pour autant parvenir à nous mettre en tête des images précises de ce que nous allions trouver, là-bas, en Laponie.

J’ai souvent eu envie de partir, de m’exiler, de m’éloigner. Ces pays froids, lointains, dans lesquels  personne ne songerait à s’installer si elle n’y est pas née, m’ont toujours semblé le symbole parfait de ce mouvement, de cette échappée. J’imaginais la Laponie comme recouverte d’un couvercle noir pour se cacher du monde. Je n’en étais pas loin, mais ce n’était pas non plus tout à fait ça.

Nous avons roulé pendant plus de vingt heures, dans un infatigable bus qui avalait les kilomètres avec détermination, sans se soucier des rennes qui nous barraient la route, ou de la couche de neige qui s’entassait sur le bas côté, toujours plus épaisse, toujours plus haute, grignotant le ciel qui s’assombrissait à mesure que nous approchions.

Et puis, nous sommes arrivés.

J’ai ouvert les rideaux à huit heures du matin, mais la lumière du jour n’avait pas réussi à nous suivre jusqu’ici. Nous traversions une ville fantôme engourdie par le froid, dans laquelle les maisons ressemblaient à des brasiers qui brulaient faiblement sous la neige écrasante. Elles étaient des refuges, des visages accueillants qui nous donnaient envie de nous y pelotonner avant même d’être sorti du bus. Nous étions à Kiruna, une ville bâtie au début du XXème siècle pour exploiter le fer dont la montagne qui s’élève au dessus des habitations déborde encore aujourd’hui. Nous étions à la première étape de notre voyage.


 * La première maison construire à Kiruna, dans laquelle vécut pour un temps Hjalmar Lundbohm, 
le fondateur de la ville.*

Kiruna ne se décrit pas. Elle ne ressemble pas à une ville habituelle tant toute son existence dépend entièrement de la mine. Son organisation, sa forme se meut pour s’adapter constamment aux besoins de la compagnie qui creuse le cœur de la montagne. On peut encore y voir les premières maisons en bois imaginées par Hjalmar Lundbohm, considéré comme le fondateur de Kiruna, qui a voulu attirer ici des hommes et des femmes pour travailler dans la mine. Les convaincre de partir aussi loin, aussi haut. L’une des premières maisons devait abriter des étudiants au dernier étage et une famille au premier, pour qu’ils s’entraident. Mais la construction de cet idéal social était trop coûteuse, et il a fallu revenir à des habitations plus modestes, plus réalistes. Plus tard, on s’est rendu compte que l’exploitation de la mine fragilisait le sol au point de menacer les bâtiments de s’effondrer les uns après les autres. Alors, ce sont des immeubles de quelques étages qui ont été construits, destinés à n’être habités que pour une dizaine d’années, pas plus. Aujourd’hui, ces constructions ont largement dépassé leur date de péremption. La solution trouvée est donc simple : il faut déplacer la ville. Depuis 2009, les autorités locales sélectionnent les bâtiments qui seront transportés un peu plus loin, et ceux qui seront condamnés. L’église en bois, chère à Hjalmar parce qu’il avait exigé d’elle qu’elle soit ouverte à toutes les religions, sera sauvée. Elle a été construite en s’inspirant des habitations des Sami, le peuple nomade qui vit depuis toujours en Laponie en élevant des troupeaux de rennes. Il n’y a pas d’ornement dans cet édifice religieux, si ce n’est une petite croix dorée qu’il a fallut rajouter pour qu’il soit considéré en effet comme une église.

Celle là, donc, sera préservée. Le sort de l’hôtel de ville, lui, n’est pas encore décidé. Ce bâtiment massif surmontée d’une haute horloge en fer a été élu le plus bel établissement public de Suède. Mais son déplacement coûte cher : les intérêts financiers exigent donc qu’il reste là où il est, mais son statut protégé ne rend pas les autorités locales seules décisionnaires. La question, pour l’instant, n’a pas été tranchée. On fait, en revanche, moins de cas des familles qui vivent encore dans leurs maisons en bois et qui devront déménager dans des logements certes plus modernes… mais aussi plus chers.


 * L'hôtel de ville, élu l'établissement public le plus beau de Suède.*

Cette histoire, seul réel intérêt d’un arrêt à Kiruna, rend la ville lourde, silencieuse. Une condamnée au visage fermé dont le regard glacial marque une protestation sans mot. La mine décide. Sans elle, Kiruna n’est plus. C’est ainsi.

Mais nous ne nous sommes pas éternisés à Kiruna. Nous n’étions pas là pour la ville, nous étions là pour les étendues sauvages, la neige à perte de vue qui contraste avec le noir du ciel. A peine arrivés, nous sommes donc partis en expédition. L’un derrière l’autre sur une moto des neiges, nous avons découvert le paysage lapon, un paysage en noir et blanc qui renforce son aspect hors du temps. A mi-parcours, nous avons délaissé la moto pour monter sur un traineau tiré par des chiens. Le soleil, qui avait à peine pointé son nez au-dessus de l’horizon, disparaissait déjà. Et le silence était presque total. Il n’y avait que le glissement du traineau sur la neige, le halètement des chiens, et les rares interjections du musher qui dirigeait la meute dans notre dos. Nous pensions que cette expérience serait la plus forte de la semaine, mais le voyage était trop court, peut-être trop organisé aussi, pour que nous puissions réellement nous laisser submerger par les paysages qui nous entouraient. Pour ça, il fallait attendre Abisko.

Les distances en Laponie sont trompeuses. C’est tout un pays que l’on traverse pour aller d’un point à un autre, et il fallait passer encore d’autres heures dans le bus pour atteindre le parc national d’Abisko. Alors, sur la route, nous nous sommes d’abord arrêtés à l’Ice Hotel, cet hôtel de glace reconstruit tous les ans avec l’aide de dizaines d’artistes toujours différents, qui sculptent chacun une chambre unique. Nous les avons visitées une par une, le temps d’en apprécier la beauté, mais aussi de nous convaincre que nous ne voulions pas y rester. L’idée de l’Ice Hotel est venue suite à une exposition de sculptures de glace organisée dans la région. Tous les hôtels étant complets, certains visiteurs ont demandé à rester dormir dans la galerie. L’année d’après, l’Ice Hotel était construit. Un début plutôt ironique, puisqu’il nous semblait justement que cet hôtel était davantage un musée qu’un endroit où rester. Nous n’avons d’ailleurs vu aucun résident pendant notre visite, uniquement des visiteurs aussi congelés que nous dans les couloirs où il ne fait « que » -5°C.


* Une des chambres de l'Ice Hotel.*

Notre deuxième arrêt fut dans une ferme collective, dans laquelle plusieurs familles Sami rassemblent de temps en temps leurs animaux. Nous leur avons donné à manger et avons goûté autour d’un feu de bois une boisson à base de moelle d’os de renne. Mais déjà, il nous tardait d’arriver à Abisko.

Nous y sommes arrivés le soir, je crois – difficile de s’y retrouver dans les heures lorsque la nuit est permanente. Nous étions épuisés par le voyage et glacés après ces longs moments passés dehors. Mais nos efforts furent récompensés. Du vin chaud nous fut servi sous une autre tente Sami dans laquelle brulait un feu sur lequel nous pouvions préparer notre diner. Soudain, notre guide, Sigrid, est rentrée en criant : « Une aurore boréale ! ». Nous n’y croyions plus vraiment, et pourtant…

Abisko représente une position stratégique pour observer les aurores boréales. Les hautes montagnes qui entourent le parc national bloquent les nuages, faisant de ce lieu l’endroit du pays où le ciel est toujours le plus dégagé. Nous sommes sortis en trombe de l’immense tente et sommes descendus doucement près du canyon qui craquèle le parc. Dans le ciel plus noir que jamais, une faible lueur apparaissait, comme si un soleil vert s’apprêtait à se lever derrière l’horizon. Cette lueur, petit à petit, se propageait, formant comme des traces d’huile sur une plaque vitrée. Nous pouvions suivre du regard l’embrasement des particules crachées par le soleil qui rentraient dans l’atmosphère. Le plus impressionnant, lorsque l’on voit une aurore boréale, ce n’est pas tant la couleur, qui n’a rien à voir avec ce qui nous est montré sur les photos, résultat d’une pose en longue exposition, mais bien le mouvement de cette tache inhabituelle qui raconte une activité qui nous dépasse. Plus tard, nous sommes revenus près de la tente, où un autre feu de camp brulait. J’ai pris Nyamuk dans mes bras et j’ai regardé au-dessus de moi. Je n’avais jamais vu un tel spectacle. Comment le décrire ? Sur l’encre noire du ciel, des milliers d’étoiles avaient été éparpillées. Ce n’était bien sûr par la première fois que je regardais le ciel la nuit, mais j’ai vu, à cet instant, le glacé des étoiles. Jamais elles n’avaient été aussi brillantes, aussi nombreuses. Je regardais l’espace sans l’opercule de protection, sans les lumières de la ville, presque sans la couche d’ozone, directement, en face à face. Cette image me restera longtemps en tête. Elle marquera pour moi le début de l’année 2013, et plus encore.

Nous sommes arrivés ici au climax de mon compte rendu lapon. Durant les jours qui ont suivi, nous nous sommes promenés dans le parc national d’Abisko, au bord du canyon et puis au bord du lac si blanc que nous ne savions pas où finissait la glace, où commençait la terre enneigée. Nous avons aussi expérimenté le sauna duquel on sort en courant pour se rouler dans la neige en hurlant. Pour le dernier jour de notre aventure, nous avons dormi dans les environs de Jokkmokk, dans un cottage en bois où nous avons fait bruler un feu dans les deux cheminées de la maison. Au matin, nous avons découvert le paysage qui nous entourait : nous étions au bord d’un petit lac encerclé de hauts sapins noirs. Au centre, un homme avait creusé un trou dans la glace. Lorsque nous nous sommes approchés, il a tiré hors de l’eau un poisson au ventre rouge. S’agissait-il d’un bon présage ?

Nous sommes rentrés à Stockholm au bout d’un peu moins de vingt heures en sens inverse. Sur la route, nous avons vu un élan et un renard. Puis, nous avons revu la ville. Nous sortions du brouillard pour revenir dans le monde réel.

Cette fois, ça y est : je peux dire que je l’ai fait. Mon chapitre scandinave n’est pas encore terminé, mais j’ai symboliquement l’impression d’être allée au bout de quelque chose. D’être arrivée au climax. Maintenant, je peux commencer à préparer la suite. Elle me prendra du temps, peut-être bien toute l’année 2013, mais elle sera belle. La nuit lapone me l’a promis en me disant au revoir.  


*Coucher du soleil, à 14h.*

dimanche 16 décembre 2012

10.12.2012: L'hiver en Suède


*Nyamuk de neige* 



*Les élans de Slottskogen à Göteborg : à la fin de l'année, les cornes des élans tombent avant de repousser l'année suivante (ou bien les soigneurs les ont coupées pour ceux-là, on n'est pas sûrs.)* 



*Les poneys de Slottskogen*



*Et les pingouins de Slottskogen*



*Sur mon balcon à Lund : construction d'un morse de neige avec Nyamuk *



*A Malmö : la mer a gelé*

dimanche 9 décembre 2012

08.12.2012 : Voyage voyage.


 *Entre Lund et Göteborg*


Cette fois, Noël est bien installé en Suède. Ca a pris du temps, mais les lumières dorées sont maintenant allumées dans toute la ville. Il y a des sapins, et surtout de la neige. Elle s’est mise à tomber il y a une semaine. Intensément, sans s’arrêter, une pluie continue de boules de coton qui ont formé un épais tapis blanc, partout autour de nous.

Timing parfait : c’était justement le week-end pendant lequel Nyamuk et moi avions prévu d’aller à Göteborg. J’ai rêvé des marchés de Noël de Göteborg quand j’ai commencé à rêver de la Suède, je crois. Le plus grand marché de Noël de Suède. Le plus beau d’Europe. Mes attentes étaient élevées.

Jusqu’à présent,  ma référence en matière de marchés de Noël restait Strasbourg. Il y a quelques années, j’y allais souvent, tous les ans, pour déambuler entre les stands remplis de babioles plus ou moins kitsch, en mangeant des flammenküche sur des baguettes avec un verre de vin chaud, me gavant au passage de bredele et de chants traditionnels. J’attendais toujours cette période avec impatience et j’aurais pu y rester des journées entières, malgré le froid, même après en avoir fait trente fois le tour.

Nous sommes partis très tôt le samedi matin. Je voulais arriver le plus rapidement possible. Idée qui paraissait terrible la veille au soir en réglant le réveil à 5h45, mais merveilleuse finalement. Nous avons pris le bus pour aller à Göteborg, quatre heures de route accompagnées par le lent lever du soleil sur la neige fraiche. Ce voyage m’a rappelé l’excitation de mon périple en bus dans le Golden Circle en plein hiver islandais. J’ai encore en tête les images de la lumière de jour qui semble avoir du mal à se sortir du lit, qui s’étire, se remet sous la couette, et donne l’impression d’abandonner pour trainasser sous les draps plutôt que de complètement se lever. Il y a des couleurs vraiment particulières, ici, au lever du soleil. On dirait un crépuscule inversé. Un entre deux difficile à décrire mais qui m’émerveille à chaque fois. Autant dire que malgré le peu d’heures de sommeil de la semaine, je n’ai quasiment pas fermé l’œil du voyage. J’étais trop occupée à coller mon nez à la fenêtre en écoutant des chansons des années 60 (et à prendre des photos à mettre sur Instagram).



*Marché de Noël de Liseberg *

Les marchés de Noël ont finalement été un peu décevants – mais il faut avouer que la barre était placée haut avec ceux de Strasbourg. Nous en avons visité deux dans le centre, mais le meilleur était celui de Haga, un quartier fait de petites rues pavées pleines de cafés cosy. L’attraction touristique de Göteborg,  sans doute, mais comme je disais à une cousine il n’y a pas si longtemps, il faut relativiser ce qu’on appelle « touristique » en Suède… qui n’atteint jamais le niveau de ce qu’on peut connaitre en France. Dans une des rues, des stands avaient été installés, avec ce qu’on trouve habituellement sur les marchés de Noël, sans vin chaud ni flammenküche mais avec des empanadas… allez comprendre. Le lendemain, nous sommes allés à Liseberg, le parc d’attraction au cœur de la ville, également habillé aux couleurs de Noël. Là aussi, l’allée avec les stands était finalement petite, mais il y avait suffisamment de cafés et de restaurant pour nous réfugier quand nos mains étaient trop glacées, et nous gaver de gâteaux à la pomme, à la cannelle, et de chocolat chaud.



* Pause chaleur dans un café de Liseberg *

Finalement, ce qui nous aura le plus marqués à Göteborg, ce sera peut-être tout ce qui n’était pas suédois !

Nous sommes allés à l’Universeum, un musée qui abrite notamment une immense serre tropicale et de grands aquariums remplis d’une multitude de poissons, y compris des requins. Nous sommes restées des heures à nous balader dans la chaleur moite de cet endroit, à regarder les singes et les perroquets en liberté dans la serre tropicale, à frissonner devant les requins et les cobras (qui n’étaient pas en liberté, eux) et à nous rappeler nos souvenirs d’Indonésie et de la Monkey Forest, avec ses singes qui piquaient nos affaires pour les refourguer à des gardes qui font payer les touristes pour récupérer ce qu’on leur a volé. En plus des animaux, j’ai admiré dans cet endroit la discipline des visiteurs. Il n’y avait personne pour assurer la sécurité (où alors, ils étaient cachés dans les plantes), mais je n’ai pas vu une seule main se tendre pour caresser les plumes des flamands roses ou essayer de toucher les singes minuscules qui vivaient leur vie à 10 cm de nous. 


* Les occupants de l'Universeum *

Le soir, nous avons mangé dans un restaurant thaïlandais sur lequel j’avais littéralement flashé en passant devant : le Moon. L’intérieur était entièrement décoré de plantes tropicales et de lampions de toutes les couleurs. Il ne manquait plus que le sable et nous étions de nouveau à Padangbaï, à l’est de Bali, dans ce petit restaurant à côté de l’hôtel que nous avions loué, et dans lequel un Américain s’efforçait d’animer la soirée en grattant sur une guitare désaccordée pour accompagner sa voix tout aussi juste que les notes qu’il sortait de son instrument. Cette fois, nous étions en Suède, il faisait -10°C dehors, et je buvais le premier mojito depuis mon arrivée ici. Nous avons reparlé de nos voyages. De la vie ici. De la vie là-bas. Nous avons rêvé un peu en dévorant nos assiettes.

Je me souviens. Lorsque j’ai commencé à écrire dans mes carnets qui me suivent partout, j’ai tout de suite pris l’habitude de toujours noter le lieu, la ville et le pays dans lequel je me trouvais. J’avais une dizaine d’années, et c’était un peu déprimant d’écrire à chaque fois « Issy les Moulineaux, France », ou « Le Theil, Basse Normandie, France ». En fait, non, ce n’était pas déprimant parce que je ne rêvais pas spécialement de voyager à cette époque. J’avais l’esprit plus occupé par Leonardo DiCaprio et David Boreanaz. Mais c’était comme si je sentais que cette envie viendrait un jour. Chaque fois que j’allais dans un endroit différent, pour les vacances par exemple, je me forçais à écrire un texte, juste pour pouvoir noter fièrement un autre nom de ville. Comme une collection. C’est ça : j’ai commencé à collectionner les noms de lieux avant d’avoir envie de voyager.

Je ne sais pas exactement quand cette envie là est née. Peut-être au Danemark, dans cette école de musique dans laquelle je suis restée trois jours mais qui aura fait basculer beaucoup de choses dans ma vie. Ou en Islande, quelques mois plus tard, en regardant cette lumière paresseuse qui ne s’élevait jamais au-delà du doré sur les mottes de neige.  Cette lumière que j’ai retrouvée entre Lund et Göteborg et qui chaque fois me tire par la main pour me donner envie d’aller plus loin.



*Mojito on the Moon *

lundi 19 novembre 2012

19.11.2012 : Indonésie - Scandinavie




*Nusa Cenningan, Février 2012*



Je crois que je n’ai jamais réussi à bien parler de l’Indonésie.

Quand je suis rentrée en France après ces deux mois passés là-bas, je ne savais pas quoi raconter. La première chose que je décrivais, c’était cette incroyable excursion sur Nusa Penida, une petite île au large de Bali, entièrement préservée du tourisme qui recouvre sa grande sœur. J’ai souvent parlé de ce temple creusé dans la montagne même, et auquel on accédait en rampant dans un boyau rocheux, cette magnifique cathédrale de pierre dans laquelle un prêtre nous a accueillis et fait pour nous la célébration en partie en anglais. J’ai souvent raconté ces escaliers en fer fixés à flanc de falaise qui nous ont menés à une piscine naturelle, formée à une cinquantaine de mètres au dessus de la surface de la mer. J’ai parlé de l’ascension du mont Kinabalu en Malaisie, et du lever du soleil à 4 000 mètres d’altitude, après une marche éreintante éclairée à la lampe frontale. J’ai parlé de mon baptême de plongée à Bornéo, des spectacles de Kecak au crépuscule dans le temple d’Ulu Watu qui surplombe l’océan.

Mais en racontant tout ça, je n’ai rien raconté. En disant le spectaculaire, j’ai finalement manqué tout ce qui m’est resté de ce pays.

Je pense parfois aux nombreuses images que j’ai ramenées de ce voyage, et je suis toujours très émue quand elles me reviennent en tête. Je me souviens notamment très précisément de ce moment où, assise à l’arrière du scooter de Nyamuk, j’ai compris que je ne pourrai pas parler de l’Indonésie.

Nous traversions un village près de Sanur. Je regardais, je humais l’air, et je me suis soudain rendue compte que j’étais incapable de décrire ce que je voyais et ce que je sentais. Il n’y avait que des couleurs que je ne connaissais pas et des odeurs nouvelles. Je ne peux pas parler de l’Indonésie parce que je n’ai pas les mots pour le faire. Il me faudrait un nouveau champ lexical. C'était comme ouvrir les yeux pour la première fois. Je me sentais à la fois émerveillée et démunie. 

Hier soir, nous avons fait une soirée asiatique à la maison. J’ai cuisiné un plat plus ou moins inventé par mes soins et mis de la musique indonésienne. Et puis, nous avons sorti l’huile de jasmin. Ce parfum me rend folle : c’est la première odeur identifiée de ce voyage. Je venais de retrouver Nyamuk déjà bronzé et beau comme un dieu, et il m’avait conduite à la Taverna, un magnifique hôtel en bord de mer. Il y avait des fleurs de jasmin partout, sur le sol, dans les arbres et dans nos narines, et le gel douche avait aussi la même senteur. Quand j’ouvre cette bouteille d’huile de jasmin, la fraîcheur de notre maison sort du flacon, et avec elle, l’incroyable goût de l’ananas au petit déjeuner, les offrandes piétinées qui pourrissent sur les trottoirs, les apéros Bintang sur la plage, les fleurs coupées tenues entre les mains pendant la prière, le jaune, l’orange, le rouge, le vert, le bleu de l’eau de Nusa Lembogan, et puis le rose et or de cette même eau quand le soleil se couche. Les choses qui me sont restées, ce sont l'atmosphère et les détails au quotidien qui ont reconstruit un monde entièrement nouveau, merveilleux et déroutant - au premier degré. Il y a eu tellement d’odeurs, tellement d’images nouvelles que j’en ai fait une overdose. Au bout de quelques temps, le parfum du jasmin est devenu capiteux, et je me revois dire à Nyamuk : « Je ne me sens pas dans mon clan. »


*Nusa Penida, Février 2012*

Il y a eu des moments où je me suis sentie mal en Indonésie. Mais je n’arrive pas à savoir si c’est à cause du pays, ou parce que je savais que je ne pouvais pas rester – parce que mes études, parce que la Suède - et que je m'en voulais de ne pas pouvoir prolonger cette expérience.  Au bout du compte je ne garde en fait que le souvenir d'une ribambelles d'émotions fortes qui font paraître un peu pâle ce que j'ai vécu en déménageant à Lund. Et hier soir, les doigts plein de jasmin et les yeux rivés sur la flamme de la bougie, j’ai dit à Nyamuk que je regrettais de ne pas y être allée avec mon état d’esprit actuel. Que j’aimerais bien une deuxième chance.

Et puis ce matin, par jalousie peut-être, la Suède avait sorti ses plus beaux habits. Le soleil brillait sur un ciel bleu glacé et le paysage était recouvert de givre. J’ai écouté Ephemera – et j’en ai conclu que c’était quand même bien d'être ici aussi. 


*Lund, Novembre 2012*

lundi 12 novembre 2012

12.11.2012 : Le jour où un chauffeur de taxi détrôna Mark Lanegan.




*Un ange est apparu dans un renversement de bière, oui oui.*

Ce week-end fut un week-end de concerts. La programmation à Mejeriet est plutôt alléchante en ce mois de novembre. Il faut dire que le lieu a toujours baigné dans la musique et a un long passif de découverte de nouveaux talents.

Mejeriet est en fait une ancienne laiterie. Suite à la fin de cette activité, un long combat politique s’est engagé à Lund pour reconvertir l’endroit en un lieu culturel. La municipalité a d’abord donné son accord aux initiateurs du projet – mais les choses ont trainé, jusqu’à ce qu’un politicien plus conservateur s’oppose officiellement à la création du centre artistique. Le Kulturmejeriet n’ouvrira finalement ses portes qu’en 1987 (l’année de ma naissance !), grâce au don d’une fondation privée, la Crafoord Foundation. Au départ, trois associations de musique se sont partagés les 2200 m² que représente l’ensemble des bâtiments. Aujourd’hui encore, de nombreux concerts sont organisés, ainsi que les brunchs jazz le dimanche, et des cours de piano, de guitare, de batterie,… Des studios de répétition sont aussi à disposition des groupes amateurs ou professionnels et lorsqu’on se promène dans les couloirs de Mejeriet, les murs sont remplis de posters de groupes que j’aurais rêvé de voir dans un tel lieu : Miles Davis, Massive Attack, Radiohead, The Stone Roses, Oasis, Iggy Pop,…

Je n’avais pas encore vu de concert ici – et lorsque je me suis aperçue que Mark Lanegan jouait à l‘endroit même où je travaille, j’ai sauté au plafond. Mark Lanegan, je dois l’avoir vu cinq ou six fois en concert. Je suis à chaque fois envoûtée par sa voix mais aussi sa carrure, son charisme. Quand il se tient sur scène, presque immobile, avec de grandes ombres noires à la place des yeux, zébré de lumière rouge, j’ai comme l’impression d’être aspirée par une sorte de vortex. Et ce soir-là, encore, ça n’a pas loupé. J’ai rapidement oublié que la foule était beaucoup moins chaleureuse que d’habitude, ou que j’étais épuisée par une semaine en montagnes russes. J’étais simplement enveloppée dans sa voix.

Je suis sortie du concert avec un sourire gravé dans le cerveau plus que sur le visage et ai continué à écouter ses albums dans le bus qui me ramenait à la maison.

Et pourtant, le lendemain, Mark Lanegan a été détrôné par un chauffeur de taxi.

Nyamuk est arrivé dimanche – enfin ! Nous sommes restés à Copenhague le soir pour assister à un autre concert à Amager Bio : Fear Factory et Devin Townsend Project. Bon, Fear Factory étaient mauvais, il faut le dire. Ce genre de moments un peu gênants où on se dit qu’ils auraient du arrêter de tourner il y a dix ans, quand ils étaient encore à peu près crédibles. D’une manière générale, ce n’est de toute façon pas mon genre de musique. Nous étions là essentiellement pour Nyamuk qui essaye de me convertir à Devin Townsend. Et même si j’ai apprécié son concert, sa folie, son côté déjanté et un peu taré, les morceaux ne sont pas assez mélodieux et cohérents pour réellement retenir mon attention. En revanche, je me souviendrai longtemps que Devin Townsend nous a permis de rentrer tard à Lund, et de rater les derniers bus pour rentrer chez nous.

Arrivés à la gare de Lund, chargés de valises, nous nous dirigeons donc vers la borne de taxi. Un chauffeur nous alpague, nous demande si nous avons besoin de lui. Oui, d’accord. Nous nous installons un peu dépités sur la banquette arrière en voyant devant nous de nombreuses images religieuses, un chapelet et même –je crois – une prière en suédois scotchée sur le volant. Nous roulons. Nous discutons un peu, les questions habituelles. Vous venez d’où ? Vous aimez la Suède ? Nous arrivons. Ca fait 300 kr. Vous prenez la carte ? Oui. Tenez. Et en récupérant ma carte bancaire, je vois sur le siège avant une guitare classique.

« Tiens, vous jouez de la guitare ? »

« Oui, je  suis un musicien sérieux mas je ne joue pas sérieusement, vous voyez ce que je veux dire ? Je joue parfois une chanson aux clients pour avoir un peu d’argent en plus. Je peux vous jouer une chanson, mais ce n’est pas la peine de me donner des sous en plus, votre course était déjà chère. »

« D’accord. »

David a pris sa guitare et s’est mis à jouer. 
Dans son taxi, au milieu de la nuit, coincé derrière le volant de sa voiture. 
Il s’est mis  jouer et à chanter une chanson aux accents légèrement espagnols, intense. 
Nous étions au milieu de la campagne, à deux heures du matin, et notre chauffeur de taxi nous a joué cette superbe chanson avec une fois à la fois douce et puissante. 
Je venais de retrouver Nyamuk après un mois de séparation, et notre chauffeur, derrière son volant, avec sa guitare classique, a transformé notre soirée en un film hollywoodien.

La chanson était superbe. Je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer, j’ai fait un peu les deux. C’était un petit cadeau, un véritable petit cadeau de la vie. Tout simple, mais d’une grande générosité.

Nous avons quitté David en le prenant dans nos bras, en notant son numéro de téléphone. Je ne sais pas si je remonterai un jour dans son taxi. Cet instant ressemblait presque à un rêve, une illusion. Mais il nous a rappelé que, décidément, la beauté peut se cacher dans des endroits où on l’attend le moins.  

dimanche 4 novembre 2012

03.11.2012 : Conte urbain





Je regarde l’adresse écrite au creux de ma main. Il n’est que 18h mais la nuit noire est déjà tombée sur la ville engourdie par le froid, et je dois approcher ma paume au plus près de mes yeux pour distinguer l’écriture maladroite. Je regarde autour de moi. Les rues sont désertes, silencieuses. Personne ne me voit et je ne vois personne. Je suis arrivée. Je vérifie encore le numéro sur le mur. Précaution inutile – je sais parfaitement où je suis. J’essaye simplement de gagner du temps. J’inspecte encore les alentours quelques secondes, et m’engouffre après une courte hésitation dans une cour pavée, cachée entre des recoins d’immeuble. Je reconnais l’endroit, je sais où est l’entrée : au fond, à gauche. J’avance doucement, sans bruit, et pousse la petite porte au dessus de laquelle a été accrochée une pancarte sans lumière. Il n’y a pas grand monde encore, à l’intérieur. Une femme, toute en noire, rouge à lèvre vif et cheveux blonds relevés en chignon me fait un signe de tête et reprend sa conversation avec le barman. Son visage est marqué. Je ne l’avais jamais vue ici, mais je comprends qu’elle n’est pas une cliente. En dehors d’elle, je suis la seule femme dans la pièce. Plusieurs hommes accompagnent mon entrée d’un regard interrogateur. Ils se demandent ce que je fais ici, seule. Je les ignore, relève légèrement le menton pour me donner une contenance, et m’avance sûre de moi vers une table, dans un coin, pour m’asseoir à un endroit depuis lequel je peux voir toute la salle et surveiller l’entrée sans que personne ne me dérange. Je lève une main aux ongles fraîchement peints en rouge et commande une bière. Et contemple sans sourire les premiers évènements de la soirée, pendant plus de quarante minutes.

Bref, je suis arrivée en avance à la soirée billard.  






dimanche 28 octobre 2012

28.10.2012 : Epices de Proust






Je ne me lasse décidément pas de cette saison. Jour après jour, les couleurs sont un peu moins vives, mais la lumière se fait de plus en plus dorée. Il fait maintenant un froid glacial, et les gelées du matin durent plus longtemps. Avec tout ça, je n’ai plus qu’une envie : rester à l’intérieur en buvant des boissons chaudes, enroulées dans un plaid, en écoutant mes playlists d’hiver.

Voilà ce que je recherche en ce moment : des ambiances cosy et confortables. Et en recherchant cela, je remonte petit à petit le temps. Je me rends compte que ce sont dans les souvenirs du passé que je retrouve le plus ces moments de chaleur. D’abord, je me suis remise à la cuisine. J’ai commencé par refaire des bredele, comme je faisais tous les hivers quand je vivais chez mes parents. Avec les ingrédients suédois et sans balance… ce qui a donné un résultat assez expérimental. Même résultat hier en faisant des beureks pour un dîner international pour lequel chaque personne avait amené des spécialités de son pays : fondue suisse, panade aux crevettes portugaise (Sandrine, si tu me lis, c’était le meilleur plat de la soirée !), galettes de pomme de terre allemande, quiche lorraine française, (sorte de) moussaka perse, gâteau au chocolat et crumble aux pommes suédois, coulis de fruit rouges danois etc. De quoi bien se péter le bide pour une soirée pleine de monde dans un corridor étudiant.



Mais surtout, depuis peu, je replonge dans l’adolescence avec Nadège. Il y a deux semaines, elle a déménagé dans une ancienne ferme au milieu d’un champ, une maison tout en bois, mansardée, dans laquelle on a envie de rester tout l’hiver. Je suis littéralement tombée amoureuse de cet endroit. Depuis, je vais de temps en temps chez elle pour des soirées filles comme je n’en avais pas faites depuis le collège. Echanges de point de vue sur les relations hommes femmes, un verre de rhum orange à la main, avant de passer au visionnage des films les plus girly possibles. Et notamment « Dirty Dancing » que je n’avais vu qu’une seule fois dans l’appartement d’une copine à Boulogne, à une époque où je me souviens vaguement qu’on se retrouvait chez elle pour chanter « Ti Amo » ou Kool & The Gang pendant la pause déjeuner – si mes souvenirs sont bons. J’ai vu ce film avec des yeux totalement différents cette fois : je crois qu’il m’avait paru niais à l’époque – je n’avais sans doute pas été très sensible au sous-texte. Cette fois, mon regard d’adulte m’a permis de retomber dans l’adolescence aux hormones sensibles. Plutôt paradoxal !

Et vendredi dernier,  enfin, je suis repartie encore plus loin en arrière, dans l’enfance. Birgitta avait organisé une « bird therapy » pour soigner ma peur des oiseaux. Elle nous a emmenés, Madis, Virginia et moi, près d’un grand lac proche de chez elle. Il y avait une tour pour observer les oiseaux, et aussi une grande passerelle qui traversait des hautes herbes laineuses pour atteindre l’eau. Cachée dans les cabanes en bois, j’étais complètement fascinée par la vue à travers les jumelles. J’ai eu, évidemment, une pensée pour Vicken, en me disant qu’il faudrait absolument l’emmener ici quand il viendra me rendre visite.

Après cette petite expédition au bord de l’eau, retour dans la foret où nous avons fait cuire des saucisses sur un feu de bois en buvant du chocolat chaud. Il faisait un soleil magnifique – et je me revoyais dans le champ normand de ma grand-mère autour du feu que l’on faisait au milieu de la nuit avec mes frères. Ces moments m’ont manqués – ces moments me manquent. J’ai englouti ma saucisse végétarienne pour ravaler mon émotion.


Nous sommes allés passer la fin de la journée chez Birgitta. Depuis près de cinq ans, elle est installée avec son ami dans cette ancienne ferme de 200 m² qu’ils retapent petit à petit. L’endroit est superbe. De grandes baies vitrées au rez-de-chaussée et sous les toits font rentrer la lumière blanche de la campagne. Dans le salon, nous avons allumé un feu de cheminée, ouvert une bouteille de vin et joué du piano en chantant des chansons sud-américaines (et Joe Dassin). Le soir, Birgitta avait préparé une bouillabaisse (sans moules) pour me faire goûter le plus français des plats français (selon les Suédois, apparemment) mais que je n’avais jamais mangé. J’avais l’impression d’être dans un petit cocon suspendu dans le froid. 

Après cette journée, j’ai évidemment dit à Nyamuk que quand nous serions plus vieux, nous achèterions nous aussi une ferme à retaper pour y ouvrir un bed and breakfast et héberger nos huskies. Je ne suis pas sure qu’il soit 100% motivé pour l’instant, mais nous avons encore quelques années devant nous pour le convaincre.

Voilà mon automne suédois : je retrouve des saveurs que je n’avais pas goûtées depuis longtemps et qui m’avaient manquées, les épices de ces moments pendant lesquels je me suis réellement sentie à ma place. Et je commence à construire en pensée mon avenir en les incluant, cette fois, parce que je vois maintenant que je me sens à vif quand elles ne sont plus là.


dimanche 14 octobre 2012

14.10.2012 : Fêtes et traditions


En partant en Suède, on ne peut pas dire que je sois partie dans un pays culturellement très dépaysant. Et pourtant ! Depuis le mois de juin, j’ai déjà pu expérimenter quelques petites traditions bien de chez eux. Il y a eu Midsommar, bien sur, deux semaines après mon arrivée, mais aussi…

Kräftskiva




Une autre tradition expérimentée au mois d’août : à la fin de l’été, les Suédois font des « fêtes de l’écrevisse ».  Pendant longtemps, la pêche de l’écrevisse était limitée à cette période de l’année – d’où cette tradition, en août  d’organiser de grands repas pour se gaver de fruits de mer, avec des toasts au beurre et – surtout – du schnaps. Kristoffer – un Suédois rencontré cet été et qui étudie à Lund – nous a invités dans son corridor pour nous faire découvrir cette fête. Il avait concocté pour chacun des chapeaux en papier journal et avait préparé des chansons en suédois. Nous étions donc tous attablés avec nos magnifiques couvre chefs, les paroles dans une main, le verre de schnaps dans l’autre, et une montagne d’écrevisses devant nous. Beaucoup de ces chansons avaient en fait la meme musique que certains chants français. « Mon beau sapin », par exemple, est devenu « Nu tar vi dem » (« à notre santé », en gros), et c’était la seule chanson à peu près simple que nous avons pu chanter  en tant que non Suédois !

Une fête chaleureuse et des écrevisses absolument divines : j’ai hâte de découvrir les autres fêtes suédoises !



Kallbadhus




* Descente en enfer *


Un peu partout dans le pays on peut trouver des kallbadhus, littéralement des « bains froids ». Ce sont les fameux saunas sur la mer, qui permettent de sauter directement dans l’eau gelée après avoir mariné pendant une dizaine de minutes dans les petites maisons en bois. Pour la petite histoire, l’ « invention » du sauna remonterait à la préhistoire, sous la forme de huttes de sudation utilisées par certains peuples de l’hémisphère nord. Les utilisateurs des saunas mettent en avant ses bienfaits pour stimuler la circulation sanguine, purifier la peau, dégager les voies respiratoires et fortifier le système immunitaire. Selon moi, le plus grands des bienfaits reste ce moment de détente qu’on s’accorde en allant au sauna, et la convivialité qui y règne. Ce rituel prend du temps, un temps qu’on décide de s’accorder pour décrocher un peu. Et avec les kallbadhus, qui donnent directement sur la mer, l’évasion est garantie.

Dans les environs de Lund, on peut trouver des kallbadhus à Malmö et à Bjärred, là où j’étais allée avec Laure pendant l’été. J’ai décidé hier d’y retourner hier, d’une part pour la détente, mais aussi pour expérimenter réellement le saut dans l’eau froide après le quart d’heure de chaleur. J’ai donc retraversé la longue digue en bois qui mène jusqu’au kallbadhus et suis allée me réfugiée dans la cabane en bois surchauffée. Est ensuite venu le moment de plonger à poil dans la mer, sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Le résultat n’était pas très… agréable. J’ai vaguement eu l’impression de faire un arrêt cardiaque et d’être en train de mourir. Je suis remontée le plus rapidement possible en essayant de ne pas vomir, et suis retournée dans le sauna. Bref, il faut apparemment avoir le cœur bien accroché pour cette expérience. La prochaine fois, je me mettrai juste un peu d’eau pour me rafraîchir, mais je ne tenterai plus l’immersion totale.
 
Pas de frustration cependant. La vue dans le sauna était magnifique. J’ai pu assister au coucher de soleil, assise sur mon petit banc en bois, avec en fond sonore les crépitements du poêle sur lequel sont posés les pierres à saunas – des pierres qui accumulent la chaleur sans éclater sous les hautes températures. Pour me rafraîchir en ressortant du sauna, je suis restée un moment assise sur un banc extérieur pour regarder le paysage. Et vraiment, le fait de pouvoir se balader nu en regardant le coucher de soleil, de sentir le vent sur sa peau, c’est un truc tout bête, mais le sentiment de liberté et de détente que ça procure est assez incroyable. Après ça, je me suis emmitouflée dans mon pull, mon bonnet et une couverture polaire pour boire un cappuccino en profitant des dernières minutes de soleil. Le ciel était d’un orange de feu et l’horizon complètement dégagé. J’ai guetté le rayon vert, en vain. Cette journée aura tout de même été magnifique.



Kanelbullens Dag 


J’étais malheureusement à Paris le 4 octobre, pour la journée du kanelbulle – les roulés à la cannelle. – et n’ai pas eu droit à mon gâteau fait maison. Mais je voulais quand même en parler. Ici, ils ont dont un jour spécial pour cuisiner une pâtisserie, et l’occasion d’en cuisiner par kilos. Quelle bande de hippies.




* En partant du kallbadhus *

mercredi 10 octobre 2012

10.10.2012 : En automne, les pages blanches tombent des arbres.




Je suis rentrée en Suède il y a quelques jours, après une semaine à Paris. Ici, l’automne est arrivé et je me demande s’il existe une saison dans ce pays pendant laquelle la nature n’est pas superbe. Les arbres sont devenus rouge pétant, il pleut en même temps que le soleil et je contemple tous les jours des arcs en ciel sous le vent glacial. On se croirait en hiver, presque déjà, mais il y a des couleurs partout. Quand Nyamuk est venu en septembre, nous avons déjà pu largement profiter de cette peinture grandeur nature. D’abord pendant un week-end à l’est de la Scanie, à Kivik. Nous étions déjà allés à Simrishamn pendant l’été, le port d’à côté, entouré de gigantesques plages de sable blanc. Nous avions mangé des glaces en regardant des goélands XXL se livrer à de véritables combats de catch pour quelques miettes jetées par la foule amassée sur les bords de mer. Cette fois, Simrishamn était vide, et nous avons dormi dans une maison d’hôte à quelques kilomètres du centre ville de Kivik,  à l’entrée du parc national de Stenshuvud. Les propriétaires avaient vraisemblablement retapé cette ferme dans laquelle les poules servent de comité d’accueil, et la femme vendait ses céramiques dans une petite boutique à côté de notre chambre. Partout autour de nous, le paysage avait été verni par la pluie. Nous avons passé deux jours à crapahuter dans la forêt du parc national, qui grimpe le long d’une falaise pour s’arrêter face à une superbe vue sur la mer. Avec la brume, on se serait cru dans un conte celte, ou sur le tournage d’un film prenant le Moyen Age pour décors,  et lorsque nous sommes tombés sur un labyrinthe construit avec des petits cailloux, notre imagination a débordé.  Il y avait aussi des animaux bizarres, baptisés par nous-mêmes des « pandaches » - un mix entre un panda et une vache – mais qui étaient en vérité des vaches de race Shetland. Je garde de ce week-end le souvenir du calme et puis de la chaleur – pas à l’extérieur, mais vous voyez.



La semaine d’après avait lieu le meeting de Trans Europe Halles à Göteborg, sur lequel j’ai travaillé depuis que je suis arrivée ici. Un grand moment, et une longue semaine, épuisante. Nous accueillions une centaine de personnes venues de toute l’Europe, sur la thématique des actions « Bottom up » - ou comment partir des citoyens pour influer sur la société et les politiques. Pendant ce meeting, entre Röda Sten et Konstepidemin, je pense avoir occupé une bonne vingtaine de postes différents, parfois totalement improbables. J’ai commencé plutôt normalement à l’accueil, l’enregistrement, ai fait de la comptabilité, de la décoration dans les salles, j’ai remplacé une photographe, ai été appelée pour aider un technicien avec l’ordinateur, j’ai pris des notes pendant des débats, assisté aux assemblées générales, et ai fini comme grand final à faire la sécurité incendie sur un spectacle de circassiens qui jouaient avec le feu. Cette semaine est passé comme un grand tourbillon qui s’est achevé sur le partage d’une bouteille de champagne « backstage » avec deux autres jeunes filles prises dans la même frénésie. Et puis, le lendemain, nous sommes partis visiter un autre centre : Not Quite, à Fengersfors. Il y avait plus de deux heures de route depuis Göteborg, un chemin magnifique qui longeait les grands lacs au centre de la Suède, et me faisait découvrir de nouveaux paysages. Arrivés à destination, nous avons découvert l’ancienne usine de papier recouverte de feuilles d’un rouge sang qui recouvraient les murs. L’endroit était magnifique. Nous avons mangé dans le restaurant avant de partir pour la visite du lieu. Karl, notre guide, nous a fait découvrir les moindres recoins de ce lieu passionnant. Dans une grande salle froide, il s’est soudain arrêté pour nous faire partager son « rituel ». Après une minute de silence, il s’est soudain jeté par terre et s’est coulé dans une demie silhouette forgée dans un métal lourd, et qui prenait la forme d’un mégaphone au niveau du visage. Allongé dans la poussière, Karl s’est mis à chanter à travers cette armure. Il se relevait et vacillait sous le poids du métal, mais continuer à chanter, et à diriger vers nous son mégaphone en tournant sur lui-même. Cette performance était d’une force presque dramatique. Voir cet homme tenter de se lever, et retomber toujours, sans que sa voix ne cesse avait quelque chose de profondément émouvant.


La visite s’est terminée par un atelier de forge, pendant lequel j’ai pu pour la première fois de ma vie apprendre à forger du fer. Je ne suis vraisemblablement pas douée pour ça, puisque le résultat de mon œuvre était… inattendu. Mais je rajoute une ligne dans la liste de mes expérimentations manuelles.

Car ces derniers temps, j’ai beaucoup créé avec mes mains. Mon été ayant été en grande partie consacré à l’écriture de mon mémoire, j’ai fini par atteindre une overdose, et n’ai plus eu envie de formuler une seule idée, ou utiliser mon cerveau pour quoi que ce soit. J’ai donc décidé de me mettre à des activités manuelles – chose que je crois bien n’avoir jamais faite en dehors des travaux pratiques à l’école, à part un pompon, une fois, quand j’avais neuf ans. J’ai peins, j’ai découpé du papier, du carton, collé le tout ensemble, mis du vernis, et entamé d’autres projets à plus long terme qui feront l’objet d’une surprise. Très honnêtement, je ne suis pas douée pour ça. Une enfant de quatre ans ferait pareil ou mieux. Mais ces activités m’ont salutairement vidé la tête, et c’est exactement ce dont j’avais besoin.

Et puis, la semaine dernière, je suis rentrée en France pour passer ma soutenance et mettre un terme – enfin ! – à mon cursus universitaire. Et j’ai réalisé que mes deux projets qui prenaient toute mon attention ces dernières années (finir mes études et partir en Suède) se sont réalisés quasiment en même temps.

Je suis revenu à Lund et maintenant, le froid est là, mordant. La lumière baisse et l’hiver s’installe peu à peu. Je sens l’envie de me recroqueviller, de rester en tête à tête avec les histoires que je m’invente en écoutant des chansons chaudes. Alors je me remets à traîner dans les cafés pour boire des boissons brûlantes en regardant les gens. Et j’ai envie de me remettre à écrire. J’ai dit à Nyamuk en finissant la fac : J’ai fini mon chapitre ; maintenant, la page est blanche. La page est blanche, donc, et elle est tout aussi excitante qu’angoissante. Elle signifie la possibilité d’écrire une nouvelle histoire, de découvrir de nouvelles intrigues ; mais elle veut dire aussi que je ne sais pas ce qui va se passer, et qu’elle peut rester comme ça, sans rien dessus. La seule certitude que j’ai sur ce nouveau chapitre, c’est que cette fois je ne l’écrirai pas seule.

Je me suis demandée pendant un moment ce que j’allais pouvoir faire de ces journées de travail qui finissent tôt. Et j’ai trouvé : c’est peut-être l’occasion de prendre le temps de définir une nouvelle trame à notre aventure.

Alors je collectionne les pages tombées des arbres et utilise leur rouge comme encre pour écrire un nouveau roman.