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dimanche 2 février 2014

08.01.2014 : Le texte que je n'ai pas écrit - ou mes derniers mois à Lund.



Je n’avais plus envie d’écrire. Ou plutôt, je ne trouvais pas le temps d’écrire. A la fin de l’été, alors que la date de mon retour en France devenait une évidence, alors qu’elle avait été validée et que je comptais les semaines jusqu’à ce qu’elle arrive, le temps m’a échappé. Il s’est mis comme en travers de mon chemin, comme deux gros phares de voiture que je regardais tétanisée au milieu de la route. Un truc tout à la fois inévitable, fascinant et terriblement effrayant. La fin d’une histoire me tombait sur la gueule et j’étais incapable de trouver les mots ou de réagir pour raconter cette fin. Et je dois l’avouer : je n’ai jamais, jamais été capable de terminer une histoire.

Durant cette période, je prenais chaque jour le bus de Ringhornegränden au Sodertull Vardcentral en pensant avec nostalgie qu’il s’agissait d’un de mes derniers trajets. J’accrochais mes yeux à toutes les briques de Botulfplatsen et je passais mon temps à vouloir goûter chaque dernières secondes passées à tel ou tel endroit. Sauf que ces dernières secondes ont duré trois mois et que je n’ai fait qu’attendre avec frayeur et en silence qu’arrive la dernière pendant tout ce temps.

Pourtant, j’avais des choses à raconter. Un long texte sur mes histoires avec l’Histoire m’a longtemps trotté dans la tête. Il m’est venu alors que je visitais le château de Kronborg– prétendument le château de Hamlet – à Helsingor au Danemark avec mes parents. Ce château est célèbre pour sa position stratégique sur l’Oresund – l’étroit bras de mer qui sépare la Suède du Danemark. Il a été le tableau de nombreuses batailles qui ont façonnée  l’histoire de l’Europe du Nord, car qui contrôlait l’Oreseund contrôlait l’entrée sur la mer baltique, et tout ce qu’elle permettait en terme de commerce.



* Arrivée à Helsingor par le bateau de Helsingborg *

L’atmosphère du site aujourd’hui est particulière, les Danois n’ayant peut-être pas autant à cœur de créer une sorte d’atmosphère historique reconstituée– qui vire parfois au kitsch – dans leurs vestiges : ici, pas de fausses tavernes pour recréer un faux Moyen Age. Les cafés modernes et les boutiques de petits créateurs ont leur place autour des douves du château. Mais si les installations interactives disséminées dans les appartements vides en pierre de cet édifice du XVIème siècle ne m’ont pas particulièrement émue, la gigantesque salle de bal avec ses tentures sombres, et plus encore les longues galeries creusées sous le château pour y mettre l’armée en cas d’attaque, ont, elles, beaucoup titillé mon imagination. Je me suis souvenue comme je visitais passionnément les châteaux de la Loire avec mes parents quand j’étais enfant, et comme je m’inventais des histoires formidables dont j’étais l’héroïne en traversant ces pièces qui me propulsaient directement dans d’autres existences. Et ca, ca faisait bien longtemps que je ne l’avais pas fait.

La semaine suivante, je suis allée visiter un village viking avec Laure, à quelques kilomètres de Malmö. Ici, des gens s’emploient à reconstituer la vie telle qu’elle était vécue à l’époque des vikings. Nous y avons rencontré Pär, viking professionnel depuis vingt ans. Pär nous a raconté les légendes d’Odin, de Thor, de Fray et de Loki, les dieux vikings. Il nous a expliqué comment les vikings ont accepté les nouveaux dieux sans pour autant renier les anciens - tout du moins dans « son » village. Mais il nous a surtout parlé de sa vie de viking au XXIème siècle. Comme beaucoup d’autres, Pär habite la plupart du temps dans des villages vikings reconstitués et vit selon les codes de l’époque. Certains le font comme un hobby, quelques semaines par an. Ce jour-là, par exemple, un Allemand était arrivé pour passer quelques jours dans ce village précis. Dans sa vie viking, il était boulanger, et le pain qu’il faisait était merveilleux.

Mais pour Pär, être un viking est un travail à temps plein. Il participe parfois à des tournois, et exhibe ses tatouages eux aussi faits à l’ancienne, avec une aiguille que l’on plante sous la peau point par point pour créer de gigantesques motifs.



 * Pär, viking professionnel *

Pär, quelque part, vit la vie dont je rêvais étant petite.  Ma plus grande frustration alors était de ne pas pouvoir totalement vivre les histoires que j’inventais. Même si je pouvais rester des heures entières seule avec elles à l’intérieur de ma tête, ne voyant même plus le monde autour de moi, toujours la réalité trouvait le moyen de s’infiltrer et de tout détruire. Pär, lui, avait réussi à faire vivre son imaginaire dans le réel (sans pour autant être fou).

Toutes ces histoires avec l’Histoire me restaient donc en tête, et j’ai finalement conclu ce long texte que je n’ai pas écrit quelques semaines plus tard, en Italie. Je suis partie pour mon travail passer quelques jours à OZU, une ancienne fabrique de bonbons transformée en centre culturel et lieu de résidence pour artistes à Monteleone Sabino, un petit village perdu au milieu des montagnes Sabines. L’endroit était magnifique, et l’équipe qui gérait le lieu nous a accueillis comme des rois et des reines. Chaque jour, on nous servait des plats cuisinés avec des ingrédients qu’ils produisaient eux-mêmes. J’ai encore dans la bouche le goût des bruschetta aux truffes qu’une jeune fille du village avait trouvées le matin en promenant son chien dans la forêt. Cette semaine ne fut qu’une succession d’enchantements, de la soirée passée à apprendre à faire des pâtes fraiches avec les mamma du village, à la dégustation d’huile d’olive, jusqu’à la baignade dans un lac artificiel au cœur des montagnes. Dans ce lac, aucune des personnes vivant dans le coin ne vient s’y baigner. Il a été crée par Mussolini, qui voulait construire un barrage à cet endroit, et a pour cela fait inonder la vallée et les villages qui s’y trouvaient. Au fond de ce lac, il y a encore des maisons, des églises, et la mémoire de ceux qui y habitaient : trop de mauvais souvenirs qui font fuir ceux qui vivent dans la région. Et c’est ainsi partout : chaque pierre, chaque rue, chaque champ renferme une histoire, exhale un parfum qui mêle tout à la fois le passé et la légende.



* Un banquet à OZU *

En déambulant dans ces paysages chargés d’images et d’imaginaire, je me suis à nouveau prêtée au jeu auquel je jouais étant petite. Les habitudes sont revenues. Et cette même semaine – coïncidence ou clin d’œil du destin ? – lors d’un atelier, on nous a demandé d‘écrire ce que nous voulions faire quand nous étions enfant, et ce dans quoi nous aimerions investir plus de temps aujourd’hui. Ma réponse fut la même aux deux questions : raconter des histoires.

Et pourtant, ce long texte plein d’histoires auquel j’ai pensé pendant trois mois, je ne l’ai pas écrit. Je n’ai pas commencé d’autres histoires non plus. Je suis restée dans un entre-deux et j’ai lentement laissé se consumer fin 2013. Et puis, le mercredi 18 décembre, j’ai fermé la porte de mon appartement à Lund. Et l’émotion n’a pas été aussi violente que celle que j’avais imaginée. J’ai tourné la clef et mis un point final à un an et demi de vie à Lund. Je suis montée dans la voiture où Nyamuk m’attendait et voilà. Comme ca, nous avons quitté la Suède. La fin que je redoutais tant est arrivée et je crois que je vais pouvoir à nouveau écrire. A commencer par ce texte que je n’ai pas écrit.


dimanche 16 décembre 2012

10.12.2012: L'hiver en Suède


*Nyamuk de neige* 



*Les élans de Slottskogen à Göteborg : à la fin de l'année, les cornes des élans tombent avant de repousser l'année suivante (ou bien les soigneurs les ont coupées pour ceux-là, on n'est pas sûrs.)* 



*Les poneys de Slottskogen*



*Et les pingouins de Slottskogen*



*Sur mon balcon à Lund : construction d'un morse de neige avec Nyamuk *



*A Malmö : la mer a gelé*

dimanche 3 juin 2012

02/06/2012 : Un jour à Malmö




Enfin une journée quasiment parfaite !

Ce matin, j’ai fait la connaissance de mon deuxième coloc, Johan, qui vit ici depuis un an. Il vient de Stockholm et suit des études d’ingénieur (en quoi ? j’ai pas bien compris). Mais je ne vais sûrement pas le voir très longtemps, car il repart demain dans le nord pour passer l’été avec sa famille, et va peut-être chercher un autre logement à Lund pour avoir son propre appartement. Lui aussi a l’air adorable et me propose son aide pour tout ce dont j’aurai besoin.

Plus tard, je me mets en route pour le centre ville pour trouver des meubles à mettre dans ma chambre. Philipp m’indique un chemin qui devrait me mener plus rapidement à la gare que ce que je faisais jusque là. Evidemment, je me perds. Ca aurait été trop simple. Je pensais avoir trouvé le bon chemin ensuite, l'ai pris au retour, tout commençait bien et... je ne suis pas du tout arriver où j'avais prévu. C'est bien la troisième fois que ça m'arrive à Lund. Je suis quasiment sûre qu'il y a un vortex quelque part qui m'emmène à l'opposé de là où je suis censée aller. 

Pendant tout le début d’après-midi, je vais réellement expérimenter le temps suédois. Ce matin, en prenant mon petit déjeuner, il s’est mis à grêler alors que le soleil était encore là. Ensuite, pendant mon chemin vers le centre de Lund, la pluie et le soleil s’alternent toutes les deux minutes. Je comprends donc pourquoi les Suédois n’ont pas l’air d’être gênés plus que ça par la pluie. Après avoir ouvert et fermé mon parapluie environ dix fois en quinze minutes, je laisse tomber. Qu’il pleuve sur moi, ça ne va pas me tuer.

Après un arrêt café / Internet au Herkules, et l’achat d’une clef 3G en dépannage, je fais quelque magasins d’occasion et trouve un petit bureau et un meuble à tiroirs pour moins de quinze euros. La plupart des boutiques à Lund sont des magasins d’occasion où on peut franchement faire de bonnes affaires. Je sens que ma chambre ne sera pas vide très longtemps. J’achète aussi quelques petits objets de déco, un peu anodins, mais quand je les placerai un peu plus tard dans ma chambre et dans la salle de bain, me viendra comme une espèce de soulagement. Du type "Cette fois, je suis chez moi."

Ce soir, je suis censée rejoindre Maja, qui travaille au cinéma de Mejeriet, à Malmö. Elle m’a proposé de venir à un petit festival de cinéma indépendant. J’ai un à priori plutôt négatif de Malmö, à cause de descriptions entendues la désignant comme une ville très industrielle. J’hésite un peu avant de me mettre en route, et finis par me bouger en fin d’après-midi. Le train ne met que dix minutes pour arriver là-bas, j’ai presque l’impression de faire un Issy les Moulineaux / Paris, mais en RER. Arrivée à destintion, je me dirige directement vers l’éco quartier de Västra Hamnen, dont l’ambition est de créer des bâtiments entièrement avec des énergies renouvelables. L’eau de pluie serait aussi récoltée pour être réutilisée.

Je marche pendant un moment dans des quartiers en construction pas très folichons et aperçois de loin la fameuse Turning Torso, la tour devenue symbole de cet endroit. Il s’agit de plusieurs cubes montés les uns sur les autres en décalés, ce qui fait que cette tour « tourne » sur elle-même à 90°. En arrivant au pied de la Turning Torso, j’ai un véritable coup de cœur pour le quartier. Les maisons en bois avec l’eau qui coule au milieu. L’architecture simple et moderne. J’avance un peu vers la mer, et enfin, je respire. Je vois l’eau bleu foncé et bouillonnante à mes pieds, et plus loin, une superbe vue sur l’Oresud. Tout le bord de mer a été aménagé avec une longue promenade en bois, et des espaces surplombant l’eau. Des échelles descendent depuis le bord pour se baigner quand le temps est plus clément. Je me pose pendant de longues minutes à cet endroit. Le vent souffle très fort dans mes oreilles, l’eau passe du gris au bleu, et je me revois un an plus tôt à Falkenberg, criant et chantant face à la mer. Je me souviens de cette énergie qui m’était venue et c’est la même chose qui me vient à ce moment. Je me souviens à nouveau de ce qui me plaisait tant ici. L’impression d’avoir un paysage vivant. Je crois que je suis définitivement amoureuse de la mer Baltique. Il n’y a pas grand monde sur les dock alors là aussi, je me mets à chanter, tant qu'à faire. Cette fois, j’ai déjà une idée d’un des premiers endroits où j’emmènerai quiconque viendra me voir en Suède !

Je continue à avancer et marche longuement dans des parcs, un premier qui longe l’eau, avec de grandes étendues d’herbe et des bancs face à la mer. Puis un autre, traversé par une petite rivière, très boisé et rempli de canards. Je commence à avoir une vision radicalement différente de Malmö. Le parc me mène directement à la vieille ville, Gamla Stan, que je traverse rapidement en passant par Lilla Torget, une petite place pavée envahie par les terrasses des restaurants, puis Stortorget, beaucoup plus grande. Je me dirige vers le quartier de Möllevangen, où je dois retrouver Maja, et traverse pour cela plusieurs rues pavées, comme à Lund, mais beaucoup plus grandes. Malmö n’a vraiment rien à voir avec les autres grandes villes que j’ai visitées en Suède, Stockholm et Göteborg. Je ne sais pas encore si je chercherai un logement ici, mais je reviendrai clairement y passer du temps !

Je retrouve Maja dans les bureaux de la boite de production qui organise le festival. Le concept est intéressant : plusieurs personnes travaillant dans le cinéma indépendant s’inscrivent, et quatre réalisateurs, quatre monteurs, quatre ingénieurs du son et quatre directeurs de la photo sont choisis. Puis, les équipes sont tirées au hasard et tous ces gens qui ne se connaissent pas nécessairement doivent tourner un film en huit heures sur un thème écrit par un célèbre auteur. Ils auront encore huit heures pour monter le tout, avant la diffusion qui a lieu ce soir. Le concept est d’autant plus intéressant qu’un monteur qui serait dans le métier depuis vingt cinq ans peut se retrouver à devoir travailler avec un réalisateur à peine sorti de l’école. Le thème commun à tous est l’histoire d’une vieille femme apparemment connue à Malmö qui squattait justement dans le quartier de Västra Hamnen, où j’étais un peu plus tôt dans la journée, et dont le manteau était recouvert de bout de papier noircis de messages politiques. Chaque réalisateur a donné une vision très différente de l’histoire, oscillant entre une interprétation très littérale, et des visions un peu plus surréalistes. Enfin je crois. Ou alors, c’est parce que je ne parle pas un mot de suédois et j’ai tout compris de travers.

Le reste de la soirée s’est passé à boire des bières danoises entre le grand appartement où le festival était organisé et la terrasse en bois éclairée par des lampions. Maja avait apparemment prévenu pas mal de monde de ma venue, et j’ai pu discuter avec beaucoup de personnes. Dont cette jeune fille qui travaille dans les politique locales et s’intéresse à l’aménagement de l’espace urbain pour améliorer l’intégration des immigrants qui viennent s’installer ici. Malmö est apparemment une ville dans laquelle beaucoup d’étrangers viennent s’installer, et le problème du mélange des cultures commence sérieusement à se poser. Peu à peu, les gangs se développent, et quelques fusillades ont récemment beaucoup ému la population. Pourtant, ce n’est pas que Malmö soit plus dangereuse qu’une autre ville. Elle est simplement plus petite, et les « banlieues » sont en fait dans le centre ville. Tous les problèmes de criminalités qui ont lieu ailleurs, mais dans des quartiers à part dans lesquels nous ne mettons jamais les pieds, sont ici beaucoup plus à la vue, du fait de la taille de la ville. Et si Malmö a été érigée au rang de « ville la plus dangereuse de Suède », c’est parce que Stockholm et Göteborg ne prennent pas en comtpe, dans leurs statistiques, tout ce qui se passe dans « leurs » banlieues, qui sont situées en dehors de leur espace géographique. Malmö ne peut pas se payer ce luxe. Pour beaucoup ici, il s’agit aussi d’une manipulation politique véhiculée par les médias, pour ne pas que cette petite ville du sud ne vienne trop empiéter sur les plate bandes des deux autres. Malmö s’est en effet beaucoup développée depuis quinze and et bénéficie d’une vraie effervescence culturelle et diversifiée. Qui a sans doute été renforcée par la construction de l’Oresund, le pont qui relie le Danemark et la Suède, il y a un peu plus de quinze ans maintenant. Moi, je pense que c’est aussi par rapport à l’Eurovision : les trois villes se tirent dans les pattes pour organiser l’émission l’année prochaine. Il y a là un sacré enjeu.

Et puis, entre nous, la ville la plus dangereuse de Suède doit être à peu près au même niveau qu'Issy les Moulineaux.

Après cette soirée, je suis donc rentrée dans ma petite bourgade à moi, avec un train de nuit. Mes habitudes de Parisienne ne m’ont pas beaucoup rassurée lorsque j’ai du traverser les rues de Lund à pied, en pleine nuit et seule. J’ai enfin repéré le trajet le plus simple pour rentrer chez moi, et je dois pour cela traverser le pont qui surplombe la voie ferrée, puis emprunter un petit chemin entouré d’arbres que seuls les piétons ou les cyclistes peuvent emprunter. J’ai mis du Matmatah sur mes oreilles et tout s’est bien passé. Ne posez pas de questions sur le choix de ce groupe. La nostalgie de quelque chose, l’envie d’écouter un truc en français qui me rappellerait mon adolescence. C’était plutôt rafraichissant.

La nuit s’est terminée par l’étrenne de ma clef 3G pour voir Nyamuk. Quarante minutes qui en paraissent dix. Bref, tout se passe bien.