dimanche 15 janvier 2017

29.01.2016 : Un anniversaire en or à l'autre bout du monde



C'était un jour spécial. En tous cas, je voulais qu'il le soit. Ce n'est pas tous les jours qu'on fête ses vingt-neuf ans à l'autre bout du monde, dans un pays qui a pas mal secoué notre vision du monde, avec devant les yeux des paysages fascinants, rarement croisés auparavant.

J'étais dans la salle du petit déjeuner de notre hôtel à Hpa-An, une petite ville située en bord de rivière au sud du Myanmar, tout proche de la frontière avec la Thaïlande. Bangkok n'était pas si loin. J'avais presque l'impression d'avoir fait une boucle. Je tenais entre mes mains un sachet de café en poudre appelé « Birthday ». J'étais prête à entamer une nouvelle année qui allait me mener, tranquillement, vers une nouvelle décennie.

Jaime, Ryan et moi étions arrivés la veille à Hpa An, dont d'autres voyageurs nous avaient longuement vanté les mérites. Comme d'habitude, nous étions arrivés au milieu de la nuit. Un chauffeur nous avait dégotté un hôtel dans lequel nous avions négocié une chambre double où nous pouvions nous entasser à trois. La routine. 

Je voulais absolument me trouver dans un endroit qui me plaisait pour mon anniversaire. Au départ, je n'avais pas misé sur le Myanmar : j'avais rapidement compris que les villes ici étaient assez peu propices à la fête ou à la détente. Je m'imaginais davantage sur une plage de sable blanc, comme à Koh Rong, ou avec mes nouveaux amis hippies de Pai ou de Don Det. Et pourtant, à peine avions-nous commencé à circuler dans Hpa An que je m'y suis sentie bien. J'étais heureuse d'avoir quitté la foule oppressante de Mandalay pour me retrouver à nouveau au bord de la rivière. Les rues de Hpa An étaient beaucoup plus calmes. Nous y croisions de minuscules cantines où nous commandions à l'aveugle de nouvelles spécialités de nouilles, les papilles exaltées. Il y avait un je-ne-sais-quoi de différent dans cet endroit. Quelque chose qui fit que, dès que j'y posai le pied, je compris que j'avais trouvé l'endroit parfait pour passer cette étape importante, d'une année à l'autre.

Le jour de notre arrivée, nous avions aussi retrouvé Brayden, qui voyageait en compagnie de Lily, une Néerlandaise qu'il avait rencontrée sur une page Facebook de voyageurs solo. Le Myanmar peut s'avérer très cher pour des personnes seules qui ne peuvent pas partager le prix des chambres, et les dortoirs sont non seulement peu fréquents, mais aussi très coûteux. Il avait donc pris le parti, pour cette fois-là, de chercher un travel buddy avant d'arriver dans le pays. La boucle que lui et moi faisions à travers le Myanmar se croisait enfin, et nous avions prévu de passer nos deniers jours dans ce pays ensemble. En le retrouvant, je me refis la même réflexion : il paraissait plus détendu, plus lumineux qu'au début du voyage, et sa barbe de quelques jours, ses cheveux retenus par un improbable bandeau multicolore renforçaient cette impression.

Ce sont eux qui m'ont convaincue de les suivre pour l'ascension du Mont Zwegabin. 3 000 marches, environ une heure, une heure et demie pour atteindre le sommet sur lequel sont perchés un temple et un monastère. Je n'ai pas dit oui tout de suite. Il y a quelques années, alors que je vivais en Suède, je faisais beaucoup de running sur des routes en béton... jusqu'à me fêler les deux ménisques. Depuis, mes genoux sont fâchés non seulement avec la course, mais aussi avec les escaliers. Le fait de grimper 3 000 marches le jour de mes vingt-neuf ans ne me paraissait pas être l'idée du siècle. Quelque part, je me disais aussi qu'un échec ne serait que la confirmation que, décidément, on n'est plus tout jeune. 

Mais ce matin-là, au petit-déjeuner, tenant mon sachet de « Birthday » entre les doigts, je me suis souvenue des montagnes que j'ai escaladées. Je me suis souvenue de l'Arménie et du Mont Kinabalu et j'en suis venue à la conclusion qu'il fallait, au contraire, que je monte ces marches. Ce voyage en Asie était, depuis le début, le symbole d'un passage à autre chose, une autre étape dans ma vie, une sorte de rituel pour laisser partir l'ancien, accueillir le nouveau. Même si je suis une grimpeuse très occasionnelle, ces ascensions ont toujours été porteuses de sens pour moi. Alors, pour célébrer au mieux ce nouveau cycle, ce nouvel anniversaire, il fallait grimper.

J'ai emballé mes genoux dans des bandes élastiques que Ryan m'a prêtées et nous nous sommes mis en route avec Jaime, Brayden, Lily et Anna, une Allemande qui partageait leur chambre dans une auberge de jeunesse plus centrale que notre hôtel à nous. Il était encore tôt, car nous voulions éviter la chaleur de midi. Et puis, ce fut la première marche.


* L'ascension des 3 000 marches menant au sommet du mont Zwegabin *







Rapidement, Lily, Jaime, Brayden et Ryan, un peu plus entraînés que moi, sont partis devant et je suis restée avec Anna. Son rythme était plus lent que le mien, nous faisions des pauses fréquentes, mais j'étais heureuse de prendre ce temps. Je voyais, petit à petit, le décor s'élever au-dessus de moi. Je ne pensais pas à grand chose d'autre que cela « une marche après l'autre, et puis l'autre, et ensuite, le sommet ». Lorsque Anna a commencé à se décourager, je me suis rappelée de cette ascension arménienne. Alors, je lui ai raconté. Comme j'avais abandonné, près du sommet de la montagne en Arménie, et à quel point j'avais été en colère. Je lui ai dit que le mont Kinabalu était une toute autre histoire mais que pourtant, il ne m'avait fallu que quelques mots d'encouragement de notre guide pour que j'aille jusqu'au bout. Et surtout, je lui ai dit que nous avions le temps. L'essentiel, c'était de mettre un pied devant l'autre. Quel que soit le rythme et le nombre de pauses nécessaires. En faisant cela, on finit toujours par atteindre le sommet.

Je me suis dit que c'était décidément une bonne leçon de vie dont je devrais me souvenir plus souvent. Tous les jours, par exemple. Et pas seulement quand je peux philosopher en escaladant une montagne.

Des messages étaient gravés dans la pierre de certaines marches.

« No pain, no gain ».
« Don't give up ».
« Forget me ».
« Forget me »
« Forget me »
« Forget me »

Je n'avais rien à oublier et puis, surtout, je ne crois pas à l'oubli. Ni à sa possibilité, ni à ses vertus. Nous pouvons toujours essayer d'effacer certaines choses en surface en les enfonçant dans notre terreau intérieur, cela reste le meilleur moyen de les ancrer en nous encore plus profondément. Mais ce message résonnait en moi. « Forget me », « forget me », « forget me ». Comme une purge. Un mantra pour laisser quelque chose en moi couler, pour déposer un poids ici, sur ces marches, et ne pas l'emporter plus loin.

Lorsque nous sommes arrivés en haut des marches, j'étais à peine fatiguée. Les quatre autres nous attendaient dans une petite cantine en se promettant de partir ensemble faire un trek au Népal. Curieusement, je n'avais pas envie de me précipiter dans le temple, posé au sommet, qui offrait une vue à 360° sur la vallée. Je voulais prendre mon temps, profiter de chaque marche, aussi symbolique soit-elle. J'ai mangé mon bol de noodles avec délectation, j'ai écouté les plans de voyage des autres, j'ai profité de l'eau fraîche à disposition. Et puis, nous sommes allés voir le temple.

Une gigantesque stupa dorée était posée au sommet de la montagne et, tout autour, nous pouvions circuler sur des dalles de pierre chauffées par le soleil. Il y avait l'odeur de l'encens et le bruit cristallin des petites cloches que le vent faisait tinter. Cette ambiance si apaisante valait mille fois plus que tous les bars dans lesquels j'avais fêté mes précédents anniversaires. Nous voyions, à perte de vue, d'autres montagnes sur lesquelles scintillaient d'autres temples dorés. Nous étions au-dessus des nuages et mon esprit y était aussi.


* Là-haut sur la montagne *





Lorsque nous sommes redescendus, mes genoux étaient extrêmement douloureux et tout mon corps était raidi, mais je me sentais légère. Nous avons continué à déambuler dans Hpa-An, l'après-midi, mais cette fois, Ryan m'avait acheté des guirlandes de Noël pour me faire un vêtement d'anniversaire. Tout le reste de la journée, j'ai porté mes nouveaux ornements magiques avec une superbe couronne que Jaime avait trouvée. Partout où j'allais, les enfants riaient – et lorsque l'on expliquait ce qu'il se passait, je recevais des chansons d'anniversaire dans toutes les langues.


J'ai gardé mes guirlandes même lorsque nous sommes allés voir la bat cave : tous les soirs, au moment du coucher du soleil, un demi million de chauve-souris s'envolent d'une des grotte pour aller chasser. Au même moment, les aigles viennent pour attaquer ce flot continu de proies et s'offrir un dîner. Un peu avant 17h, nous étions donc installés sur un rocher, à distance de la grotte. Peu de temps après nous, des rapaces sont arrivés, tournoyant calmement dans le ciel, annonçant le spectacle imminent. Et soudain, un long ruban noir s'est défilé depuis l'un des trous de la montagnes. En bruit de fond, le claquement des ailes de ces centaines de milliers de mammifères venait froisser le silence du crépuscule. Je pensais les voir sortir en un nuage bourdonnant, le temps de quelques minutes. Mais non. Les chauve-souris volaient en une file et se séparaient, à distance de la montagne, en petits groupes qui partaient dans des direction différentes. Au total, ce long défilé dura environ vingt minutes. De temps à autre, les aigles piquaient, traversaient le flot pour attraper leur repas. Tout semblait organisé, calculé à la minute près. Au bout de vingt minutes, le silence est retombé. Les chauve-souris étaient toutes sorties et chassaient dans différents endroits. Les aigles étaient partis digérer.


* File indienne de chauve-souris sur soleil couchant *





Je me souviendrai toujours du coucher de soleil qui accompagna notre tuk-tuk nous ramenant dans le centre-ville de Hpa An, ce soir-là. Je n'avais encore jamais vu un ciel aussi doré. Tout, dans ce pays, semblait doré. Le ciel, les nuages, les statues, le cœur des personnes qui m'entouraient, et ma tête, petit à petit, se dorait elle aussi. Le soir, nous nous sommes installés dans un petit restaurant qui ne payait pas de mine – comme tous les autres – mais que nous avions choisi parce qu'il était le seul à proposer des bières à la pression. Il y avait Brayden, Jaime, Ryan, Lily et Anna. Je ne les oublierai jamais.

Nous nous sommes mis en marche vers l'hôtel. En cours de route, une voiture s'est arrêtée pour nous proposer de nous ramener. Il s'agissait d'un couple. Ils n'allaient même pas vraiment dans notre direction mais ont insisté pour nous y déposer.

De cette journée, de mon passage à mes vingt-neuf ans, me restera la sensation d'un gigantesque sourire gravé au milieu de ma poitrine, et l'image de visages aussi étincelants que les murs des stupas


* B-day party *