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dimanche 2 février 2014

08.01.2014 : Le texte que je n'ai pas écrit - ou mes derniers mois à Lund.



Je n’avais plus envie d’écrire. Ou plutôt, je ne trouvais pas le temps d’écrire. A la fin de l’été, alors que la date de mon retour en France devenait une évidence, alors qu’elle avait été validée et que je comptais les semaines jusqu’à ce qu’elle arrive, le temps m’a échappé. Il s’est mis comme en travers de mon chemin, comme deux gros phares de voiture que je regardais tétanisée au milieu de la route. Un truc tout à la fois inévitable, fascinant et terriblement effrayant. La fin d’une histoire me tombait sur la gueule et j’étais incapable de trouver les mots ou de réagir pour raconter cette fin. Et je dois l’avouer : je n’ai jamais, jamais été capable de terminer une histoire.

Durant cette période, je prenais chaque jour le bus de Ringhornegränden au Sodertull Vardcentral en pensant avec nostalgie qu’il s’agissait d’un de mes derniers trajets. J’accrochais mes yeux à toutes les briques de Botulfplatsen et je passais mon temps à vouloir goûter chaque dernières secondes passées à tel ou tel endroit. Sauf que ces dernières secondes ont duré trois mois et que je n’ai fait qu’attendre avec frayeur et en silence qu’arrive la dernière pendant tout ce temps.

Pourtant, j’avais des choses à raconter. Un long texte sur mes histoires avec l’Histoire m’a longtemps trotté dans la tête. Il m’est venu alors que je visitais le château de Kronborg– prétendument le château de Hamlet – à Helsingor au Danemark avec mes parents. Ce château est célèbre pour sa position stratégique sur l’Oresund – l’étroit bras de mer qui sépare la Suède du Danemark. Il a été le tableau de nombreuses batailles qui ont façonnée  l’histoire de l’Europe du Nord, car qui contrôlait l’Oreseund contrôlait l’entrée sur la mer baltique, et tout ce qu’elle permettait en terme de commerce.



* Arrivée à Helsingor par le bateau de Helsingborg *

L’atmosphère du site aujourd’hui est particulière, les Danois n’ayant peut-être pas autant à cœur de créer une sorte d’atmosphère historique reconstituée– qui vire parfois au kitsch – dans leurs vestiges : ici, pas de fausses tavernes pour recréer un faux Moyen Age. Les cafés modernes et les boutiques de petits créateurs ont leur place autour des douves du château. Mais si les installations interactives disséminées dans les appartements vides en pierre de cet édifice du XVIème siècle ne m’ont pas particulièrement émue, la gigantesque salle de bal avec ses tentures sombres, et plus encore les longues galeries creusées sous le château pour y mettre l’armée en cas d’attaque, ont, elles, beaucoup titillé mon imagination. Je me suis souvenue comme je visitais passionnément les châteaux de la Loire avec mes parents quand j’étais enfant, et comme je m’inventais des histoires formidables dont j’étais l’héroïne en traversant ces pièces qui me propulsaient directement dans d’autres existences. Et ca, ca faisait bien longtemps que je ne l’avais pas fait.

La semaine suivante, je suis allée visiter un village viking avec Laure, à quelques kilomètres de Malmö. Ici, des gens s’emploient à reconstituer la vie telle qu’elle était vécue à l’époque des vikings. Nous y avons rencontré Pär, viking professionnel depuis vingt ans. Pär nous a raconté les légendes d’Odin, de Thor, de Fray et de Loki, les dieux vikings. Il nous a expliqué comment les vikings ont accepté les nouveaux dieux sans pour autant renier les anciens - tout du moins dans « son » village. Mais il nous a surtout parlé de sa vie de viking au XXIème siècle. Comme beaucoup d’autres, Pär habite la plupart du temps dans des villages vikings reconstitués et vit selon les codes de l’époque. Certains le font comme un hobby, quelques semaines par an. Ce jour-là, par exemple, un Allemand était arrivé pour passer quelques jours dans ce village précis. Dans sa vie viking, il était boulanger, et le pain qu’il faisait était merveilleux.

Mais pour Pär, être un viking est un travail à temps plein. Il participe parfois à des tournois, et exhibe ses tatouages eux aussi faits à l’ancienne, avec une aiguille que l’on plante sous la peau point par point pour créer de gigantesques motifs.



 * Pär, viking professionnel *

Pär, quelque part, vit la vie dont je rêvais étant petite.  Ma plus grande frustration alors était de ne pas pouvoir totalement vivre les histoires que j’inventais. Même si je pouvais rester des heures entières seule avec elles à l’intérieur de ma tête, ne voyant même plus le monde autour de moi, toujours la réalité trouvait le moyen de s’infiltrer et de tout détruire. Pär, lui, avait réussi à faire vivre son imaginaire dans le réel (sans pour autant être fou).

Toutes ces histoires avec l’Histoire me restaient donc en tête, et j’ai finalement conclu ce long texte que je n’ai pas écrit quelques semaines plus tard, en Italie. Je suis partie pour mon travail passer quelques jours à OZU, une ancienne fabrique de bonbons transformée en centre culturel et lieu de résidence pour artistes à Monteleone Sabino, un petit village perdu au milieu des montagnes Sabines. L’endroit était magnifique, et l’équipe qui gérait le lieu nous a accueillis comme des rois et des reines. Chaque jour, on nous servait des plats cuisinés avec des ingrédients qu’ils produisaient eux-mêmes. J’ai encore dans la bouche le goût des bruschetta aux truffes qu’une jeune fille du village avait trouvées le matin en promenant son chien dans la forêt. Cette semaine ne fut qu’une succession d’enchantements, de la soirée passée à apprendre à faire des pâtes fraiches avec les mamma du village, à la dégustation d’huile d’olive, jusqu’à la baignade dans un lac artificiel au cœur des montagnes. Dans ce lac, aucune des personnes vivant dans le coin ne vient s’y baigner. Il a été crée par Mussolini, qui voulait construire un barrage à cet endroit, et a pour cela fait inonder la vallée et les villages qui s’y trouvaient. Au fond de ce lac, il y a encore des maisons, des églises, et la mémoire de ceux qui y habitaient : trop de mauvais souvenirs qui font fuir ceux qui vivent dans la région. Et c’est ainsi partout : chaque pierre, chaque rue, chaque champ renferme une histoire, exhale un parfum qui mêle tout à la fois le passé et la légende.



* Un banquet à OZU *

En déambulant dans ces paysages chargés d’images et d’imaginaire, je me suis à nouveau prêtée au jeu auquel je jouais étant petite. Les habitudes sont revenues. Et cette même semaine – coïncidence ou clin d’œil du destin ? – lors d’un atelier, on nous a demandé d‘écrire ce que nous voulions faire quand nous étions enfant, et ce dans quoi nous aimerions investir plus de temps aujourd’hui. Ma réponse fut la même aux deux questions : raconter des histoires.

Et pourtant, ce long texte plein d’histoires auquel j’ai pensé pendant trois mois, je ne l’ai pas écrit. Je n’ai pas commencé d’autres histoires non plus. Je suis restée dans un entre-deux et j’ai lentement laissé se consumer fin 2013. Et puis, le mercredi 18 décembre, j’ai fermé la porte de mon appartement à Lund. Et l’émotion n’a pas été aussi violente que celle que j’avais imaginée. J’ai tourné la clef et mis un point final à un an et demi de vie à Lund. Je suis montée dans la voiture où Nyamuk m’attendait et voilà. Comme ca, nous avons quitté la Suède. La fin que je redoutais tant est arrivée et je crois que je vais pouvoir à nouveau écrire. A commencer par ce texte que je n’ai pas écrit.


vendredi 19 avril 2013

01.04.2013 : Entre deux rives.




Ca faisait un petit moment que je n’avais pas écrit ici. Il faut dire que je suis passée sur la seconde pente de mon expérience en Suède, en quelque sorte : de la découverte à la routine. En février, je me promenais dans les rues de Lund, et je me suis tout d’un coup sentie à la maison. Les rues étaient familières, j’avais mes habitudes, mes horaires, mes endroits préférés. Je me levais le matin pour aller travailler, sortais le soir, allais à la salle de sport, retrouvais mes amis le week-end. J’avais fêté mon anniversaire avec Nadège, une grande fête avec plein de copains, de la musique, de la danse. Finalement, la vie de tous les jours s’était réinstallée sans trop m’en rendre compte. Je suis pourtant rentrée à plusieurs reprises en France depuis le début de l’année, bien plus régulièrement qu’en 2012. Mais cette fois, c’était comme être passée de l’autre côté du miroir. Les quelques jours à Paris n’avaient plus leur saveur routinière. Ils étaient une espèce d’entre deux bizarre dans lequel je me sentais étrangère dans un milieu familier. Mes amis étaient toujours mes amis, mon appartement toujours mon appartement, ma famille toujours ma famille. Mais moi, je n’étais plus la même, et personne ne semblait vraiment s’en rendre compte. J’ai senti des petits changements. Des choses qui avaient énormément d’importance auparavant qui ne signifiaient à présent plus rien. Et au contraire, des détails anodins qui cette fois me devenaient capitaux.

Cette période de transition n’est pas simple, il faut l’avouer. Redécouvrir son ancienne vie tout en s’habituant à la nouvelle. J’ai l’impression, en ce moment, d’être constamment entre deux rives, entre deux vies, et de ne plus savoir laquelle passe en premier. En Suède, je compte souvent les jours qui me séparent de mes vols vers la France, comme on s’impatiente des vacances ou d’un prochain voyage. A Paris, je me tortille dans une vie qui n’a pas changé mais dont je me sens de plus en plus étrangère. Difficile de trouver la paix de l’esprit dans ces conditions, de se focaliser sur un chemin. J’ai peur de me perdre en route, et de finir par ne profiter ni de l’une ni de l’autre. La seule constante dans ces allers-retours, c’est Nyamuk. Qui fait le lien entre ces deux vies qui se construisent en parallèle. Ca, ça ne change pas.

J’ai passé le week-end de Pâques à Oslo, avec deux amis français rencontrés ici. Sur le chemin du retour, assise sur la banquette arrière, je regardais vaguement le paysage par la fenêtre. Le soleil brillait fort, je sentais la chaleur des rayons sur mon visage, une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps et que j’attendais avec impatience durant le long hiver suédois. Je ne sais plus quelle chanson passait à ce moment à la radio, mais je me suis soudain souvenue à quel point j’aurais tout donné il y a deux ans à peine pour être à cet endroit précis. Je devais alors être dans un train entre Stockholm et Göteborg, ou entre Lund et Falkenberg, un grand sac de randonneur à mes pieds. Je regardais ce même paysage, calmement, sereinement, en me disant que oui, il fallait absolument que je vienne vivre ici. Ce pays m’appelait pour une raison que je ne connais pas encore. J’aimais ce relief plat sur lequel l’œil peut se perdre loin, cette lumière douce, légère, le temps qui s’écoulait différemment. C’était un rêve qui me paraissait loin. Et cette fois, dans cette voiture qui me ramenait à Lund, je me suis rendue compte – à nouveau peut-être – que c’était bon. C’était fait. J’aimerais pouvoir parler à mon moi du passé pour lui dire de patienter, que ça viendra. Ce sont pour des moments comme ça que j’aimerais ne pas perdre la trace de l’émerveillement, de ne pas me tirailler constamment entre l’attente du retour en France et toute une vie à construire ici. 

Quand je marchais dans les rues de Lund en février en me sentant à la maison, j’ai aussi réalisé que le jour où je ferai mes valises pour quitter la Suède, ce sera, à priori, pour de bon. Lorsque j’ai pris l’avion à Charles de Gaulle pour m’installer à Lund, je savais que je reviendrai. Mais quand je quitterai Lund ? Je quitterai ce grand appartement qui donne sur les champs, je quitterai ce groupe d’amis qui s’éclatera de lui-même à travers l’Europe, je quitterai les rues pavées, les petits cafés bas de plafond, je quitterai Stadsparken et ses canards, les routes encombrées de vélo. Je quitterai toutes ces choses que je n’ai pas envie de quitter maintenant, et auxquelles je reste pourtant constamment infidèle en gardant un œil sur mes prochains billets d’avion vers la France.

Ce dont j’ai peur, c’est de devoir un jour faire un choix. Le pire étant de ne pas le faire, et de rester constamment entre deux pays, entre deux vies, entre deux rives.  


dimanche 16 décembre 2012

10.12.2012: L'hiver en Suède


*Nyamuk de neige* 



*Les élans de Slottskogen à Göteborg : à la fin de l'année, les cornes des élans tombent avant de repousser l'année suivante (ou bien les soigneurs les ont coupées pour ceux-là, on n'est pas sûrs.)* 



*Les poneys de Slottskogen*



*Et les pingouins de Slottskogen*



*Sur mon balcon à Lund : construction d'un morse de neige avec Nyamuk *



*A Malmö : la mer a gelé*

lundi 19 novembre 2012

19.11.2012 : Indonésie - Scandinavie




*Nusa Cenningan, Février 2012*



Je crois que je n’ai jamais réussi à bien parler de l’Indonésie.

Quand je suis rentrée en France après ces deux mois passés là-bas, je ne savais pas quoi raconter. La première chose que je décrivais, c’était cette incroyable excursion sur Nusa Penida, une petite île au large de Bali, entièrement préservée du tourisme qui recouvre sa grande sœur. J’ai souvent parlé de ce temple creusé dans la montagne même, et auquel on accédait en rampant dans un boyau rocheux, cette magnifique cathédrale de pierre dans laquelle un prêtre nous a accueillis et fait pour nous la célébration en partie en anglais. J’ai souvent raconté ces escaliers en fer fixés à flanc de falaise qui nous ont menés à une piscine naturelle, formée à une cinquantaine de mètres au dessus de la surface de la mer. J’ai parlé de l’ascension du mont Kinabalu en Malaisie, et du lever du soleil à 4 000 mètres d’altitude, après une marche éreintante éclairée à la lampe frontale. J’ai parlé de mon baptême de plongée à Bornéo, des spectacles de Kecak au crépuscule dans le temple d’Ulu Watu qui surplombe l’océan.

Mais en racontant tout ça, je n’ai rien raconté. En disant le spectaculaire, j’ai finalement manqué tout ce qui m’est resté de ce pays.

Je pense parfois aux nombreuses images que j’ai ramenées de ce voyage, et je suis toujours très émue quand elles me reviennent en tête. Je me souviens notamment très précisément de ce moment où, assise à l’arrière du scooter de Nyamuk, j’ai compris que je ne pourrai pas parler de l’Indonésie.

Nous traversions un village près de Sanur. Je regardais, je humais l’air, et je me suis soudain rendue compte que j’étais incapable de décrire ce que je voyais et ce que je sentais. Il n’y avait que des couleurs que je ne connaissais pas et des odeurs nouvelles. Je ne peux pas parler de l’Indonésie parce que je n’ai pas les mots pour le faire. Il me faudrait un nouveau champ lexical. C'était comme ouvrir les yeux pour la première fois. Je me sentais à la fois émerveillée et démunie. 

Hier soir, nous avons fait une soirée asiatique à la maison. J’ai cuisiné un plat plus ou moins inventé par mes soins et mis de la musique indonésienne. Et puis, nous avons sorti l’huile de jasmin. Ce parfum me rend folle : c’est la première odeur identifiée de ce voyage. Je venais de retrouver Nyamuk déjà bronzé et beau comme un dieu, et il m’avait conduite à la Taverna, un magnifique hôtel en bord de mer. Il y avait des fleurs de jasmin partout, sur le sol, dans les arbres et dans nos narines, et le gel douche avait aussi la même senteur. Quand j’ouvre cette bouteille d’huile de jasmin, la fraîcheur de notre maison sort du flacon, et avec elle, l’incroyable goût de l’ananas au petit déjeuner, les offrandes piétinées qui pourrissent sur les trottoirs, les apéros Bintang sur la plage, les fleurs coupées tenues entre les mains pendant la prière, le jaune, l’orange, le rouge, le vert, le bleu de l’eau de Nusa Lembogan, et puis le rose et or de cette même eau quand le soleil se couche. Les choses qui me sont restées, ce sont l'atmosphère et les détails au quotidien qui ont reconstruit un monde entièrement nouveau, merveilleux et déroutant - au premier degré. Il y a eu tellement d’odeurs, tellement d’images nouvelles que j’en ai fait une overdose. Au bout de quelques temps, le parfum du jasmin est devenu capiteux, et je me revois dire à Nyamuk : « Je ne me sens pas dans mon clan. »


*Nusa Penida, Février 2012*

Il y a eu des moments où je me suis sentie mal en Indonésie. Mais je n’arrive pas à savoir si c’est à cause du pays, ou parce que je savais que je ne pouvais pas rester – parce que mes études, parce que la Suède - et que je m'en voulais de ne pas pouvoir prolonger cette expérience.  Au bout du compte je ne garde en fait que le souvenir d'une ribambelles d'émotions fortes qui font paraître un peu pâle ce que j'ai vécu en déménageant à Lund. Et hier soir, les doigts plein de jasmin et les yeux rivés sur la flamme de la bougie, j’ai dit à Nyamuk que je regrettais de ne pas y être allée avec mon état d’esprit actuel. Que j’aimerais bien une deuxième chance.

Et puis ce matin, par jalousie peut-être, la Suède avait sorti ses plus beaux habits. Le soleil brillait sur un ciel bleu glacé et le paysage était recouvert de givre. J’ai écouté Ephemera – et j’en ai conclu que c’était quand même bien d'être ici aussi. 


*Lund, Novembre 2012*

lundi 12 novembre 2012

12.11.2012 : Le jour où un chauffeur de taxi détrôna Mark Lanegan.




*Un ange est apparu dans un renversement de bière, oui oui.*

Ce week-end fut un week-end de concerts. La programmation à Mejeriet est plutôt alléchante en ce mois de novembre. Il faut dire que le lieu a toujours baigné dans la musique et a un long passif de découverte de nouveaux talents.

Mejeriet est en fait une ancienne laiterie. Suite à la fin de cette activité, un long combat politique s’est engagé à Lund pour reconvertir l’endroit en un lieu culturel. La municipalité a d’abord donné son accord aux initiateurs du projet – mais les choses ont trainé, jusqu’à ce qu’un politicien plus conservateur s’oppose officiellement à la création du centre artistique. Le Kulturmejeriet n’ouvrira finalement ses portes qu’en 1987 (l’année de ma naissance !), grâce au don d’une fondation privée, la Crafoord Foundation. Au départ, trois associations de musique se sont partagés les 2200 m² que représente l’ensemble des bâtiments. Aujourd’hui encore, de nombreux concerts sont organisés, ainsi que les brunchs jazz le dimanche, et des cours de piano, de guitare, de batterie,… Des studios de répétition sont aussi à disposition des groupes amateurs ou professionnels et lorsqu’on se promène dans les couloirs de Mejeriet, les murs sont remplis de posters de groupes que j’aurais rêvé de voir dans un tel lieu : Miles Davis, Massive Attack, Radiohead, The Stone Roses, Oasis, Iggy Pop,…

Je n’avais pas encore vu de concert ici – et lorsque je me suis aperçue que Mark Lanegan jouait à l‘endroit même où je travaille, j’ai sauté au plafond. Mark Lanegan, je dois l’avoir vu cinq ou six fois en concert. Je suis à chaque fois envoûtée par sa voix mais aussi sa carrure, son charisme. Quand il se tient sur scène, presque immobile, avec de grandes ombres noires à la place des yeux, zébré de lumière rouge, j’ai comme l’impression d’être aspirée par une sorte de vortex. Et ce soir-là, encore, ça n’a pas loupé. J’ai rapidement oublié que la foule était beaucoup moins chaleureuse que d’habitude, ou que j’étais épuisée par une semaine en montagnes russes. J’étais simplement enveloppée dans sa voix.

Je suis sortie du concert avec un sourire gravé dans le cerveau plus que sur le visage et ai continué à écouter ses albums dans le bus qui me ramenait à la maison.

Et pourtant, le lendemain, Mark Lanegan a été détrôné par un chauffeur de taxi.

Nyamuk est arrivé dimanche – enfin ! Nous sommes restés à Copenhague le soir pour assister à un autre concert à Amager Bio : Fear Factory et Devin Townsend Project. Bon, Fear Factory étaient mauvais, il faut le dire. Ce genre de moments un peu gênants où on se dit qu’ils auraient du arrêter de tourner il y a dix ans, quand ils étaient encore à peu près crédibles. D’une manière générale, ce n’est de toute façon pas mon genre de musique. Nous étions là essentiellement pour Nyamuk qui essaye de me convertir à Devin Townsend. Et même si j’ai apprécié son concert, sa folie, son côté déjanté et un peu taré, les morceaux ne sont pas assez mélodieux et cohérents pour réellement retenir mon attention. En revanche, je me souviendrai longtemps que Devin Townsend nous a permis de rentrer tard à Lund, et de rater les derniers bus pour rentrer chez nous.

Arrivés à la gare de Lund, chargés de valises, nous nous dirigeons donc vers la borne de taxi. Un chauffeur nous alpague, nous demande si nous avons besoin de lui. Oui, d’accord. Nous nous installons un peu dépités sur la banquette arrière en voyant devant nous de nombreuses images religieuses, un chapelet et même –je crois – une prière en suédois scotchée sur le volant. Nous roulons. Nous discutons un peu, les questions habituelles. Vous venez d’où ? Vous aimez la Suède ? Nous arrivons. Ca fait 300 kr. Vous prenez la carte ? Oui. Tenez. Et en récupérant ma carte bancaire, je vois sur le siège avant une guitare classique.

« Tiens, vous jouez de la guitare ? »

« Oui, je  suis un musicien sérieux mas je ne joue pas sérieusement, vous voyez ce que je veux dire ? Je joue parfois une chanson aux clients pour avoir un peu d’argent en plus. Je peux vous jouer une chanson, mais ce n’est pas la peine de me donner des sous en plus, votre course était déjà chère. »

« D’accord. »

David a pris sa guitare et s’est mis à jouer. 
Dans son taxi, au milieu de la nuit, coincé derrière le volant de sa voiture. 
Il s’est mis  jouer et à chanter une chanson aux accents légèrement espagnols, intense. 
Nous étions au milieu de la campagne, à deux heures du matin, et notre chauffeur de taxi nous a joué cette superbe chanson avec une fois à la fois douce et puissante. 
Je venais de retrouver Nyamuk après un mois de séparation, et notre chauffeur, derrière son volant, avec sa guitare classique, a transformé notre soirée en un film hollywoodien.

La chanson était superbe. Je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer, j’ai fait un peu les deux. C’était un petit cadeau, un véritable petit cadeau de la vie. Tout simple, mais d’une grande générosité.

Nous avons quitté David en le prenant dans nos bras, en notant son numéro de téléphone. Je ne sais pas si je remonterai un jour dans son taxi. Cet instant ressemblait presque à un rêve, une illusion. Mais il nous a rappelé que, décidément, la beauté peut se cacher dans des endroits où on l’attend le moins.  

dimanche 4 novembre 2012

03.11.2012 : Conte urbain





Je regarde l’adresse écrite au creux de ma main. Il n’est que 18h mais la nuit noire est déjà tombée sur la ville engourdie par le froid, et je dois approcher ma paume au plus près de mes yeux pour distinguer l’écriture maladroite. Je regarde autour de moi. Les rues sont désertes, silencieuses. Personne ne me voit et je ne vois personne. Je suis arrivée. Je vérifie encore le numéro sur le mur. Précaution inutile – je sais parfaitement où je suis. J’essaye simplement de gagner du temps. J’inspecte encore les alentours quelques secondes, et m’engouffre après une courte hésitation dans une cour pavée, cachée entre des recoins d’immeuble. Je reconnais l’endroit, je sais où est l’entrée : au fond, à gauche. J’avance doucement, sans bruit, et pousse la petite porte au dessus de laquelle a été accrochée une pancarte sans lumière. Il n’y a pas grand monde encore, à l’intérieur. Une femme, toute en noire, rouge à lèvre vif et cheveux blonds relevés en chignon me fait un signe de tête et reprend sa conversation avec le barman. Son visage est marqué. Je ne l’avais jamais vue ici, mais je comprends qu’elle n’est pas une cliente. En dehors d’elle, je suis la seule femme dans la pièce. Plusieurs hommes accompagnent mon entrée d’un regard interrogateur. Ils se demandent ce que je fais ici, seule. Je les ignore, relève légèrement le menton pour me donner une contenance, et m’avance sûre de moi vers une table, dans un coin, pour m’asseoir à un endroit depuis lequel je peux voir toute la salle et surveiller l’entrée sans que personne ne me dérange. Je lève une main aux ongles fraîchement peints en rouge et commande une bière. Et contemple sans sourire les premiers évènements de la soirée, pendant plus de quarante minutes.

Bref, je suis arrivée en avance à la soirée billard.  






dimanche 28 octobre 2012

28.10.2012 : Epices de Proust






Je ne me lasse décidément pas de cette saison. Jour après jour, les couleurs sont un peu moins vives, mais la lumière se fait de plus en plus dorée. Il fait maintenant un froid glacial, et les gelées du matin durent plus longtemps. Avec tout ça, je n’ai plus qu’une envie : rester à l’intérieur en buvant des boissons chaudes, enroulées dans un plaid, en écoutant mes playlists d’hiver.

Voilà ce que je recherche en ce moment : des ambiances cosy et confortables. Et en recherchant cela, je remonte petit à petit le temps. Je me rends compte que ce sont dans les souvenirs du passé que je retrouve le plus ces moments de chaleur. D’abord, je me suis remise à la cuisine. J’ai commencé par refaire des bredele, comme je faisais tous les hivers quand je vivais chez mes parents. Avec les ingrédients suédois et sans balance… ce qui a donné un résultat assez expérimental. Même résultat hier en faisant des beureks pour un dîner international pour lequel chaque personne avait amené des spécialités de son pays : fondue suisse, panade aux crevettes portugaise (Sandrine, si tu me lis, c’était le meilleur plat de la soirée !), galettes de pomme de terre allemande, quiche lorraine française, (sorte de) moussaka perse, gâteau au chocolat et crumble aux pommes suédois, coulis de fruit rouges danois etc. De quoi bien se péter le bide pour une soirée pleine de monde dans un corridor étudiant.



Mais surtout, depuis peu, je replonge dans l’adolescence avec Nadège. Il y a deux semaines, elle a déménagé dans une ancienne ferme au milieu d’un champ, une maison tout en bois, mansardée, dans laquelle on a envie de rester tout l’hiver. Je suis littéralement tombée amoureuse de cet endroit. Depuis, je vais de temps en temps chez elle pour des soirées filles comme je n’en avais pas faites depuis le collège. Echanges de point de vue sur les relations hommes femmes, un verre de rhum orange à la main, avant de passer au visionnage des films les plus girly possibles. Et notamment « Dirty Dancing » que je n’avais vu qu’une seule fois dans l’appartement d’une copine à Boulogne, à une époque où je me souviens vaguement qu’on se retrouvait chez elle pour chanter « Ti Amo » ou Kool & The Gang pendant la pause déjeuner – si mes souvenirs sont bons. J’ai vu ce film avec des yeux totalement différents cette fois : je crois qu’il m’avait paru niais à l’époque – je n’avais sans doute pas été très sensible au sous-texte. Cette fois, mon regard d’adulte m’a permis de retomber dans l’adolescence aux hormones sensibles. Plutôt paradoxal !

Et vendredi dernier,  enfin, je suis repartie encore plus loin en arrière, dans l’enfance. Birgitta avait organisé une « bird therapy » pour soigner ma peur des oiseaux. Elle nous a emmenés, Madis, Virginia et moi, près d’un grand lac proche de chez elle. Il y avait une tour pour observer les oiseaux, et aussi une grande passerelle qui traversait des hautes herbes laineuses pour atteindre l’eau. Cachée dans les cabanes en bois, j’étais complètement fascinée par la vue à travers les jumelles. J’ai eu, évidemment, une pensée pour Vicken, en me disant qu’il faudrait absolument l’emmener ici quand il viendra me rendre visite.

Après cette petite expédition au bord de l’eau, retour dans la foret où nous avons fait cuire des saucisses sur un feu de bois en buvant du chocolat chaud. Il faisait un soleil magnifique – et je me revoyais dans le champ normand de ma grand-mère autour du feu que l’on faisait au milieu de la nuit avec mes frères. Ces moments m’ont manqués – ces moments me manquent. J’ai englouti ma saucisse végétarienne pour ravaler mon émotion.


Nous sommes allés passer la fin de la journée chez Birgitta. Depuis près de cinq ans, elle est installée avec son ami dans cette ancienne ferme de 200 m² qu’ils retapent petit à petit. L’endroit est superbe. De grandes baies vitrées au rez-de-chaussée et sous les toits font rentrer la lumière blanche de la campagne. Dans le salon, nous avons allumé un feu de cheminée, ouvert une bouteille de vin et joué du piano en chantant des chansons sud-américaines (et Joe Dassin). Le soir, Birgitta avait préparé une bouillabaisse (sans moules) pour me faire goûter le plus français des plats français (selon les Suédois, apparemment) mais que je n’avais jamais mangé. J’avais l’impression d’être dans un petit cocon suspendu dans le froid. 

Après cette journée, j’ai évidemment dit à Nyamuk que quand nous serions plus vieux, nous achèterions nous aussi une ferme à retaper pour y ouvrir un bed and breakfast et héberger nos huskies. Je ne suis pas sure qu’il soit 100% motivé pour l’instant, mais nous avons encore quelques années devant nous pour le convaincre.

Voilà mon automne suédois : je retrouve des saveurs que je n’avais pas goûtées depuis longtemps et qui m’avaient manquées, les épices de ces moments pendant lesquels je me suis réellement sentie à ma place. Et je commence à construire en pensée mon avenir en les incluant, cette fois, parce que je vois maintenant que je me sens à vif quand elles ne sont plus là.


dimanche 14 octobre 2012

14.10.2012 : Fêtes et traditions


En partant en Suède, on ne peut pas dire que je sois partie dans un pays culturellement très dépaysant. Et pourtant ! Depuis le mois de juin, j’ai déjà pu expérimenter quelques petites traditions bien de chez eux. Il y a eu Midsommar, bien sur, deux semaines après mon arrivée, mais aussi…

Kräftskiva




Une autre tradition expérimentée au mois d’août : à la fin de l’été, les Suédois font des « fêtes de l’écrevisse ».  Pendant longtemps, la pêche de l’écrevisse était limitée à cette période de l’année – d’où cette tradition, en août  d’organiser de grands repas pour se gaver de fruits de mer, avec des toasts au beurre et – surtout – du schnaps. Kristoffer – un Suédois rencontré cet été et qui étudie à Lund – nous a invités dans son corridor pour nous faire découvrir cette fête. Il avait concocté pour chacun des chapeaux en papier journal et avait préparé des chansons en suédois. Nous étions donc tous attablés avec nos magnifiques couvre chefs, les paroles dans une main, le verre de schnaps dans l’autre, et une montagne d’écrevisses devant nous. Beaucoup de ces chansons avaient en fait la meme musique que certains chants français. « Mon beau sapin », par exemple, est devenu « Nu tar vi dem » (« à notre santé », en gros), et c’était la seule chanson à peu près simple que nous avons pu chanter  en tant que non Suédois !

Une fête chaleureuse et des écrevisses absolument divines : j’ai hâte de découvrir les autres fêtes suédoises !



Kallbadhus




* Descente en enfer *


Un peu partout dans le pays on peut trouver des kallbadhus, littéralement des « bains froids ». Ce sont les fameux saunas sur la mer, qui permettent de sauter directement dans l’eau gelée après avoir mariné pendant une dizaine de minutes dans les petites maisons en bois. Pour la petite histoire, l’ « invention » du sauna remonterait à la préhistoire, sous la forme de huttes de sudation utilisées par certains peuples de l’hémisphère nord. Les utilisateurs des saunas mettent en avant ses bienfaits pour stimuler la circulation sanguine, purifier la peau, dégager les voies respiratoires et fortifier le système immunitaire. Selon moi, le plus grands des bienfaits reste ce moment de détente qu’on s’accorde en allant au sauna, et la convivialité qui y règne. Ce rituel prend du temps, un temps qu’on décide de s’accorder pour décrocher un peu. Et avec les kallbadhus, qui donnent directement sur la mer, l’évasion est garantie.

Dans les environs de Lund, on peut trouver des kallbadhus à Malmö et à Bjärred, là où j’étais allée avec Laure pendant l’été. J’ai décidé hier d’y retourner hier, d’une part pour la détente, mais aussi pour expérimenter réellement le saut dans l’eau froide après le quart d’heure de chaleur. J’ai donc retraversé la longue digue en bois qui mène jusqu’au kallbadhus et suis allée me réfugiée dans la cabane en bois surchauffée. Est ensuite venu le moment de plonger à poil dans la mer, sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Le résultat n’était pas très… agréable. J’ai vaguement eu l’impression de faire un arrêt cardiaque et d’être en train de mourir. Je suis remontée le plus rapidement possible en essayant de ne pas vomir, et suis retournée dans le sauna. Bref, il faut apparemment avoir le cœur bien accroché pour cette expérience. La prochaine fois, je me mettrai juste un peu d’eau pour me rafraîchir, mais je ne tenterai plus l’immersion totale.
 
Pas de frustration cependant. La vue dans le sauna était magnifique. J’ai pu assister au coucher de soleil, assise sur mon petit banc en bois, avec en fond sonore les crépitements du poêle sur lequel sont posés les pierres à saunas – des pierres qui accumulent la chaleur sans éclater sous les hautes températures. Pour me rafraîchir en ressortant du sauna, je suis restée un moment assise sur un banc extérieur pour regarder le paysage. Et vraiment, le fait de pouvoir se balader nu en regardant le coucher de soleil, de sentir le vent sur sa peau, c’est un truc tout bête, mais le sentiment de liberté et de détente que ça procure est assez incroyable. Après ça, je me suis emmitouflée dans mon pull, mon bonnet et une couverture polaire pour boire un cappuccino en profitant des dernières minutes de soleil. Le ciel était d’un orange de feu et l’horizon complètement dégagé. J’ai guetté le rayon vert, en vain. Cette journée aura tout de même été magnifique.



Kanelbullens Dag 


J’étais malheureusement à Paris le 4 octobre, pour la journée du kanelbulle – les roulés à la cannelle. – et n’ai pas eu droit à mon gâteau fait maison. Mais je voulais quand même en parler. Ici, ils ont dont un jour spécial pour cuisiner une pâtisserie, et l’occasion d’en cuisiner par kilos. Quelle bande de hippies.




* En partant du kallbadhus *

mercredi 10 octobre 2012

10.10.2012 : En automne, les pages blanches tombent des arbres.




Je suis rentrée en Suède il y a quelques jours, après une semaine à Paris. Ici, l’automne est arrivé et je me demande s’il existe une saison dans ce pays pendant laquelle la nature n’est pas superbe. Les arbres sont devenus rouge pétant, il pleut en même temps que le soleil et je contemple tous les jours des arcs en ciel sous le vent glacial. On se croirait en hiver, presque déjà, mais il y a des couleurs partout. Quand Nyamuk est venu en septembre, nous avons déjà pu largement profiter de cette peinture grandeur nature. D’abord pendant un week-end à l’est de la Scanie, à Kivik. Nous étions déjà allés à Simrishamn pendant l’été, le port d’à côté, entouré de gigantesques plages de sable blanc. Nous avions mangé des glaces en regardant des goélands XXL se livrer à de véritables combats de catch pour quelques miettes jetées par la foule amassée sur les bords de mer. Cette fois, Simrishamn était vide, et nous avons dormi dans une maison d’hôte à quelques kilomètres du centre ville de Kivik,  à l’entrée du parc national de Stenshuvud. Les propriétaires avaient vraisemblablement retapé cette ferme dans laquelle les poules servent de comité d’accueil, et la femme vendait ses céramiques dans une petite boutique à côté de notre chambre. Partout autour de nous, le paysage avait été verni par la pluie. Nous avons passé deux jours à crapahuter dans la forêt du parc national, qui grimpe le long d’une falaise pour s’arrêter face à une superbe vue sur la mer. Avec la brume, on se serait cru dans un conte celte, ou sur le tournage d’un film prenant le Moyen Age pour décors,  et lorsque nous sommes tombés sur un labyrinthe construit avec des petits cailloux, notre imagination a débordé.  Il y avait aussi des animaux bizarres, baptisés par nous-mêmes des « pandaches » - un mix entre un panda et une vache – mais qui étaient en vérité des vaches de race Shetland. Je garde de ce week-end le souvenir du calme et puis de la chaleur – pas à l’extérieur, mais vous voyez.



La semaine d’après avait lieu le meeting de Trans Europe Halles à Göteborg, sur lequel j’ai travaillé depuis que je suis arrivée ici. Un grand moment, et une longue semaine, épuisante. Nous accueillions une centaine de personnes venues de toute l’Europe, sur la thématique des actions « Bottom up » - ou comment partir des citoyens pour influer sur la société et les politiques. Pendant ce meeting, entre Röda Sten et Konstepidemin, je pense avoir occupé une bonne vingtaine de postes différents, parfois totalement improbables. J’ai commencé plutôt normalement à l’accueil, l’enregistrement, ai fait de la comptabilité, de la décoration dans les salles, j’ai remplacé une photographe, ai été appelée pour aider un technicien avec l’ordinateur, j’ai pris des notes pendant des débats, assisté aux assemblées générales, et ai fini comme grand final à faire la sécurité incendie sur un spectacle de circassiens qui jouaient avec le feu. Cette semaine est passé comme un grand tourbillon qui s’est achevé sur le partage d’une bouteille de champagne « backstage » avec deux autres jeunes filles prises dans la même frénésie. Et puis, le lendemain, nous sommes partis visiter un autre centre : Not Quite, à Fengersfors. Il y avait plus de deux heures de route depuis Göteborg, un chemin magnifique qui longeait les grands lacs au centre de la Suède, et me faisait découvrir de nouveaux paysages. Arrivés à destination, nous avons découvert l’ancienne usine de papier recouverte de feuilles d’un rouge sang qui recouvraient les murs. L’endroit était magnifique. Nous avons mangé dans le restaurant avant de partir pour la visite du lieu. Karl, notre guide, nous a fait découvrir les moindres recoins de ce lieu passionnant. Dans une grande salle froide, il s’est soudain arrêté pour nous faire partager son « rituel ». Après une minute de silence, il s’est soudain jeté par terre et s’est coulé dans une demie silhouette forgée dans un métal lourd, et qui prenait la forme d’un mégaphone au niveau du visage. Allongé dans la poussière, Karl s’est mis à chanter à travers cette armure. Il se relevait et vacillait sous le poids du métal, mais continuer à chanter, et à diriger vers nous son mégaphone en tournant sur lui-même. Cette performance était d’une force presque dramatique. Voir cet homme tenter de se lever, et retomber toujours, sans que sa voix ne cesse avait quelque chose de profondément émouvant.


La visite s’est terminée par un atelier de forge, pendant lequel j’ai pu pour la première fois de ma vie apprendre à forger du fer. Je ne suis vraisemblablement pas douée pour ça, puisque le résultat de mon œuvre était… inattendu. Mais je rajoute une ligne dans la liste de mes expérimentations manuelles.

Car ces derniers temps, j’ai beaucoup créé avec mes mains. Mon été ayant été en grande partie consacré à l’écriture de mon mémoire, j’ai fini par atteindre une overdose, et n’ai plus eu envie de formuler une seule idée, ou utiliser mon cerveau pour quoi que ce soit. J’ai donc décidé de me mettre à des activités manuelles – chose que je crois bien n’avoir jamais faite en dehors des travaux pratiques à l’école, à part un pompon, une fois, quand j’avais neuf ans. J’ai peins, j’ai découpé du papier, du carton, collé le tout ensemble, mis du vernis, et entamé d’autres projets à plus long terme qui feront l’objet d’une surprise. Très honnêtement, je ne suis pas douée pour ça. Une enfant de quatre ans ferait pareil ou mieux. Mais ces activités m’ont salutairement vidé la tête, et c’est exactement ce dont j’avais besoin.

Et puis, la semaine dernière, je suis rentrée en France pour passer ma soutenance et mettre un terme – enfin ! – à mon cursus universitaire. Et j’ai réalisé que mes deux projets qui prenaient toute mon attention ces dernières années (finir mes études et partir en Suède) se sont réalisés quasiment en même temps.

Je suis revenu à Lund et maintenant, le froid est là, mordant. La lumière baisse et l’hiver s’installe peu à peu. Je sens l’envie de me recroqueviller, de rester en tête à tête avec les histoires que je m’invente en écoutant des chansons chaudes. Alors je me remets à traîner dans les cafés pour boire des boissons brûlantes en regardant les gens. Et j’ai envie de me remettre à écrire. J’ai dit à Nyamuk en finissant la fac : J’ai fini mon chapitre ; maintenant, la page est blanche. La page est blanche, donc, et elle est tout aussi excitante qu’angoissante. Elle signifie la possibilité d’écrire une nouvelle histoire, de découvrir de nouvelles intrigues ; mais elle veut dire aussi que je ne sais pas ce qui va se passer, et qu’elle peut rester comme ça, sans rien dessus. La seule certitude que j’ai sur ce nouveau chapitre, c’est que cette fois je ne l’écrirai pas seule.

Je me suis demandée pendant un moment ce que j’allais pouvoir faire de ces journées de travail qui finissent tôt. Et j’ai trouvé : c’est peut-être l’occasion de prendre le temps de définir une nouvelle trame à notre aventure.

Alors je collectionne les pages tombées des arbres et utilise leur rouge comme encre pour écrire un nouveau roman.

mercredi 15 août 2012

15.08.2012 : S'éloigner




Voilà : j’écris maintenant depuis mon nouvel appartement dans lequel j’ai déménagé ce week-end. Pour rappel, il m’a fallu trouver un autre logement car il était très difficile d’héberger Nyamuk dans la Maison aux Deux Pommiers et ma petite chambre. Surtout s’il reste ici plusieurs mois… mais ça, ce sera un autre chapitre.

Je vis maintenant à dans l’est de Lund… à l’extrême est. Mais vraiment : lorsque je sors sur mon balcon, ce n’est plus la ville que je vois, mais les champs ! Marian a dormi pendant trois nuits ici et lorsqu’elle est descendue du bus, elle donnait l’impression d’avoir fait des milliers de kilomètres pour arriver jusqu’ici. En vrai, il n’y a que vingt minutes de bus pour atteindre le centre ville et en tant que Parisienne, je dois dire que ça ne m’a pas choquée. Mais ici, vingt minutes, c’est le bout du monde.

Moi, au contraire, je suis plus que ravie d’être ici. Déjà parce qu’avec les trajets en bus, je peux écouter ma musique en regardant le paysage et ça reste l’un des meilleurs moments de ma journée. J’avais vraiment l’impression de ne pas pouvoir faire de pause dans mon cerveau sans ces petits moments où je n’ai techniquement rien à faire si ce n’est imaginer tranquillement mes petites histoires en regardant la route. En plus de ça, sortir de la ville, c’était exactement ce que je voulais. M'éloigner pour prendre plus de temps, plus de douceur, et expérimenter un nouveau mode de vie. Hier, Marian m’a emmenée voir un « trésor » devant chez moi : des dizaines d’arbres croulant de prunes que nous avons ramassées par poignées. J’ai même maintenant cette espèce d’envie folle d’en faire de la confiture. Oui je sais, je suis complètement dingue. J’ai l’impression d’avoir des tonnes de trucs à découvrir et j’ai notamment de plus en plus envie de créer des choses avec mes mains. Je viens de peindre un truc là. Rien de bien exceptionnel, mais je crois que c’est la première fois que je me pose pour peindre un truc. Je vais peut-être finir en ermite ici – et je sais que cette idée va en faire sourire certains : ça devait sans doute être mon destin !

Je m’émerveille donc chaque jour un peu plus de cette nouvelle vie qui m’ouvre de plus en plus ses bras. L’appartement en lui-même est un petit paradis terrestre. 70 m² avec grande chambre, grande cuisine, immense salon qui donne sur le balcon et une salle de bain sans moisissures – ce qui me change de la Maison aux Deux Pommiers, quand même. Sans oublier tous les équipements qui vont avec, y compris UNE CHAINE HI-FI avec des ENORMES ENCEINTES ! Après deux mois et demi de sevrage, je peux donc me remettre à écouter de la musique chez moi en faisant autre chose, sans être bloquée par le casque relié à l’ordinateur. En BO de ce texte, j’ai donc mis Grandaddy (qui passe la semaine prochaine en concert gratuit à Malmö, hiiii) en attendant que la peinture sèche. Tout serait absolument parfait si je ne gardais pas en tête le fait que j’ai un mémoire à finir cette semaine – seule épine dans le pied. Sans ça, je serai sans doute au bord de l’extase.

Je garderai quand même un petit souvenir nostalgique de la Maison aux Deux Pommiers. J’y ai passé ma dernière nuit vendredi en revenant de Malmö et on aurait dit qu'elle voulait me laisser un cadeau avant de partir. En rentrant, je suis allée dans le jardin dans lequel j’aurais sans doute davantage habité que dans ma chambre. Je me suis assise dans le siège en bois et j’ai regardé le ciel. Ca faisait longtemps, je crois, qu’il n’avait pas été aussi beau. Il n’y avait pas un seul nuage, la lune brillait tellement que j’ai cru que quelqu’un avait allumé un lampadaire dans le jardin. Et cette nuit là, il a plu des étoiles filantes. Je suis restée là-bas le temps d’écouter le premier album de Muse, et je pense en avoir vu pas loin de dix. C’était… magique.

Tout ça, ce déménagement et cette nuit des étoiles filantes m’ont mis du baume au cœur après une période qui n’a pas été si facile. J’ai énormément travaillé pour jongler entre mon travail et mon mémoire, au point de faire un burn out en bonne et due forme avec arrêt total de mon cerveau et les grandes eaux dans l'herbe du jardin. Ces dernières semaines ont aussi été pleines de visites qui m’ont remplies de joie mais m’ont aussi laissée avec un sacré vide quand tout le monde est parti. Nyamuk d’abord, resté avec moi dix jours – et malheureusement pas pendant la meilleure période de mon état moral. Puis Thibault, Rémi et Tania avec qui j’ai pu faire mon premier dîner aux chandelles dans le jardin de la Maison aux Deux Pommiers. Et enfin Lolo, Laure, mon Mulet avec Cédric, la semaine dernière, qui auront inauguré en même temps que moi cet appartement –pour lequel je n’ai pas encore de nom d’ailleurs. Avec eux, j’ai pu faire la chose la plus suédoise possible : aller au sauna sur la mer à Bjärred. Une petite construction en bois au bout d’une jetée et qui permet d’alterner la chaleur du sauna dans lequel on peut profiter de la vue sur l’horizon, avant de plonger complètement nu dans l’eau froide. C’était incroyablement relaxant et j’ai presque envie d’y retourner toutes les semaines et surtout, surtout cet hiver ! C’était aussi exactement ce dont j’avais besoin : un peu de cocooning, prendre soin de moi après ces quelques semaines un peu chaotiques. Le soir, en rentrant à l’appartement, Laure nous a cuisiné du renne avec des chanterelles et la bouteille de vin qui va bien. Je me suis installée dans mon vieux canapé pour y faire des mots croisés, et je me suis revue chez ma grand-mère en Normandie, quand ma seule préoccupation était de trouver quelque chose à faire.

Très bientôt – d’ici la fin de la semaine hopefully – trouver quelque chose à faire après mes journées de travail qui finissent à 16h30 sera sans doute à nouveau ma seule préoccupation. En attendant, j’essaye de faire attention, de ne pas trop me prendre pour Wonder Woman qui peut jongler avec toutes les taches en même temps sans jamais craquer, sans culpabiliser à l’idée de me poser sur mon canapé pour peindre un truc qui n’aura peut-être jamais aucune utilité.

Et d’ailleurs, il est l’heure pour moi d’aller regarder mon plafond en écoutant Grandaddy et d’imaginer de grandes histoires tragiques qui se dessinent sur le blanc des murs. 

lundi 16 juillet 2012

12.07.2012 : Learning by doing




Depuis que j’ai commencé à voyager un peu seule, je me suis rendue compte que ces quelques séjours étaient la source des plus grands apprentissages. Des trucs qui peuvent paraître très banales, et pour lesquels je n’aurai probablement pas d’exemples précis, mais le simple fait de pouvoir se débrouiller sans avoir réellement quelqu’un à ses côtés pour le moindre renseignement, et s’apercevoir que tout se passe bien, rien que ce sentiment là m’a beaucoup fait grandir. De voir aussi que la solitude n’est pas pesante, mais qu’au contraire, elle peut donner des ailes et laisser plus de place à la rencontre. Je n’ai jamais rencontré autant de personnes que pendant ces voyages, je n’ai jamais eu l’impression d’entreprendre autant, de me construire autant que pendant ces quelques semaines loin de la maison, dans des pays qui n’avaient certes rien de dangereux, mais dans lesquels je me retrouvais malgré tout un peu face à moi-même.

En faisant cette expérience à l’étranger, j’espérais pousser ce processus un peu plus loin encore. Pour l’instant, tout s’est passé calmement, sans accrocs, et j’ai parfois l’impression de m’être coulée tellement facilement dans cette nouvelle vie que je n’en tirerai peut-être pas autant d’enseignements que ce que je croyais.

Malgré tout, il y a des petites choses, des toutes petites choses apprises mais qui ne veulent pas rien dire.

Dimanche dernier, je suis partie sur l’île de Ven, une île qui se situe entre la Suède et le Danemark. C’était Benoit, un Français rencontré pendant un barbecue sur la plage de Malmö, qui avait organisé l’excursion. Le soleil était plus qu’au rendez-vous : il brûlait, et l’air était lourd. Le voyage en bateau jusqu’à la toute petite île a donc été particulièrement vivifiant. Nous étions une dizaine à participer, et tous venus d’horizons différents. Je retiendrai de cette journée le port longé par de minuscules maisons en bois dans lesquelles on peut manger du poisson fumé et de la salade de pomme qui ont complètement ravi mes papilles gustatives ! Je retiendrai aussi la plage sur laquelle j’ai pris mon premier bain de l’année en Suède, et les grandes plaines plates par lesquelles nous sommes passés, recouvertes d’épis de blé qui donnent tous ensemble l’impression de faire une chorégraphie sous le vent. Je retiendrai aussi la glace à l’acacia, et ce nouveau parfum que je cherche maintenant dans tous les glaciers – mais peut-être est-ce une spécialité de l’île de Ven… ?

Mais ce que je retiendrai surtout, c’est que je suis remontée sur un vélo.

J’ai fait un peu de Vélib’ à Paris avec Nyamuk, mais toujours la peur au ventre, et avec les genoux qui se plaignent après dix minutes de route. Autant dire qu’en déménageant dans un pays où tout le monde circule à deux roues, j’avais un peu peur de ce détail. J’ai d’ailleurs esquivé la question quand Birgitta m’a dit, quelques jours après mon arrivée, qu’il fallait maintenant me trouver un vélo. Je me sens un peu comme Calvin, dans « Calvin et Hobbes », face à ces bestioles. J’ai vaguement l’impression qu’elles m’en veulent, ou en tout cas qu’elles sont douées d’une vie propre et qu’elles ne répondent pas toujours à mes commandes. Sur l’île de Ven, j’espérais prendre un tandem avec Thibault, un autre Français dans le groupe qui avait l’air partant. Sauf qu’il n’y avait plus de tandem. J’ai donc cédé et suis montée sur mon propre vélo. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai vraiment apprécié. Mes genoux, moins, mais j’ai retrouvé le sentiment que j’avais lorsque j’étais petite, pendant les sorties vélo avec mes parents dans la forêt.

Finalement, je me suis même achetée un vélo – un pour moi, un pour Nyamuk. Un vélo très vintage, tout rouillé, avec des vitesses qui ne marchent pas, mais il n’était pas très cher. Je fais maintenant le trajet entre ma maison et le travail à deux roues. Je ne suis pas toujours très assurée et il est fort probable que je redevienne une adepte du bus quand je déménagerai, mais j’ai malgré tout l’impression d’avoir surmonté un challenge. Pour être honnête, j’ai toujours un petit sentiment de fierté quand je gare « Agda » (le nom de mon vélo, donc) et que j’accroche l’antivol. J’ai presque l’impression de faire partie d’un nouveau club.

Au menu des petites leçons de la semaine, j’ai aussi changé les cordes de ma guitare toute seule et pour la première fois. Ca m’a pris environ deux heures, mais au bout du compte, ça fonctionnait, et Philipp – mon coloc- avait l’air de dire que c’était du bon travail. Je vais pouvoir recommencer à rock’n’roller !


mardi 10 juillet 2012

10.07.2012 : Ma tête est un jukebox


Ca fait longtemps maintenant que j’ai des BO pour chaque partie de ma vie. Il y a toujours un bout de chanson qui traine dans ma tête, ce n’est jamais silencieux là-dedans. Non que ce soit organisé, mais à chaque époque correspond sa musique, et il me suffit de réécouter des morceaux laissés à l’abandon pour retrouver des sensations vécues dans le passé. Du coup, j’essaye toujours de trouver un album particulier dans des périodes de changement ou pour des voyages, comme si j’ouvrais des vortex par lesquels il me suffirait de passer pour revenir en arrière. San Francisco, 2009 : Melpo Mene. Islande 2010 : Sean Lennon. Suède 2010 : Maia Hirasawa. Indonésie 2012 : « Welcome to my paradise », etc. Pour l’instant, je ne m’étais pas trop penchée là-dessus. Je n’ai pas encore de BO officielle pour Suède 2012, mais cette semaine aura en tout cas été marquée musicalement.

Notre bureau est assez petit. Il ressemble à une maison plus qu’à un espace professionnel et nous le partageons avec une compagnie de théâtre qui est en ce moment en vacances. Il y a du parquet clair et des murs blancs. Et puis aussi une petite cuisine, une salle de bain avec une douche, une salle de réunion avec un fauteuil massant. Je partage mon bureau avec Birgitta et Ozan. Henrik, lui, est dans une autre pièce. Chacun met sa musique un peu à tour de rôle et surtout, on y parle beaucoup. La semaine dernière, nous devions rédiger la newsletter du mois et cela impliquait pour moi d’écrire pas mal d’articles. Difficile de se concentrer dans ces conditions. Quand elle veut se plonger dans un document, Birgitta met son casque sur ses oreilles, et plus rien ne semble pouvoir la perturber. J’aimerais bien faire la même chose, sauf qu’à chaque fois que je lance une chanson, mon attention est captée par les paroles. C’est encore pire si je les connais, je me sens obligée de les fredonner. J’ai donc voulu chercher des musiques sans parole, et la réponse s’est imposée d’elle-même : du classique.

Jusqu’à présent, je n’écoutais jamais du classique. Mes seules références étaient donc les morceaux que j’avais appris au piano, ou ceux que mon frère jouait dans la maison de mes parents. J’ai donc commencé à écouter des compositeurs que je connaissais, Mendelssohn, Bach, Beethoven. Je suis tombée sur un album de Chopin, et ça a été la révélation. Non seulement je pouvais écrire sans avoir d’interférences, mais j’ai comme eu l’impression que la musique me racontait une histoire sans pourtant qu’il y ait de mots. Difficile à expliquer, mais j’écoutais un langage – un autre langage. Je me suis sentie transportée comme avec d’autres groupes la première fois que je les ai écoutés. Je me suis passée en boucle la Valse n°7 en Do Dièse Mineur de Chopin et je me suis fait choper en train de danser devant la photocopieuse. J’ai continué à l’écouter mercredi soir en allant dans le parc pour un cours gratuit de Lindy Hop et suis passée d’un univers musical à un autre tout en douceur.


C’est la deuxième fois que je vais à ce cours gratuit dans Stadsparken, juste à côté de mon boulot. Le Lindy Hop ou Swing Dance ressemble un peu en rock’n’roll mais en… swing. Les premières trente minutes se passent avec un professeur qui nous apprend les pas de base, puis ils laissent la musique pendant deux heures. J’y retrouve les mêmes personnes, on essaye vaguement d’enchainer des mouvements « Kick the dog », « Turn around », « Turn on the other side » et puis on s’assoit dans l’herbe pour discuter et écouter en regardant les danseurs exercés qui sont sur la piste parmi les débutants. Il y a beaucoup de bonne humeur, de soleil, de douceur. J’aimerais connaitre les noms des groupes pour pouvoir me les repasser, mais je sens que ce ne sera pas pareil, que cette musique, pour le coup, est faite pour danser dans l’herbe et pas dans le bureau.

Tout ça m’a donné deux fois plus envie de trouver des cordes pour remplacer celles qui ont pété sur ma guitare, mais le seul magasin de Lund qui en vend persiste à être fermé chaque fois que j’y vais – même pendant les horaires d’ouverture affichées.



Et puis à la fin de la semaine, après toute cette musique, j’ai enlevé mon casque. Je suis allée sur la plage de Malmö pour un barbecue avec une vingtaine de personnes, et j'ai longtemps écouté la mer. Et quand je suis rentrée chez moi, sur le chemin, il y avait juste le son du vent et le froissement des arbres. Ca peut paraitre très cliché, mais c’est une source permanente d’émerveillement après la vie parisienne. Ca, et le silence de la maison qui n’est pas angoissant, juste calmant. Finalement, ce sera peut-être ça ma BO suédoise : le silence et le vent.

(Bon et puis lundi, histoire de contrebalancer tout ça, on s'est fait une petite session Claude François avec Birgitta. Elle a ensuite voulu me montrer une vidéo du King du disco en Finlande et c'était la vidéo de la discudanse. Comme quoi, on a les mêmes références !)

samedi 30 juin 2012

30/06/2012 : Le soleil est là




Or donc, Midsommar.

Midsommar, en Suède, c’est une institution. A tel point que certain ont réclamé que ce jour devienne la fête nationale du pays. Il s’agit –  pour faire simple – de fêter l’été. En général, les Suédois quittent les villes pour partir dans la campagne, dans leur famille ou leur maison, et communier avec la nature. La fête traditionnelle est très familiale : il s’agit d’ériger un grand poteau décoré de fleurs et de danser autour au son des chants traditionnels – dont la fameuse danse de la grenouille. Avec ça, ils mangent des « herring », du poisson mariné et des pommes de terre avec de la crème. Dernière tradition : les couronnes de fleur que les jeunes filles se confectionnent avec – en théorie – neuf différents types de fleur. Si l’on met ensuite ces fleurs sous l’oreiller, la légende veut qu’on rêvera de sont futur époux. Je crois l’avoir fait l’année dernière pour mon premier Midsommar,  mais ça n’a pas été très concluant. Pendant cette première expérience dans la forêt de Gunnebo Slott, près de Göteborg, je me souviens de cette impression d’innocence en voyant tous ces petits hippies tourner autour d’un mât en chantant des chansons sur les grenouilles. Cette année, une Suédoise rencontrée à Midsommar me dit qu’il y a de fortes chances que le poteau soit en fait un énorme phallus qui viendrait féconder la terre. L’image me parait tout de suite un peu moins naïve. Je visualise plutôt bien la métaphore sexuelle maintenant, et je vous assure que c’est perturbant de voir toutes les familles danser en chantant autour d’un sexe géant.

Bref.

Pour cette célébration, j’ai donc rejoint un groupe de Couchsurfers à Kulturen, le musée traditionnel de Lund, dans lequel on peut visiter des maisons « à l’ancienne » et des galeries qui réunissent des objets de tous les temps, du Moyen Age au monde contemporain. L’une des dernières salles, par exemple,  se partage entre la broderie et les tatouages. Les explications étant en suédois, je ne peux pas dire exactement quel lien est fait entre les deux, mais il y a de l’idée. J’aime ce processus de commencer à récolter les objets du monde d’aujourd’hui pour les futures générations. Qu’est-ce qu’ils retiendront de nous ? Les Iphones ? Ca les fera bien marrer à mon avis.

Tous les ans, les Suédois espèrent qu’il fera beau pour Midsommar mais tous les ans, c’est la débâcle. Cette année n’a pas fait exception, et nous avons donc regardé les familles danser sous la pluie, avant d’être rapatriés dans une salle dans laquelle une compagnie nous a fait une démonstration de danses traditionnelles. C’était beaucoup moins impressionnant que ce que j’avais pu voir, mais ça restait amusant. Ce sont ces types de danse où les garçons et les filles sont face à face, ou dans des cercles différents, et où l’on change de cavalier régulièrement. Un peu le « speed dating » de l’ancien temps, si on veut. C’est en tout cas ce qui m’a frappée, à quel point toutes ces danses ont été pensées pour permettre aux jeunes de se rencontrer, de se fréquenter, de faire son petit marché entre les danseurs en laissant un peu sa chance à chacun. On passe d’un partenaire à l’autre, on a le temps de se dire quelques mots, de se jauger, de se plaire ou non. Le monde n’a pas spécialement changé finalement.

Et puis je me suis forcément mise à penser à ce film génial qu’est « Ensemble nous allons vivre une très très grande histoire d’amour », à son ouverture sur les danses traditionnelles de chaque région avec un Julien Doré déjà hilarant, à ses couleurs, à son soleil, et j’ai presque eu l’impression d’être plongée dans cette histoire.

Une fois les danses terminées, nous avons enchainé dans le programme. Au départ, un barbecue était prévu dans un parc, mais le temps n’étant pas propice, un des Couchsurfers nous avait invités dans l’appartement d’un illustre inconnu. Nous avons donc débarqué, une petite dizaine, chez Federico, un Equatorien venu habiter en Suède depuis pas mal de temps maintenant. L’arrivée était un peu étrange, nous, groupe d’une moyenne d’âge de 20/25 ans, et les autres, un peu plus âgés que nous. Mais au fur et à mesure de la soirée, l’ambiance s’est réchauffée, et l’immense appartement de Federico a finalement été rempli de personnes qu’il ne connaissait pas – ce qui n’avait pas l’air de l’inquiéter, d’ailleurs. J’ai croisé ce soir là tout un groupe de Françaises, dont Nadège, travaillant dans un laboratoire de biologie à Lund, un Allemand ayant passé deux mois au Tibet où il a rencontré sa copine suédoise, un Américain installé depuis plus de dix ans au Danemark, un Tchèque en plein voyage d’affaire qui distribuait un alcool au goût de cannelle, ramené de chez lui, un Suédois montant une affaire de coaching entrepreneuriale, un Espagnol au sourire méditerranéen commençant à prendre les paris pour le match France / Espagne, et un homme un peu étrange avec un t-shirt « The best way to show your love to someone is fistfucking ». Soit.

Cette soirée fut une vraie réussite, pleine de bonne ambiance et de bonnes rencontres (sauf peut-être le gars au t-shirt, quand même). Je vois déjà un petit réseau se former dans tout ça, et je suis heureuse de partir à la découverte de nouvelles personnes. J’ai revu Federico et l’Espagnol pour le match, et les rejoindrai sans doute pour la finale. J’ai aussi revu les Françaises lors d’un barbecue organisé par le Tchèque, et puis encore Nadège, aujourd’hui, pour nous balader avec Maria, une jeune fille rencontrée dans un train lorsque j’étais perdue entre Malmö et Lund.

Il y a eu beaucoup de soleil cette semaine – au sens littéral et métaphorique.
Je l'ai senti partout, dans ma tête et sur ma peau.

Je  me suis retrouvée plusieurs fois à marcher dans les rues avec un grand sourire aux lèvres, de la lumière derrière les yeux, me disant que j’étais tellement heureuse… que ma seule peur maintenant serait que ça s’arrête.