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vendredi 20 mai 2016

13.01.2016 : Traverser les champs d'exécution khmers de Choeung Ek pour rejoindre le monde des vivants.



En 1979, peu de temps après la chute du régime totalitaire des Khmers Rouges au Cambodge, un paysan de Choeung Ek, village situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh, se disait qu'il y avait quelque chose d'étrange du côté de l'ancien cimetière chinois qui se trouvait là. En explorant le terrain, il découvrit un arbre dans lequel étaient incrustés des cheveux et des bouts de cervelle, ainsi qu'une fosse commune remplie de corps humains. Le pauvre homme venait de tomber sur l'un des champs d'exécution de la dictature de Pol Pot, qui avait massacré environ un million et demi de Cambodgiens - soit 20 % de la population - pendant les quatre ans que le parti du Kampuchéa Démocratique fut au pouvoir. A Choeung Ek, environ 17 000 personnes ont été exécutées.

Aujourd'hui, ce site abrite un mémorial qui rappelle rapidement comment les Khmers Rouges ont marché sur la capitale du Cambodge le 17 avril 1975 avant d'instaurer un régime totalitaire, sanglant, dont l'idéologie définissait notamment les paysans comme une "race pure". Suivant cette logique, tous les Cambodgiens étaient sommés de travailler la terre, et le pays fut réorganisé en communautés villageoises forcées d'accueillir les citadins qu'on expulsait des villes. Pour vivre en autarcie, le gouvernement instaura des quotas de production agricoles intenables qui mena la population à la mort, par le travail forcé, la famine, la maladie. Intellectuels, opposants réels ou présumés étaient directement emmenés dans des lieux comme Choeung Ek et exécutés.

L'essentiel de la visite du mémorial tourne donc autour du fonctionnement du camp d'exécution. Les cabanes en bois dans lesquelles les prisonniers qui avaient été acheminés ici étaient parqués en attendant la mort. Les hauts parleurs diffusant de la musique en continu pour recouvrir les cris des victimes, afin que les habitants alentours ne sachent pas ce qui se passait dans l'ancien cimetière chinois. Les exécutions, pour lesquelles les bourreaux n'avaient pas le droit d'utiliser des armes à feux, qui ont l'inconvénient de faire du bruit, d'attirer l'attention, et qui étaient donc pratiquées avec toutes sortes d'outils dont l'énumération vous plonge un peu plus loin dans l'horreur. Les fosses communes, dans lesquelles nous sommes cordialement invités à ne pas marcher, et qui, bien qu'elles aient été vidées de leurs ossements anonymes, recrachent régulièrement des morceaux de fémur ou de tibia, au fur et à mesure que la terre s'érode. Les témoignages des rescapés du régime, ou de leurs enfants, susurrés dans l'audiophone. Cet arbre, sur lequel les bourreaux écrasaient la tête des enfants qu'ils tenaient par les pieds, et qui est aujourd'hui recouvert de rubans et de bracelets multicolores déposés en hommage par les visiteurs du site. Et puis, à la fin de la visite, la stupa, mausolée bouddhiste qui prend ici la forme d'une tour abritant tous les crânes retrouvés dans les fosses communes, classés avec des gommettes de couleur par âge, par sexe, et par la manière dont ils ont trouvé la mort. Etrange irruption de la science au moment d'atteindre le summum de l'émotion et de l'horreur au cours de cette visite qui hante, qui hante un long moment.

Encore aujourd'hui, à l'évocation du champ d'exécution de Choeung Ek, j'ai des larmes qui poussent derrière ma glotte, mais qui ne sortent pas. L'horreur absolue n'entraîne pas les larmes ; elle impose l'effroi, le silence. Et pourtant, c'est bien de ce silence là qu'il faut sortir pour vivre, pour reconstruire.

Et puis, il y avait autre chose.

J'ai vu quelques personnes pleurer à la fin de la visite. Moi, je n'ai pas pleuré, mais j'avais l'impression que j'étais censée pleurer. J'étais surtout en colère, et puis j'avais envie de vomir. Et je voulais aussi m'enfoncer dans le silence. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ma famille, et je me trouvais presque un peu ridicule à « comparer », en quelques sortes, le malheur du peuple khmer à celui dont je viens, le malheur du génocide arménien. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ca fait presque dix ans que je suis en psychanalyse, aujourd'hui. Un travail qui m'a toujours beaucoup apporté, que je continue pour le soutien que ça m'apporte, pour la richesse des enseignements, pour l'exercice intellectuel, pour répondre à des questions, pour le « shoot de narcissisme » (il paraît que Woody Allen disait ça). Et évidemment, la question de l'héritage du génocide arménien transmis de génération en génération s'est posée. Et m'a parfois plongée dans des moments lourds de tristesse, d'angoisses, d'horreur.

Quand je suis tombée sur les travaux de Janine Altounian, chercheuse et notamment traductrice des œuvres de Freud, et d'origine arménienne, ses mots, ses phrases parfois un peu compliquées, ont dénoué des choses en moi par leur mystère. La vérité – cette vérité – n'est jamais simple à dire, alors cette écriture précise, studieuse, mais empreinte de son expérience personnelle m'a soutenue tout en m'aidant à mettre certaines choses à distance. M'a fait comprendre que je n'étais pas folle de ressentir ou de penser certaines choses. Que je pouvais en parler.

Je ne sais pas s'il y a un « club » des victimes et des descendants des crimes de masse, mais après tout, peut-être devrait-il y en avoir un. Dans « La Survivance », Janine Altounian écrit sur les répercussions des génocides sur le psychisme. Des génocides en général. Elle pense, elle, que ces effets sont les mêmes pour toutes les familles qui ont fait face à « un projet exterminateur tout à fait permis, puisque sanctionné par sa réalisation effective » (p.48)

Au mémorial de Choeung Ek, j'avais envie de pleurer pour les miens. Et les miens, c'était aussi ces crânes empilés dans la stupa, ces os au fonds des fosses communes qui prenaient symboliquement la place de celles sur lesquelles je n'ai jamais pu me recueillir. Mais ça, je ne pouvais l'expliquer à personne. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ?

Un autre passage de « La Survivance » m'est revenu :

« Les survivants à une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience traumatique double, puisque survivre à l'entreprise du bourreau ne soustrait pas pour autant à l'emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet à la mort mais non à l'invalidation en eux de l'être parlant, car ils entendirent le silence létal d'un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime (…). S'il leur faut, avant tout, s'accommoder de cette survie physique qu'ils ne doivent en somme qu'au hasard, se maintenir chez les vivants (...), ils ont encore à affronter le désintérêt compréhensible et néanmoins dévastateur des citoyens de la normalité, de ces non-exterminables bardés d'une indifférence devenue désormais, pour eux, la seule figure de l'altérité. Leur conscience de soi se voit paralysée par la dérision des mots creux, des valeurs frelatées, des institutions fallacieuses de ceux qui ignorèrent et ne peuvent que méconnaître le réel terrifiant qu'ils viennent de traverser. Aussi, le désastre qui s'abat sur les hommes et les représentations donnant sens à leur vie pulvérise-t-il également, chez les rescapés et leurs descendants, le champ du discours et le tissu des liens avec les autres (...). » (p.33)

Je ne pouvais pas parler, parce que je me souvenais combien je m'étais si souvent sentie « l'exter-minable » parmi les « non exter-minables ». Différente. Et il n'y a pas de mots, on en tout cas, pas encore pour moi, pour faire comprendre ça. Mais pour essayer, au moins, d'en parler, je crois avoir toujours vécu avec l'idée qu'un ou plusieurs tarés pourraient à tout moment venir me planter un couteau dans le ventre sans aucune raison. Quand on grandit avec cette peur là, cette peur viscérale que l'autre, quel qu'il soit, peut nous vouloir du mal, c'est compliqué de s'ouvrir au monde. De communiquer, de faire confiance. D'avoir des relations qui ne soient pas angoissantes. Chaque pas vers l'autre devient un combat. 

Je suis partie pour lui foutre un bon gros coup de poing, à ma peur, pour chercher un antidote dans la beauté du monde, dans la beauté du voyage, dans la beauté de la découverte de cet autre que j'ai si souvent craint. Mais je ne m'attendais pas à être confrontée à ma peur la plus ancestrale au Cambodge. Et puis voilà : j'ai vu les crânes, j'ai vu les os, je me suis – enfin – recueillie – et moi, j'étais bien vivante. Je n'étais pas dans la stupa et j'étais même loin d'y être. J'ai repensé à une des motivations de mon voyage. Faire cadeau à mes ancêtres de la vie – d'une vie sans peur, au plaisir gratuit, une vie de laquelle on ne fuit plus, de la vie qu'ils voulaient pour leurs descendants.

Check les vieux : c'est ce que je vous ai offert ce jour-là et maintenant, je vais continuer à avancer. C'était mon dernier jour au Cambodge avant de partir au Myanmar. Le soir, à l'auberge, nous avons parlé une bonne partie de la nuit de nos familles, de nos angoisses, de nos difficultés avec la vie. Et on l'a putain de célébré, cette vie. Je n'étais plus si différente, ni si minable que ça. J'avais rejoint le monde des vivants.

samedi 9 avril 2016

10-11.01.2016 : Les temples d'Angkor - le complexe du mauvais touriste ou faire des blagues pourries dans un site millénaire.



Ca fait un moment que je me dis qu'il faudrait que j'écrive sur Siem Reap et les temples d'Angkor, parce qu'il s'agit quand même d'une étape incontournable pour quiconque se rend au Cambodge. On parle mine de rien d'un des sites classés au patrimoine mondiale de l'UNESCO et d'un parc archéologique de 400 km² qui contient l'un des plus grands bâtiments religieux du monde (Angkor Wat) et dont l'histoire n'a pas encore livré tous ses mystères. Au-delà du CV monstrueux, la visite d'Angkor et mon escale de deux jours à Siem Reap font partie des étapes les plus marquantes de mon séjour, donc ça valait bien le coup d'en toucher quelques mots.

Sauf que quand je me suis posée devant mon écran d'ordinateur, pleine de bonne volonté, je me suis rendue compte que je ne me souvenais absolument pas de l'histoire d'Angkor. Je me suis dit, quand même, ça craint. Je crapahute à travers l'Asie à découvrir des nouvelles cultures, je vais visiter un des sites les plus captivants et les plus impressionnants de l'Asie du Sud Est, et, maline, j'ai rien à dire dessus.

A ma décharge, il faut dire que l'histoire d'Angkor n'est pas hyper claire et que les historiens spécialistes du Cambodge sont un peu perdus eux aussi. Oui, parce que j'ai triché. Voyant que je n'avais rien retenu de la leçon, je suis allée lire des articles en ligne et épluché quelques bouquins pour combler mes lacunes et me rendre compte que plusieurs théories se heurtent, entre les « fonctionnalistes » qui étudient Angkor en tant que cité hydraulique, à travers son système de canaux et son développement en « mandala » qui fait apparaître un système socio-économico-religieux complexe, bâti sur plusieurs siècles, et les « ritualistes » qui préfèrent voir des symboles dans le positionnement de chaque pierre de cette ancienne cité royale. Les chercheurs se heurtent aussi à un « trou noir » historique de plusieurs centaines d'années, durant lesquelles les traces et les histoires des différents rois qui se sont succédés sur le trône ont carrément disparues.

J'étais donc là à potasser mes bouquins quand le ridicule de la situation m'a sauté aux yeux : je suis allée à Angkor, j'ai marché entre les magnifiques ruines de Ta Prohm qui semblent s'extirper de la jungle (et qui ont servi au décor de Tomb Raider pour les fans), j'ai contemplé les visages paisibles sculptés dans les colonnes de pierre du Bayon, et plutôt que de parler de tout ça, j'essaye d'accumuler un savoir académique que j'aurais pu avoir sans parcourir 10 000 km mais simplement en allant poser mes fesses dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux.


* Les visages sculpté du Bayon *

Et pourtant, j'en ai des choses à dire sur Angkor et sur Siem Reap. Mais quand je m'apprête à les raconter, une petite pointe de culpabilité fait son chemin dans mon cerveau et me murmure au détour d'une circonvolution : « Quand même, tu es une mauvaise touriste. » Je ne me suis jamais considérée comme une aventurière casse-cou, et mes compagnons de voyage pourront confirmer que je ne suis pas particulièrement portée sur l'adrénaline ou la journée de quarante-cinq heures. Alors je pensais me rattraper avec une curiosité à toute épreuve, et une tête prête à emmagasiner toutes les informations et tous les détails de l'histoire et de la culture de chaque pays que j'allais traverser.

Et finalement, non, je n'ai pas excellé dans cet art là non plus. Mais cette étape du voyage m'a au moins aidée à faire mon coming-out.

A Angkor, nous avions le choix entre des billets d'un jour, trois jours et cinq jours. Tout le monde nous disait de prendre au moins le billet de trois jours (c'est sûr que 400 km², ça se fait pas en deux-deux), mais nous nous sommes accordés dans le regard tacite de ceux qui veulent faire un truc discrétos pour prendre seulement celui d'un jour. Déjà, parce que c'est cher, et que quand on voyage sac au dos, on n'oublie jamais que dix euros de plus, c'est quasiment l'équivalent de deux nuits d'hébergement. Ensuite, parce que pour citer ma très chère amie L. (dont je tairai le nom, parce que je ne sais pas si elle veut se revendiquer de la troupe des mauvais touristes) : « Un temple, t'en as vu un, t'en as vu dix. » Ce qui – sans vouloir minimiser la beauté architecturale de tous ces temples – est totalement vrai. Au bout d'un moment, les vieilles pierres... bah c'est des vieilles pierres, et quitte à passer pour une blasée de la route, après un certain nombre de temples, l'émerveillement n'est plus le même.

L'avantage du billet d'un jour, si on l'achète en fin d'après-midi pour le lendemain, c'est qu'il donne quand même accès au site le soir même, pour aller voir le coucher de soleil sur le site. Notre chauffeur de tuk-tuk (nous avions choisi l'option « feignasse », plutôt que de louer des vélos, avec le même regard tacite) nous a emmenés à Phnom Bakheng, avec tous les autres touristes, et nous avons regardé le soleil se coucher, pas vraiment « sur » les temples d'Angkor, mais sur la forêt loin là-bas, et nous, nous étions assis « sur » le temple. Au final, j'ai surtout vu beaucoup de fesses, celles des gens qui étaient devant moi et qui bouchaient la vue même quand j'étais debout, parce que je suis pas grande.

Bon, c'était joli quand même, mais ça ne vaut pas un coucher de soleil sur la mer ou sur le Mékong (et ça, c'est gratos) et je me suis dit que la prochaine fois que j'irai voir un coucher de soleil, je me renseignerai un peu plus longuement sur la cible désignée par la préposition « sur » - à savoir : est-ce le soleil ou les touristes qui seront « sur » le site en question ?

Deuxième tentative de soleil, pour le lever cette fois. Réveil difficile à cinq heures du matin, le même chauffeur de tuk-tuk nous a emmenés, tout bouffis de sommeil, à Angkor Wat cette fois, le plus grand temple du parc archéologique. C'est fou le nombre de personnes qui se lèvent aussi tôt en vacances, quand même. Après nous être jetés sur le stand de sandwichs, nous nous sommes installés pour assister au spectacle, et là, j'ai bien senti que nous avions fait une boulette : nous n'avions pas de perche à selfie. Et sans déconner, nous étions presque les seuls. C'est à peine si je n'ai pas senti des regards interloqués d'autres personnes se demandant ce que nous faisions là. Mais je me suis sérieusement demandé pourquoi est-ce que nous nous étions imposés cette heure de réveil totalement indue quand je me suis rendue compte que... bah y'avait des nuages. Qui dit ciel nuageux, dit « tintin » pour le lever de soleil. Mais vraiment. Il n'y avait pas de soleil. Il y a juste eu la lumière du jour qui, au bout d'un moment, a remplacé l'obscurité. Ce qui ne justifie en rien le frémissement de la forêt de perches à selfie et les innombrables flash (faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un flash pour un lever de soleil, qu'il y ait ou pas de soleil). J'ai quand même commencé à envier un peu cet optimisme forcené (et très typiquement touristique) de ne pas vouloir admettre qu'une expérience est ratée et de s'accrocher à l'idée qu'elle était unique et incroyablement inspirante, juste parce que ça la fout mal d'aller à l'autre bout du monde et de se lever à 4h du matin pour rater son lever de soleil.


*  "Michel, je crois qu'on ne regarde pas dans le bon sens." *

L'avantage de s'être levé aussi tôt, d'avoir abandonné le lever de soleil invisible avant tout le monde, et de ne pas avoir de perche à selfie à ranger (j'ai testé pour vous, c'est fourbe ces bêtes-là) c'est que nous avons commencé notre visite sur un site presque vide. Et ça, c'était chouette. Avoir Angkor Wat pour presque soi tout seul, arpenter les galeries de pierre grignotée par la mousse sans faire la queue derrière un groupe de vingt personnes, grimper les marches beaucoup trop hautes des tours qui mènent à des pièces vides – tout ça, ça permet de laisser vagabonder son imagination et de laisser en roue libre ses travers de mauvais touristes. Mauvais touriste, parce que là où Pierre Loti décrivait le « doublement progressif » des escaliers, en disant que « c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs », nous avons fait des blagues pourries sur ces branquignoles d'architectes qui ont loupé leurs mesures. Là où des bas-reliefs millénaires racontent la vie quotidienne de l'époque, que peu de documents commentent, nous avons vu des dessins de personnes faisant la queue aux toilettes, l'une d'elle gesticulant en faisant la fameuse « danse de la culotte ». Là où des groupes écoutaient en acquiesçant le guide décrivant les différentes théories qui courent autour des temples d'Angkor, nous nous sommes cachés dans les ruines en gloussant sans raison, juste parce que nous avions à disposition un gigantesque et magnifique terrain de jeu qui a titillé notre imaginaire (de bas étage, je l'admets) plus que notre soif de savoir. Au final, on n'a pas appris grand choses, mais qu'est-ce qu'on s'est poilé.


* " Quand tu cherches tes clefs à 3h du matin et que tu as très envie de faire pipi" *

Vers 11h30, nous avons dit à notre chauffeur que nous voulions rentrer à l'hôtel. Il commençait à faire trop chaud et puis ça nous avait suffi. Il a eu l'air un peu interloqué. Mais nous avions jeté notre Lonely Planet depuis bien longtemps et décidé d'organiser notre journée en suivant l'envie du moment, au risque de passer pour des rustres incultes.

Soyons clairs, cela dit : j'ai adoré le site d'Angkor. C'est un endroit magnifique, incontournable, unique, d'une beauté indescriptible. Mais je l'ai aimé aussi parce que je l'ai fait à ma manière, en écrivant ma propre histoire et en m'y faisant des souvenirs que je serai même bien incapable de raconter maintenant, tant ils étaient liés à l'instant, au moment.

Le reste de la journée, nous nous sommes baladés dans Siem Reap, qui était une petite bourgade perdue dans la campagne rizicole avant d'exploser grâce à sa proximité avec Angkor. Mais il y a encore un petit esprit « bucolique », dans certains endroits. Nous avons flâné dans le marché couvert (qui sent la mort au rayon nourriture, comme quasi tous les marchés que j'ai faits au Cambodge), nous avons bu un verre de vin dans un quartier aux allures totalement colonialistes, nous nous sommes payés le fou rire du siècle en offrant les peaux mortes de nos pieds aux poissons dans un « fish spa » posé au milieu d'une rue, et nous avons refait le monde en regardant des gens tenter de maintenir leur équilibre sur la « slack line » montée dans le jardin de notre auberge, le Garden Villa. Et c'était une journée pas loin d'être parfaite.

Finalement, en refermant mes livres sur Angkor, je me suis demandée d'où me venait cette espèce de culpabilité de ne pas m'être suffisamment intéressée à l'histoire archéologique du site, alors que mon expérience là-bas fut celle d'une magnifique journée pleine de rire et d'émerveillement pour les sens. Pourquoi est-ce que j'avais éprouvé le besoin de cacher nos blagues toutes nulles sous une couche de savoir académique ? Mine de rien, j'avais peut-être encore parfois le besoin de justifier le fait d'être partie comme ça, me payer une tranche de bon temps pendant quelques mois. Alors pour le justifier, j'ai ouvert des bouquins à posteriori pour dire : « Je ne suis pas partie rien faire, je suis partie me cultiver. »

Et je me suis cultivée. Mais pas autant par le savoir que ce que je pensais. Je me suis cultivée en me tapissant de plein d'engrais de bonheur 100 % bio que j'ai arrosé avec beaucoup de rires et de rencontres pour faire pousser une forêt vierge d'espoirs aux racines bien ancrées dans une meilleure connaissance de moi-même. Et ce savoir là, je n'aurais pas pu le trouver dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux (même s'ils font un super boulot hein – bisou Joanny).

J'ai quand même ouvert un dernier bouquin après avoir refermé les livres sur Angkor. C'était un dictionnaire, et j'ai regardé d'où venait le mot « tourisme » : il vient en fait de l'anglais, « tour » - un cercle – et du suffixe « -ism » qui renvoie à un comportement typique, une qualité. Le « touriste », c'est quelqu'un qui fait un tour, un circuit, qui part d'un point pour repartir de ce même point après avoir être passé par plusieurs étapes. Alors c'est peut-être bien ça le truc : au bout d'un moment, je n'arrivais plus à être une touriste et à faire le tour – d'un monument, d'un site, d'une ville, d'un pays – puisque je n'ai pas su, jusqu'au dernier moment, quand et où aurait lieu le retour. J'ai arrêté de vouloir faire le tour, je me suis juste laissée vivre. Ce qui me fait dire que même au fond des dortoirs dégueus à deux dollars ou à l'avant d'un minivan roulant en sens inverse sur une route qui n'en mérite même pas le nom, je crois bien que je me suis payée le plus beau luxe qui soit.







dimanche 13 mars 2016

23.12.2015 - 09.01.2016 : De Don Det à Koh Rong - d'une île à l'autre, tout a basculé.



Ca ne va pas être facile de parler du Cambodge.

Ca ne va pas être facile, parce que je pourrais continuer à parler des faits, des gens que j'ai rencontrés, des endroits que j'ai visités et ce que j'y ai vu.

Je pourrais décrire les paysages, les coutumes, la culture. Comme j'ai détesté Phnom Penh, comme j'ai adoré Siem Reap, comme l'eau était bleue à Koh Rong, comme la route était belle à Kampot.

Mais ce n'est pas ce dont je me souviendrai du Cambodge.
Parce qu'il s'est passé quelque chose qui fait que tous ces événements, tous ces lieux, ont eu peu d'importance par rapport à cette chose-là qui, elle, est du domaine de l'indicible.

En fait, ça a commencé avant.
Au Laos.
Dans les quatre mille îles.

Après notre boucle sur le plateau des Boloven, Tomas et moi avions prévu de passer Noël sur Don Det, l'une de ces milliers d'îles qui ont poussé à l'endroit où le Mékong se réveille et serpente entre tous ces petits bouts de terre. Je devais aussi y retrouver Casey, qui était descendu le long du Laos sur un autre rythme depuis Vang Vieng avec deux autres Français, Luc et Vince. A Pakse, nous avions aussi fait la connaissance de Lucie, encore une Française qui voyage seule, surtout en auto-stop, depuis le nord du Laos. Alors nous l'avons embarquée avec nous, elle, ses belles boucles et son sourire spontané qui est l'incarnation même du bonheur.

Don Det est une toute petite île. D'un côté, le « sunrise side », de l'autre, le « sunset side ». Partout, des bungalows en bois font face à la rivière et des petits restaurants servent leur cuisine locale ; sur la route, il faut slalomer entre les poules et les gamins qui déboulent au milieu du chemin. Il n'y a pas de voiture, on se déplace à pied ou en vélo. Je suis arrivée ici après une semaine assez intense, mais là, sur Don Det, il n'y a pas grand chose à faire, à part se poser. Et contempler.

Alors, c'est ce que j'ai fait.

Je me suis mise sur pause.

Et c'est quand on s'arrête sur le chemin qu'on est le plus à même de se faire renverser par un camion.

Je me suis assise devant un feu de bois, sur la plage, après quelques verres au Reggae Bar. Il y avait une vingtaine de personnes assises autour de ce feu et qui chantaient autour d'un mec qui avait une guitare. Qui chantaient je ne sais plus quoi. Il y a eu « Bohemian Rhapsody » à un moment donné.

Je me suis posée là, et j'ai ouvert les yeux.

Et je ne sais pas si c'est la chaleur du feu qui a dégelé un truc en moi ou quoi, mais là, tout d'un coup, entre le sable, le feu et les étoiles, ça a fait comme un torrent.

Une submersion.

J'avais même oublié ce que ça faisait.




J'ai pas compris tout de suite, mais au fur et à mesure des jours, des semaines qui ont suivi, je l'ai bien senti. Toutes les émotions bloquées qui tout d'un coup on refait surface.

Je l'ai bien senti, émerveillée, regardant le soleil se coucher dans le Mékong, sur une petite île déserte, le soir du réveillon. Et c'était comme si je voyais ces couleurs pour la première fois. Nous étions assis sur la plage, il y avait de la fumée qui m'étourdissait un peu. Nous nous levions parfois pour nous baigner dans la rivière, pour nous laisser emporter par le courant et faire des jeux de gamins dans l'eau. Et j'ai retrouvé l'insouciance.

Je l'ai bien senti, allongée dans le hamac devant le bungalow, à simplement égrener les heures avec nos conversations interrompues de longs silences paisibles, portée par le balancement du hamac, sans l'angoisse du silence, sans la peur du vide, sans la panique des minutes qui passent sans qu'elles ne soient employées à quelque chose d'utile.

Je l'ai bien senti dans mon irrépressible envie de rire, allongée sur le sable, la pleine lune dans la face, un sourire dans les yeux, la sensation du sable redécouverte. Je riais parce que mon corps, endormi depuis de long mois, s'était en fin réveillé et chaque centimètre de ma peau semblait fourmiller.

Je l'ai bien senti avec cette chanson venue spontanément sur mes lèvres, pendant que je pédalais sur mon vélo, pour aller visiter Don Khon, l'île située en face de Don Det, avec Lucie, Casey et Alexandre, un Québecois qui nous avait rejoint. Nous avons vu encore un autre coucher de soleil, là-bas, pendant qu'Alexandre construisait un système solaire avec du sable. Nous sommes rentrés de nuit, dans le noir, et je chantais encore car je n'avais plus peur, je n'avais plus peur du noir.

Je l'ai bien senti quand nous avons franchi la frontière avec le Cambodge, en découvrant des paysages bordéliques, embrumés de la fumée dégagée par les feux de broussailles et de détritus que les Cambodgiens allumaient devant leurs huttes en bambou, et le soleil rouge écarlate qui me faisait penser à l'affiche d' « Apocalypse Now ». Les yeux grand ouverts, je filais vers un pays inconnu sans aucune crainte de ce que j'allais y trouver car je me sentais soudain suffisamment souple pour tout affronter.

Je l'ai bien senti pendant ces heures de somnolence passées dans les bus, écouteurs vissés sur les oreilles, avec l'envie d'écouter « Crave You » en boucle, avec l'envie retrouvée de la curiosité, avec l'appétit de découvrir, d'affronter la nouveauté.

Je l'ai bien senti dans mon corps réveillé, dans l'eau de mer qui caresse et qui mord de ses petites dents salées sur l'île de Koh Rong, tout au sud du Cambodge, où les plages ont un goût de Paradis, avec leur sable blanc et leurs eaux turquoises ; dans les après-midi passées sur le sable, plus sereine que jamais, apaisée par cette présence, dans un cocon de douceur ; sur ce chemin cent fois arpenté, pieds nus, entre notre chambre et le Coco Bar ou Police Beach ; dans les heures de repos dans la chambre un peu moisie où nous nous étions entassés, à jouer avec un minuscule chaton qui nous avait adoptés ; dans cette marche, en fin d'après-midi, sur une plage que personne ne semblait connaître ; dans tous ces endroits où pas une seule fois n'est venue planer l'ombre de la solitude dévorante.

Je l'ai senti dans l'euphorie du Nouvel An, une euphorie depuis longtemps éteinte, dans l'amour spontané qu'on se dit à l'approche de minuit ; sous ma peau qui brûlait encore plus, ce soir là ; dans le premier lever de soleil de cette improbable année observé en nageant au large de Police Beach, les yeux presque douloureux de joie, pendant que les autres assistaient au spectacle, alignés sur la dune.

Je l'ai senti pendant cette après-midi, passée sur un bateau, à observer des poissons avec un masque et un tuba, à assister encore une fois à un coucher de soleil, chacun d'entre eux unique, débarrassée de l'ennui, de la lassitude, de la fatigue lourde qui me clouait au lit.

Je l'ai senti pendant ces longues heures, allongées sur le dos, yeux vissés au plafond, dans mon ventre chaud, dans une torpeur infinie, mais un torpeur délicieuse.

Je l'ai senti dans le bungalow d'Otress Beach, trouvé comme un heureux hasard, parlant de David Lynch avec du sable entre les doigts de pied, un verre de vin à la main, le goût redécouvert.

Je l'ai senti dans un autre hamac, au bord du « lac secret » de Kampot, qui n'a de secret que le nom, mais où nous étions seuls ; dans ce balancement qui amena d'autres secrets ; dans la confiance partagée à tout nous découvrir.

Je l'ai senti dans ces après-midis à l'arrière du scooter, à regarder défiler la rivière et puis les magnifiques marais salants de Kampot, sans craindre la vitesse, sans craindre l'accident, sans les scénario morbides qui d'habitude surgissent dans mon cerveau.

Je l'ai senti tous les soirs au Man Groove, au son de Eels et Queens of the Stone Age, écoutant la vie tumultueuse de Trevor, le propriétaire, jouant avec son chien, Isabelle ; dans notre marche improvisée dans le village de pêcheur, où nous nous demandions si les bassins qu'on voyait là étaient le résultat des bombardements américains ; dans cette impression d'être exactement là où il faut, sans rien demander de plus.

Je l'ai senti dans tous ces rires qu'on a partagés, dans quelques larmes aussi.

Je l'ai senti dans des douches réparatrices, après de trop longues heures de bus.

Je l'ai senti dans un karaoké improvisé sur les berges de la rivière à Phnom Penh.

Je l'ai senti dans nos Long Islands et puis nos White Russian.

Je l'ai senti en me rappelant des mots d'André Gide, dont j'avais oublié la résonance ; et dans leur échos, j'ai retrouvé mes rêves.

Je l'ai senti dans nos confidences, encore, nos confidences désespérées.

Je l'ai senti dans les nuits qu'on repousse, juste pour pas dormir, pour que demain arrive plus tard, pour profiter encore un peu.

Je l'ai senti dans la simplicité, dans l'évidence du moment, dans toutes les sensations, dans toutes les émotions retrouvées.

Dans tous ça.

Dans chaque minutes, chaque seconde de ces quelques semaines depuis que le bois a brûlé sur la plage de Don Det, depuis que j'ai ouvert les yeux. Depuis que j'ai réalisé que j'avais effacé de ma mémoire une année toute entière mais que je me réveillais là, à l'autre bout du monde, avec un rêve réalisé à bout de bras et un sourire dans chaque membre.

Je l'ai bien senti.