mardi 5 janvier 2016

20-29.11.2015 : Chiang Mai part. 3 : "Could, could have, should, should have" - petite instantané de la vie au présent.



La scène

Un rooftop bar vers Nimmanhaemin, un quartier un peu éloigné de la vieille ville de Chiang Mai. Nous nous y sommes arrêtées par hasard, Kristi et moi. Elle m'avait proposé de l'accompagner pour visiter cette partie de la ville que je ne connaissais pas, un quartier qui lui a été recommandé par un groupe de « voyageurs travailleurs », souvent des freelance ou des autoentrepreneurs dont l'outil de travail est principalement Internet, et qui peuvent se permettre de vivre dans des pays où il fait bon vivre pour pas cher. Dans l'artère principale, des cafés et des restaurants un peu plus trendy se succèdent. Aux terrasses, beaucoup moins de touristes, beaucoup plus de jeunes Thaïlandais qui boivent un coup entre amis. Nous sommes loin des muffins vegan et des cocktails à la kambucca. Au détour d'une rue, nous avons vu cet hôtel, dont le bar surplombe la ville. Il y a encore peu de monde, et ils jouent de la musique française, souvent remixée.

Les personnages

Moi, pour ma dernière soirée à Chiang Mai avant de m'en aller vers Pai, à quatre heures de route vers le nord. Pas tout à fait envie de quitter la ville, je me verrai bien m'installer ici encore plus longtemps, faire cette retraite de méditation sur laquelle j'ai fait une croix pour le moment, et continuer à écrire au Blue Diamond.

Et Kristi, Américaine de Seattle d'une trentaine d'année. Kristi est chanteuse et comédienne, et son sourire est tellement grand qu'on dirait parfois qu'il dépasse son visage. Elle essaye d'apprendre le français, alors je lui donne des mini leçons, au détour d'une conversation. Je sens que si nous avions passé plus de temps ensemble, nous serions devenues très proches. Mais je pars vers le nord, et elle s'en va en Birmanie.

Le sujet

Sans doute parce qu'elle apprend le français, Kristi et moi avons beaucoup parlé des langues et de leur apprentissage ces derniers jours. Elle ressent une grande honte, en tant qu'Américaine, de ne pas être capable de parler une autre langue que l'anglais. Elle m'explique qu'aux Etats-Unis, il n'y a que deux années d'apprentissage obligatoires d'une langue étrangère. Elle paraît fascinée quand je lui dis que nous en avons sept, et que ces sept années nous permettent aussi d'en apprendre beaucoup sur la culture du pays. Et qu'une langue, la manière dont elle est construite, en dit déjà énormément sur la culture du pays d'origine.

Le début de la conversation a été tronquée.

« - Par exemple, je t'ai entendue demander plusieurs fois aux serveurs dans les restaurants quel est leur plat préféré, ou ce qu'ils te suggèrent. A chaque fois, ils avaient l'air confus et ne pouvaient pas te répondre. Je pense que c'est parce que ça ne se fait pas vraiment de demander comme ça le sentiment personnel, individuel, de quelqu'un que tu ne connais pas. 

- Oui, j'ai remarqué ça aussi.

- Il y a une chose qui m'a fascinée dans le bahasa, qu'ils parlent en Indonésie : ils ne conjuguent pas les verbes. Les temps n'existent pas. Donc, quand tu veux parler de quelque chose qui s'est passé, ou qui se passera, tu dois toujours remettre les choses dans un contexte temporel précis, ajouter des mots. Plutôt que dire « j'ai visité tel endroit », il faut toujours rajouter un indicateur de temps : « la semaine dernière / le mois dernier / hier, j'ai visité tel endroit ». Je crois que c'est la même chose en thaï.

- Et comment est-ce qu'ils font pour le conditionnel ? « Je devrais faire ça », par exemple.

- Je pense qu'ils doivent aussi rajouter des adverbes, comme... Attends... Comment est-ce qu'on pourrait dire ça...

- Peut-être que le conditionnel n'existe tout simplement pas, dans ces langues.

- Ca voudrait dire que le concept en lui-même n'existerait pas ? Si on ne peut pas exprimer « je devrais faire ça » ou « j'aurais du faire ça », peut-être que le concept même de regret ou de potentiel devoir n'existe pas. Tout se passe au présent.

- Ce serait en tout cas très lié à la culture bouddhiste, du coup. C'est peut-être pour ça qu'ils sont aussi zens, aussi ancrés dans le présent. L'idée même d'agir potentiellement sur le passé ou le futur n'existe pas. Seuls l'action en elle-même et le présent comptent. »

Kristi s'absente quelques minutes.

« Tu sais, cette conversation me fait énormément cogiter. Je m'intéresse depuis longtemps à tout ça, le bouddhisme, la méditation. Je comprends la théorie, et je comprends comment je pourrais être bien plus heureuse dans un état de pleine conscience du moment présent, et non pas dans le regret du passé ou dans l'expectative de l'avenir. Mais je ne peux pas empêcher mon cerveau de réfléchir de cette manière. Il m'a toujours manqué une clef pratique. Je crois qu'on vient de la trouver, cette clef pratique : chaque fois que le regret du passé ou l'angoisse d'un événement non encore advenu viendra frapper à la porte de ma tête, je vais m'efforcer de reformuler en m'interdisant d'utiliser le terme « je pourrais », « j'aurais pu », « je devrais » ou « j'aurais du ». De cette manière, j'ai l'impression de pleinement prendre conscience que je n'ai aucun pouvoir sur ces événements à l'instant précis, et que je serai simplement capable de les affronter le moment venu. C'est-à-dire, au moment où je pourrais dire « je le fais » et non « je devrais le faire ». Je crois que ça va beaucoup m'aider. Et que lorsque le fameux moment du « je le fais » se présentera, alors je serai prête, et je le ferai vraiment, pour ne pas que ce moment se transforme en un « j'aurais du ». »


Spoiler alert

Deux semaines plus tard, je peux vous dire que cette méthode fonctionne à merveille. 

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