mardi 14 juin 2016

14.01.2016 - 04.02.2016 : "The Wolf Pack" au Myanmar - une meute de voyageurs jamais solo.


* Photo piquée à Amélie sur Exotikpause *

Ma décision de partir au Myanmar s'est faite un peu sur un coup de tête. En préparant mon voyage, j'y avais bien pensé, mais toute pleine d'appréhensions que j'étais sur cette partie du monde que je n'avais jamais exploré, je m'étais dit que si je rencontrais un garde du corps / armoire à glace pour m'y accompagner, peut-être oserai-je aller me frotter à un pays majoritairement coloré en rouge sur le site du Ministère des Affaires Etrangères. Je n'ai pas rencontré de Kevin Costner en sac à dos, mais j'ai rencontré Brayden, dont l'enthousiasme à l'idée de se retrouver au Myanmar, lui après le Vietnam, moi après le Cambodge, m'a quand même fait réfléchir.

Le problème, c'est que j'étais plutôt bien, moi, au Cambodge, avec ma team. Et je n'avais pas spécialement envie de la quitter. Mais eux avaient décidé de partir faire le Vietnam en moto, et il était pour moi hors de question que je tente de manipuler un de ces chevaux de l'Enfer. C'est donc le cœur un peu fripé que je me suis résolue à prendre mon billet d'avion et mon visa en ligne de dernière minute, en espérant peut-être retrouver Brayden quelque part au Myanmar. Même après avoir traversé trois pays, les au revoir étaient toujours aussi nuls, voire de plus en plus douloureux.

J'avais presque oublié ce que ça faisait d'être seule. Et d'ailleurs, je n'ai pas vraiment eu le temps de m'en souvenir, puisque mon statut de loup solitaire n'aura duré que quelque heures, entre l'auberge de jeunesse de Phnom Penh et l'avion qui m'amenait à Yangon. On n'arrête pas de le répéter, mais ça ne coûte rien de le redire : voyager en solo est un mythe, à moins de vraiment le vouloir et d'avoir une volonté de fer. Je n'ai jamais été aussi peu seule qu'en partant quelque part avec mon sac à dos. Dans l'avion, alors que mes larmes de séparation avaient à peine séché, ma voisine a commencé à taper la discute : une Chilienne d'une vingtaine d'années, qui revenait, avec deux autres amies chiliennes, d'un semestre d'étude en Australie. Elles m'ont tout de suite incorporée dans leur groupe, jusqu'à l'auberge que j'avais réservé à Yangon, le Four Rivers (que je recommande d'ailleurs pour ses lits qui sont de véritables nids de douceur).

Je n'avais aucun itinéraire prévu. Toute occupée à profiter des plages cambodgiennes, je n'avais rien lu sur le Myanmar. A part les « précautions d'usage » qui se sont d'ailleurs avérées fausses, en très grande partie. Cette totale ignorance de la géographie du pays me laissait donc en théorie une absolue liberté pour me greffer à n'importe qui. Je pensais que j'allais faire la route avec mes nouvelles copines, Luz, Camilla et Vale, mais l'imprévu, toujours lui, s'en est mêlé : nous avions réservé toutes les quatre, via mon auberge, un bus pour partir à Bagan dès le lendemain de notre arrivée. Mais une fois à la gare routière, après 2h coincées dans les bouchons quotidiens qui asphyxient la ville de Yangon tous les soirs en fin de journée, les filles se sont rendues comptes que leurs billets étaient datés pour le lendemain. Tous les bus qui devaient partir ce soir-là – dont le mien - étaient complets.

Je suis donc redevenue loup solitaire l'espace de trente secondes, le temps de retrouver, dans la gare routière, un groupe d'autres loups solitaires qui étaient tous, eux aussi, au Four Rivers de Yangon. Et voilà comment s'est formée « the wolf pack », la meute de loups, qui s'est déplacée ensemble pendant trois semaines dans une joyeuse ambiance de colonie de vacances, qui a atteint son paroxysme dans une chambre beaucoup trop luxueuse de Pyin Oo Lwin, où il m'a fallu bien du whisky pour accepter d'écouter le dernier album de Justin Bieber, vautrés sur un lit.

C'est intéressant une meute de loups, car elle est constituée de plusieurs individus aux personnalités très différentes, avec une position, au sein de la meute, correspondant à ses particularismes, pour que le groupe puisse avancer le plus efficacement possible. Je n'irai pas jusqu'à dire que nous étions aussi bien organisés, mais en terme de diversité, on y était. Jeunes et vieux loups, sages et fous, en rut ou au calme : nous étions entre sept et dix, selon les jours, et vue la taille du groupe, le fait de ne pas s'être entre-tués relève presque de l'exploit. Mais cela tient sans doute à une seule raison : nous étions tous des prétendus « voyageurs solo ». Nous étions tous plus ou moins là pour les mêmes raisons, et avions à peu près le même pedigree. Je ne pourrai pas parler de tout le monde, mais il y a des personnages à évoquer avant de passer en revue les différents chapitres birmans.

Chris, un Américain de San Francisco, était l'artiste un peu torturé et élément social du groupe qui revenait toujours avec des histoires incroyables sur ses rencontres avec des locaux : un mariage presque arrangé avec la fille du « chef » de Bagan, chez qui il avait été invité à dîner, une après-midi passée dans la brume après avoir bu une boisson non identifiée qu'on lui avait offerte à Nyaungshwe, une invitation dans un monastère dans les hauteurs de Mandalay, etc. Son arme : sa guitare qu'il avait emmenée avec lui et qui est indéniablement un excellent moyen de communiquer quand la langue fait défaut.




Jaime, jeune Canadienne solaire au sourire presque trop grand pour son visage, moitié bibliothécaire, moitié serveuse et véritable aimant humain. Lorsqu'elle me parlait de sa vie dans l'Ontario, j'avais l'impression d'avoir devant moi le stéréotype de la Canadienne badass qui n'a pas peur de sauter du haut d'une falaise de plusieurs mètres, même avec une plaie à la jambe déjà ouverte d'un précédent saut, dont le poil se hérisse à peine à la vue d'un grizzly et qui peut casser le nez de n'importe qui d'un coup de coude bien placé, tout ça avec son minois de jolie blonde à peine plus grande que moi. Je n'ai jamais pensé à lui dire ce que son prénom signifie, prononcé à la française, mais elle fait partie de ces personnes qui ont l'air d'avoir un amour de la vie indéboulonnable, chevillé au corps, un roc inébranlable de joie, sans une once de naïveté. Lors d'une marche dans les ruelles de Bagan, Jaime me parle de ses précédents voyages, toujours en solo, en Europe et en Amérique du Sud, de ses parents qui encouragent leurs enfants à voyager coûte que coûte, de sa relation fusionnelle avec sa mère et du tatouage qu'elles ont fait ensemble, etc. Tout paraît tellement simple, dans sa bouche, que je suis partagée entre admiration inspirée et jalousie désespérée en pensant à mon propre cerveau qui ne fait que boucler et reboucler autour des mêmes situations, jusqu'à m'asphyxier dans l'inaction. Si on m'avait demandé, je l'aurais en tout cas élue loup le plus fort de la meute – et nous serons d'ailleurs les deux seules survivantes de la meute initiale.

Ryan aurait pu concourir à ce titre de prime abord : Américain d'origine thaïlandaise, à vingt ans à peine, il donne l'impression d'avoir eu sept vies. Enfance en Thaïlande, installation aux Etats Unis, volontaire pour une ONG en Afrique, où il raconte avoir vu des hommes et des enfants mourir, puis six mois en Australie avant de se donner un an pour parcourir le monde. Avant de venir au Myanmar, il a fait un long trek en solitaire au Népal, passant parfois plusieurs jours à ne croiser ou ne parler à personne. Alors sur le CV, je l'aurais aussi mis dans la catégorie badass, si au bout de quelques soirées de confidences, je n'avais pas découvert quelqu'un de jeune, encore, mais voyant dans son âge une faiblesse, et rongé par la culpabilité d'avoir une vie facile par rapport à la majorité du reste de la planète. Le complexe de la prison dorée. Ou l'impression de dette perpétuelle envers le monde, dette qu'on n'arrête jamais de rembourser au point de s'oublier soi-même. Ca va, je connais bien.

Nous avions un autre jeune exilé au long cours, Will, encore un Américain, du Minnesota cette fois. Après plusieurs années à enseigner en Asie, il prenait son temps aussi pour rentrer « chez lui ». Il n'avait prévenu personne de son retour pour en faire la surprise. J'espère que sa mère n'est pas cardiaque. Je crois que ma mâchoire est tombée par terre lorsqu'il m'a dit qu'il n'avait pas vu ses parents depuis plusieurs années (trois ans ? cinq ans ? impossible de me souvenir). L'écouter me parler de la facilité avec laquelle il faisait ses choix de vie me laissait là aussi rêveuse. J'en suis venue à penser qu'il fallait eut-être grandir dans le froid et la neige pour avoir ce détachement là. Ca doit être pour ça que les pays du nord me fascinent.

Et puis enfin, Amélie, que je placerai à côté de moi dans la meute, pas seulement parce que nous étions deux Française du même âge environ, mais parce qu'elle a elle aussi plaqué un boulot qui perdait de son sens pour orienter ses rails vers l'Orient, justement, et que bon sang, ça fait quand même du bien de retrouver une compatriote à laquelle se confier un peu plus qu'avec d'autres, mais aussi avec laquelle râler ou débattre en français jusqu'à ce qu'Ali, le Québecois et médiateur du groupe, nous sépare en pensant que nous nous disputons (alors qu'il ne s'agit que du sport national, n'est-ce pas?).

Parce qu'au final, même au sein d'une formidable meute de pièces rapportées aux envies et aux motivations similaires, j'ai aussi appris, pendant ce voyage au Myanmar, que tous les voyageurs solo ne parlent pas la même langue et que la vie sur la route n'est pas toujours une succession d'amours hippies. Il y a aussi des incompréhensions, des disputes, et des jours difficiles.

Mais ce sera pour un autre chapitre.





* Sur le site de Kakku - également piqué à Amélie et son Exotikpause *

Aucun commentaire:

Publier un commentaire