lundi 16 novembre 2015

11-13.11.2015 : Bangkok, on peut se dire "tu" ?




* Au Wat Phra Kaeo *

Bon, Bangkok, on aura eu un peu de mal à se comprendre toutes les deux, pas vrai ? Je garderai toujours de toi un souvenir un peu ému parce que tu auras été ma première étape de voyageuse solo à Birkenstock, mais pour être honnête, je ne suis pas sûre qu'on soit sur la même longueur d'onde. Allez, c'est pas toi, c'est moi.

Il faut dire que tu m'as bien eue, au début. A croire que tu me connaissais déjà. En sortant de l'aéroport, accompagnée d'Hélène et Adrien, rencontrés pendant l'escale à Doha et qui passent la journée chez toi, tu m'as assaillie de ton air chaud, moite, qui m'a immédiatement rappelé mon arrivée à Denpasar, à Bali, il y a presque quatre ans. J'en ai même versé une petite larme, dis donc. Sauf que cette fois, Nyamuk ne m'attendait pas à l'aéroport. Donc c'est avec mes deux tout premiers compagnons de voyage que j'ai rejoin ton centre.

Ensuite, tu m'as réservé un accueil particulièrement chaleureux à la Tavee Guest House, dans le quartier de Thewet. Non vraiment. Accueil sympathique, petite cour ombragée blindée de Français, mais c'est pas grave. Chambre solo propre, pas chère. Plein de bouteilles de Chang dans le frigo. Je ne pouvais pas rêver mieux. Je suis vraiment partie enthousiaste, même si j'avais des à priori avant de te connaître. Je me suis dit qu'il fallait les laisser de côté, et que toi et moi allions peut-être avoir une vraie belle relation, finalement.

Je suis partie explorer ton corps et là aussi, je dois admettre que j'ai été surprise. Juste à côté de l'auberge, un petit marché couvert m'a donné envie de replonger dans ces atmosphères moites, frémissantes, inlassablement en mouvement de ces endroits. Mais nous n'avions pas le temps, nous voulions prendre un bateau pour aller voir tout de suite ce que tu avais de plus majestueux. Le bateau nous a fait plonger au cœur de ta mixité de touristes sac au dos et d'habitants de toujours. Les uns se bouchant les oreilles au moindre coup de sifflet furieux de celui, à l'arrière du bateau, qui guide le conducteur à l'approche d'un ponton, avec un langage codé fait de courts et de longs sifflements stridents. Les autres, habitués, ne cillant pas. Nous avons commencé à remonter ton fleuve et là, avec ton vent chaud et ton large horizon découpé par ces hauts buildings que je ne visiterai jamais, tu m'as arraché mes premiers vrais sourires. Tu sais, pas les sourires que tu fais aux autres personnes, sincères, mais adressés, en réaction à une parole, à un acte, à une sympathie, non, ce genre de sourire qui monte tout doucement le long de l’œsophage, les sourires qu'on n'a que pour soi-même. Un pur moment de liberté.

Nous sommes allés au Wat Phra Kaeo et au Grand Palais, construit par Rama Ier à partir de 1782, pris d'assaut par des hordes de touristes chinois se déplaçant au pas de course derrière un guide qui ne s'arrête pas pour prendre la parole. Mais ça ne m'a pas dérangée. Nous avons visité ton temple : une architecture incroyablement fine, de l'or, beaucoup d'or qui aveugle un peu sous le soleil, du rouge, du bleu. J'en ai vus, des temples, mais là, j'admets que tu m'as bluffée. Je n'avais même pas besoin des détails, je me suis laissée porter par ta beauté, tes gigantesques fresques relatant l'histoire du Ramayana, un des récits fondateurs de l'hindouisme. Et puis ton Bouddha d'Emeraude. C'est du jade, en vrai, mais ça n'enlève rien à la beauté de cet endroit. Je me suis assise discrètement aux côtés de ceux (peu nombreux) qui faisaient leurs prières devant la statue, des fleurs à la main, les yeux fermés. A genoux, j'ai moi aussi fermé les yeux. Un vent tiède coulait sur ma peau et me rafraîchissait. Autour de moi, des odeurs de jasmin et d'encens s'entremêlaient. J'aurais voulu rester là tout le reste de ma vie. Ou en tout cas quelques heures. Je me sentais enfin apaisée, calme, après toute cette excitation et toutes ces angoisses. Plus tard, après avoir mangé la meilleure soupe de nouilles du monde sur un minuscule marché, la visite du Wat Pho et de son bouddha couché de 45 mètres de long et 15 mètres de haut n'a fait que prolonger cet émerveillement. A la tombée du soir, le site était presque vide, et le calme régnait autour de la fontaine où nageaient des carpes koï. Hélène et moi avons décidé de nous offrir un massage de pied dans l'école de massage qui se trouve dans le temple. Je n'avais pas dormi depuis deux jours. Je me suis écroulée, mes pieds dans les mains d'une petite dame qui a bien ri.



* Wat Pho *



* Les carpes koï *


Je me suis couchée, épuisée mais heureuse.

Et le lendemain, je ne sais pas si c'était un moyen sadique de me rappeler un peu à la réalité ou une ruse pour me faire partir le plus vite possible, mais tu ne m'as pas épargnée, avoue.

J'étais en confiance, il faut dire. Je suis partie seule pour aller explorer le marché à côté de l'auberge. En y rentrant, un rat avec une maladie de peau franchement dégueulasse a détalé à mes pieds. Des odeurs m'ont assaillie. Des odeurs de... lors de mon premier voyage en Asie, j'avais tellement aimé les odeurs, surtout celles de Bali, pour lesquelles je n'avais pas de mots pour les décrire. Là non plus, je n'ai pas eu de mots, mais ce n'était pas du frangipanier. Un mélange de décomposition et de crasse. Je me suis focalisée sur la sortie, en face de moi, et j'ai avancé, déterminée, dans les allées où j'étais finalement presque seule. J'ai failli trébuché sur un poisson tombé de l'étal. En sortant, je t'avoue que je me sentais mal. Une fois sur le bateau, je me suis détendue, j'étais à nouveau en paysage connu.

Ton marché aux amulettes ne m'a pas transcendée, soyons clairs. Quelques personnes assises avec, devant elles, quelques portes bonheur poussiéreux. Je me suis engouffrée dans une petite rue qui me paraissait plus calme. C'était une étroite rue résidentielle, et les habitants avaient ouvert leurs portes. J'ai vu leur quotidien, l'enchevêtrement d'objets cassés, l'ennui des femmes allongées devant la télé sur un matelas défoncé. Et moi j'étais là, avec mes Birkenstock et mon appareil photo, et j'ai pensé que je n'avais rien à faire ici. Le coup classique de la culpabilité qui nous tombe dessus quand on se sent un peu voyeur. Je suis allée me réfugier dans le premier temple d'à côté pour réfléchir un peu. Mais cette fois, assise devant un tout autre Bouddha, je n'ai pas senti de grande communication entre nous.

Si ma place n'est pas là, je me suis dit, si elle n'est pas sur le marché au coin de la rue ni entre les maisons de cette population abandonnée à deux pas de tes dorures et de tes fastes, alors je n'ai qu'à faire comme beaucoup et aller me parquer avec les autres touristes. J'ai donc marché jusqu'à Khao San Road, déambulant entre des jambes toutes blanches recouvertes de pantalons thaï, refusant poliment les propositions de tatouage / tuk-tuk / t-shirt « I love Thaïlande ». Au bout d'une dizaine de minutes, des étudiants thaïs sont venus m'interviewer et m'ont demandé ce que je venais chercher sur Khao San Road. J'étais bien embêtée de la question, je leur ai dit que je ne savais pas. Un stylo, à la rigueur, vu que j'ai perdu le mien dans l'avion. Ils ont été un peu déçus.

Alors je suis rentrée directement à l'auberge, un peu dépitée. J'ai retrouvé Dion, une Canadienne, et Julien et Romy (pardon si ce n'est pas la bonne orthographe), deux Belges. La soirée avec eux fut plus agréable que la journée avec toi. Nous avons discuté, débattu, appris à nous connaître. La question « Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? » n'est pas venue tout de suite, elle est venue bien bien bien plus tard. Sans doute parce que pour l'instant, ce qu'on fait, tous, dans la vie, c'est de discuter autour d'une table avec des inconnus dont on se sent pourtant incroyablement proches. Le reste, ce qu'on a laissé dans l'armoire en Occident, n'existe pas trop pour le moment. Pour le moment.

A 3h du matin, une Chang à la main, j'ai parlé à Julien de notre problème relationnel, toi et moi. L'impression que, où que je sois avec toi, quelque chose n'irait pas. Ma place ne serait pas là. Julien est là depuis bien plus longtemps avec Romy. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter. Que ce ne serait pas toujours comme ça. Qu'il faut un temps d'adaptation. Une relation se construit sur la durée.

Mais ne t'inquiète pas, Bangkok, je ne suis pas partie avec un souvenir négatif de toi. Car le lendemain, tu m'as laissée t'observer et découvrir ta complexité. Je l'avais déjà bien compris, sur la route pour venir de l'aéroport, en contemplant cette architecture étrange, ces constructions éclectiques qui semblent s’emboîter dans le moindre espace qui leur est laissé, sans soucis d'harmonie ou même de praticité. Je l'ai compris en louant avec mes trois nouveaux compagnons un petit bateau qui nous a emmenés voir les khlongs, les canaux inaccessibles autrement. Cette promenade, c'était comme voir l'envers du décor. En réalité, c'est réellement l'envers du décor. Les dos des maisons s'alignent sur les pilotis sur lesquels elles sont construites. Certaines, au bord de l'effondrement, s'alternent avec des habitats plus cossus. Des hommes pêchent, des enfants nous font des signe et se marrent quand on leur répond, des femmes récupèrent des objets dans l'eau avec de longues perches. Et c'était beau de te voir comme ça. Pas jolie, pas pittoresque, pas mignon, mais beau d'être là avec toi à observer les rouages de ton fonctionnement.


* En sortant des khlongs *

Je ne te mentirai pas : j'ai été heureuse de te quitter pour partir à Ayutthaya avec Dion, au bout de seulement trois jours passés ensemble. Mais ces trois jours m'ont paru durer des semaines, tellement ta myriades de choses et de sensations m'ont donné l'impression d'avoir huit yeux.

Je retiens quand même cette petite blague que tu m'auras faite, la dernière nuit, comme un dernier pied de nez, en « fermant China Town » alors que Dion et Anne, encore une autre Française, avions prévu de s'y faire une ladies' night. Je ne savais même pas qu'on pouvait fermer China Town. Mais pour le jour de la naissance du Bouddha, apparemment, si. Mais c'est sans rancune : on a quand même fait notre ladies' night dans un restau au bord de l'eau, avec des lampions et un groupe qui faisait de la chouette musique. Mais vraiment, je le prends comme une blague, pas un affront.

Allez, je ne reviendrai pas de si tôt. Mais promis, à mon prochain passage, je passerai quand même te claquer la bise.




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