mardi 26 janvier 2016

05-13.11.2015 - Luang Prabang / Vang Vieng : Je vous ai rencontrés dans des paradis pas si artificiels.



* Coucher de soleil sur le Mékong *

En quittant Pai pour partir au Laos, je pensais quitter aussi cette ambiance de douce fête paresseuse pour me retrouver dans quelque chose de plus sauvage, de plus authentique. Autant dire que les premiers jours n'ont pas tout à fait été comme je l'imaginais.

Pour rejoindre le Laos, Brayden, Carolyn, Jennifer et moi avons pris un minivan jusqu'à Chiang Khong, à la frontière. Au petit matin, nous sommes passés au Laos (ma première frontière terrestre ! ) et nous sommes montés sur le « slow boat », un de ces bateaux à longue queue qui descendent le Mékong pour rejoindre Luang Prabang. Le trajet dure deux jours, avec une nuit passée à Pak Ban, une toute petite ville laotienne située au bord du Mékong. Grimper sur ce bateau, ce fut comme embarquer sur un navire qui traverserait le Tartare pour rejoindre un autre monde. Pendant deux jours, nous n'étions plus en Thaïlande, nous n'étions pas encore au Laos, nous étions sur une longue embarcation en bois qui relevait d'un univers parallèle où le temps s'écoule à la fois vite et longuement, et où les liens, là encore, se tissent incroyablement rapidement entre les gens. Pendant deux jours, nous avons lentement dérivé sur le Mékong, dont je suis instantanément tombée amoureuse, son large lit et ses rives vertes et montagneuses qui se terminent en petites plages de sable blanc.

Le bateau était ouvert, mais recouvert d'un toit. Nous pouvions nous asseoir dans des carrés en bois ou sur des longues banquettes, à l'avant. Il ne faisait que quelques mètres, mais j'ai papillonné de groupes en groupes, de mondes en mondes.


* Entre la Thaïlande et le Laos *

* Notre slow boat *

Il y avait la planète Valentina, une Allemande contemplative qui m'a parlé des projets humanitaires pour lesquels elle a travaillé en Amérique Latine. Valentina voyage en solo et elle prévoyait, comme moi, de descendre le Laos jusqu'au Cambodge pour ensuite rejoindre l'Indonésie. Nous avons évoqué de faire un bout de chemin ensemble. Je l'ai ensuite recroisée par hasard dans presque toutes les villes dans lesquelles je suis allée, arpentant seule les rues, avec ses lunettes de soleil et son appareil photo, mais nos chemins ne se sont finalement jamais mélangés.

La planète Marcos était habitée par un Brésilien passionné de photo et de voyage, qui avait mis son travail de côté pendant quelques mois pour partir en vadrouille. Son rêve à lui, c'était de faire le grand saut, de tout laisser tomber pour faire un tour du monde, ou tout du moins, le parcourir pendant un moment.

Il y avait enfin la planète Tomas, un Belge flamand qui a quitté pendant quelques semaines sa femme et son enfant pour réaliser un rêve qui le poursuivait depuis longtemps. Nous n'avons échangé que quelques phrases sur ce bateau, mais il est devenu plus tard un compagnon de route très précieux dont je reparlerais plus tard.

Et puis, j'ai finalement atterri sur la planète Ally, Sharna et Iker, deux Britanniques et un Basque qui se sont aussi rencontrés sur l'univers parallèle du bateau et qui ont finalement rejoint notre petit quatuor pendant nos quelques jours à Luang Prabang. Iker avait acheté un ukulélé et jouait « Somewhere over the rainbow » en boucle. Sharna trimballait son enthousiasme permanent avec ses grands yeux bleus, toujours écarquillés, et son accent so british. Sa destination finale, c'est l'Australie, pour un visa vacances travail. D'ici là, elle se laisse porter par les rencontres pour aller d'un pays à un autre. Je l'ai recroisée plus tard, par hasard, dans un restaurant au sud du Cambodge. Aux dernières nouvelles, elle se trouve au Vietnam. Ally, lui, vient de terminer un cycle dans son école de droit et rêve de travailler dans l'industrie du cinéma aux Etats Unis. Il visite l'Asie avec son bandeau multicolore qui retient ses cheveux noirs, et repartira pour l'Amérique du Sud après avoir passé les fêtes de fin d'année chez lui, en Grande Bretagne.

Il y avait beaucoup d'autres personnes sur cette planète, mais ce sont eux que je retiendrai. Nous étions assis à l'avant du bateau dans une ambiance de fête d'étudiants, faisant des jeux stupides avec une bière et le son du ukulélé d'Iker en bande sonore. Au bout de quelques heures, les rives du Mékong nous avaient peut-être un peu lassés, alors il fallait s'occuper jusqu'à notre arrivée à Pak Ban.

Pak Ban, une fois de plus, est un tout petit village. Une rue, qui remonte depuis la rivière, avec quelques auberges, des stands de nourriture et des boulangeries où j'ai trouvé mes premiers croissants depuis mon départ. On m'avait prévenue avant, mais c'est vraiment en posant le pied à Pak Ban que j'ai compris à quel point le tourisme festif et les drogues qui vont avec sont implantés au Laos. Dans la rue, dans les restaurants, des locaux vous susurrent dans le creux de l'oreille quelques mots : Marijuana ? Cocaïne ? MDMA ? Surtout si vous êtes un jeune homme cela dit. Je crois. Personne n'est venu me voir avec ce genre de propositions en tout cas. J'ai peut-être déjà l'air trop vieille, qui sait. Dans les restaurants, parfois, l'offre n'est même plus cachée : elle est sur le menu. « Happy shake », « happy pizza », suivi du prix.

Le point culminant de cette étrange ambiance se trouve à Vang Vieng, où j'ai atterri quelques jours plus tard, après mon escale à Luang Prabang. Il y a encore quelques années, Vang Vieng était le coin plus ou moins secret de gigantesques « rave parties » où la jeunesse occidentale venait se mettre la tête à l'envers dans des bars paradisiaques sur les rives du Mékong. Des tyroliennes branlantes avaient été tissées au dessus de la rivière, et les résultats furent tragiques. Plusieurs dizaines de morts, suite à des accidents sur ces tyroliennes ou par noyade, quand le whisky et les shots distribués presque partout gratuitement avaient annihilé les réflexes de survie de ceux descendant la rivière, pourtant calme, sur des grosses bouées pneumatiques. Le gouvernement a fini par taper du poing sur la table, et de nombreux bars ont du mettre la clef sous la porte. On dit que la police rode, qu'elle surveille tout ce qui se passe. Ils doivent être bien camouflés, car je n'en ai vus aucun. Nous en avons juste entendu parler quand un Français a été arrêté se baignant nu avec une fille la nuit dans la rivière (il est interdit de se baigner de nuit, et je pense que l' « attentat à la pudeur » n'est pas un sujet avec lequel on rigole beaucoup au Laos non plus). Vang Vieng est peut-être moins folle qu'il y a dix ans, mais la fête n'est pas terminée. Quelques semaines avant que nous arrivions, la rivière a d'ailleurs encore fait une victime. Et les bars distribuent encore le whisky local gratuitement ou presque, accompagné de ballons de gaz hilarant, et parfois, c'est un menu un peu spécial avec des « happy » à chaque ligne qu'on vous tend plutôt que celui qui donne les prix de la Beerlao.



* Indice : ce ne sont pas des ballons de foot *


Mais l'ambiance est cependant très loin d'être glauque – sauf peut-être dans cette horrible boite de nuit de Vang Vieng, la Room 101 où je suis restée environ 2min30, et où les lady boys vous frôlent pour piquer portefeuilles et Gopro, qu'on peut récupérer ensuite moyennant pas mal de kip (la monnaie laotienne). Parce qu'il y en a finalement pour tous les goûts. Bien avant que la nuit devienne psychédélique, les rues de Vang Vieng sont calmes. On s'allonge dans certains restaurants dans de confortables canapés qui donnent, selon l'emplacement, sur des télés diffusant « Friends » en boucle, ou sur les magnifiques paysages laotiens et ses montagnes qui entourent la rivière, en sirotant des « coconut shake », des « coffee shake » des « tous-les-fruits-que-vous-voulez-shake ». Au coucher du soleil, des montgolfières multicolores passent devant nos yeux en rasant lentement les arbres. A l'écart du coin le plus festif, des paillotes plongent leurs pilotis dans l'eau pour abriter ceux qui veulent lézarder au-dessus de la rivière. Certains louent des vélos ou des scooters pour arpenter les alentours de la ville, de gigantesques prairies jaunes hérissées de toutes petites maisons en bois, et puis les montagnes, toujours les montagnes.

L'ambiance n'est pas glauque, donc, ou en tout cas, elle ne l'est pas encore. Yoann, un Français qui travaille pour l'instant au Real Vang Vieng Hostel, où nous étions, en attendant d'ouvrir sa propre auberge, m'a fait part de son inquiétude, en entendant de plus en plus d'histoires de vols et d'arnaques, là où rien ne se passait avant. La situation change, me dit-il, mais il a l'air de vouloir défendre coûte que coûte cette ville qu'il n'a pas envie de quitter.

Pour nous, en tout cas, aucun problème à signaler. Le premier jour à Vang Vieng, nous sommes allés en tuk-tuk au « blue lagoon » qui n'a de lagon que le nom : c'est un petit bout de rivière où l'eau est certes un peu plus translucide, mais qui m'a quand même un peu déçue. Difficile de ne pas l'être après avoir vu les lagons islandais qui pour le coup en mettent plein les mirettes. Mais derrière ce pseudo lagon, en grimpant des rochers sur un chemin plutôt raide, on atteint une grotte dans laquelle une statue d'un Bouddha allongé se repose. Avec quelques lampes torches et l'éclairage de nos téléphones, nous sommes allés plus loin dans le noir de la grotte, emmitouflés dans un très obscure silence. Pendant quelques minutes, nous avons tout éteint, les mains posées sur un rocher, rigolant un peu bêtement comme quand on se raconte des histoires qui font peur. Cela dit, les rires n'ont pas duré longtemps quand nous avons rallumé nos lampes et découvert plein d'araignées sauteuses et autres insectes qui nous ont fait quitté la grotte bien plus vite que nous ne l'avions descendue.

Un autre jour, nous nous sommes aussi laissés porter par les bouées pneumatiques mais pas sur la rivière elle-même : nous avions réservé un tour privé qui nous a emmenés dans une grotte dans laquelle l'eau s'engouffre, et sur laquelle on se tracte le long d'un fil tendu le long des parois. En sortant, notre guide nous a fait visiter l' « elephant cave » où un rocher a pris la forme d'une tête de pachyderme. La rivière, nous l'avons descendue aussi, mais en kayak, zig-zaguant entre les bouées de ceux qui avaient choisi l'option la plus relax. Je me souviendrai longtemps, encore une fois, de ces gigantesques montagnes qui s'ouvrent comme d'énormes portes qui laissent passer le Mékong. Quelques rapides, pas bien méchants, mais qui auront quand même renversé le kayak de Jennifer et Carolyn. Le courant, lui, est très fort. Quasi impossible de se baigner.



* Sur la route vers le lagon*


* Un petit bout de lagon *


* Dans la grotte *


* Devant l'elephant cave *


* En descendant la rivière *


* Photo prise par Brayden *





A Luang Prabang, l'atmosphère était différente. Une ville bien plus grande, aux allures coloniales, beaucoup plus touristique aussi – ou en tout cas, un autre type de tourisme. L'une des attractions, ce sont les cascades gigantesques, à quelques kilomètres de tuk-tuk du centre ville. Nous, nous sommes allés à Tad Sé – les plus petites. Pas vraiment par choix, juste parce qu'on s'est trompé. Mais l'après-midi avait été parfaite. Nous avions pris un canoë pour atteindre les cascades. Nous nous étions baignés, nous avions sauté depuis le haut des rochers, Sharna et moi avions même vu un serpent (on a fui comme des grosses mauviettes en criant). Nous parlions déjà de la soirée à venir : manger sur le superbe marché nocturne qui s'étend dans une grande partie de la ville, aller au cinéma en plein air pour le festival du film asiatique de Luang Prabang, qui a lieu tous les ans, avant d'aller nous poser à Utopia, un bar au bord de la rivière dans lequel on s'allonge sur des chauffeuses posées sur le sol. Nous étions dans le tuk-tuk, je regardais mon nouveau groupe, et je me suis soudain rendue compte qu'en un mois de voyage, je n'avais pas eu une seule crise d'angoisse. Je me suis aussi rendue compte que mon cerveau ne me faisait pas mal. C'est difficile à expliquer, mais souvent, j'ai l'impression que les rouages dans ma tête sont rouillés, ou qu'ils sont sur un rythme différent du monde autour de moi, comme si mon cerveau s'embourbait dans ses propres circonvolutions. Et ça fait mal. Mais là, avec toutes ces nouveautés, avec tous ces gens à découvrir, constamment, ces histoires à écrire et à recommencer, tout le temps, j'ai eu la sensation physique que tous les courants électriques dans ma tête étaient fluides. Comme si ma tête avait trouvé son rythme de croisière. Alors, je me suis sentie profondément, intimement, apaisée. Sur la bonne voie.


 * Les cascades de Tad Sé *



* Photo prise par Ally *


C'est pour ça, je crois, que le début du Laos m'a pris plus de temps que je ne pensais. Je ne voulais pas spécialement m'éterniser à Vang Vieng, mais malgré tout, son charme, son ambiance détendue m'ont gardée quelques jours de plus dans ses bras. Et puis, les gens, surtout, toujours les gens, cette découverte constante de nouvelles vies, de nouvelles histoires, des petits trésors qui font que vous voulez rester un peu plus longtemps pour lire le chapitre suivant. La nuit tombe à 17h 30, ici, et les longues soirées entraînent toujours les rapprochements et les confidences. Chaque soirée passée au Laos, notamment à Vang Vieng, m'a finalement permis de découvrir un peu plus des personnes qui resteront longtemps avec moi.

A Sakura, Iker m'a longuement parlé de son rêve d'ouvrir un jour un bar à San Sebastian, dans la ville où il habite. Il aurait une opportunité en or, un patron qu'il connaît qui devrait bientôt partir à la retraite. Iker déborde d'idées pour cet établissement mais il veut voyager encore, et il a peur de rater cette chance. J'ai essayé de le convaincre de contacter le propriétaire à son retour, juste pour tâter le terrain, savoir si quelque chose est en effet possible. Si la réponse est positive, je suis persuadée qu'il saura, au fond de lui, s'il est prêt ou non à franchir le pas. Dans tous les cas, j'espère aller boire dans les prochaines années un calimuxo servi par le patron lui-même, un jeune Basque grand et mince qui me jouerait parfaitement « Somewhere over the rainbow » avec un ukulélé.


Il y a aussi eu cette soirée avec Jennifer, quelques heures après lui avoir demandé de me couper la frange avec des ciseaux à moitié cassés empruntés à la réception de notre auberge. Jennifer et moi avions déjà eu quelques conversations plutôt intimes, notamment quand nous nous sommes rencontrées à Kanchanaburi et que je lui avais proposé de venir voir le pont de la rivière Kwaï avec moi. Souvent autour des relations amoureuses. C'est sans doute un truc de fille. Mais ce que j'aime, quand on voyage avec quelqu'un pendant longtemps, c'est qu'on recompose petit à petit la vie de l'autre à travers un kaléidoscope de petits détails qui finit par nous donner un aperçu de comment ça se passe, là-bas. En me plaignant de mes Birkenstock moches, j'ai appris que Jennifer avait passé son enfance dans une atmosphère un peu hippie. En caressant un chien, elle m'a parlé de son père, dont elle est très proche. En commandant une bière, elle évoque son travail dans une brasserie de Salem, dans l'Oregon. Ce soir-là, à Vang Vieng, nous nous sommes assises sur un muret devant le Real Vang Vieng Hostel, et avons longuement, longuement parlé. J'ai appris que, malgré son jeune âge, elle avait été mariée à quelqu'un qui avait rejoint l'armée, et que ce mariage leur permettait d'avoir certains avantages. Union trop rapide : ils n'avaient finalement rien en commun et ont divorcé il y a un an. Jennifer a rencontré quelqu'un d'autre, maintenant, peu de temps avant de partir. Elle officialisera cette relation quelques jours plus tard. L'Asie, c'est son premier voyage en solo – ou en demi solo puisqu'elle est partie avec Carolyn, qu'elle a rencontrée sur Internet spécifiquement pour voyager ensemble. Jennifer a soif d'aventures, d'inspirations, de découvertes. Parfois, j'ai l'impression qu'elle hésite encore à se lancer vraiment dedans à corps perdu, à tracer son propre chemin. J'ai entendu dans sa voix de la frustration quand elle n'ose pas se lancer seule de son côté Nous ne voyageons plus ensemble, pour le moment, mais je crois bien qu'elle a fini par le faire, quelque part entre le Vietnam et le Cambodge.


Jennifer m'a aussi fait rencontrer Casey, son premier amour, qui voyage en parallèle d'elle et qui était à Vang Vieng en même temps que nous. C'est toujours un peu vertigineux quand on rencontre ce genre de personnes avec qui les rouages se mettent en place immédiatement, ou qui semble incarner en tous points une certaine partie de notre vie qu'on garde la plupart du temps pour soi : alors, la roue tourne, des portes s'ouvrent, et la conversation coule. Nous avons parlé une bonne partie de la nuit dans la salle commune de notre auberge, devant la table de billard bancale sur laquelle personne n'arrive à jouer. Casey parle de l'Oregon comme du plus bel endroit du monde – et photos à l'appui, je serais tentée de le croire. Jusqu'à présent, pour moi, la Nouvelle Zélande représentait l'Eldorado du voyage, l'endroit où je rêve d'aller depuis que j'ai quinze ans, le jour où j'aurai le budget pour. Mais lui a passé du temps en Nouvelle Zélande, il a de la famille là-bas. Autour de son cou, il y a même un sifflet utilisé par les bergers néo-zélandais, et duquel je n'ai jamais réussi à sortir le moindre bruit mais dont lui tire des sons qui ressemble à ceux d'un oiseau. Pour Casey, l'Oregon surpasse tout, même la Nouvelle Zélande. Alors je lui ai demandé :

« Si je réussis à réunir suffisamment d'argent pour partir un mois minimum en Nouvelle Zélande, tu me promets qu'il vaut mieux que j'aille le dépenser dans l'Oregon ? »

« Sans hésiter, oui. »

Alors qui sait, prochaine destination, Oregon ?




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