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samedi 29 octobre 2016

26.01.2016 - La chute



Parler de voyage, c'est parler de rêve. Surtout le voyage au long cours, sac au dos, tel un aventurier à la conquête du monde et de nouveaux horizons, partant un couteau suisse entre les dents et une polaire Quechua sur le dos. On m'a souvent dit à quel point j'étais courageuse de partir comme ça, seule, à l'autre bout du monde – quand vraiment, le seul courage dont j'ai l'impression d'avoir fait preuve, c'est d'avoir à un moment donné mis en off mon esprit rationnel le temps de cliquer « valider » sur le site de la compagnie aérienne. En dehors de ça, n'ayant ni affronté de tigres à mains nues, ni dormi au milieu d'une jungle remplie de tribus cannibales, tout s'est toujours déroulé à peu près simplement.

En réalité, la vie quotidienne, en dehors du voyage, me paraît beaucoup plus compliquée. Il faut s'impliquer dans des relations, construire un parcours, pièce par pièce, avancer, faire confiance. Il est beaucoup plus difficile de tricher sur le long terme que dans un dortoir d'auberge de jeunesse.

Mais finalement, de ça, on parle peu. De l'héroïsme quotidien. Lorsqu'on navigue sur les blogs voyage, partout, on rencontre cette injonction au courage de suivre son instinct, se reconnecter avec sa vraie nature, qui l'on est vraiment, on voit des personnes qui sourient de mille dents, avec des fleurs dans les cheveux sur fond de coucher de soleil sur des plages au sable blanc. Des choses qui sont finalement assez faciles à faire, entre une excursion dans une montagne et une heure de snorkeling sur les plus belles plages du monde. J'aimerais bien avoir aussi ce genre de speech de motivation pour trouver cette même inspiration dans mon quotidien. « Suivre son instinct » et « être qui l'on est vraiment » dans la réalité de la vie de tous les jours, et pas seulement dans les vagues bleu turquoise de l'autre bout du monde.

On parle rarement des mauvais côtés du voyage. Ou alors si, pour s'échanger des conseils pratiques ou montrer à quel point on s'est sorti héroïquement d'une situation. On peut parler de l'intoxication alimentaire puissance cinq que l'on a chopée en mangeant du serpent, parce que mine de rien, c'est exotique. C'est différent. Ce n'est pas ce que le commun des mortels connaît.

Oui, mais le quotidien ? La fatigue émotionnelle que cela implique de rencontrer toujours de nouvelles personnes ? L'envie d'un retour à la normalité que tout le monde avec un sac à dos considère comme ennuyeuse ? Les mêmes discours, rabâchés dix fois, cent fois ?

Nous en discutions il y a peu avec ma très chère Laurie. Elle me parlait des blogueurs voyage professionnels, qui vivent de cette passion. Les ayant vus à l’œuvre, elle m'expliquait que finalement, ce mode de vie ne la faisait pas rêver. « C'est un vrai job. » Avec des deadlines, des collègues dont la tête ne vous revient pas, du chiffre à faire, des contrats à remplir. Le tout sans pouvoir vraiment admettre qu'on rencontre les mêmes problèmes qu'au quotidien. Ca enrayerait la machine à rêve.

Je parle de tout ça, parce que le moment le plus dur, mais aussi un des plus constructifs, de mon voyage, celui qui finalement a été un sacré tournant, était extrêmement banal. Il n'a pas eu lieu dans la solitude d'un temple perché au sommet d'une colline, ou dans la confrontation physique aux forces naturelles. Non. Je me suis juste engueulée avec quelqu'un.

Il faut dire qu'on n'est pas vraiment préparé à ça, via les blogs de voyage et les profils Instagram. On nous prépare à la solitude, aux rencontres malveillantes. On a l'impression qu'on ne va rencontrer que des gens qui pensent comme nous, qui respirent comme nous, qui sont gentils comme nous, et avec qui, éloignés du stress et de la morne vie quotidienne, on ne vivra que des moments courts mais intenses

En tous cas, moi, je n'étais pas préparée à la bonne vieille engueulade des familles. Surtout que je suis loin d'avoir un caractère belliqueux. Pour être honnête, je crois qu'une engueulade de ce type, lors de mes deux jours passés à Mandalay a été la seule de ma vie – avec un ami en tous cas.

Il est inutile de revenir sur les conditions de cette embrouille. Pourquoi, comment, qui, finalement, peu importe. Ce qui importe, c'est l'état dans lequel je me suis sentie après.

Anéantie.

Je ne comprenais pas – et lui-même me l'avait dit d'ailleurs – pourquoi je prenais aussi mal cette grosse anicroche avec quelqu'un que je ne connaissais de toute façon que depuis quelques jours et que je ne reverrai peut-être même pas. Toujours est-il que le lendemain de cette dispute, je crois que je n'ai jamais autant détesté quelqu'un de ma vie.

Pourquoi ? Parce qu'il avait déchiré le voile.

Le voile d'une vie idéale entre les plages du Cambodge et les montagnes birmanes.

Cette nuit entre cris et larmes m'a fait tomber pleine face sur la dure réalité : ici, comme ailleurs, rien ne change. Je pourrais parcourir la terre entière, les choses en moi que j'ai pu essayer de fuir ne disparaîtront pas. Je ne changerai pas parce que j'ai traversé un continent via le ciel. Les démons resteraient les mêmes, tapis dans un coin, jusqu'à ce que l'adrénaline du mouvement et de la nouveauté redescende. Jusqu'à ce que le quotidien – la réalité – ne refasse surface.

Dans le bus de nuit qui m'amenait de Mandalay à Hpa-An, j'ai repassé ma vie en marche arrière. Les blessures passées sous silence, les crises de larmes, de boulimie, les trous noirs, l'ennui, les désillusions, la lutte pour comprendre comment ça marche, tout ça, comment c'est censé fonctionner, et pourquoi ça ne fonctionne pas plus simplement. Je me suis dit que ça ne servait à rien de faire semblant que tout cela n'existait pas, de penser qu'il suffisait de tourner le dos, en se disant « je vais changer », pour que tout se passe effectivement comme ça. Parce qu'à tout moment, peu importe à quel point on pourrait se bercer d'illusions, de publications Facebook et de murs Pinterest, à tout moment la réalité allait refaire surface. Alors, peut-être valait-il mieux l'accepter, la réalité, travailler avec ce matériau plutôt que de lui tourner le dos.

Rien ne sert de brûler une terre et de l'abandonner. Il vaut mieux en prendre soin pour la faire refleurir.

D'autant plus que si le voyage m'a montré qu'il ne suffisait pas de changer de continent pour se changer soi-même, il a révélé des bourgeons pendant que je fouillais ma propre terre. Une indépendance. Une force, peut-être pas physique, mais mentale. Une résilience. Une capacité à ne jamais me retrouver seule, dans n'importe quelle situation, une capacité à rassembler. Tout ça, ce n'était pas du changement : c'était une révélation.

Cette nuit-là, j'ai rêvé que mon visage avait brûlé et que ma peau pelait, qu'elle se décomposait. Signe très parlant d'une étape franchie. Et en effet, je crois qu'à partir de là, mon voyage n'a plus été le même. Mon voyage a commencé à se transformer : il n'était plus uniquement centré sur la jouissance de l'instant, mais une préparation progressive de mon retour à une vie quotidienne enrichie.

J'avais commencé à trouver ce que j'étais venue chercher. Mais il fallait repasser par la France – ou en tous cas par le berceau de ma vie - pour que cela ait un sens. Parce que oui, le voyage permet d'apprendre énormément, sur soi-même, sur les autres. Oui, le voyage permet de "se reconnecter à soi-même" et "suivre ses instincts". Mais ce savoir a finalement peu d'importance si on ne l'utilise jamais pour le quotidien. Que ce quotidien se déroule à Mandalay ou à Issy les Moulineaux.

« Sagesse du présent, certes, et je veux bien que tout présent soit instantané. Mais enfin nous durons, d'instant en instant, et c'est ce que signifie exister. « Le dur désir de durer », disait Eluard : peu de phrases rendent aussi bien, me semble-t-il, l vrai goût de la vie... Il ne s'agit pas de vivre, comme l'animal selon Nietzsche, attaché au « piquet de l'instant ». Ni de s'abêtir dans le no future des punks ou des idiots. On ne peut pas vivre dans l'instant, puisque la vie est durée. Bergson, ici, a dit l'essentiel, et il est sans doute impossible, quand on vit, de n'être pas du tout bergsonien. Le tout qui nous est donné dure, et nous avec, et nous dedans : ce n'est pas l'instant qu'il faut cueillir, mais l'éternel présent de ce qui dure et passe. C'est où mystiques, poètes et philosophes se rencontrent. « Carpe Diem », disait Horace ; mais ce jour recueilli, ou recueilli, s'il est vécu en vérité, c'est l'éternité même. » 

André Comte Sponville, L'amour la solitude


   

vendredi 20 mai 2016

13.01.2016 : Traverser les champs d'exécution khmers de Choeung Ek pour rejoindre le monde des vivants.



En 1979, peu de temps après la chute du régime totalitaire des Khmers Rouges au Cambodge, un paysan de Choeung Ek, village situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh, se disait qu'il y avait quelque chose d'étrange du côté de l'ancien cimetière chinois qui se trouvait là. En explorant le terrain, il découvrit un arbre dans lequel étaient incrustés des cheveux et des bouts de cervelle, ainsi qu'une fosse commune remplie de corps humains. Le pauvre homme venait de tomber sur l'un des champs d'exécution de la dictature de Pol Pot, qui avait massacré environ un million et demi de Cambodgiens - soit 20 % de la population - pendant les quatre ans que le parti du Kampuchéa Démocratique fut au pouvoir. A Choeung Ek, environ 17 000 personnes ont été exécutées.

Aujourd'hui, ce site abrite un mémorial qui rappelle rapidement comment les Khmers Rouges ont marché sur la capitale du Cambodge le 17 avril 1975 avant d'instaurer un régime totalitaire, sanglant, dont l'idéologie définissait notamment les paysans comme une "race pure". Suivant cette logique, tous les Cambodgiens étaient sommés de travailler la terre, et le pays fut réorganisé en communautés villageoises forcées d'accueillir les citadins qu'on expulsait des villes. Pour vivre en autarcie, le gouvernement instaura des quotas de production agricoles intenables qui mena la population à la mort, par le travail forcé, la famine, la maladie. Intellectuels, opposants réels ou présumés étaient directement emmenés dans des lieux comme Choeung Ek et exécutés.

L'essentiel de la visite du mémorial tourne donc autour du fonctionnement du camp d'exécution. Les cabanes en bois dans lesquelles les prisonniers qui avaient été acheminés ici étaient parqués en attendant la mort. Les hauts parleurs diffusant de la musique en continu pour recouvrir les cris des victimes, afin que les habitants alentours ne sachent pas ce qui se passait dans l'ancien cimetière chinois. Les exécutions, pour lesquelles les bourreaux n'avaient pas le droit d'utiliser des armes à feux, qui ont l'inconvénient de faire du bruit, d'attirer l'attention, et qui étaient donc pratiquées avec toutes sortes d'outils dont l'énumération vous plonge un peu plus loin dans l'horreur. Les fosses communes, dans lesquelles nous sommes cordialement invités à ne pas marcher, et qui, bien qu'elles aient été vidées de leurs ossements anonymes, recrachent régulièrement des morceaux de fémur ou de tibia, au fur et à mesure que la terre s'érode. Les témoignages des rescapés du régime, ou de leurs enfants, susurrés dans l'audiophone. Cet arbre, sur lequel les bourreaux écrasaient la tête des enfants qu'ils tenaient par les pieds, et qui est aujourd'hui recouvert de rubans et de bracelets multicolores déposés en hommage par les visiteurs du site. Et puis, à la fin de la visite, la stupa, mausolée bouddhiste qui prend ici la forme d'une tour abritant tous les crânes retrouvés dans les fosses communes, classés avec des gommettes de couleur par âge, par sexe, et par la manière dont ils ont trouvé la mort. Etrange irruption de la science au moment d'atteindre le summum de l'émotion et de l'horreur au cours de cette visite qui hante, qui hante un long moment.

Encore aujourd'hui, à l'évocation du champ d'exécution de Choeung Ek, j'ai des larmes qui poussent derrière ma glotte, mais qui ne sortent pas. L'horreur absolue n'entraîne pas les larmes ; elle impose l'effroi, le silence. Et pourtant, c'est bien de ce silence là qu'il faut sortir pour vivre, pour reconstruire.

Et puis, il y avait autre chose.

J'ai vu quelques personnes pleurer à la fin de la visite. Moi, je n'ai pas pleuré, mais j'avais l'impression que j'étais censée pleurer. J'étais surtout en colère, et puis j'avais envie de vomir. Et je voulais aussi m'enfoncer dans le silence. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ma famille, et je me trouvais presque un peu ridicule à « comparer », en quelques sortes, le malheur du peuple khmer à celui dont je viens, le malheur du génocide arménien. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ca fait presque dix ans que je suis en psychanalyse, aujourd'hui. Un travail qui m'a toujours beaucoup apporté, que je continue pour le soutien que ça m'apporte, pour la richesse des enseignements, pour l'exercice intellectuel, pour répondre à des questions, pour le « shoot de narcissisme » (il paraît que Woody Allen disait ça). Et évidemment, la question de l'héritage du génocide arménien transmis de génération en génération s'est posée. Et m'a parfois plongée dans des moments lourds de tristesse, d'angoisses, d'horreur.

Quand je suis tombée sur les travaux de Janine Altounian, chercheuse et notamment traductrice des œuvres de Freud, et d'origine arménienne, ses mots, ses phrases parfois un peu compliquées, ont dénoué des choses en moi par leur mystère. La vérité – cette vérité – n'est jamais simple à dire, alors cette écriture précise, studieuse, mais empreinte de son expérience personnelle m'a soutenue tout en m'aidant à mettre certaines choses à distance. M'a fait comprendre que je n'étais pas folle de ressentir ou de penser certaines choses. Que je pouvais en parler.

Je ne sais pas s'il y a un « club » des victimes et des descendants des crimes de masse, mais après tout, peut-être devrait-il y en avoir un. Dans « La Survivance », Janine Altounian écrit sur les répercussions des génocides sur le psychisme. Des génocides en général. Elle pense, elle, que ces effets sont les mêmes pour toutes les familles qui ont fait face à « un projet exterminateur tout à fait permis, puisque sanctionné par sa réalisation effective » (p.48)

Au mémorial de Choeung Ek, j'avais envie de pleurer pour les miens. Et les miens, c'était aussi ces crânes empilés dans la stupa, ces os au fonds des fosses communes qui prenaient symboliquement la place de celles sur lesquelles je n'ai jamais pu me recueillir. Mais ça, je ne pouvais l'expliquer à personne. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ?

Un autre passage de « La Survivance » m'est revenu :

« Les survivants à une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience traumatique double, puisque survivre à l'entreprise du bourreau ne soustrait pas pour autant à l'emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet à la mort mais non à l'invalidation en eux de l'être parlant, car ils entendirent le silence létal d'un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime (…). S'il leur faut, avant tout, s'accommoder de cette survie physique qu'ils ne doivent en somme qu'au hasard, se maintenir chez les vivants (...), ils ont encore à affronter le désintérêt compréhensible et néanmoins dévastateur des citoyens de la normalité, de ces non-exterminables bardés d'une indifférence devenue désormais, pour eux, la seule figure de l'altérité. Leur conscience de soi se voit paralysée par la dérision des mots creux, des valeurs frelatées, des institutions fallacieuses de ceux qui ignorèrent et ne peuvent que méconnaître le réel terrifiant qu'ils viennent de traverser. Aussi, le désastre qui s'abat sur les hommes et les représentations donnant sens à leur vie pulvérise-t-il également, chez les rescapés et leurs descendants, le champ du discours et le tissu des liens avec les autres (...). » (p.33)

Je ne pouvais pas parler, parce que je me souvenais combien je m'étais si souvent sentie « l'exter-minable » parmi les « non exter-minables ». Différente. Et il n'y a pas de mots, on en tout cas, pas encore pour moi, pour faire comprendre ça. Mais pour essayer, au moins, d'en parler, je crois avoir toujours vécu avec l'idée qu'un ou plusieurs tarés pourraient à tout moment venir me planter un couteau dans le ventre sans aucune raison. Quand on grandit avec cette peur là, cette peur viscérale que l'autre, quel qu'il soit, peut nous vouloir du mal, c'est compliqué de s'ouvrir au monde. De communiquer, de faire confiance. D'avoir des relations qui ne soient pas angoissantes. Chaque pas vers l'autre devient un combat. 

Je suis partie pour lui foutre un bon gros coup de poing, à ma peur, pour chercher un antidote dans la beauté du monde, dans la beauté du voyage, dans la beauté de la découverte de cet autre que j'ai si souvent craint. Mais je ne m'attendais pas à être confrontée à ma peur la plus ancestrale au Cambodge. Et puis voilà : j'ai vu les crânes, j'ai vu les os, je me suis – enfin – recueillie – et moi, j'étais bien vivante. Je n'étais pas dans la stupa et j'étais même loin d'y être. J'ai repensé à une des motivations de mon voyage. Faire cadeau à mes ancêtres de la vie – d'une vie sans peur, au plaisir gratuit, une vie de laquelle on ne fuit plus, de la vie qu'ils voulaient pour leurs descendants.

Check les vieux : c'est ce que je vous ai offert ce jour-là et maintenant, je vais continuer à avancer. C'était mon dernier jour au Cambodge avant de partir au Myanmar. Le soir, à l'auberge, nous avons parlé une bonne partie de la nuit de nos familles, de nos angoisses, de nos difficultés avec la vie. Et on l'a putain de célébré, cette vie. Je n'étais plus si différente, ni si minable que ça. J'avais rejoint le monde des vivants.