vendredi 8 août 2014

05.08.2014 : Grimper une montagne en Arménie, en Malaisie et puis en France.



Je repense souvent à lui,  au mont Kinabalu - une montagne de Malaisie dont le point culminant se situe à 4095 mètres.  C’était en 2012, ma première randonnée (et ma dernière so far), qui est devenue une expérience un peu symbolique à laquelle j’aime bien me référer.

Mais je crois qu’il faudrait d’abord évoquer l’Arménie pour mieux comprendre. En août 2010, je suis partie avec mes parents et mes frères à Erevan : il s’agissait de notre premier voyage en Arménie. Mon cousin, Vanick, avait lui aussi décidé de passer quelques mois là-bas. Nous nous étions donc tous retrouvés dans cette capitale dont nos grands-parents nous avaient tant parlée, la terre de nos ancêtres sur laquelle ils n’avaient pourtant jamais vécu. Mais ça, c’est une autre histoire.

Vanick nous avait proposé, à mes deux frères et moi, de partir faire une balade dans la montagne avec d’autres personnes qu’il avait rencontrées à Erevan. Nous avons loué un car et nous sommes tous partis nous « balader ». Le car a longuement roulé sur un chemin qui gravissait une montagne aride, ruisselante de cailloux. C’est étrange l’Arménie, pour cela. C’est un pays rocailleux (la légende veut que Dieu ait lancé une pierre pour en faire l’Arménie lorsqu’il a créé le monde), mais au détour d’un col, d’un tunnel, d’un versant, on peut se retrouver tout d’un coup face à un beau paysage vert, vivant, qui tranche avec l’ocre et le gris qu’on voit d’habitude partout. C’est étrange, mais je me suis récemment rendu compte que c’est une spécificité de la nature qui décrit en même temps parfaitement les Arméniens que je connais : un mélange de rudesse, de sobriété et d’une incroyable soif de vivre. Mais ça aussi, c’est une autre histoire.




Nous sommes finalement arrivés au début du chemin que nous avions prévu d’emprunter. Avant de nous mettre en route, nous nous sommes arrêtés dans un petit restaurant traditionnel de montagne dans laquelle était servie de la nourriture « spécial montagnard ». Le « spécial montagnard » arménien n’a rien à voir avec de la raclette : il s’agit du ratch, un bouillon de pied de cochon dans lequel on trempe du vieux lavach, un pain oriental très fin que l’on prépare sous forme de gigantesque feuilles rectangulaires – pour tout dire, ça pourrait faire nappe. Nous étions les seuls dans ce refuge ; la serveuse nous a servi la soupe, et c’était à nous de mettre le pain jusqu’à ce qu’il ait imbibé tout le bouillon pour devenir une sorte de pâte. On mange ensuite ce ragoût avec du lavach frais, en en faisant une sorte de tacos. Je ne vais pas mentir, c’était immonde (à mon goût). Mais tout comme le requin pourri en Islande, ça vaut le coup d’essayer. Mais là encore, c’est une autre histoire.


* Un pied de cochon dans le ratch *



 * Préparation du lavach *

Après ce mémorable déjeuner, nous nous sommes mis en route. Devant nous, un petit chemin rocailleux serpentait vers le sommet. Pas un arbre, juste des cailloux. Au bout de quelques mètres, nous avons croisé une famille d’Arméniens en train de préparer un barbecue. Ils nous invitent à manger avec eux, mais nous avions encore le ratch en travers de la gorge. Qu’importe, ils nous proposent pour faire passer ça de boire avec eux l’orri, cette vodka arménienne très parfumée, en général à l’abricot. Nous acceptons, ce serait malpoli de refuser. Quelques orris plus tard, nous voilà dansant le kotchari au milieu de la montagne, avec cette famille montée à quelques milliers de mètre d’altitude pour faire leur barbecue. Le kotchari ressemble un peu, sur le principe, aux danses bretonnes dans lesquelles on se tient par le petit doigt en faisant un cercle. Cette danse a longtemps été pour moi le seul intérêt des mariages, puisque c’était l’un des rares moments où nous étions suffisamment nombreux et dans une salle suffisamment grande pour pouvoir le danser. J’aime toujours autant cette danse (et les mariages). Mais ça…

Une fois notre ventre plein de ratch et d’orri, nous nous sommes vraiment engagés sur le chemin. Et c’est là où je voulais en venir : nous étions alors à plus de 3000 mètres d’altitude, et j’ai évidemment expérimenté ce à quoi on devrait s’attendre à de telles altitudes (sauf pour les novices comme moi) : le manque d’oxygène. Je suis partie toute vaillante sur les cailloux, mais au bout de quelques mètres, j’ai senti que je ralentissais, que je n’avais plus de souffle, et qu’il était impossible de marcher à un rythme normal. Mais nous avons continué à avancer entre les rochers, nous avons vu les premières plaques de glace ici et là. La pente devenait de plus en plus raide, je glissais en Converse sur les cailloux (car, pour rappel, j’étais pour ma part partie pour une « balade ») et arrivée à quelques mètres du sommet, je me suis sentie vraiment fatiguée. Mais pas non plus anéantie. J’ai décidé, je crois, de m’asseoir quelques instants, et mes frères ont commencé à se faire du souci. Très rapidement, ils m’ont dit de m’arrêter. Je voulais continuer, mais ils m’ont répété que j’étais trop fatiguée, que c’était trop dangereux. Clément est resté avec moi. Vicken, lui, a continué à monter. Le sommet n’était pas loin, il allait faire l’aller-retour.


* Sur le glacier *

Quand il est revenu, il nous a raconté ce qu’il avait vu de l’autre côté du versant. Un paysage magnifique, parait-il, mais je ne l’écoutais déjà plus. Nous avons commencé à descendre, et je suis partie devant eux, furieuse. Je crois qu’à ce moment là, j’en voulais à la terre entière : à mes frères, pour ne pas m’avoir encouragée à continuer plutôt que de me forcer à m’arrêter, à moi qui ne leur avais pas dit que je pouvais et surtout voulais continuer, au manque d’oxygène, au ratch et à l’ orri. Bref, cette expérience là s’est terminée pour moi avec une certaine amertume, parce que je n’étais pas allée jusqu’au bout et parce que je n’avais pas vu l’autre côté.

Et me voila un an et demi plus tard en Malaisie. Nyamuk et moi vivons à Bali depuis un mois et nous avons du sortir du territoire pour renouveler nos visas. Nous avions décidé de rejoindre Joséphine, la sœur de Nyamuk, à Singapour où elle vivait pour quelques temps, puis de partir tous ensemble sur l’île de Bornéo. Joséphine est férue de randonnée, c’est elle qui nous a proposé l’ascension du mont Kinabalu. J’ai rappelé plusieurs fois que je n’avais jamais fait de randonnée, mais le site du Sabah Parks, qui organise toutes les activités touristiques liées au mont Kinabalu, se voulait rassurant. Nous sommes arrivés la veille pour dormir dans une auberge proche du point de départ de la randonnée située à 1890 mètres d’altitude. Nous avions rencontré dans l’auberge Caroline, une Française venue enseigner en Indonésie et qui voulait elle aussi se payer une tranche de Kinabalu. Nous avons finalement fait l’ascension tous les quatre.

A priori, nous étions bien équipés. Nyamuk et moi n’avions prévu que des affaires d’été pour notre voyage en Indonésie, et nous avions du acheter des manteaux chauds, écharpes, bonnets et gants en arrivant à Sabah. Pour les chaussures, le guide nous conseillait des Adidas Kampung : les Adidas Kampung ne sont PAS des Adidas, ce sont des sortes de Crocs noires, en caoutchouc, avec des petites ventouses sous la semelle. En voyant à quoi ressemblaient les Adidas Kampung, j’ai préféré partir avec mes bonnes vieilles running Asics…

Pour grimper sur le mont Kinabalu, il faut avoir un guide agréé. Peut-être une manière de se faire plus d’argent, mais pour nous, ce fut vraiment nécessaire. Il faut compter environ six heures de marche pour atteindre le refuge de Laban Rata à 3270 mètres d’altitude. Après quelques heures de sommeil là-bas, il faut repartir vers trois heures du matin pour gravir les derniers mètres et assister au lever du soleil au sommet du mont Kinabalu. Au début de notre périple, le sentier s’enfonçait dans une forêt ombragée où poussaient des plantes carnivores. Le chemin était étroit et parfois encombré de gros rochers qu’il fallait presque escalader. Nous marchions plutôt bien, Nyamuk et Caroline devant, Joséphine et moi derrière – et notre guide encore plus derrière, qui nous laissait toujours partir devant mais nous rattrapait avec une vitesse fulgurante dès que nous nous arrêtions. Assez rapidement, il s’est mis à pleuvoir. Des trombes d’une eau chaude, épaisse, qui ne s’arrêtait plus. Je revois encore le chemin se transformer en un petit torrent duquel affleuraient les rochers. Je revois aussi mes chaussures qui disparaissaient dans cette eau boueuse, mais je ne me souviens pas de la fatigue physique. Celle-là ne m’est tombée dessus qu’en arrivant au refuge. J’étais frigorifiée, mes vêtements trempés et je rêvais d’un réconfort similaire à celui qu’on éprouve en rentrant au chalet après une journée de ski : de la chaleur, des fauteuils moelleux, et éventuellement un feu de bois. Evidemment, il n’y avait rien de tout ça : l’eau des douches était froide et la pluie avait traversé nos sacs et imbibé tous nos vêtements. L’humidité, le froid, la perspective de ne pouvoir se reposer que quelques heures avant de repartir : tout cela devenait très désagréable pour moi – et pourtant, je me souviens qu’il n’y avait pas d’autre endroit sur terre où j’aurais voulu être. Pour avoir des vêtements secs, j’ai acheté un hoodie Mont Kinabalu, et Joséphine des Adidas Kampung.


* Plantes carnivores *

Dans le dortoir, malgré les lits simples superposés, Nyamuk et moi avons décidé de dormir ensemble. Ce n’était pas la première fois que nous nous entassions sur un même matelas, même si nous pouvions faire autrement. Nous pouvons être très niais parfois. Souvent. Même trempés à 3000 mètres d’altitude. Car même si on peut penser que cette promiscuité pouvait nous réchauffer, je crois qu’un minimum de confort pour ces quelques heures de sommeil aurait été un peu plus profitable. Je me sentais fiévreuse et moite, je n’avais pas spécialement envie d’un autre corps fiévreux et moite à mes côtés. Mais on ne se refait pas.

A deux heures du matin, le réveil a sonné, et nous sommes partis sur ce qui allait bien sûr être l’étape la plus dure de la randonnée. Nous avancions de nuit, éclairés par nos lampes frontales. Notre point de repère, c’était cette file indienne de petites lampes qui gravissait le sommet, la lumière de ceux qui avançaient devant nous. La pente s’est raidie un peu plus et nous devions nous aider de cordes accrochées sur les rochers pour gravir certains passages. C’est là que les choses ont commencé à se gâter. Mes running ne servaient plus à rien : je glissais sur les rochers et j’avais une vraie frousse de me casser la figure. Il faut dire que la veille, nous avions vu des guides (en tong) descendre quelqu’un en civière en courant. Le quelqu’un en question avait un drap sur la tête, ce qui n’augurait rien de bon quant à son état. Notre guide m’a demandé si j’avais d’autres chaussures. « Non, à part les Adidas Kampung de Joséphine ». J’ai vu son visage s’éclairer : « Oui, oui, c’est ça qu’il faut prendre ! » Puisqu’il faut faire confiance aux professionnels, j’ai suivi son conseil, avec quelques doutes quand même. Mais maintenant, je peux le dire : les Crocs d’Asie du Sud Est m’ont sauvée la vie.

Elles m’ont en tout cas permis de continuer. Ces petites ventouses font des merveilles. Mais elles n’ont pas réglé le fameux problème de l’oxygène qui a sérieusement commencé à nous manquer. Je sentais que j’arrivais vraiment au bout de mes forces. Nyamuk, Caroline et Joséphine étaient partis devant. Je restais avec le guide qui voyait que ça n’allait pas. Il me donnait de l’eau régulièrement, me faisait passer par des chemins, soi-disant plus faciles – mais je le soupçonne d’avoir simplement voulu faire diversion. Et lui qui était si silencieux depuis le début de la randonnée s’est mis à me poser beaucoup de questions, à me parler de sa famille, de son travail et de sa religion. Mais il ne m’a pas demandé si je voulais m’arrêter. Pour lui, c’était l’évidence même : bien sûr qu’on pourrait aller jusqu’au bout. Je me suis demandée ce que je lui aurais dit s’il m’avait posé la question…

C’est là que les souvenirs de l’Arménie me sont revenus. Est-ce que je veux continuer ? J’ai marché près de dix heures sous la pluie, j’ai dormi frigorifiée dans un refuge, j’ai glissé sur une dizaine de rochers. Le soleil va se lever dans quelques minutes. De l’autre côté, il y a ce paysage magnifique que mon frère a vu en Arménie, que moi je n’ai pas pu voir parce que je n’ai pas continué. Il ne reste que quelques mètres, et j’y suis à ce sommet. J’y suis face au soleil, face à un paysage qui n’est pas donné à tout le monde. Encore quelques mètres, et j’aurai toute l’oxygène dont j’ai besoin. Est-ce que je veux continuer ?

Evidemment, j’ai continué. En arrivant au sommet, j’ai lâché mon guide et j’ai commencé à crier « Nyamuk ! Nyamuk ! » (en utilisant sont vrai prénom, par contre) par-dessus les têtes de tout ceux qui étaient déjà installés pour le lever du soleil. Je ne voulais pas être arrivée là et ne pas partager ça avec lui. A ce moment là m’est revenue une scène dans « Titanic » dans laquelle Kate appelle désespérément Jack dans l’eau. Voilà, pareil.

Nous avons vu le lever du soleil ensemble. C’était un moment indescriptible. Pas seulement pour la beauté du jour qui se lève, qui part du pied de la montagne pour monter jusqu’à nous. Pas uniquement pour toutes les couleurs de l’arc-en-ciel qui se bousculaient devant nos yeux. Mais aussi pour l’incroyable expérience que nous venions de vivre ensemble avec Nyamuk et surtout, surtout pour le chemin parcouru pour en arriver là, la lutte contre moi-même, contre la fatigue et le découragement. Je voulais revenir deux ans en arrière et dire à mes frères et à mon moi passé que cette « balade » dans la montagne arménienne, ce n’était rien par rapport à ce que je ferai après, que contrairement à ce qu’ils pensent, je suis capable de bien plus pour peu qu’on me laisse faire.

Je pense souvent au mont Kinabalu parce que j’ai besoin de ce genre de symbole, d’encouragement à moi-même. J’ai besoin de croire que quelque part en moi, il y a ce courage là, où cette révolte contre les discours qui me disent que je ne peux pas. J’ai besoin de me dire qu’en ce moment, je suis sur les derniers mètres du mont Kinabalu, que je n’ai plus d’oxygène, plus de forces, que je suis épuisée et que ce guide à mes côtés me dit des trucs dont je ne vois pas le rapport mais qui ont leur importance, et que surtout, au bout de ces quelques mètres, il y a l’autre côté de la montagne et le lever de soleil, et que je ne devrais laisser personne, et surtout pas moi-même, me dérober ce versant-là, ce soleil-là, et les bras de Nyamuk qui m’attend au sommet.


Encore un petit effort et je le verrai le lever du soleil. Tant que personne ne me dit d’arrêter.



lundi 28 juillet 2014

13.07.2014 : Since I came back, I've been away - le voyage du retour au France jusqu'aux vacances à Cancale en passant par le cosmos.



Le chaos.
Il y en aura eu ces derniers mois.
Je suis rentrée, et puis
Et puis je ne sais plus.
Le trou noir.

Un trou noir est le résultat de l’effondrement d’une étoile massive.  En grandissant, la force de gravité qui fait tenir ensemble le gaz, les poussières et tous les matériaux qui forment l’étoile devient trop forte pour l’étoile. Toutes ces particules finissent par s’effondrer sur elles-mêmes, se contractent, comme attirés par un aimant autour d’un même point. L’étoile massive devient une masse compacte, très dense, beaucoup plus petite, mais avec une attraction gravitationnelle extrêmement élevée : c’est le cœur du trou noir, la singularité gravitationnelle.  Le poids de cette masse crée une déformation dans l’espace-temps, comme si on posait sur une nappe tendue une grosse bille de plomb : la nappe se creuse autour de la bille, comme le fait l’espace autour du trou noir. Et encore autour de la singularité, un espace se forme, appelé « horizon du trou noir » : tout ce qui franchit la limite critique et pénètre dans l’horizon du trou noir ne peut plus en sortir. Paradoxalement, ce qu’on appelle  « l’horizon » est finalement un point de non retour. La force gravitationnelle exceptionnelle du trou noir entraine tous les éléments de son horizon dans un tourbillon dans lequel la matière est chauffée à des températures considérables, avant d’être engloutie. De cet horizon, la lumière elle-même ne peut plus sortir : les photons y sont piégés. C’est pourquoi cet effondrement a pris le nom de « trou noir » (malgré les protestations de certains scientifiques, notamment français, qui trouvaient l’expression inconvenante) : parce que de l’extérieur, on ne peut voir qu’un espace noir ; alors qu’à l’intérieur, c’est un espace en fusion, un espace que la physique est encore incapable d’expliquer ou d’imaginer.

Le trou noir n’est pas tendre avec la matière qu’il entraine dans son horizon. Le temps s’écoule différemment dans le trou noir : un observateur qui se trouverait au-delà de la limite critique voit le temps s’écouler plus vite qu’un observateur extérieur qui, à l’inverse, verra l’autre évoluer plus lentement. Mais il ne pourra de toute façon jamais y avoir d’observateur intérieur et extérieur : toute particule qui franchit la limite critique de l’horizon est soumise à des forces d’attraction différentes qui finissent par la déchiqueter avant d’être engloutie par le trou noir et de venir alimenter sa masse. Cela, c’est ce qu’on appelle la force de marée : ce serait comme si on attachait un poids de dix tonnes aux pieds de quelqu’un, tout en tirant avec vingt tonnes au sommet du crâne. Un écartèlement, en somme.

Et donc, moi, je suis dans le trou noir.
Et au milieu de ce trou noir, j’ai vu
un à un
mes rêves
se dé
cro
c
h
e
r
entraînés par un tourbillon qui engloutissait tout sur son passage, sans que j’ai pu faire le moindre mouvement pour les retenir.

Je suis rentrée, et j’ai senti une déformation de l’espace temps, tout allait trop vite autour de moi et je me suis vue ralentir, ralentir, ralentir

Je suis rentrée légère, et j’ai retrouvé dans l’horizon les vieilles histoires laissées en plan, planant entre les cauchemars et un futur raturé sur du papier froissé, qui m’alourdissent
qui m’écartèlent

Je suis rentrée et soudain je n’ai plus rien senti

Les particules, les sensations ne sortent plus du tourbillon, elles viennent à moi et tournent si vite que je ne les identifie plus, que je les vois simplement se heurter et s’écraser entre elles avant qu’elles puissent m’atteindre ou que je puisse les renvoyer

Je suis rentrée et j’ai senti l’oxygène commencer à me manquer
et cette pensée
cette pensée obsédante
« Où est la fin ? »
« La fin du trou noir ? »

Le problème, c’est que la physique n’a pas encore résolu cette question.

La [mot qu’on ne prononce pas]
ce n’est pas ne plus croire en la vie
au contraire
c’est de savoir qu’elle vaut mieux que ça
qu’elle peut nous renverser d’extase
(sur les rochers de Falkenberg, au sommet d’Ulu Watu)
qu’elle peut nous rendre fou d’amour
(sous les étoiles à Loudun, sur un bateau en Méditerranée)
mais que tout ça n’est plus
ne peut plus être
tant qu’on sera dans le trou noir
tant que les lois de la physiques détruiront tout sur leur passage
et que tout ce qui vient de l’extérieur se crashera sur notre horizon de non retour.

La [mot qu’on ne prononce pas]
ce n’est pas un long tunnel sans fin
tout comme un trou noir n’est, finalement, pas un trou
c’est un mur
épais
dense
qu’on ne peut pas bouger
mais au-delà duquel on entend
sent
devine
les particules d’envies dont on aurait besoin pour sortir de là.

Mais depuis quelques jours
(à moins qu’il ne s’agisse d’un millénaire ?)
j’ai réussi à attraper quelques sensations
une lumière
un accord de musique
des instantanés d’un bonheur qui n’est peut-être pas si loin

le soleil qui tombe entre les branches des arbres, sur la main de Nyamuk, tenant une poignée de cerises qu’il dépose entre mes bras

la mer froide du matin qui défroisse et rend les idées claires

le vin, et ceux qui le partagent

du ceviche frais sous les arbres

un sourire qui fait grimper un frisson le long de ma colonne vertébrale

et l’horizon
un autre horizon cette fois
l’horizon du bateau
un horizon calme, dont on n’attend rien
un à-venir plat
sans drame
instantané
qui ne fait pas peur, lui
qui ne déchiquette pas, lui
Et puis la mer
la mer
la mer
et ce carré d’eau entre les arbres
qui scintille sous la lune
cet instant-là
une suspension
où le tourbillon s’arrête
le temps d’une seconde
d’une respiration
il n’y a plus que moi
le silence
et moi
face au carré mer-lune
et cette question, toute aussi obsédante
« Pourquoi personne ne le voit ? »


lundi 23 juin 2014

21.06.2014 : Archive - la fête de la musique 2012

A l'occasion de la fête de la musique, j'ai retrouvé des archives vidéo inédites de notre groupe qui sera connu comme groupe vintage au XXIIème siècle : Me & My Shark.  



dimanche 2 février 2014

08.01.2014 : Le texte que je n'ai pas écrit - ou mes derniers mois à Lund.



Je n’avais plus envie d’écrire. Ou plutôt, je ne trouvais pas le temps d’écrire. A la fin de l’été, alors que la date de mon retour en France devenait une évidence, alors qu’elle avait été validée et que je comptais les semaines jusqu’à ce qu’elle arrive, le temps m’a échappé. Il s’est mis comme en travers de mon chemin, comme deux gros phares de voiture que je regardais tétanisée au milieu de la route. Un truc tout à la fois inévitable, fascinant et terriblement effrayant. La fin d’une histoire me tombait sur la gueule et j’étais incapable de trouver les mots ou de réagir pour raconter cette fin. Et je dois l’avouer : je n’ai jamais, jamais été capable de terminer une histoire.

Durant cette période, je prenais chaque jour le bus de Ringhornegränden au Sodertull Vardcentral en pensant avec nostalgie qu’il s’agissait d’un de mes derniers trajets. J’accrochais mes yeux à toutes les briques de Botulfplatsen et je passais mon temps à vouloir goûter chaque dernières secondes passées à tel ou tel endroit. Sauf que ces dernières secondes ont duré trois mois et que je n’ai fait qu’attendre avec frayeur et en silence qu’arrive la dernière pendant tout ce temps.

Pourtant, j’avais des choses à raconter. Un long texte sur mes histoires avec l’Histoire m’a longtemps trotté dans la tête. Il m’est venu alors que je visitais le château de Kronborg– prétendument le château de Hamlet – à Helsingor au Danemark avec mes parents. Ce château est célèbre pour sa position stratégique sur l’Oresund – l’étroit bras de mer qui sépare la Suède du Danemark. Il a été le tableau de nombreuses batailles qui ont façonnée  l’histoire de l’Europe du Nord, car qui contrôlait l’Oreseund contrôlait l’entrée sur la mer baltique, et tout ce qu’elle permettait en terme de commerce.



* Arrivée à Helsingor par le bateau de Helsingborg *

L’atmosphère du site aujourd’hui est particulière, les Danois n’ayant peut-être pas autant à cœur de créer une sorte d’atmosphère historique reconstituée– qui vire parfois au kitsch – dans leurs vestiges : ici, pas de fausses tavernes pour recréer un faux Moyen Age. Les cafés modernes et les boutiques de petits créateurs ont leur place autour des douves du château. Mais si les installations interactives disséminées dans les appartements vides en pierre de cet édifice du XVIème siècle ne m’ont pas particulièrement émue, la gigantesque salle de bal avec ses tentures sombres, et plus encore les longues galeries creusées sous le château pour y mettre l’armée en cas d’attaque, ont, elles, beaucoup titillé mon imagination. Je me suis souvenue comme je visitais passionnément les châteaux de la Loire avec mes parents quand j’étais enfant, et comme je m’inventais des histoires formidables dont j’étais l’héroïne en traversant ces pièces qui me propulsaient directement dans d’autres existences. Et ca, ca faisait bien longtemps que je ne l’avais pas fait.

La semaine suivante, je suis allée visiter un village viking avec Laure, à quelques kilomètres de Malmö. Ici, des gens s’emploient à reconstituer la vie telle qu’elle était vécue à l’époque des vikings. Nous y avons rencontré Pär, viking professionnel depuis vingt ans. Pär nous a raconté les légendes d’Odin, de Thor, de Fray et de Loki, les dieux vikings. Il nous a expliqué comment les vikings ont accepté les nouveaux dieux sans pour autant renier les anciens - tout du moins dans « son » village. Mais il nous a surtout parlé de sa vie de viking au XXIème siècle. Comme beaucoup d’autres, Pär habite la plupart du temps dans des villages vikings reconstitués et vit selon les codes de l’époque. Certains le font comme un hobby, quelques semaines par an. Ce jour-là, par exemple, un Allemand était arrivé pour passer quelques jours dans ce village précis. Dans sa vie viking, il était boulanger, et le pain qu’il faisait était merveilleux.

Mais pour Pär, être un viking est un travail à temps plein. Il participe parfois à des tournois, et exhibe ses tatouages eux aussi faits à l’ancienne, avec une aiguille que l’on plante sous la peau point par point pour créer de gigantesques motifs.



 * Pär, viking professionnel *

Pär, quelque part, vit la vie dont je rêvais étant petite.  Ma plus grande frustration alors était de ne pas pouvoir totalement vivre les histoires que j’inventais. Même si je pouvais rester des heures entières seule avec elles à l’intérieur de ma tête, ne voyant même plus le monde autour de moi, toujours la réalité trouvait le moyen de s’infiltrer et de tout détruire. Pär, lui, avait réussi à faire vivre son imaginaire dans le réel (sans pour autant être fou).

Toutes ces histoires avec l’Histoire me restaient donc en tête, et j’ai finalement conclu ce long texte que je n’ai pas écrit quelques semaines plus tard, en Italie. Je suis partie pour mon travail passer quelques jours à OZU, une ancienne fabrique de bonbons transformée en centre culturel et lieu de résidence pour artistes à Monteleone Sabino, un petit village perdu au milieu des montagnes Sabines. L’endroit était magnifique, et l’équipe qui gérait le lieu nous a accueillis comme des rois et des reines. Chaque jour, on nous servait des plats cuisinés avec des ingrédients qu’ils produisaient eux-mêmes. J’ai encore dans la bouche le goût des bruschetta aux truffes qu’une jeune fille du village avait trouvées le matin en promenant son chien dans la forêt. Cette semaine ne fut qu’une succession d’enchantements, de la soirée passée à apprendre à faire des pâtes fraiches avec les mamma du village, à la dégustation d’huile d’olive, jusqu’à la baignade dans un lac artificiel au cœur des montagnes. Dans ce lac, aucune des personnes vivant dans le coin ne vient s’y baigner. Il a été crée par Mussolini, qui voulait construire un barrage à cet endroit, et a pour cela fait inonder la vallée et les villages qui s’y trouvaient. Au fond de ce lac, il y a encore des maisons, des églises, et la mémoire de ceux qui y habitaient : trop de mauvais souvenirs qui font fuir ceux qui vivent dans la région. Et c’est ainsi partout : chaque pierre, chaque rue, chaque champ renferme une histoire, exhale un parfum qui mêle tout à la fois le passé et la légende.



* Un banquet à OZU *

En déambulant dans ces paysages chargés d’images et d’imaginaire, je me suis à nouveau prêtée au jeu auquel je jouais étant petite. Les habitudes sont revenues. Et cette même semaine – coïncidence ou clin d’œil du destin ? – lors d’un atelier, on nous a demandé d‘écrire ce que nous voulions faire quand nous étions enfant, et ce dans quoi nous aimerions investir plus de temps aujourd’hui. Ma réponse fut la même aux deux questions : raconter des histoires.

Et pourtant, ce long texte plein d’histoires auquel j’ai pensé pendant trois mois, je ne l’ai pas écrit. Je n’ai pas commencé d’autres histoires non plus. Je suis restée dans un entre-deux et j’ai lentement laissé se consumer fin 2013. Et puis, le mercredi 18 décembre, j’ai fermé la porte de mon appartement à Lund. Et l’émotion n’a pas été aussi violente que celle que j’avais imaginée. J’ai tourné la clef et mis un point final à un an et demi de vie à Lund. Je suis montée dans la voiture où Nyamuk m’attendait et voilà. Comme ca, nous avons quitté la Suède. La fin que je redoutais tant est arrivée et je crois que je vais pouvoir à nouveau écrire. A commencer par ce texte que je n’ai pas écrit.


dimanche 4 août 2013

04.08.2013 : Une semaine à Paris (ou voir la vie en myope).



 Or donc, mon année en Suède s’est finalement prolongée. Depuis le mois d’avril, j’ai été officiellement engagée comme chargée de communication au même endroit où je faisais mon Service Volontaire. Quatre mois aujourd’hui, et quatre mois qui se sont avérés chaotiques. Entre les voyages pour le travail en Lettonie, en Espagne et à Marseille et les allers-retours à Paris pour voir Nyamuk, j’ai l’impression d’avoir passé plus de temps entre deux avions que chez moi. D’ailleurs, je ne sais plus vraiment où se situe chez moi. A force de bouger, mon appartement suédois est devenu un peu étranger et je recommence à penser à ma vie parisienne. Je viens d’ailleurs de passer trois semaines en France. Quand j’ai quitté Paris il y a plus d’un an maintenant, je n’appréciais plus vraiment la ville. Il y avait trop de choses à faire, trop de gens à voir, trop de monde, trop de métro, trop de tout, et plus rien n’avait de goût. En Suède, j’ai presque eu l’impression de me purger. Et les premières fois où je suis revenue en France étaient un calvaire tant je me sentais submergée par toute cette activité.

Mais cette fois, au cours de ces quelques semaines en France,  j’ai enfin redécouvert le plaisir de vivre à Paris. J’ai repris mon activité favorite, qui consiste à marcher dans la ville pendant des heures avec mon casque sur les oreilles. Et j’ai revisité des lieux qui m’étaient chers mais que je ne prenais plus le temps d’aller voir. Exemples.

Un thé glacé au Jardin du Luxembourg.



J’ai passé toutes mes années de fac (ou presque) près du Jardin du Luxembourg et pendant un temps, je ne pouvais plus le voir en peinture. Et puis, en voulant aller voir l’exposition Chagall là-bas avec Nyamuk, j’ai redécouvert les grandes pelouses, les fontaines, et cette ambiance très parisienne bourgeoise et bucolique. Le Jardin a gardé un esprit très Paris fin XIXème, avec ses chaises en fer forgé, les petites buvettes  et les kiosques où l’on peut écouter des concerts classiques. Finalement, nous avons délaissé l’expo Chagall pour Angelina (le café) où j’ai bu le meilleur thé glacé jamais dégusté jusque là. Une explosion de saveurs fleuries qui allaient parfaitement avec l’éclair au café qui l’accompagnait et la chaleur étouffante de cette journée.

La forêt vierge de l’Hôtel Amour.




* Un restaurant gastronomique * 

Pour l’anniversaire de Laure, nous sommes allées déjeuner à l’Hôtel Amour. Nous y avons découvert une terrasse luxuriante, sur laquelle les tables sont noyées sous des cascades de verdure. En dégustant une salade de poulpe et un sandwich au homard, des petites feuilles coulaient des arbres et voletaient sur nous. On se serait presque cru dans un film de Walt Disney - jusqu’à ce qu’on entende les commentaires désagréables du management à l’égard des serveurs (pourtant adorables). A croire qu’il faut toujours être imbuvable quand on travaille dans un lieu « hype ».

Les massages de l’Espace YonKa.
La première fois que je suis allée dans un institut de beauté, c’était à l’Espace YonKa, près de Sèvres Babylone. J’avais eu droit à un massage sous une pluie chaude d’huiles essentielles. Rien que le nom fait rêver. J’y suis retournée plusieurs fois par la suite en y entraînant des copines. On commence toujours par glousser devant les culottes en papier qu’on doit mettre avant le soin – passage obligatoire – avant de sombrer dans un océan de béatitude dans les salles de massage enveloppées dans de la lumière tamisées et de la musique aux sonorités asiatiques. Après plusieurs essais, chaque fois pour un soin différent, je n’ai toujours pas été déçue. Et je squatte toujours avec bonheur leur « espace bien-être » où l’on peut rester autant de temps qu’on le veut, à boire des tisanes fraîches, loin du bruit extérieur.

Se recentrer à Rasa Yoga Rive Gauche.
Avant de partir en Suède, j’essayais de suivre au moins un cours de yoga par semaine – de préférence du Vinyasa ou du Yin yoga. Mais là-bas, j’ai clairement perdu le rythme. A Lund, c’est principalement le Power yoga qui est privilégié, un yoga modernisé à l’américaine qui se concentre sur la tonicité de la silhouette en mettant de côté la partie méditation. On médite quand même un peu pour le folklore… mais de toute façon, quand on ne parle pas un mot de suédois, c’est un peu dur de suivre le guide.

J’ai donc retrouvé presque avec soulagement mon Rasa Yoga Rive Gauche. Il m’a toujours suffi de pousser la lourde porte en bois qui donne sur la cour intérieur d’un immeuble parisien pour, déjà, me sentir détendue. Au fond de la cour, on rentre dans un espace de calme où tout le monde a l’air un peu shooté au zen. La grande verrière de la grande salle de yoga fait entrer toute la journée une lumière douce, paisible. On chuchote, on sourit. On oublie le reste du monde.

Après ces quatre mois passés dans les nuages, à découvrir constamment de nouveaux lieux et de nouvelles personnes, je ressentais le besoin de rester un moment toute seule avec moi-même. J’ai donc privilégié le Yin yoga, un type de yoga doux pendant lequel on tient la même posture pendant plusieurs minutes en se concentrant sur la respiration et la détente musculaire. S'étirer en se recentrant. 

Ces pauses m’avaient cruellement manqué. J’en sors toujours avec la bonne résolution de pratiquer régulièrement… mais on ne trouve pas des Rasa Yoga à tous les coins de rue.

La galerie des impressionnistes du Musée d’Orsay.



L’impressionnisme n’est pas nécessairement mon courant de peinture préféré. Je suis bien plus attirée par les courants qui sont venus après – expressionnisme, fauvisme, et surtout, la peinture de la sensation. Mais l’impressionnisme a eu le mérite d’ouvrir la porte à tout le reste. J’ai souvent du mal à vraiment m’émouvoir devant leurs tableaux car il reste encore trop de trace de l’anecdote, du prosaïque : je n’arrive pas à m’approprier leurs peintures, comme j’expliquais après avoirvu le musée Munch à Oslo. Mais malgré tout, leurs tableaux me font parfois du bien. Malgré tout, je suis restée longtemps devant la Femme s’épongeant le dos de Degas, j’ai été hypnotisée par les sanguines de Maillol, et surtout son Nu à genou et j’ai même été prise de vertige devant la Femme à l’ombrelle de Monet. Dans toutes ces œuvres, il y avait un moment banal, intime, souvent solitaire. Mais là encore, les sentiments du personnage – ou l’émotion du peintre – éclaboussait tellement la toile qu’on ne voyait plus une peinture mais un voyage. La peinture devenait réelle et mouvante à travers les sensations qu’elle racontait.

Finalement, j’aimerais voir le monde à travers des yeux d’impressionnistes. J’aimerais pouvoir tomber éperdument amoureuse de tout ce que je vois autour de moi et imprégner chaque moment du quotidien d’une émotion forte.

Il faut je crois être un peu poète ou un peu myope pour ça.

On a mis pas mal de temps avant de s’apercevoir que j'étais myope comme une taupe. Je me souviens de la première fois que j’ai regardé le ciel, la nuit, avec des lunettes. Tout d’un coup, les étoiles étaient beaucoup plus nettes qu’auparavant. Ca m’a paru incroyablement ennuyeux et beaucoup moins beau. Avec mes yeux de myope, elles paraissaient beaucoup plus grandes – floues mais radiantes. La réalité est bien plus belle quand elle est un peu déformée.

C’est peut-être ça la solution.

Ne plus mettre mes lentilles mettrait peut-être un peu de piment dans tout ça.


samedi 3 août 2013

09.07.2013 : Une carte postale de la Turquie (Navigating by the stars)



Nous sommes allongés à l’avant de notre voilier, le Volantis. Nous sommes partis de Bodrum il y a trois jours pour une semaine sur ce bateau de quinze mètres, à naviguer entre les îles grecques et turques. Une semaine à contempler l’horizon qui change de couleur toutes les heures,  à s’arrêter sur des plages désertes qu’on ne peut atteindre que par la mer, à guetter le crissement de la ligne de pêche indiquant qu’un poisson a finalement mordu à l’hameçon, une semaine à s’émerveiller du bleu profond autour de nous et du calme de l’eau à la nuit tombée, une semaine encore à se croire aventuriers, à hisser la grand voile et à tourner le winch, tête échevelée et peau salée.

Il fait maintenant nuit noir au large de Knidos. Nous avons jeté l’ancre à une dizaine de mètres d’une crique entourée de hautes montagnes rocailleuses. Nous ne découvrirons la plage de sable blanc et la maison isolée d’un ermite qu’au matin, quand le soleil se lèvera. Pour l’instant, l’horizon reste un mystère.  

On vient d’éteindre la lumière fixée en haut du mât, et tout d’un coup, le paysage nocturne s’est révélé et nous a cloué le bec. Soudain, le ciel est apparu, noir, comme un gigantesque gouffre incrusté de diamants. Ce n’est pas la première fois que le ciel nous émerveille : je me souviens encore de la Laponie et de son univers glacé, cette impression d’une pluie argentée qui se serait figée au dessus de nos têtes. Mais cette fois, ce n’est pas pareil. La nuit est plus sombre encore, il n’y a personne, personne autour de nous que de l’eau et l’ombre des montagnes qui se découpe entre les étoiles. En fixant la nuit, j’ai presque l’impression d’être absorbée par un trou noir.

En dessous de nous, le bateau tangue légèrement, monte et puis redescend, suit les mouvements de la houle sur un rythme régulier.

Dans ma main, je sens ta main qui me réchauffe la peau.

Ce n’est pas tant la nuit qui m’émeut ce soir que ce que nous en faisons.

Combien de fois ai-je rêvé de ce moment là ?
De contempler la nuit sur le pont d’un bateau, au milieu de nulle part, les yeux rivés sur les étoiles et l’épaule collée à une autre.

Allongée ici, entre ciel et mer, je repense aux hommes que j’ai cru aimer. Allongée là, avec la réalité de ta paume contre la mienne, je comprends à quel point tout le reste n’était que rêve, illusions et auto conviction, parce que j’ai toujours forcé l’amour dans ma vie pour y verser émotions et exaltation. Etendue là avec ta voix en fond sonore, je comprends que cette fois, mon rêve n’en est plus un, qu’il n’y a plus de rêve d’ailleurs, plus aucun rêve puisque tu es là et pour de vrai cette fois, puisque tout est là en fait, sur ces quinze mètres de coque en plastique, de bâbord à tribord, de la mer jusqu’au ciel, sur cet îlot qui danse entre la Grèce et la Turquie.

Voilà ce qui me fait tanguer ce soir. Ce n’est pas tant le paysage majestueux qui a nourri tant de rêves.  Des rêves, j’en ai longtemps pourchassés, mais ils ne me servent plus à rien maintenant, plus à rien du tout puisqu’ils sont tous au creux de ma main. Alors au milieu de la nuit, j’ai refourgué mes rêves à l’eau, et je pioche dans ta paume des histoires dont je ne fais plus des rêves mais un futur à vivre. 





jeudi 27 juin 2013

24.06.2013 : L’histoire de l’Ateneu Santboià et des orangers de Barcelone.



* Un graffiti à l'entrée de l'Ateneu Santboià *

L’une des choses qui m’impressionnent le plus dans le milieu dans lequel je travaille, c’est la passion à laquelle je suis confrontée tous les jours. Non pas tant la mienne, de passion, mais celles des gens qui m’entourent, celles de ceux qui depuis des années se battent dans des contextes plus ou moins difficiles pour défendre une culture indépendante, alternative,  parfois au détriment de leur vie – privée ou non.

La semaine dernière, je suis retournée à Sant Boi, près de Barcelone. J’y avais déjà passé une semaine en avril pour aider l’équipe de l’Ateneu Sanboià à mettre en place une conférence internationale, projet dont nous étions les initiateurs. L’histoire de l’Ateneu Santboià est en elle-même l’histoire d’une passion. Au début du XXème siècle, les ouvriers de la ville de Sant Boi décident de construire de leur mains leur propre lieu pour palier au manque d’activités culturelles d’expression artistique : ils veulent un endroit dans lequel se réunir, se rencontrer, danser sur de la musique traditionnelle ou assister à des spectacles de théâtre. Et puisque les gouvernements ou les pouvoirs locaux ne sont pas enclins à le leur donner, ils le feront eux-mêmes. C’est ainsi que nait l’Ateneu Santboià, de la même manière qu’est né l’Ateneu Nou Barris à quelques kilomètres de là, à Barcelone. Dans ce quartier ghettoïsé où les habitants doivent se battre constamment ne serait-ce que pour avoir accès à des conditions sanitaires acceptables, un espace culturel est bien le dernier des soucis des politiques en place. Alors, lorsqu’une usine est abandonnée dans le quartier sans réel plan de reconversion, les voisins le squattent et le transforment en un espace pour la communauté et géré par la communauté. Aujourd’hui, l’Ateneu Nou Barris est un lieu culturel reconnu qui continue ses activités au sein de ce quartier de Barcelone.



* Vue de l'extérieur *

Pour l’Ateneu Santboià, les choses n’ont pas été si simples. Dans les années 90, l’organisme qui gérait le lieu fait faillite et le bâtiment revient à la ville qui elle non plus ne sait pas bien quoi en faire. Quelques années plus tard, un groupe de jeunes de Sant Boi décident de squatter cet endroit empreint d’histoire pour lui redonner la place qu’il aurait toujours du avoir : un centre – centre de la ville (l’Ateneu est situé à quelques mètres de la gare centrale), centre pour la communauté qui s’y réunit, centre culturel et artistique. En 2001, ils ouvrent à nouveau le lieu au public, sans l’accord de la ville, et organisent depuis des concerts, des ateliers pour les voisins, des fêtes communautaires, etc. Et puis, ironie du sort, ce sera la crise économique qui leur portera chance : le bâtiment, à moitié en ruine, ne vaut plus rien et la ville ne trouve pas de repreneur. Elle finit donc par accepter que l’association l’Amic de l’Ateneu Santboià s’occupe de ce gigantesque lieu et y organise des événements publics, en gardant toujours un œil sur leurs activités. Car malgré tout, les pouvoirs en place n’aiment pas trop qu’un groupe de jeunes (sans doute considérés comme des « punks ») organisent des activités sur lesquelles ces mêmes pouvoirs n’ont aucun contrôle. Régulièrement, la ville propose à l’association des subventions, sans cacher qu’accepter ces quelques pièces changerait la donne quant aux décisions prises pour la gestion de l’Ateneu. Chaque fois, l’association refuse, et la ville continue comme elle le peut à mettre des bâtons dans les roues aux organisateurs. Cette année encore, l’Alternative Festa Major a pâti de cette situation. Cette grande fête populaire qui a lieu une fois par an entraine les habitants de Sant Boi dans un grand défilé qui passe notamment par quelques bars partenaires de l’opération. La ville n’est pas d’accord, et prévient les patrons des établissements qu’ils devront payer le prix fort s’ils participent à l’événement. Evidemment, les bars se retirent et laissent un arrière goût amer à cette fête qui sera malgré tout un succès.

Et je me retrouve là, au milieu de la réalité de tous ces gens qui luttent chaque jour pour que leur projet citoyen survive. Tous ceux qui sont impliqués dans l’Ateneu Santboià sont volontaires. Ils travaillent dans la journée et se retrouvent le soir dans les immenses jardins de l’Ateneu pour prévoir et planifier les prochains événements en buvant des bières. Ces gens se connaissent depuis tellement longtemps qu’ils sont devenus une famille. Et l’Ateneu Santboià est en quelque sorte leur héritage.


* Happy team *

Je suis confrontée tous les jours à des histoires comme celle-là, à des récits de vies consacrées à quelque chose de plus grand, qui va plus loin que mon petit quotidien parfois trop étriqué. L’histoire de l’Ateneu Santboià me tient plus particulièrement à cœur parce que j’ai vécu avec eux, dans leur maison, parce qu’ils m’ont accueillie bras ouverts dans leur mode de vie si électrique, parce que j’ai vu ce flot ininterrompu d’énergie alimenté par la fureur de défendre leur projet. Et aussi parce qu’ils paraissaient si reconnaissants que je sois là pour leur prêter main forte alors que je me sentais petite, si petite face à leur raz-de-marée de détermination.

Le fait est que j’ai toujours eu envie de m’investir dans un projet plus grand que moi-même, mais toujours, toujours quelque chose me retient. J’ai fini par accepter, pendant un moment, que je n’étais peut-être pas ce genre de personne, celles qui brulent de passion pour un projet, pour une idée, une obsession. Mais malgré tout…

Malgré tout, à la fin de la semaine à Sant Boi, après la conférence et les trois pauvres heures de sommeil que j’arrivais à avoir chaque nuit, malgré le profond gouffre dans ma tête et dans mon corps en général, je me suis trainée hors de mon lit, déterminée à aller marcher des heures dans Barcelone. Tout ça pour retrouver une place sur laquelle j’avais senti deux mois auparavant l’odeur des orangers. Une odeur qui m’avait envoutée, transportée, et raconté des nouvelles histoires. C’était mon obsession, mon objectif : je devais retrouver cette place, sans avoir la moindre idée de l’endroit où elle se trouvait. Je suis allée jusqu’à la Sagrada Familia, j’ai marché vers l’Arc de Triomphe et j’ai traversé le parc de la Ciutadella. Je me suis assise un long moment sur la plage de la Barceloneta en mangeant des calamars frits, et devant la mer, en regardant les gens autour de moi, je me suis remise à écrire. Chose que je n’avais pas faite depuis longtemps. Et j’ai senti qu’une source qui s’était éteinte depuis quelques mois revenait, doucement. J’ai compris, à ce moment là, que trouver les orangers n’avait pas vraiment d’importance, vraiment pas. C’était autre chose. Alors, je n’ai plus cherché les orangers.

Je me souviens de ce jours à Bali où la tristesse et le sentiment de ne pas être à ma place m’avait clouée au lit. Je regardais une fleur rose qui pendait devant la fenêtre et je m’accrochais désespérément à cette image. Déjà, je savais qu’après avoir quitté l’Indonésie, je voudrais y revenir, tout comme j’ai voulu à tout prix retrouver les orangers de Barcelone.  Alors, je m’accrochais à l’image de cette fleur pour y graver le souvenir de la solitude, pour ne pas m’enfermer à nouveau dans la nostalgie du passé dès que je serai revenue en Europe.

Evidemment, ça n’a pas marché. Il ne me reste de Bali que les couleurs chatoyantes, les odeurs de jasmin et les moments de rêve passés aux côtés de Nyamuk. Je n’ai plus le souvenir physique de la chaleur moite, étouffante, des difficultés de communication et de l’ennui. Les images me sont restées, pas la souffrance. Et de ces images, je fais encore aujourd’hui des histoires qui me font rêver chaque jour.

Voilà pourquoi retrouver les orangers de Barcelone n’avait plus d’importance. Ils sont déjà un rêve, une histoire qui m’alimente. Ma passion à moi, ce qui me fait me lever le matin malgré la fatigue ou les pleurs, malgré le découragement, c’est de partir à la recherche de nouvelles histoires. Et puis de pouvoir les écrire, les raconter, pour qu’elles vivent et qu’on en entende parler. Comme celle  de la famille de l’Ateneu Santboià. 


* Je n'ai pas retrouvé la place des orangers, mais j'ai retrouvé une photo. *