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mercredi 18 février 2015

17.02.2015 : Brighton fantasmé, Brighton libéré : rêves en carton et fête foraine.



Il y a quelque temps déjà, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de Brighton. Il m’a parlé de la mer grise qui se couche sur les galets, des petites ruelles aux maisons mi-colorées mi-délabrées qui rappellent le village de pêcheur que fut un jour cette ville, des lumières de la fête foraine installée sur la jetée, qui clignotent comme des étoiles venues d’un autre temps. Cette rencontre-là, comme beaucoup d’autres, fut courte, éphémère, absurde, et elle s’est terminée en queue de poisson. Mais à défaut d’une suite, je me suis dit qu’il faudrait que j’aille un jour voir Brighton.

L’occasion s’est  finalement présentée ce week-end, pendant un voyage de quatre jours à Londres, chez Aurore, Fabien, et leur petite de six mois, Linh. Normalement, j’essaye de limiter mes séjours londoniens – même après  six ou sept visites, je n’aime toujours pas cette ville. Trop grande, trop encombrée, trop grise. Mais pour faire connaissance avec un bébé de quelques mois, il faut plus de vingt quatre heures. Et puis, leur maison étant éloignée du centre ville, je n’avais pas à m’y aventurer outre mesure. Et surtout, quatre jours, ça laisse aussi le temps de sortir de Londres.

Nous avons pris la voiture et nous y sommes allés, à Brighton. J’ai reconnu exactement ce que j’avais cru entendre dans cette histoire ancienne. Nous avons descendu les étroites rues aux maisons basses, prises d’assaut par des boutiques vintage pour hipster et les restaus à burgers plus fashion que fast food. Nous sommes arrivés sur la plage de galets et avons fait le tour de la jetée sur laquelle la fête foraine est installée, avec son parfum suranné de barbe à papa, de churros et de manèges en bois, comme un portail temporel qui nous plongerait directement au milieu des années 80. Je ne suis jamais venue à Brighton avant, mais je mettrais ma main à couper que, sur cette jetée, rien n’a changé depuis vingt ans.

Il y a par contre une chose dont cet homme-là ne m’avait pas parlé : le Pavillon Royal, construit par George IV, du temps où il était encore Prince Régent. Son père, George III, étant atteint d’une mystérieuse maladie mentale l’empêchant de régner durant les dix dernières années de sa vie, c’est son fils qui fut nommé Régent en 1810. Un fils qui, pour dire les choses rapidement, avait l’air plus fun que son père. A l’opposé de la rigueur et de la sobriété de George III, George IV avait lui un penchant pour le faste, la nourriture, l’alcool, les femmes – et le rock’n’roll s’il était né un peu plus tard. Après s’être endetté jusqu’au cou en faisant construire la Carlton House à Londres, il jeta son dévolu sur Brighton où son oncle, le prince Henry, vivait déjà, et partageait avec lui le même goût pour la bonne chère. La petite ville de bord de mer lui donnait aussi la possibilité de profiter des bienfaits de l’eau salée pour soulager sa goutte, tout en offrant la discrétion nécessaire pour entretenir sa relation avec Maria Fitzherbert, une femme de six ans son aînée, deux fois divorcée et, pire que tout, une Catholique. Autant de défauts qui rendaient impossible une relation officielle entre le King-to-be et sa maîtresse.

George s'installa donc à Brighton, dans une « petite » maison, qu'il fit ensuite agrandir au fur et à mesure des ans. L'architecte Henry Holland, qui s'était déjà occupé de sa Carlton House, commença par rajouter des pièces d'inspiration néoclassiques. Mais c'est entre 1815 et 1822 que ce petit château acquit toute sa particularité : John Nash transforma l'extérieur en une sorte de palais des mille et une nuits aux formes arabisantes, tandis que Frederick Crace décora tout l'intérieur avec des chinoiseries qui, semble-t-il, fascinaient le nouveau Régent. Cet exotisme devint la marque de fabrique du style régence dont George IV, surnommé le "premier gentleman d'Angleterre", fut le décadent représentant.

L'intérieur du Pavillon Royal est pour le moins étrange. Dès l'entrée, une longue galerie rouge est décorée de motifs asiatiques, de meubles dont le bois imite le bambou et de petites statues chinoises qui hochent la tête dans un mouvement continu et hypnotique. Plus loin, dans la salle de banquet où George IV et ses convives passaient apparemment le plus clair de leur temps, un gigantesque lustre pend entre les griffes d'un dragon argenté, sculpté sous une coupole ornée de fausses feuilles de palmier. Sur les murs sont alignés des tableaux reproduisant des scènes tirées de légendes chinoises ; et une fresque de dragons, encore, court le long des murs. Cette salle est la plus impressionnante de toutes et transpire l'extravagance  de l'habitant des lieux.

George IV, qui préfèrera toujours les femmes et l'alcool à la politique, finira méprisé par son peuple après avoir totalement délaissé le pouvoir au Parlement et vidé les caisses du pays pour financer son train de vie dissolu. Obèse, souffrant de rhumatismes et de la goutte, il terminera son règne à moitié suffoquant au fond de son lit, dans le château de Windsor, en disant : "Good God, what is this? My boy, this is death!"

The end.

Ce palais m'a fait une drôle d'impression, vraiment. Je suis sortie, j'avais envie de me retrouver un peu seule pour digérer toutes ces informations. Je suis allée sur la plage, je me suis assise sur les galets. La nuit commençait à tomber, et les lumières désuètes du Brighton Pier brillaient encore davantage. Il y avait quelque chose d'étonnamment similaire entre les chinoiseries du Pavillon Royal et les vieux manèges de la fête foraine.  Il y avait la même quête de divertissement factice, d'exotisme à peu de frais -  non pas en terme monétaire, puisque les excentricités de George IV ont coûté très cher au brave peuple britannique, mais en terme d'implication personnelle. Il y avait dans tout ça de la sensation en carton, du rêve en carton pâte. Je me suis demandé si le Prince Régent, tout fasciné qu'il était par les chinoiseries, était déjà allé en Chine. Est-il monté sur un de ces bateaux qui traversaient les océans pour revenir les cales remplies de tonnes de thé ? En a-t-il eu seulement envie ? A-t-il simplement considéré le fait de transformer son rêve en expérience ?

J'ai lu Les Nourritures terrestres d'André Gide il y a presque de dix ans, et je me souviens encore de cette phrase : "Il ne me suffit pas de lire que les sables sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... toute connaissance qui n'a pas été précédée d'une sensation m'est inutile."

J'étais assise sur les galets j'ai plongé mes mains dans l'eau glacée et puis soudain tout a fait sens. Je ne sais pas si c'est le travail psychanalytique qui crée des fils de partout, mais tout semble se reconnecter petit à petit. J'étais à Brighton, et je mettais un point final à une narration inachevée. Je sentais entre mes doigts le froid lisse des galets, et l’eau filante des vagues.  Le fantasme suspendu se transformait enfin en un voyage, en une expérience tangible. Et comme ça, je pouvais lui dire au revoir.

Des histoires comme celle qui m'a menée à Brighton, j'en ai vécu beaucoup, et j'espère en vivre encore. Elles sont toujours trop courtes, et je ne comprendrai sans doute jamais cette propension à finir en silence, sans drame, sans comédie, sans vaudeville et sans romance. A tout laisser en suspens. Moi, je veux avoir une histoire à raconter, avec un début et une fin.

Ce n'est pas la première fois que je fais ça. Que je viens comme en pèlerinage dans un lieu pour raviver un souvenir. Je n'avais pas compris pourquoi ces voyages avaient une telle importance avant ce week-end. Je suis venue ici pour donner un sens à une histoire qui n'en avait pas. Pour lui donner un but, une justification peut-être, pour continuer la narration même si je la termine toute seule. Je l'ai rencontré, nous avons vécu ça, et c'est comme ça que je suis arrivée ici. Et pour tout ça, ça valait le coup. Pour les ampoules du Brighton Pier qui clignotent au-dessus des vagues grises, pour le dragon argenté du Pavillon Royal, pour le regard de Linh contemplant la mer pour la première fois, pour les meilleures frites que j'ai jamais mangé, pour le souvenir d'André Gide, pour tout ça, ça valait le coup d'avoir un jour croisé ta route. 

mardi 9 décembre 2014

02.03.2015 : Bruges : le calendrier des villes ou l'importance d'être ambidextre.



Il y a des villes comme ça sur lesquelles je ne sais pas quoi dire. Lorsque je voyage, il se forme presque systématiquement dans ma tête une histoire. Ou bien, un petit élément du lieu prend une dimension énorme, un détail vient m’en rappeler un autre et alors, une quantité de mini connexions se font avec une autre chose vue ailleurs, une personne, une question, et c’est toute une toile qui se dessine sur les murs, sur les pavés. Et comme ça, la ville me parle.

Mais à Bruges, la ville est restée silencieuse. Les quelques jours passés là-bas étaient pourtant agréables, mais j’avais, je crois, une appréciation très intellectuelle du lieu : je voyais que cette vieille cité médiévale était jolie ou historiquement riche, mais je ne me souviens pas d’avoir ressenti une émotion. Sans doute le résultat d’une ville si résolument ancrée dans le passé qu’elle est presque devenue un Disneyland miniature pour touristes en quête de pittoresque.

Je n’ai rien trouvé sur la grande place du marché, ni devant le beffroi ; les rues pavées qui façonnent tout le centre ville historique, les ponts qui enjambent les canaux, tout me semblait figé. La nuit apportait une couleur différente, revêtait les rues d’une ambiance mystérieuse qui transformait la ville en un théâtre. Un théâtre, donc, une représentation, un masque de cire posé sur un sol qui fut autrefois bouillonnant.

On a mis Bruges dans du formol. On l’a vitrifié, et en la visitant, ce sont des esprits du passé qu’on regarde à travers le bocal.

Les rues sont un accès direct au Moyen Age, l’âge d’or de la ville. L’ironie, c’est que cet âge d’or est dû, en quelque sorte, à une destruction. Le 4 octobre 1134, un raz de marée vient percer un accès direct entre Bruges et la mer du Nord. On appelle ce nouveau canal le Zwin. Rapidement, la ville, située à une position stratégique entre l’eau et les routes qui mènent vers l’intérieur des terres, devient une escale majeure du commerce mondiale. Au XIIe siècle, le marché de cette « Venise du Nord » est considéré comme le plus sophistiqué des Pays Bas, notamment pour la vente de draperies luxueuses.

Oui, mais voilà : quand le succès repose sur un banc de sable, il peut disparaitre avec la prochaine marée. A la fin du XVe siècle, le Zwin salvateur s’ensable définitivement et la connexion avec la mer est rompue. Petit à petit, Bruges s’appauvrit au profit d’Anvers. La cour de Bourgogne quitte la ville ; et lorsque les Pays Bas, par un jeu d’héritage et de mariage entre les Ducs de Bourgogne et la Maison de Habsbourg, passent sous domination espagnole, Bruges, devenue sans intérêt, est laissée à l’abandon. Mais à partir de 1570, plusieurs provinces en majorité protestante se soulèvent contre la couronne espagnole. En 1581, sept provinces font scission via l’Acte de La Haye et se constituent en une République fédérale, les Provinces Unies. S’en suivra la Guerre de Quatre-Vingts ans – ou la « révolte des gueux » (je rêvais de placer ce mot) – à laquelle plusieurs grandes villes extérieures à ces provinces prennent part à leur tour. Bruges en fait partie ; et son déclin n’en sera que précipité. A la fin de la guerre, marquée par le Traité de Westphalie en 1648, Bruges n’est plus qu’une pauvre petite ville de province.

Tout ça à cause d’un bras de mer qui s’ensable.

A partir de là, toutes les tentatives que mettra la ville en place pour se relever auront pour objectif de renouer avec son passé de star commerciale. Un peu comme Loana après la fin du Loft. Bruges parviendra cependant à devenir une attraction touristique, grâce à son vieux centre ville, classé depuis au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Le passé est préservé. Tant mieux, sans doute. Mais comment rester tourné vers l’avenir, comment garder son dynamisme quand des monuments si imposants, si écrasants qu’ils en deviennent sacrés, vous renvoient sans cesse vers un autre temps ?

Il y a eu une polémique à Paris, récemment, autour de la tour Triangle, un projet de gratte ciel de 180 mètres de haut et de 42 étages qui devait être construit dans le quartier de la Porte de Versailles. En novembre 2014, le Conseil de Paris a finalement voté contre ce projet. Parmi les arguments des opposants, la consommation énergétique était avancée, malgré les solutions géothermiques et de panneaux solaires proposées par les architectes ; on reprochait aussi au bâtiment le fait qu’il soit uniquement destiné à accueillir des bureaux, dans une ville où tant de locaux sont vacants et où trouver un logement revient à chercher du pétrole. Mais la critique qui revenait sans cesse – ou en tout cas, celle d’ordre esthétique – s’adressait à la verticalité du bâtiment. L’UNESCO (toujours lui) rappelait notamment que Paris était l’une des dernières grandes capitales horizontales, et qu’il fallait préserver cette spécificité. D’autres affirmaient qu’une tour n’était cohérente que si elle était en dialogue avec d’autres tours, comme à la Défense ou à New York. Je n’ai pas vraiment d’avis sur l’esthétique du projet en lui-même et à New York, justement, je n’ai pas aimé cette verticalité étouffante pour le regard, tout autant que par le symbole que ces tours semblent porter : pour avoir accès à un bout de ciel, il faut grimper plus haut que les autres.

Bref.

Ce qui m’a interpellée dans l’histoire de la tour Triangle, c’est la réflexion de Christian de Portzampac, architecte et urbaniste français qui travaille beaucoup sur la verticalité, et n’est donc pas totalement objectif dans cette histoire :

« Les villes représentent le passé, le présent et elles nous montrent le futur. Elles assurent la coexistence des générations comme une sorte de « calendrier » où nous vivons dans ce que nos ancêtres ont construit et que nous transformons pour nos enfants. Les villes racontent une histoire, mais elles doivent aussi montrer que le futur existe, il ne faut pas interdire que les constructions neuves et de grande qualité s’insèrent. Il peut y avoir des variations dans la ville historique qui vont l’embellir et la transformer un peu. »

Christian exagère peut-être un peu : je ne crois pas que Paris soit déjà moribonde, et certains quartiers ont été largement rénovés ces dernières années, ne serait-ce que tout l’ensemble des Grands Moulins dans le 13e arrondissement, dont j’ai vécu l’inauguration pendant ma dernière année de licence. Mais il appuie sur un point qui m’avait déjà interrogée avant : quid de la « ville historique » ? Que se passera-t-il quand nous aurons investi tous ces quartiers qui sont encore un peu neutres, et qui laissent de la place aux monuments modernes ? Continuera-t-on de construire à la périphérie, quitte à exiler les habitants du très Grand Paris, quitte à faire du centre ville un musée semblable Bruges ? Ou osera-t-on, un jour, s’attaquer au passé sacralisé ? A partir de quel moment franchit-on la limite entre la nécessaire conservation de la mémoire et de ses enseignements, et l’encombrement qui interdit tout mouvement, toute remise en question ? Quand passe-t-on de la culture-mouvement qui nourrit, au culturel-musée qui fige ? Et comment accepter le passé sans qu’il devienne une entrave, comment construire à partir de lui ?

Ces questions là, oui, elles me sont venues à Bruges. Comme quoi, la ville a fini par me parler.

Mais ce n’est pas elle qui m’a donné un semblant de réponse. Pendant ce séjour, nous sommes rentrés dans une petite cour pavée, dans laquelle une annonce pour un concert gratuit de harpe était affichée. Nous n’avions rien d’autre à faire, et même si nous n’avons pas un penchant naturel pour la harpe, nous avons décidé d’y assister. Il s’agissait de Luc Vanlaere, un monsieur qui joue seul ses morceaux sur plusieurs instruments différents : des harpes classiques, des très anciennes venues d’Asie et d’autres qu’il a construites lui-même. Je suis loin d’être une experte en harpe, mais ce croisement de sons anciens, d’autres venus d’ailleurs et ces sonorités plus contemporaines, recréaient un monde nouveau. J’avais l’impression d’entendre de la harpe pour la première fois. Tel vieil instrument reprenait vie en vibrant avec tel autre. Et je me suis dit que je pouvais tout aussi bien faire pareil avec mes souvenirs encombrants.

Le fait est : je ne me débarrasserai jamais de ma mémoire armoire – à moins d’avoir un jour Alzheimer. Bruges et Paris ne détruiront jamais leurs bâtiments les plus historiques – à moins d’être rasées. Mais elles comme moi avons encore des milliers de vies à vivre. C’est ce que m’a murmuré ce musicien un peu fou en pinçant toutes ses cordes : tous ces souvenirs, toutes ces vies entassées, sont autant de notes et de variations qu’on peut apporter à une gamme. Pas besoin de s’en débarrasser : il faut juste composer avec tous les éléments et savoir les faire dialoguer. C’est aussi ça, le multiculturalisme. Et pour en profiter au maximum, mieux vaut s’exercer et développer sa flexibilité pour maîtriser son instrument et en jouer librement. 


C’est ça que j’ai retenu de Bruges : il faut être ambidextre dans cette vie, parce que personne ne viendra faire ta main gauche. 

jeudi 27 juin 2013

24.06.2013 : L’histoire de l’Ateneu Santboià et des orangers de Barcelone.



* Un graffiti à l'entrée de l'Ateneu Santboià *

L’une des choses qui m’impressionnent le plus dans le milieu dans lequel je travaille, c’est la passion à laquelle je suis confrontée tous les jours. Non pas tant la mienne, de passion, mais celles des gens qui m’entourent, celles de ceux qui depuis des années se battent dans des contextes plus ou moins difficiles pour défendre une culture indépendante, alternative,  parfois au détriment de leur vie – privée ou non.

La semaine dernière, je suis retournée à Sant Boi, près de Barcelone. J’y avais déjà passé une semaine en avril pour aider l’équipe de l’Ateneu Sanboià à mettre en place une conférence internationale, projet dont nous étions les initiateurs. L’histoire de l’Ateneu Santboià est en elle-même l’histoire d’une passion. Au début du XXème siècle, les ouvriers de la ville de Sant Boi décident de construire de leur mains leur propre lieu pour palier au manque d’activités culturelles d’expression artistique : ils veulent un endroit dans lequel se réunir, se rencontrer, danser sur de la musique traditionnelle ou assister à des spectacles de théâtre. Et puisque les gouvernements ou les pouvoirs locaux ne sont pas enclins à le leur donner, ils le feront eux-mêmes. C’est ainsi que nait l’Ateneu Santboià, de la même manière qu’est né l’Ateneu Nou Barris à quelques kilomètres de là, à Barcelone. Dans ce quartier ghettoïsé où les habitants doivent se battre constamment ne serait-ce que pour avoir accès à des conditions sanitaires acceptables, un espace culturel est bien le dernier des soucis des politiques en place. Alors, lorsqu’une usine est abandonnée dans le quartier sans réel plan de reconversion, les voisins le squattent et le transforment en un espace pour la communauté et géré par la communauté. Aujourd’hui, l’Ateneu Nou Barris est un lieu culturel reconnu qui continue ses activités au sein de ce quartier de Barcelone.



* Vue de l'extérieur *

Pour l’Ateneu Santboià, les choses n’ont pas été si simples. Dans les années 90, l’organisme qui gérait le lieu fait faillite et le bâtiment revient à la ville qui elle non plus ne sait pas bien quoi en faire. Quelques années plus tard, un groupe de jeunes de Sant Boi décident de squatter cet endroit empreint d’histoire pour lui redonner la place qu’il aurait toujours du avoir : un centre – centre de la ville (l’Ateneu est situé à quelques mètres de la gare centrale), centre pour la communauté qui s’y réunit, centre culturel et artistique. En 2001, ils ouvrent à nouveau le lieu au public, sans l’accord de la ville, et organisent depuis des concerts, des ateliers pour les voisins, des fêtes communautaires, etc. Et puis, ironie du sort, ce sera la crise économique qui leur portera chance : le bâtiment, à moitié en ruine, ne vaut plus rien et la ville ne trouve pas de repreneur. Elle finit donc par accepter que l’association l’Amic de l’Ateneu Santboià s’occupe de ce gigantesque lieu et y organise des événements publics, en gardant toujours un œil sur leurs activités. Car malgré tout, les pouvoirs en place n’aiment pas trop qu’un groupe de jeunes (sans doute considérés comme des « punks ») organisent des activités sur lesquelles ces mêmes pouvoirs n’ont aucun contrôle. Régulièrement, la ville propose à l’association des subventions, sans cacher qu’accepter ces quelques pièces changerait la donne quant aux décisions prises pour la gestion de l’Ateneu. Chaque fois, l’association refuse, et la ville continue comme elle le peut à mettre des bâtons dans les roues aux organisateurs. Cette année encore, l’Alternative Festa Major a pâti de cette situation. Cette grande fête populaire qui a lieu une fois par an entraine les habitants de Sant Boi dans un grand défilé qui passe notamment par quelques bars partenaires de l’opération. La ville n’est pas d’accord, et prévient les patrons des établissements qu’ils devront payer le prix fort s’ils participent à l’événement. Evidemment, les bars se retirent et laissent un arrière goût amer à cette fête qui sera malgré tout un succès.

Et je me retrouve là, au milieu de la réalité de tous ces gens qui luttent chaque jour pour que leur projet citoyen survive. Tous ceux qui sont impliqués dans l’Ateneu Santboià sont volontaires. Ils travaillent dans la journée et se retrouvent le soir dans les immenses jardins de l’Ateneu pour prévoir et planifier les prochains événements en buvant des bières. Ces gens se connaissent depuis tellement longtemps qu’ils sont devenus une famille. Et l’Ateneu Santboià est en quelque sorte leur héritage.


* Happy team *

Je suis confrontée tous les jours à des histoires comme celle-là, à des récits de vies consacrées à quelque chose de plus grand, qui va plus loin que mon petit quotidien parfois trop étriqué. L’histoire de l’Ateneu Santboià me tient plus particulièrement à cœur parce que j’ai vécu avec eux, dans leur maison, parce qu’ils m’ont accueillie bras ouverts dans leur mode de vie si électrique, parce que j’ai vu ce flot ininterrompu d’énergie alimenté par la fureur de défendre leur projet. Et aussi parce qu’ils paraissaient si reconnaissants que je sois là pour leur prêter main forte alors que je me sentais petite, si petite face à leur raz-de-marée de détermination.

Le fait est que j’ai toujours eu envie de m’investir dans un projet plus grand que moi-même, mais toujours, toujours quelque chose me retient. J’ai fini par accepter, pendant un moment, que je n’étais peut-être pas ce genre de personne, celles qui brulent de passion pour un projet, pour une idée, une obsession. Mais malgré tout…

Malgré tout, à la fin de la semaine à Sant Boi, après la conférence et les trois pauvres heures de sommeil que j’arrivais à avoir chaque nuit, malgré le profond gouffre dans ma tête et dans mon corps en général, je me suis trainée hors de mon lit, déterminée à aller marcher des heures dans Barcelone. Tout ça pour retrouver une place sur laquelle j’avais senti deux mois auparavant l’odeur des orangers. Une odeur qui m’avait envoutée, transportée, et raconté des nouvelles histoires. C’était mon obsession, mon objectif : je devais retrouver cette place, sans avoir la moindre idée de l’endroit où elle se trouvait. Je suis allée jusqu’à la Sagrada Familia, j’ai marché vers l’Arc de Triomphe et j’ai traversé le parc de la Ciutadella. Je me suis assise un long moment sur la plage de la Barceloneta en mangeant des calamars frits, et devant la mer, en regardant les gens autour de moi, je me suis remise à écrire. Chose que je n’avais pas faite depuis longtemps. Et j’ai senti qu’une source qui s’était éteinte depuis quelques mois revenait, doucement. J’ai compris, à ce moment là, que trouver les orangers n’avait pas vraiment d’importance, vraiment pas. C’était autre chose. Alors, je n’ai plus cherché les orangers.

Je me souviens de ce jours à Bali où la tristesse et le sentiment de ne pas être à ma place m’avait clouée au lit. Je regardais une fleur rose qui pendait devant la fenêtre et je m’accrochais désespérément à cette image. Déjà, je savais qu’après avoir quitté l’Indonésie, je voudrais y revenir, tout comme j’ai voulu à tout prix retrouver les orangers de Barcelone.  Alors, je m’accrochais à l’image de cette fleur pour y graver le souvenir de la solitude, pour ne pas m’enfermer à nouveau dans la nostalgie du passé dès que je serai revenue en Europe.

Evidemment, ça n’a pas marché. Il ne me reste de Bali que les couleurs chatoyantes, les odeurs de jasmin et les moments de rêve passés aux côtés de Nyamuk. Je n’ai plus le souvenir physique de la chaleur moite, étouffante, des difficultés de communication et de l’ennui. Les images me sont restées, pas la souffrance. Et de ces images, je fais encore aujourd’hui des histoires qui me font rêver chaque jour.

Voilà pourquoi retrouver les orangers de Barcelone n’avait plus d’importance. Ils sont déjà un rêve, une histoire qui m’alimente. Ma passion à moi, ce qui me fait me lever le matin malgré la fatigue ou les pleurs, malgré le découragement, c’est de partir à la recherche de nouvelles histoires. Et puis de pouvoir les écrire, les raconter, pour qu’elles vivent et qu’on en entende parler. Comme celle  de la famille de l’Ateneu Santboià. 


* Je n'ai pas retrouvé la place des orangers, mais j'ai retrouvé une photo. *

dimanche 21 avril 2013

06.04.2013 : Une carte postale de Bilbao.




Bilbao est une menteuse. Est-ce que tu entends dans son nom la musique des tropiques, la chaleur moite et humide que les remous du fleuve ne peuvent pas rafraîchir, le chant des oiseaux exotiques aux plumes colorées ? Moi, c’est ce que j’entendais dans ces trois syllabes en forme de vague qui riment avec « sombrero ».

Je suis arrivée ici il y a trois jours et j’y ai cru, au début, en voyant l’herbe verte de la colline, les palmiers qui bordent les trottoirs, et les maisons de toutes les couleurs rassemblées autour d’une gigantesque peinture murale. Mais j’ai rapidement compris que quelque chose n’allait pas, que Bilbao avait un secret à cacher. Je l’ai senti en faisant des tours et des détours dans une ville qui n’a pas été construite pour les piétons, qui étourdit les marcheurs en les faisant monter sur des passerelles, descendre dans des tunnels, prendre un virage à gauche, puis un virage à droite. Bilbao étourdit le voyageur pour ne pas rendre l’arnaque trop évidente. Pour ne pas que l’on voit ce qui se cache sous son maquillage.

Il y a encore trente ans, Bilbao était une ville industrielle, noire et polluée, subissant de plein fouet la crise économique des années 80. Pour la sauver, le gouvernement basque et les pouvoirs locaux ont investi dans la culture, offrant notamment à la fondation Guggenheim un musée dont elle doit gérer les collections. Le musée Guggenheim est devenu le cœur de la ville, celui qui pompe les afflux de touristes et redonne toute sa vitalité à la capitale basque, celui qui fait circuler l’économie, qui a relancé les commerces et qui fait maintenant tout fonctionner. Grâce à lui, Bilbao s’est fardée en un centre culturel de renommée mondiale. Mais son passé est toujours là. Il se sniffe à tous les coins de rue, sur chaque pavé et sur chaque mur. Bilbao est toujours aussi grise. Et ce ne sont pas quelques palmiers qui peuvent en effacer les traces.

Je pensais venir me réchauffer les os à Bilbao. Mais voilà : je suis ici depuis trois jours et je crève toujours de froid. Je marche pendant des heures sous la pluie et sous la grêle, et même après une demi-journée passée à me réchauffer dans un café, il fait toujours aussi glacial.

La vérité, vois-tu, c’est que je m’en fous de Bilbao. Je m’en fous de la pluie, de la grêle et des palmiers, je m’en fous du musée Guggenheim, de ses collections renommées et de l’énorme chien en fleur qui trône à l’entrée, je m’en fous de la révolution culturelle, je m’en fous de tout ça. La vérité, c’est que tu me manques, et que c’est dans le ventre que j’ai froid. Tu me manques, et ça, Bilbao n’y peut rien, ni les avions ou les trains que je prends tous les deux jours, ni le soleil, ni les sourires, ni les rencontres. Je ne sais plus où je me trouve et si j’aime ou non ces endroits et puis aussi ma vie. Je ne peux pas savoir ça si tu n’es pas là pour rétablir l’équilibre d’une balance qui penche toujours du mauvais côté en ton absence.

Voilà, c’est ça. Bilbao est une menteuse qui cache sa grisaille derrière d’artistiques couleurs chatoyantes. Et en cela, Bilbao est autant une menteuse que moi. 

samedi 5 mai 2012

2 Days in London

* Ce dinosaure est heureux d'être à Greenwich *


La semaine dernière, avec Nyamuk, nous avons décidé de partir à Londres, un peu à l’improviste. Mais comme on est des oufs, on a choisi de partir en bus comme des gros routards. Beaucoup m’ont demandé comment fait un bus pour traverser la Manche. Je vais donc dévoiler ce mystère absolument insoutenable : le bus roule jusqu’à Calais et prend la direction de l’Eurotunnel. Là, le bus se glisse dans un train, qui rentre dans le tunnel, qui lui-même est sous l’eau. C’est incroyable, mais vrai (une référence culturelle se cache ici).

 Londres, j’y suis allée pas loin de dix fois, dans mes souvenirs. Je n’ai jamais rien compris à cette ville, et je me perds à chaque fois que j’y retourne. C’est toujours la même histoire : je sais pertinemment que je suis déjà passée dans tel ou tel quartier, mais je ne reconnais rien, et surtout, je suis incapable de me faire une image géographique de l’endroit. Je crois que mon cerveau rejette Londres. 

 Enfin bref, nous avons passé deux jours à gambader dans les rues, à prendre des photos, à rouler dans les parcs et à admirer les oiseaux. Car si Londres n’est pas vraiment ma ville préférée, je dois avouer qu’ils sont sacrément chanceux niveau volatiles. En marchant simplement dans Hyde Park et St James Park, nous avons pu observer quantité d’espèces dont nous n’avions aucune idée du nom. Nyamuk voyait des canards chinois partout,  et il n’avait pas tout à fait tort, car en faisant une recherche Google Image sur le canard chinois, on voit – en dehors des canards laqués – à peu près tous les oiseaux qu’on trouve dans les parcs londoniens. Mais il n’y avait pas que des canards chinois. Nyamuk a pu s’émerveiller pendant des heures devant ses amies les poules d’eau pendant que je m’attendrissais devant le pigeon en rut courtisant la pigeonne qui n’en a pas grand-chose à faire. La danse nuptiale du pigeon est peut-être une des manifestations naturelles qui me fascinent le plus dans la vie. La manière dont ils gonflent le cou et font trainer leur queue, en tournant autour de la femelle tout en faisant des tours sur eux-mêmes. Fascinant. Et ce petit regard désappointé lorsque, le temps d’un tour, la  pigeonne s’est envolée sans que le pigeon s’en aperçoive. Ca n’a pas de prix. Bref, pour tout ça, Londres aussi m’a gâtée, puisque nous avons eu l’incroyable chance d’assister à la cérémonie de rut la plus longue jamais observée. Et malgré une bonne cinquantaine de tours autour de la pigeonne, le pigeon n’a pas pécho. La pigeonne est difficile. Il faut dire que la pauvre se fait tourner autour tous les jours, toute l’année, alors que quand même, les animaux sont censés avoir des saisons de reproduction, non ? N’ayant aucun répit, je peux comprendre qu’elle finisse par se lasser. De là à faire un parallèle entre la pigeonne et la Parisienne qu’on reproche d’être toujours froide face aux sollicitations perpétuelles de la faune dans les bars, il n’y a qu’un pas. Que je fais, en effet. 

 On pourrait donc penser que ce qui m’aura le plus marqué pendant ce séjour à Londres, c’était les pigeons – et dans ce cas, c’était bien la peine d’aller jusque là bas alors qu’on en a des caisses à Paris, n’est-ce pas ? 

 Hé bien non. 

 Ce qui m’a le plus marquée dans ce voyage à Londres, ça a été le retour. Parce que, comme je disais plus haut, étant des gros routards, on avait pris le bus. Et au retour, à la surprise générale, le bus n’est pas rentré dans le train qui rentrait dans le tunnel qui passe sous l’eau, non, le bus a pris le FERRY. Immédiatement, je me suis sentie revenir des années en arrière, les années collège et les voyages en Angleterre. J’étais alors amoureuse d’un magnifique brun aux yeux bleus qui sortait avec celle qui me semblait être la plus laide de l’école. Je m’étais imaginée des histoires follement tragiques et romantiques sur l’île de Wight où nous allions passer une semaine. Evidemment, rien de tout ça n’est arrivé, mais j’avais maintenant beaucoup mieux puisque j’embarquais sur un ferry avec Nyamuk. Une espèce de revanche sur le temps qui m’a donné envie de faire un mariage chinois dans le fond du bus, mais là encore, Nyamuk a dit non. Peut-être parce qu’il était encore vexé du coup des canards chinois, puisque je ne l’avais pas cru. 

 La traversée s’est faite sur un petit ferry sur lequel nous avons partagé un fish & chips, puis essayé de trouver un canapé confortable. Quand le Graal a été trouvé, la traversée était finie, ce qui laissait un petit goût d’inachevé. Retour donc au bus dans la soute, et descente à Calais où nous étions deux jours plus tôt.

 Dans la dernière partie du voyage, de Calais jusqu’à Paris, je me suis pas mal demandée pourquoi j’avais été aussi enthousiasmée par des pigeons en rut que je ne regarde plus quand je suis chez moi, et une traversée en bateau qui n’avait rien d’exceptionnel. Je me suis aussi demandé pourquoi mes amis qui partent vivre à l’étranger gardent un souvenir très négatif de la France, alors que les étrangers que je rencontre à Paris sont au comble de l’extase d’être dans la capitale du fromage. 

 C’est la THEORIE DE L’EMERVEILLEMENT.
Le fait qu’il suffisse parfois d’un tout petit renouveau pour que tout soit plus excitant.

 C’est étonnant comme il suffit de peu de choses pour que les éléments les plus anodins deviennent tout d’un coup absolument magiques, pour peu qu’on les décale un peu ou qu’on porte un autre regard sur eux. Il suffit de mettre les pigeons à Londres, ou de ne pas prévenir qu’on rentrera en ferry et pas en Eurotunnel. Il suffit parfois d’un petit déplacement pour que tout reprenne de ses couleurs. 

 Ca fait longtemps, maintenant, que je veux partir vivre quelques temps à l’étranger. Parce qu’après vingt cinq ans à Paris, je me dis qu’il faut raviver un peu ma vision de la vie, lui redonner un peu de lustre. Et s’il faut partir dans un autre pays pour que les pigeons en rut me fasse à nouveau rire, alors je prends.