lundi 16 novembre 2015

11-13.11.2015 : Bangkok, on peut se dire "tu" ?




* Au Wat Phra Kaeo *

Bon, Bangkok, on aura eu un peu de mal à se comprendre toutes les deux, pas vrai ? Je garderai toujours de toi un souvenir un peu ému parce que tu auras été ma première étape de voyageuse solo à Birkenstock, mais pour être honnête, je ne suis pas sûre qu'on soit sur la même longueur d'onde. Allez, c'est pas toi, c'est moi.

Il faut dire que tu m'as bien eue, au début. A croire que tu me connaissais déjà. En sortant de l'aéroport, accompagnée d'Hélène et Adrien, rencontrés pendant l'escale à Doha et qui passent la journée chez toi, tu m'as assaillie de ton air chaud, moite, qui m'a immédiatement rappelé mon arrivée à Denpasar, à Bali, il y a presque quatre ans. J'en ai même versé une petite larme, dis donc. Sauf que cette fois, Nyamuk ne m'attendait pas à l'aéroport. Donc c'est avec mes deux tout premiers compagnons de voyage que j'ai rejoin ton centre.

Ensuite, tu m'as réservé un accueil particulièrement chaleureux à la Tavee Guest House, dans le quartier de Thewet. Non vraiment. Accueil sympathique, petite cour ombragée blindée de Français, mais c'est pas grave. Chambre solo propre, pas chère. Plein de bouteilles de Chang dans le frigo. Je ne pouvais pas rêver mieux. Je suis vraiment partie enthousiaste, même si j'avais des à priori avant de te connaître. Je me suis dit qu'il fallait les laisser de côté, et que toi et moi allions peut-être avoir une vraie belle relation, finalement.

Je suis partie explorer ton corps et là aussi, je dois admettre que j'ai été surprise. Juste à côté de l'auberge, un petit marché couvert m'a donné envie de replonger dans ces atmosphères moites, frémissantes, inlassablement en mouvement de ces endroits. Mais nous n'avions pas le temps, nous voulions prendre un bateau pour aller voir tout de suite ce que tu avais de plus majestueux. Le bateau nous a fait plonger au cœur de ta mixité de touristes sac au dos et d'habitants de toujours. Les uns se bouchant les oreilles au moindre coup de sifflet furieux de celui, à l'arrière du bateau, qui guide le conducteur à l'approche d'un ponton, avec un langage codé fait de courts et de longs sifflements stridents. Les autres, habitués, ne cillant pas. Nous avons commencé à remonter ton fleuve et là, avec ton vent chaud et ton large horizon découpé par ces hauts buildings que je ne visiterai jamais, tu m'as arraché mes premiers vrais sourires. Tu sais, pas les sourires que tu fais aux autres personnes, sincères, mais adressés, en réaction à une parole, à un acte, à une sympathie, non, ce genre de sourire qui monte tout doucement le long de l’œsophage, les sourires qu'on n'a que pour soi-même. Un pur moment de liberté.

Nous sommes allés au Wat Phra Kaeo et au Grand Palais, construit par Rama Ier à partir de 1782, pris d'assaut par des hordes de touristes chinois se déplaçant au pas de course derrière un guide qui ne s'arrête pas pour prendre la parole. Mais ça ne m'a pas dérangée. Nous avons visité ton temple : une architecture incroyablement fine, de l'or, beaucoup d'or qui aveugle un peu sous le soleil, du rouge, du bleu. J'en ai vus, des temples, mais là, j'admets que tu m'as bluffée. Je n'avais même pas besoin des détails, je me suis laissée porter par ta beauté, tes gigantesques fresques relatant l'histoire du Ramayana, un des récits fondateurs de l'hindouisme. Et puis ton Bouddha d'Emeraude. C'est du jade, en vrai, mais ça n'enlève rien à la beauté de cet endroit. Je me suis assise discrètement aux côtés de ceux (peu nombreux) qui faisaient leurs prières devant la statue, des fleurs à la main, les yeux fermés. A genoux, j'ai moi aussi fermé les yeux. Un vent tiède coulait sur ma peau et me rafraîchissait. Autour de moi, des odeurs de jasmin et d'encens s'entremêlaient. J'aurais voulu rester là tout le reste de ma vie. Ou en tout cas quelques heures. Je me sentais enfin apaisée, calme, après toute cette excitation et toutes ces angoisses. Plus tard, après avoir mangé la meilleure soupe de nouilles du monde sur un minuscule marché, la visite du Wat Pho et de son bouddha couché de 45 mètres de long et 15 mètres de haut n'a fait que prolonger cet émerveillement. A la tombée du soir, le site était presque vide, et le calme régnait autour de la fontaine où nageaient des carpes koï. Hélène et moi avons décidé de nous offrir un massage de pied dans l'école de massage qui se trouve dans le temple. Je n'avais pas dormi depuis deux jours. Je me suis écroulée, mes pieds dans les mains d'une petite dame qui a bien ri.



* Wat Pho *



* Les carpes koï *


Je me suis couchée, épuisée mais heureuse.

Et le lendemain, je ne sais pas si c'était un moyen sadique de me rappeler un peu à la réalité ou une ruse pour me faire partir le plus vite possible, mais tu ne m'as pas épargnée, avoue.

J'étais en confiance, il faut dire. Je suis partie seule pour aller explorer le marché à côté de l'auberge. En y rentrant, un rat avec une maladie de peau franchement dégueulasse a détalé à mes pieds. Des odeurs m'ont assaillie. Des odeurs de... lors de mon premier voyage en Asie, j'avais tellement aimé les odeurs, surtout celles de Bali, pour lesquelles je n'avais pas de mots pour les décrire. Là non plus, je n'ai pas eu de mots, mais ce n'était pas du frangipanier. Un mélange de décomposition et de crasse. Je me suis focalisée sur la sortie, en face de moi, et j'ai avancé, déterminée, dans les allées où j'étais finalement presque seule. J'ai failli trébuché sur un poisson tombé de l'étal. En sortant, je t'avoue que je me sentais mal. Une fois sur le bateau, je me suis détendue, j'étais à nouveau en paysage connu.

Ton marché aux amulettes ne m'a pas transcendée, soyons clairs. Quelques personnes assises avec, devant elles, quelques portes bonheur poussiéreux. Je me suis engouffrée dans une petite rue qui me paraissait plus calme. C'était une étroite rue résidentielle, et les habitants avaient ouvert leurs portes. J'ai vu leur quotidien, l'enchevêtrement d'objets cassés, l'ennui des femmes allongées devant la télé sur un matelas défoncé. Et moi j'étais là, avec mes Birkenstock et mon appareil photo, et j'ai pensé que je n'avais rien à faire ici. Le coup classique de la culpabilité qui nous tombe dessus quand on se sent un peu voyeur. Je suis allée me réfugier dans le premier temple d'à côté pour réfléchir un peu. Mais cette fois, assise devant un tout autre Bouddha, je n'ai pas senti de grande communication entre nous.

Si ma place n'est pas là, je me suis dit, si elle n'est pas sur le marché au coin de la rue ni entre les maisons de cette population abandonnée à deux pas de tes dorures et de tes fastes, alors je n'ai qu'à faire comme beaucoup et aller me parquer avec les autres touristes. J'ai donc marché jusqu'à Khao San Road, déambulant entre des jambes toutes blanches recouvertes de pantalons thaï, refusant poliment les propositions de tatouage / tuk-tuk / t-shirt « I love Thaïlande ». Au bout d'une dizaine de minutes, des étudiants thaïs sont venus m'interviewer et m'ont demandé ce que je venais chercher sur Khao San Road. J'étais bien embêtée de la question, je leur ai dit que je ne savais pas. Un stylo, à la rigueur, vu que j'ai perdu le mien dans l'avion. Ils ont été un peu déçus.

Alors je suis rentrée directement à l'auberge, un peu dépitée. J'ai retrouvé Dion, une Canadienne, et Julien et Romy (pardon si ce n'est pas la bonne orthographe), deux Belges. La soirée avec eux fut plus agréable que la journée avec toi. Nous avons discuté, débattu, appris à nous connaître. La question « Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? » n'est pas venue tout de suite, elle est venue bien bien bien plus tard. Sans doute parce que pour l'instant, ce qu'on fait, tous, dans la vie, c'est de discuter autour d'une table avec des inconnus dont on se sent pourtant incroyablement proches. Le reste, ce qu'on a laissé dans l'armoire en Occident, n'existe pas trop pour le moment. Pour le moment.

A 3h du matin, une Chang à la main, j'ai parlé à Julien de notre problème relationnel, toi et moi. L'impression que, où que je sois avec toi, quelque chose n'irait pas. Ma place ne serait pas là. Julien est là depuis bien plus longtemps avec Romy. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter. Que ce ne serait pas toujours comme ça. Qu'il faut un temps d'adaptation. Une relation se construit sur la durée.

Mais ne t'inquiète pas, Bangkok, je ne suis pas partie avec un souvenir négatif de toi. Car le lendemain, tu m'as laissée t'observer et découvrir ta complexité. Je l'avais déjà bien compris, sur la route pour venir de l'aéroport, en contemplant cette architecture étrange, ces constructions éclectiques qui semblent s’emboîter dans le moindre espace qui leur est laissé, sans soucis d'harmonie ou même de praticité. Je l'ai compris en louant avec mes trois nouveaux compagnons un petit bateau qui nous a emmenés voir les khlongs, les canaux inaccessibles autrement. Cette promenade, c'était comme voir l'envers du décor. En réalité, c'est réellement l'envers du décor. Les dos des maisons s'alignent sur les pilotis sur lesquels elles sont construites. Certaines, au bord de l'effondrement, s'alternent avec des habitats plus cossus. Des hommes pêchent, des enfants nous font des signe et se marrent quand on leur répond, des femmes récupèrent des objets dans l'eau avec de longues perches. Et c'était beau de te voir comme ça. Pas jolie, pas pittoresque, pas mignon, mais beau d'être là avec toi à observer les rouages de ton fonctionnement.


* En sortant des khlongs *

Je ne te mentirai pas : j'ai été heureuse de te quitter pour partir à Ayutthaya avec Dion, au bout de seulement trois jours passés ensemble. Mais ces trois jours m'ont paru durer des semaines, tellement ta myriades de choses et de sensations m'ont donné l'impression d'avoir huit yeux.

Je retiens quand même cette petite blague que tu m'auras faite, la dernière nuit, comme un dernier pied de nez, en « fermant China Town » alors que Dion et Anne, encore une autre Française, avions prévu de s'y faire une ladies' night. Je ne savais même pas qu'on pouvait fermer China Town. Mais pour le jour de la naissance du Bouddha, apparemment, si. Mais c'est sans rancune : on a quand même fait notre ladies' night dans un restau au bord de l'eau, avec des lampions et un groupe qui faisait de la chouette musique. Mais vraiment, je le prends comme une blague, pas un affront.

Allez, je ne reviendrai pas de si tôt. Mais promis, à mon prochain passage, je passerai quand même te claquer la bise.




mercredi 11 novembre 2015

10.11.2015 : Juste avant le départ



En début d'année, j'ai lu un livre appelé « An astronaut's guide to life on Earth » de Chris Hadfield. Ou les conseils d'un astronaute pour mieux s'accomplir. Le sujet était passionnant, la préparation pour partir dans l'espace, la premières fois que les portes de la fusée s'ouvrent sur l'Univers, etc. Par contre, question conseils pour les Terriens, le récit était totalement anxiogène. En gros, Mr Hadfield nous expliquait que lorsqu'on part dans l'espace, il faut avoir tout prévu, absolument tout, des scenario les plus simples aux plus grotesques, pour parer à toute éventualité. Par exemple, l'auteur s'est fait enlever l'appendice avant son premier vol, pour ne pas risquer qu'une bête infection ne vienne compromettre une mission à plusieurs millions. Et globalement, son conseil serait d'appréhender la vie de la même manière, histoire d'être le meilleur en tout et prêt à réagir au moindre nouvel élément qui s'impose à nous.

Lorsque j'ai lu ce livre, j'avais déjà ce voyage en tête. Du coup, je me suis demandée si je devais me faire enlever l'appendice. Finalement, après pas mal de réflexion, je pars avec. Ca commençait à faire un peu trop de préparatifs.

Le truc, c'est que j'ai déjà tendance à envisager tous les scenario catastrophe possibles et imaginables, quelle que soit la situation. Prendre le métro (déraillement, bombe, quelqu'un qui me pousse sur le quai, être bloqués par une panne d'électricité pendant plusieurs jours, etc.). Chauffe-eau qui fuit (explosion, inondation, appartement qui brûle, facture d'électricité qui me met sur la paille, etc.). Alors, avec tout le respect que j'ai pour Mr Hadfield, j'aimerais faire en sorte de ne pas appliquer ses conseils, et même de faire plus ou moins le contraire. Partir de cette manière, sans avoir exactement de trajet prédéfini et en acceptant de se laisser porter par le hasard des rencontres, c'est aussi une manière pour moi de l'apprivoiser, justement, ce hasard. Peut-être est-il possible de parer à toute éventualité, quand on part dans l'espace, mais malgré l'immensité du lieu, l'espace personnel et les possibilités d'action restent limités. Vouloir tout baliser dans sa vie, c'est sans doute justement ça qui nous prépare le moins à tout élément nouveau. Apprendre à faire avec, laisser venir les choses et s'adapter ensuite au changement : je crois que c'est un peu de cette force là que je vais chercher sur les routes de tous ces pays inconnus.

Cela dit, à quelques jours du départ, tout cet inconnu, justement, c'est plus l'angoisse qu'autre chose.

Dans le livre, Chris Hadfield parle aussi des quelques jours qui précèdent les grands départs. Les astronautes sont alors conviés, avec leurs proches, à passer quelque temps dans une sorte de centre de pré-départ. Où ils sont un peu confinés entre eux, en vase clos. L'une des raisons étant de ne pas les exposer à un virus dont la durée d'incubation ferait qu'ils ne se rendraient pas compte qu'ils sont infectés avant d'enfiler leurs combinaisons, mais j'ai aimé cette idée de cellule de pré-départ. Comme un cocon. Une première station d'envol. Une première étape.

Du coup, après avoir dit au revoir à mes amis vendredi, j'ai eu l'impression de rentrer un peu dans mon sas de départ. J'ai passé le week-end en famille, avec Nyamuk. Je ne sais pas trop quoi répondre aux questions qu'on me pose, ni dans quel état d'esprit je suis. Tout ça me paraît un peu surréaliste, à vrai dire. Je fignole les derniers préparatifs. J'ai l'impression qu'il y a encore mille choses que je n'ai pas faites, et pourtant, je sais bien qu'il y aura toujours une ou deux choses que j'aurais oublié de faire.

J'ai quand même préparé une petite playlist de départ, comme une petite madeleine de Proust. La musique me réconforte beaucoup, surtout en voyage. Je crois que pour chacun d'entre eux, une chanson y est associée. Alors systématiquement, ces chansons souvenir viennent rejoindre la liste.

Je mets ça là. Elle n'est pas vraiment finie, ce sont juste les premiers titres qui me sont venus. Je suis ouverte à toute suggestion pour l'étoffer. Ca me permettra de penser encore plus à celles où ceux qui m'auront conseillé un morceau.


J'écoutais cette chanson quand j'ai atterri à San Francisco, pendant l'été 2009. J'étais un peu triste (peine de cœur, qui l'eût cru). Et ces paroles m'ont fait grandement du bien.
« And I won't cut myself on other people's broken dream oh oh oh oh »

Chanson qui passait littéralement en boucle dans mon iPod en descendant Laugavegur à Reykjavik, Islande 2010. Je ne sais plus pourquoi. La musique – mélancolique - correspondait à l'ambiance de la ville.

Rajout : Cette chanson a tourné obstinément dans ma tête toute la nuit précédent le départ. A tel point que je ne suis pas sûre de l'écouter pendant un petit moment.

Navigating by the stars – Justin Sullivan
Un chanteur que Nyamuk m'a fait découvrir. Je l'écoutait en pensant à lui dans les rues de Lund, peu de temps après mon arrivée en Suède. Et puis, main dans la main, sur le pont du bateau qui flottait entre la Grèce et la Turquie.

San Francisco, 2009 à nouveau. Il faisait beau. Je quittais le Golden Gate Park et j'avais pris un bus. C'était un moment doux.




La chanson officielle de Bali 2012 qui passait en boucle sur toutes les radios, à commencer par celle de l'avion à mon atterrissage.




Tombée amoureuse de cette reprise en regardant Fish Tank




Perdue dans tes bras – Emilie Simon













Parce qu'on la chantée très fort pendant un road trip sur la route n°1 en Islande.












Capsize – Ephemera


Simply, let go – Sight Like December


J'étais obligée. :-)


En souvenir d'un matin ensoleillé à San Boi, dans la banlieue de Barcelone, où je me suis réveillée au rythme de cette chanson.


Obligée, bis.





Sans doute l'une des chansons les plus importantes de cette playlist, destinée à l'une des personnes les plus importantes pour moi avec plein de paroles que je n'ai pas su dire.  


jeudi 5 novembre 2015

05.11.2015 : ll faudra repartir





A un moment donné, il a bien fallu se rendre à l'évidence : j'étais rentrée de Suède depuis plus d'un an, et plus rien n'avait de sens.

Ca avait commencé à s'infiltrer par la vie professionnelle. Après avoir continué à travailler pendant six mois dans le même secteur, à mon retour à Paris, je me rendais compte que je me demandais presque quotidiennement ce que je faisais là. Il ne s'agissait pas de mettre une échelle de valeur entre ma profession et, par exemple, l'aide humanitaire, ou de me demander en quoi ce que je faisais pouvait bien changer le monde, mais après cinq ans à travailler pour des projets culturels, passée l'excitation des premiers contrats, des premiers voyages, de la vie à l'étranger et des premiers salaires, il ne me restait que des questions : où se trouve l'équilibre entre ce que je sais faire, ce que je peux faire, ce qui a un sens pour moi et mes propres limites ?  Ou, pour résumer : qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire quand je serai grande et jusqu'à la fin de ma vie ?

J'ai fini par évacuer le problème en choisissant un job inutile mais qui répondait aux raisons primaires pour lesquelles on se laisse imposer un emploi du temps contrôlé par une machine à badge (notez bien la machine à badge, elle jouera un rôle important dans cette histoire) et une hiérarchie : une somme d'argent fixe tombait sur mon compte en banque à la fin de chaque mois. Sauf que finalement, ça n'a rien résolu, puisque j'avais encore plus de temps pour me demander quelle était ma place dans le monde, et mon petit quotidien en entreprise me faisait penser encore davantage que rien n'avait de sens. Les seules choses qui me sauvaient, c'était la traduction et l'écriture. Deux passions que j'exerce depuis tellement longtemps que je n'avais jamais pensé que cela pouvait être un travail, puisque Madame C., professeure de philo au lycée de Boulogne Billancourt, nous avait bien appris que l'étymologie du mot "travail" vient de "tripalium", qui est un instrument de torture à trois poutres. Faire un métier qu'on aime ne pouvait donc exister que dans le monde des masochistes. Ou des artistes (mais est-ce bien différent ?). Le soucis, là aussi, c'était que mon maître à penser, Charles Aznavour, me répétait depuis des lustres que la bohème, c'est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : j'étais donc techniquement trop jeune pour faire carrière là-dedans.

Le problème, quand on commence à se poser des questions sur le sens des choses, c'est un peu comme quand on commence à se demander d'où viennent les ingrédients pour faire les gâteaux Savane : plus on fouille, moins on comprend, plus ça fait peur.

Puisque j'avais du temps, je me suis lancée dans le projet de retracer et d'écrire l'histoire de ma famille du côté de mon père (voir : "Erevan sur Seine"). Mes grands-parents sont des Arméniens nés en Turquie, pays qu'ils ont fui pour la France lorsque mon père avait dix ans. J'ai passé plusieurs mois à parler avec eux, à fouiller des archives, personnelles et historiques, et à tenter de rassembler tous ces morceaux dans un récit. Lorsque j'ai mis un point final à ce projet, d'autres questions sont apparues : ma famille a fui un génocide en se cachant dans une ferme. Ils ont fui les persécutions en montant sur un bateau. Puis, ils ont fui la pauvreté en travaillant d'arrache-pied. Aujourd'hui, on me dit encore de fuir la crise et les dangers du monde en créant autour de moi un cocon stable et protecteur. Et soudain, ça m'a frappée : elle est où, la fin de la fuite ? Quand est-ce qu'on peut se dire que maintenant, il est temps de vivre ? Quand est-ce qu'on peut remercier nos anciens pour tout ce qu'ils ont fait pour nous et leur dire que grâce à eux, dorénavant, on vivra sans crainte et que la seule préoccupation qu'on aura, ce ne sera pas de savoir comment survivre, mais comment être heureux ? Quand est-ce qu'on sortira de ce cercle vicieux, où il semble qu'il faut constamment se créer des menaces pour se donner une raison de vivre ?

Bref, avec toutes ces questions dans le crâne, j'avais l'impression de m'enfoncer de plus en plus dans une absence totale de sens. J'ai même commencé à écrire une liste des petites absurdités du quotidien. J'ai utilisé l'application "Notes" de mon iPhone qui imite parfaitement le papier jauni et l'écriture manuelle. Je la relis sur l'écran fissuré de mon téléphone, écran que je ne prends plus la peine de réparer après trois tentatives infructueuses de le conserver intact plus de deux mois consécutifs. Mais quelque part, tout ça donnait un cadre idéal pour ma liste d'absurdités.

J'ai donc écrit :

- Il faut mettre du sel pour enlever la neige devant l'immeuble.
- Le sol du quai du métro est plus foncé là où les portes s'ouvrent.
- On partira quand on aura le temps.
-La pizza est un peu brûlée sur les bords, ne mange pas la croûte.
- "Votre arrivée à bien été enregistrée à 8h32".
- Tu ne devrais pas t'attacher autant.

Après, j'ai arrêté, parce que ce n'était pas très intéressant, avec du recul.

Mais j'en étais quand même là, à faire des listes totalement ininspirées, tétanisée par la lourdeur de la situation dans laquelle je m'étais embourbée toute seule, quand il s'est passé quelque chose.

C'était le mois d'août, Paris était vide. Il faisait beau. J'avais bu un thé glacé, allongée dans l'herbe du jardin de l'Institut Suédois dans le Marais, qui avait ouvert un café éphémère pour les vacances. J'avais fait semblant de ne pas connaître le mot français pour "kanelbülle" et j'avais commandé un "kanelbülle" juste pour dire un truc en suédois. Plus tard, Nyamuk et moi avons longuement marché sur les quais en parlant de je ne sais plus quoi. En arrivant près de l'Hôtel de Ville, un concert de jazz avait lieu sur le trottoir, devant la péniche Marcounet. Nous nous sommes assis. J'ai commandé un verre de Pic Saint Loup. Nyamuk m'a regardée. Il avait les mêmes yeux que quatre ans auparavant. Et pour la première fois depuis près d'un an, je me suis sentie légère, calme. La peur omniprésente que je ressentais depuis des mois m'avait tout d'un coup laissée tranquille. Parce que là, dans cette petite seconde, j'ai vu dans ses yeux une ancre qui reste là, malgré tout. Malgré les remous et les raz-de-marée, malgré les larmes, l'apathie, la colère, il était toujours là, avec son regard, et même si tout tournait autour de moi, il y avait toujours ça, là.

C'est là que j'ai décidé de repartir. Parce que ce qui est raisonnable, ce n'est pas d'avoir le chèque qui tombe à la fin du mois, et ce n'est certainement pas les machines à badge. Ce qui serait raisonnable, je me suis dit, ce serait que tous les jours soient comme celui-là. Avec cet amour, ce calme, et cette envie que ça continue le lendemain.

Et puis, quelques jours après, le système électrique de la machine à badge du bureau m'est tombé sur la tête. Et si j'avais eu un peu moins de chance, j'aurais peut-être pu mourir dans un bureau d'Issy les Moulineaux ou finir tétraplégique. Ou c'était peut-être juste le signe que je cherchais.

J'ai porté une minerve quelques jours, et puis j'ai pris mon billet d'avion : un aller simple, direction Bangkok. Je pars dans cinq jours.

Ensuite, je passerai des frontières. Laos, Cambodge, Vietnam, Indonésie. On verra bien. Ou peut-être que j'irai en Islande. Ou peut-être que je rentrerai à Paris. Je ne compte pas m'installer là-bas en Asie. Il fait sans doute beaucoup trop chaud pour moi là-bas. Mais je pars sur la route pour en savoir un peu plus sur moi-même, pour me remplir les rétines et la tête de belles choses, d'optimisme et surtout

surtout

surtout

pour faire un bon gros doigt d'honneur à la peur dans mon estomac qui me dit de rester bien sagement là où je suis, et pour me laisser la chance, dans ma vie, de pouvoir choisir ma route, sans me laisser guider par l'angoisse.

Parce qu'après avoir longtemps buché sur mon arbre généalogique, je suis persuadée que si mes ancêtres se sont battus pour leurs enfants, c'était pour qu'ils puissent un jour se dire ce genre de choses. 


P.S. : Nyamuk va bien. Il me soutient à fond dans mon projet. Nous sommes toujours ensemble. Il va garder tous nos dinosaures pendant mon absence.
P.S. 2 : "Il faudra repartir" est le titre d'un recueil de textes de voyage de Nicolas Bouvier.

mercredi 18 février 2015

17.02.2015 : Brighton fantasmé, Brighton libéré : rêves en carton et fête foraine.



Il y a quelque temps déjà, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de Brighton. Il m’a parlé de la mer grise qui se couche sur les galets, des petites ruelles aux maisons mi-colorées mi-délabrées qui rappellent le village de pêcheur que fut un jour cette ville, des lumières de la fête foraine installée sur la jetée, qui clignotent comme des étoiles venues d’un autre temps. Cette rencontre-là, comme beaucoup d’autres, fut courte, éphémère, absurde, et elle s’est terminée en queue de poisson. Mais à défaut d’une suite, je me suis dit qu’il faudrait que j’aille un jour voir Brighton.

L’occasion s’est  finalement présentée ce week-end, pendant un voyage de quatre jours à Londres, chez Aurore, Fabien, et leur petite de six mois, Linh. Normalement, j’essaye de limiter mes séjours londoniens – même après  six ou sept visites, je n’aime toujours pas cette ville. Trop grande, trop encombrée, trop grise. Mais pour faire connaissance avec un bébé de quelques mois, il faut plus de vingt quatre heures. Et puis, leur maison étant éloignée du centre ville, je n’avais pas à m’y aventurer outre mesure. Et surtout, quatre jours, ça laisse aussi le temps de sortir de Londres.

Nous avons pris la voiture et nous y sommes allés, à Brighton. J’ai reconnu exactement ce que j’avais cru entendre dans cette histoire ancienne. Nous avons descendu les étroites rues aux maisons basses, prises d’assaut par des boutiques vintage pour hipster et les restaus à burgers plus fashion que fast food. Nous sommes arrivés sur la plage de galets et avons fait le tour de la jetée sur laquelle la fête foraine est installée, avec son parfum suranné de barbe à papa, de churros et de manèges en bois, comme un portail temporel qui nous plongerait directement au milieu des années 80. Je ne suis jamais venue à Brighton avant, mais je mettrais ma main à couper que, sur cette jetée, rien n’a changé depuis vingt ans.

Il y a par contre une chose dont cet homme-là ne m’avait pas parlé : le Pavillon Royal, construit par George IV, du temps où il était encore Prince Régent. Son père, George III, étant atteint d’une mystérieuse maladie mentale l’empêchant de régner durant les dix dernières années de sa vie, c’est son fils qui fut nommé Régent en 1810. Un fils qui, pour dire les choses rapidement, avait l’air plus fun que son père. A l’opposé de la rigueur et de la sobriété de George III, George IV avait lui un penchant pour le faste, la nourriture, l’alcool, les femmes – et le rock’n’roll s’il était né un peu plus tard. Après s’être endetté jusqu’au cou en faisant construire la Carlton House à Londres, il jeta son dévolu sur Brighton où son oncle, le prince Henry, vivait déjà, et partageait avec lui le même goût pour la bonne chère. La petite ville de bord de mer lui donnait aussi la possibilité de profiter des bienfaits de l’eau salée pour soulager sa goutte, tout en offrant la discrétion nécessaire pour entretenir sa relation avec Maria Fitzherbert, une femme de six ans son aînée, deux fois divorcée et, pire que tout, une Catholique. Autant de défauts qui rendaient impossible une relation officielle entre le King-to-be et sa maîtresse.

George s'installa donc à Brighton, dans une « petite » maison, qu'il fit ensuite agrandir au fur et à mesure des ans. L'architecte Henry Holland, qui s'était déjà occupé de sa Carlton House, commença par rajouter des pièces d'inspiration néoclassiques. Mais c'est entre 1815 et 1822 que ce petit château acquit toute sa particularité : John Nash transforma l'extérieur en une sorte de palais des mille et une nuits aux formes arabisantes, tandis que Frederick Crace décora tout l'intérieur avec des chinoiseries qui, semble-t-il, fascinaient le nouveau Régent. Cet exotisme devint la marque de fabrique du style régence dont George IV, surnommé le "premier gentleman d'Angleterre", fut le décadent représentant.

L'intérieur du Pavillon Royal est pour le moins étrange. Dès l'entrée, une longue galerie rouge est décorée de motifs asiatiques, de meubles dont le bois imite le bambou et de petites statues chinoises qui hochent la tête dans un mouvement continu et hypnotique. Plus loin, dans la salle de banquet où George IV et ses convives passaient apparemment le plus clair de leur temps, un gigantesque lustre pend entre les griffes d'un dragon argenté, sculpté sous une coupole ornée de fausses feuilles de palmier. Sur les murs sont alignés des tableaux reproduisant des scènes tirées de légendes chinoises ; et une fresque de dragons, encore, court le long des murs. Cette salle est la plus impressionnante de toutes et transpire l'extravagance  de l'habitant des lieux.

George IV, qui préfèrera toujours les femmes et l'alcool à la politique, finira méprisé par son peuple après avoir totalement délaissé le pouvoir au Parlement et vidé les caisses du pays pour financer son train de vie dissolu. Obèse, souffrant de rhumatismes et de la goutte, il terminera son règne à moitié suffoquant au fond de son lit, dans le château de Windsor, en disant : "Good God, what is this? My boy, this is death!"

The end.

Ce palais m'a fait une drôle d'impression, vraiment. Je suis sortie, j'avais envie de me retrouver un peu seule pour digérer toutes ces informations. Je suis allée sur la plage, je me suis assise sur les galets. La nuit commençait à tomber, et les lumières désuètes du Brighton Pier brillaient encore davantage. Il y avait quelque chose d'étonnamment similaire entre les chinoiseries du Pavillon Royal et les vieux manèges de la fête foraine.  Il y avait la même quête de divertissement factice, d'exotisme à peu de frais -  non pas en terme monétaire, puisque les excentricités de George IV ont coûté très cher au brave peuple britannique, mais en terme d'implication personnelle. Il y avait dans tout ça de la sensation en carton, du rêve en carton pâte. Je me suis demandé si le Prince Régent, tout fasciné qu'il était par les chinoiseries, était déjà allé en Chine. Est-il monté sur un de ces bateaux qui traversaient les océans pour revenir les cales remplies de tonnes de thé ? En a-t-il eu seulement envie ? A-t-il simplement considéré le fait de transformer son rêve en expérience ?

J'ai lu Les Nourritures terrestres d'André Gide il y a presque de dix ans, et je me souviens encore de cette phrase : "Il ne me suffit pas de lire que les sables sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... toute connaissance qui n'a pas été précédée d'une sensation m'est inutile."

J'étais assise sur les galets j'ai plongé mes mains dans l'eau glacée et puis soudain tout a fait sens. Je ne sais pas si c'est le travail psychanalytique qui crée des fils de partout, mais tout semble se reconnecter petit à petit. J'étais à Brighton, et je mettais un point final à une narration inachevée. Je sentais entre mes doigts le froid lisse des galets, et l’eau filante des vagues.  Le fantasme suspendu se transformait enfin en un voyage, en une expérience tangible. Et comme ça, je pouvais lui dire au revoir.

Des histoires comme celle qui m'a menée à Brighton, j'en ai vécu beaucoup, et j'espère en vivre encore. Elles sont toujours trop courtes, et je ne comprendrai sans doute jamais cette propension à finir en silence, sans drame, sans comédie, sans vaudeville et sans romance. A tout laisser en suspens. Moi, je veux avoir une histoire à raconter, avec un début et une fin.

Ce n'est pas la première fois que je fais ça. Que je viens comme en pèlerinage dans un lieu pour raviver un souvenir. Je n'avais pas compris pourquoi ces voyages avaient une telle importance avant ce week-end. Je suis venue ici pour donner un sens à une histoire qui n'en avait pas. Pour lui donner un but, une justification peut-être, pour continuer la narration même si je la termine toute seule. Je l'ai rencontré, nous avons vécu ça, et c'est comme ça que je suis arrivée ici. Et pour tout ça, ça valait le coup. Pour les ampoules du Brighton Pier qui clignotent au-dessus des vagues grises, pour le dragon argenté du Pavillon Royal, pour le regard de Linh contemplant la mer pour la première fois, pour les meilleures frites que j'ai jamais mangé, pour le souvenir d'André Gide, pour tout ça, ça valait le coup d'avoir un jour croisé ta route. 

mercredi 10 décembre 2014

10.12.2014 : Mon premier souvenir d'Arménie, c'est la centrale nucléaire de Metsamor.



Les premiers souvenirs que j’ai de l’Arménie, ce sont le froid et l’obscurité. Je n’avais pas encore tout à fait deux ans quand eût lieu le tremblement de terre dans la région de Spitak en 1988. Un séisme de 6,9 sur l’échelle de Richter : en huit secondes, une faille d’une amplitude de 1,6 m s’est ouverte sur 20 km. Entre 25 et 30 000 morts, à peine une centaine de personnes sauvées des décombres, 500 000 individus soudainement sans abris. Deux ans plus tard, en 1990, mon père est parti là-bas en tant que médecin, pour évaluer les aides qu’on pouvait apporter, notamment en matière d’équipement de néonatalogie. Son départ était effrayant, on savait qu’il s’embarquait pour un pays obscur dont on avait vaguement entendu parler mais sans vraiment comprendre le lien avec notre vie en France. A son retour, les seuls détails dont je me souviens de son récit, ce sont l’histoire de cette femme, une maitresse d’école qui avait perdu l’usage d’un bras à cause d’une fracture mal soignée après qu’un bâtiment se soit écroulé sur elle pendant le tremblement de terre ; et puis le noir, la pénurie d’électricité. Mon père disait : « Je me suis promené dans Erevan. Il n’y avait aucune lumière. »

L’Arménie ne possède ni pétrole, ni charbon, ni gaz naturel. Au moment du tremblement de terre, la principale ressource énergétique provenait de la centrale nucléaire Metsamor, construite dans les années 70, et située à 100 km de l’épicentre du séisme de 1988. Immédiatement après la catastrophe, le gouvernement décida de fermer cette centrale pour ne pas risquer un accident nucléaire. 

Mais l’Arménie est aussi l’un des pays les plus enclavés du monde, sans aucune ouverture sur la mer, et en conflit avec ses deux principaux voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Seuls 164 km de frontières avec la Géorgie et 35 km avec l’Iran sont encore ouverts. Fût un temps, 85 % de l’acheminement des marchandises dans le pays se faisait par voie de chemin de fer avec ses voisins. Mais en 1989, alors que les Républiques soviétiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan se disputent déjà le territoire du Haut Karabagh, les Azéries instaurent un blocus ferroviaire et aérien, fermant totalement leur frontière, quelques mois seulement après le séisme qui a détruit le nord du pays. S’en suivent plusieurs hivers, toujours rudes dans cette région, jusqu’au coup fatal : en 1993, après la chute de l’URSS, la Turquie soutient officiellement l’Azerbaïdjan et ferme à son tour ses frontières à l’Arménie. Plus aucun convoi ne peut passer ; plus aucune ressource d’énergie. Il reste bien un oléoduc qui passe par la Géorgie, mais celui-ci est régulièrement saboté, une des conséquences  d’un autre conflit qui agite la région entre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors, la même année, le gouvernement arménien prend la décision de rouvrir Metsamor. L’un des deux réacteurs reprend du service en 1995. Samuel Shahinian, président du comité environnement, expliquait : « Notre peuple a tellement froid qu’on ne peut plus le raisonner. Ils veulent simplement avoir chaud. » Le vice-président, Ara Sahakian, ajoutait : « Il y a des risques, mais nous devons comprendre, et tout le monde doit comprendre, que nous n’avons pas d’autre choix. » The Independent, en Grande Bretagne, titrait : « Energy  starved Armenians risk a new Tchernobyl ».

Metsamor est considérée comme l’une des centrales les plus dangereuses du monde, notamment parce qu’elle est équipée d’une technologie qui ne répond plus aux normes de sécurité. Son système de localisation d’accidents lui permet de traiter des incidents de petite taille, mais son principal défaut est de ne pas avoir de container de confinement… tout comme à Tchernobyl. En cas de rupture importante, le système de ventilation rejettera les gaz directement dans l’atmosphère. Sans oublier les risques sismiques de la région, et sa proximité avec la frontière turque (16 km) et Erevan (36 km) qui héberge le tiers de la population du pays. 

Bien sûr, des travaux ont été effectués depuis la réouverture de la centrale, pour en améliorer la sécurité. L’Union Européenne a participé au financement d’une nouvelle centrale, construite sur le même site, qui devrait commencer à voir le jour à l’horizon 2016. Le gouvernement a également tenté de diversifier ses apports énergétiques, en construisant par exemple un gazoduc relié à l’Iran. Mais aujourd’hui encore, Metsamor fournit 40% de la puissance énergétique du pays.

Cette image d’une nation privée d’électricité, plongée dans le noir, m’a longtemps poursuivie. Et lorsque j’y suis allée pour la première fois en 2010, je ne savais pas ce que j’allais y trouver. Quand nous sommes arrivés à l’aéroport, mon père avait les larmes aux yeux. La dernière fois qu’il était venu, c’était vingt-deux ans auparavant. Je lui ai demandé ce qui avait le plus changé ; il a répondu : « Il y a de la lumière. »

Sur la place de la République à Erevan, l’une des deux places centrales de la capitale, il y a la Galerie nationale d’Arménie, le Musée de l’histoire d’Arménie, le Ministère des Affaires Etrangères et celui des Transports et des Communications, le palais du gouvernement et l’hôtel Marriott. Et puis aussi 2 750 fontaines qui s’allument en un spectacle d’eaux et lumières tous les soirs d’été. 

C’est ça qui m’a marquée.

Un spectacle d’eaux et lumières dans un pays constamment menacé par sa propre énergie.

Il y a quelque chose d’ironique.

Il faut s’imaginer… un pays pauvre, rocailleux, d’une extrême sobriété dès qu’on sort de Erevan, et au milieu, au centre du centre, il y a ce point lumineux, cette fontaine, et son spectacle d’eaux et lumières. Je m’imagine qui si on pouvait juste voir l’Arménie depuis l’espace, tout serait noir, à l’exception de ce petit point multicolore au milieu de Erevan. Comme une guirlande de Noël au milieu de la nuit.

C’est dérisoire, bien sûr, il n’y a personne à blâmer, à qui jeter la pierre (pourtant nombreuses en Arménie). Ce n’est pas ça qui va faire couler le pays ou provoquer un nouveau Fukushima.

Mais symboliquement…
Ça m’a fait sourire.
« C’est dans les gênes », je me suis dit.

Dans ma tête, je me tiens là au pied de cette fontaine. Dans ma tête, je suis obnubilée par les faisceaux de toutes les couleurs qui dansent devant mes yeux. Je sais pourtant, que toute l’énergie se consume, que tout le reste, autour de moi, est plongé dans le noir, je sais qu’il y aurait sans doute mieux à faire que d’éclairer des fontaines, et je sais qu’en me tenant au bord de cette fontaine, je suis au bord de Tchernobyl. Mais je ne peux pas éteindre la lumière, ou même simplement en avoir moins. Il me faut, quelque part, cette absurde étincelle qui ne tient qu’à un séisme.

On ne peut pas demander à quelqu’un d’éteindre la lumière après en avoir été tant privé.