mercredi 11 novembre 2015

10.11.2015 : Juste avant le départ



En début d'année, j'ai lu un livre appelé « An astronaut's guide to life on Earth » de Chris Hadfield. Ou les conseils d'un astronaute pour mieux s'accomplir. Le sujet était passionnant, la préparation pour partir dans l'espace, la premières fois que les portes de la fusée s'ouvrent sur l'Univers, etc. Par contre, question conseils pour les Terriens, le récit était totalement anxiogène. En gros, Mr Hadfield nous expliquait que lorsqu'on part dans l'espace, il faut avoir tout prévu, absolument tout, des scenario les plus simples aux plus grotesques, pour parer à toute éventualité. Par exemple, l'auteur s'est fait enlever l'appendice avant son premier vol, pour ne pas risquer qu'une bête infection ne vienne compromettre une mission à plusieurs millions. Et globalement, son conseil serait d'appréhender la vie de la même manière, histoire d'être le meilleur en tout et prêt à réagir au moindre nouvel élément qui s'impose à nous.

Lorsque j'ai lu ce livre, j'avais déjà ce voyage en tête. Du coup, je me suis demandée si je devais me faire enlever l'appendice. Finalement, après pas mal de réflexion, je pars avec. Ca commençait à faire un peu trop de préparatifs.

Le truc, c'est que j'ai déjà tendance à envisager tous les scenario catastrophe possibles et imaginables, quelle que soit la situation. Prendre le métro (déraillement, bombe, quelqu'un qui me pousse sur le quai, être bloqués par une panne d'électricité pendant plusieurs jours, etc.). Chauffe-eau qui fuit (explosion, inondation, appartement qui brûle, facture d'électricité qui me met sur la paille, etc.). Alors, avec tout le respect que j'ai pour Mr Hadfield, j'aimerais faire en sorte de ne pas appliquer ses conseils, et même de faire plus ou moins le contraire. Partir de cette manière, sans avoir exactement de trajet prédéfini et en acceptant de se laisser porter par le hasard des rencontres, c'est aussi une manière pour moi de l'apprivoiser, justement, ce hasard. Peut-être est-il possible de parer à toute éventualité, quand on part dans l'espace, mais malgré l'immensité du lieu, l'espace personnel et les possibilités d'action restent limités. Vouloir tout baliser dans sa vie, c'est sans doute justement ça qui nous prépare le moins à tout élément nouveau. Apprendre à faire avec, laisser venir les choses et s'adapter ensuite au changement : je crois que c'est un peu de cette force là que je vais chercher sur les routes de tous ces pays inconnus.

Cela dit, à quelques jours du départ, tout cet inconnu, justement, c'est plus l'angoisse qu'autre chose.

Dans le livre, Chris Hadfield parle aussi des quelques jours qui précèdent les grands départs. Les astronautes sont alors conviés, avec leurs proches, à passer quelque temps dans une sorte de centre de pré-départ. Où ils sont un peu confinés entre eux, en vase clos. L'une des raisons étant de ne pas les exposer à un virus dont la durée d'incubation ferait qu'ils ne se rendraient pas compte qu'ils sont infectés avant d'enfiler leurs combinaisons, mais j'ai aimé cette idée de cellule de pré-départ. Comme un cocon. Une première station d'envol. Une première étape.

Du coup, après avoir dit au revoir à mes amis vendredi, j'ai eu l'impression de rentrer un peu dans mon sas de départ. J'ai passé le week-end en famille, avec Nyamuk. Je ne sais pas trop quoi répondre aux questions qu'on me pose, ni dans quel état d'esprit je suis. Tout ça me paraît un peu surréaliste, à vrai dire. Je fignole les derniers préparatifs. J'ai l'impression qu'il y a encore mille choses que je n'ai pas faites, et pourtant, je sais bien qu'il y aura toujours une ou deux choses que j'aurais oublié de faire.

J'ai quand même préparé une petite playlist de départ, comme une petite madeleine de Proust. La musique me réconforte beaucoup, surtout en voyage. Je crois que pour chacun d'entre eux, une chanson y est associée. Alors systématiquement, ces chansons souvenir viennent rejoindre la liste.

Je mets ça là. Elle n'est pas vraiment finie, ce sont juste les premiers titres qui me sont venus. Je suis ouverte à toute suggestion pour l'étoffer. Ca me permettra de penser encore plus à celles où ceux qui m'auront conseillé un morceau.


J'écoutais cette chanson quand j'ai atterri à San Francisco, pendant l'été 2009. J'étais un peu triste (peine de cœur, qui l'eût cru). Et ces paroles m'ont fait grandement du bien.
« And I won't cut myself on other people's broken dream oh oh oh oh »

Chanson qui passait littéralement en boucle dans mon iPod en descendant Laugavegur à Reykjavik, Islande 2010. Je ne sais plus pourquoi. La musique – mélancolique - correspondait à l'ambiance de la ville.

Rajout : Cette chanson a tourné obstinément dans ma tête toute la nuit précédent le départ. A tel point que je ne suis pas sûre de l'écouter pendant un petit moment.

Navigating by the stars – Justin Sullivan
Un chanteur que Nyamuk m'a fait découvrir. Je l'écoutait en pensant à lui dans les rues de Lund, peu de temps après mon arrivée en Suède. Et puis, main dans la main, sur le pont du bateau qui flottait entre la Grèce et la Turquie.

San Francisco, 2009 à nouveau. Il faisait beau. Je quittais le Golden Gate Park et j'avais pris un bus. C'était un moment doux.




La chanson officielle de Bali 2012 qui passait en boucle sur toutes les radios, à commencer par celle de l'avion à mon atterrissage.




Tombée amoureuse de cette reprise en regardant Fish Tank




Perdue dans tes bras – Emilie Simon













Parce qu'on la chantée très fort pendant un road trip sur la route n°1 en Islande.












Capsize – Ephemera


Simply, let go – Sight Like December


J'étais obligée. :-)


En souvenir d'un matin ensoleillé à San Boi, dans la banlieue de Barcelone, où je me suis réveillée au rythme de cette chanson.


Obligée, bis.





Sans doute l'une des chansons les plus importantes de cette playlist, destinée à l'une des personnes les plus importantes pour moi avec plein de paroles que je n'ai pas su dire.  


jeudi 5 novembre 2015

05.11.2015 : ll faudra repartir





A un moment donné, il a bien fallu se rendre à l'évidence : j'étais rentrée de Suède depuis plus d'un an, et plus rien n'avait de sens.

Ca avait commencé à s'infiltrer par la vie professionnelle. Après avoir continué à travailler pendant six mois dans le même secteur, à mon retour à Paris, je me rendais compte que je me demandais presque quotidiennement ce que je faisais là. Il ne s'agissait pas de mettre une échelle de valeur entre ma profession et, par exemple, l'aide humanitaire, ou de me demander en quoi ce que je faisais pouvait bien changer le monde, mais après cinq ans à travailler pour des projets culturels, passée l'excitation des premiers contrats, des premiers voyages, de la vie à l'étranger et des premiers salaires, il ne me restait que des questions : où se trouve l'équilibre entre ce que je sais faire, ce que je peux faire, ce qui a un sens pour moi et mes propres limites ?  Ou, pour résumer : qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire quand je serai grande et jusqu'à la fin de ma vie ?

J'ai fini par évacuer le problème en choisissant un job inutile mais qui répondait aux raisons primaires pour lesquelles on se laisse imposer un emploi du temps contrôlé par une machine à badge (notez bien la machine à badge, elle jouera un rôle important dans cette histoire) et une hiérarchie : une somme d'argent fixe tombait sur mon compte en banque à la fin de chaque mois. Sauf que finalement, ça n'a rien résolu, puisque j'avais encore plus de temps pour me demander quelle était ma place dans le monde, et mon petit quotidien en entreprise me faisait penser encore davantage que rien n'avait de sens. Les seules choses qui me sauvaient, c'était la traduction et l'écriture. Deux passions que j'exerce depuis tellement longtemps que je n'avais jamais pensé que cela pouvait être un travail, puisque Madame C., professeure de philo au lycée de Boulogne Billancourt, nous avait bien appris que l'étymologie du mot "travail" vient de "tripalium", qui est un instrument de torture à trois poutres. Faire un métier qu'on aime ne pouvait donc exister que dans le monde des masochistes. Ou des artistes (mais est-ce bien différent ?). Le soucis, là aussi, c'était que mon maître à penser, Charles Aznavour, me répétait depuis des lustres que la bohème, c'est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : j'étais donc techniquement trop jeune pour faire carrière là-dedans.

Le problème, quand on commence à se poser des questions sur le sens des choses, c'est un peu comme quand on commence à se demander d'où viennent les ingrédients pour faire les gâteaux Savane : plus on fouille, moins on comprend, plus ça fait peur.

Puisque j'avais du temps, je me suis lancée dans le projet de retracer et d'écrire l'histoire de ma famille du côté de mon père (voir : "Erevan sur Seine"). Mes grands-parents sont des Arméniens nés en Turquie, pays qu'ils ont fui pour la France lorsque mon père avait dix ans. J'ai passé plusieurs mois à parler avec eux, à fouiller des archives, personnelles et historiques, et à tenter de rassembler tous ces morceaux dans un récit. Lorsque j'ai mis un point final à ce projet, d'autres questions sont apparues : ma famille a fui un génocide en se cachant dans une ferme. Ils ont fui les persécutions en montant sur un bateau. Puis, ils ont fui la pauvreté en travaillant d'arrache-pied. Aujourd'hui, on me dit encore de fuir la crise et les dangers du monde en créant autour de moi un cocon stable et protecteur. Et soudain, ça m'a frappée : elle est où, la fin de la fuite ? Quand est-ce qu'on peut se dire que maintenant, il est temps de vivre ? Quand est-ce qu'on peut remercier nos anciens pour tout ce qu'ils ont fait pour nous et leur dire que grâce à eux, dorénavant, on vivra sans crainte et que la seule préoccupation qu'on aura, ce ne sera pas de savoir comment survivre, mais comment être heureux ? Quand est-ce qu'on sortira de ce cercle vicieux, où il semble qu'il faut constamment se créer des menaces pour se donner une raison de vivre ?

Bref, avec toutes ces questions dans le crâne, j'avais l'impression de m'enfoncer de plus en plus dans une absence totale de sens. J'ai même commencé à écrire une liste des petites absurdités du quotidien. J'ai utilisé l'application "Notes" de mon iPhone qui imite parfaitement le papier jauni et l'écriture manuelle. Je la relis sur l'écran fissuré de mon téléphone, écran que je ne prends plus la peine de réparer après trois tentatives infructueuses de le conserver intact plus de deux mois consécutifs. Mais quelque part, tout ça donnait un cadre idéal pour ma liste d'absurdités.

J'ai donc écrit :

- Il faut mettre du sel pour enlever la neige devant l'immeuble.
- Le sol du quai du métro est plus foncé là où les portes s'ouvrent.
- On partira quand on aura le temps.
-La pizza est un peu brûlée sur les bords, ne mange pas la croûte.
- "Votre arrivée à bien été enregistrée à 8h32".
- Tu ne devrais pas t'attacher autant.

Après, j'ai arrêté, parce que ce n'était pas très intéressant, avec du recul.

Mais j'en étais quand même là, à faire des listes totalement ininspirées, tétanisée par la lourdeur de la situation dans laquelle je m'étais embourbée toute seule, quand il s'est passé quelque chose.

C'était le mois d'août, Paris était vide. Il faisait beau. J'avais bu un thé glacé, allongée dans l'herbe du jardin de l'Institut Suédois dans le Marais, qui avait ouvert un café éphémère pour les vacances. J'avais fait semblant de ne pas connaître le mot français pour "kanelbülle" et j'avais commandé un "kanelbülle" juste pour dire un truc en suédois. Plus tard, Nyamuk et moi avons longuement marché sur les quais en parlant de je ne sais plus quoi. En arrivant près de l'Hôtel de Ville, un concert de jazz avait lieu sur le trottoir, devant la péniche Marcounet. Nous nous sommes assis. J'ai commandé un verre de Pic Saint Loup. Nyamuk m'a regardée. Il avait les mêmes yeux que quatre ans auparavant. Et pour la première fois depuis près d'un an, je me suis sentie légère, calme. La peur omniprésente que je ressentais depuis des mois m'avait tout d'un coup laissée tranquille. Parce que là, dans cette petite seconde, j'ai vu dans ses yeux une ancre qui reste là, malgré tout. Malgré les remous et les raz-de-marée, malgré les larmes, l'apathie, la colère, il était toujours là, avec son regard, et même si tout tournait autour de moi, il y avait toujours ça, là.

C'est là que j'ai décidé de repartir. Parce que ce qui est raisonnable, ce n'est pas d'avoir le chèque qui tombe à la fin du mois, et ce n'est certainement pas les machines à badge. Ce qui serait raisonnable, je me suis dit, ce serait que tous les jours soient comme celui-là. Avec cet amour, ce calme, et cette envie que ça continue le lendemain.

Et puis, quelques jours après, le système électrique de la machine à badge du bureau m'est tombé sur la tête. Et si j'avais eu un peu moins de chance, j'aurais peut-être pu mourir dans un bureau d'Issy les Moulineaux ou finir tétraplégique. Ou c'était peut-être juste le signe que je cherchais.

J'ai porté une minerve quelques jours, et puis j'ai pris mon billet d'avion : un aller simple, direction Bangkok. Je pars dans cinq jours.

Ensuite, je passerai des frontières. Laos, Cambodge, Vietnam, Indonésie. On verra bien. Ou peut-être que j'irai en Islande. Ou peut-être que je rentrerai à Paris. Je ne compte pas m'installer là-bas en Asie. Il fait sans doute beaucoup trop chaud pour moi là-bas. Mais je pars sur la route pour en savoir un peu plus sur moi-même, pour me remplir les rétines et la tête de belles choses, d'optimisme et surtout

surtout

surtout

pour faire un bon gros doigt d'honneur à la peur dans mon estomac qui me dit de rester bien sagement là où je suis, et pour me laisser la chance, dans ma vie, de pouvoir choisir ma route, sans me laisser guider par l'angoisse.

Parce qu'après avoir longtemps buché sur mon arbre généalogique, je suis persuadée que si mes ancêtres se sont battus pour leurs enfants, c'était pour qu'ils puissent un jour se dire ce genre de choses. 


P.S. : Nyamuk va bien. Il me soutient à fond dans mon projet. Nous sommes toujours ensemble. Il va garder tous nos dinosaures pendant mon absence.
P.S. 2 : "Il faudra repartir" est le titre d'un recueil de textes de voyage de Nicolas Bouvier.

mercredi 18 février 2015

17.02.2015 : Brighton fantasmé, Brighton libéré : rêves en carton et fête foraine.



Il y a quelque temps déjà, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de Brighton. Il m’a parlé de la mer grise qui se couche sur les galets, des petites ruelles aux maisons mi-colorées mi-délabrées qui rappellent le village de pêcheur que fut un jour cette ville, des lumières de la fête foraine installée sur la jetée, qui clignotent comme des étoiles venues d’un autre temps. Cette rencontre-là, comme beaucoup d’autres, fut courte, éphémère, absurde, et elle s’est terminée en queue de poisson. Mais à défaut d’une suite, je me suis dit qu’il faudrait que j’aille un jour voir Brighton.

L’occasion s’est  finalement présentée ce week-end, pendant un voyage de quatre jours à Londres, chez Aurore, Fabien, et leur petite de six mois, Linh. Normalement, j’essaye de limiter mes séjours londoniens – même après  six ou sept visites, je n’aime toujours pas cette ville. Trop grande, trop encombrée, trop grise. Mais pour faire connaissance avec un bébé de quelques mois, il faut plus de vingt quatre heures. Et puis, leur maison étant éloignée du centre ville, je n’avais pas à m’y aventurer outre mesure. Et surtout, quatre jours, ça laisse aussi le temps de sortir de Londres.

Nous avons pris la voiture et nous y sommes allés, à Brighton. J’ai reconnu exactement ce que j’avais cru entendre dans cette histoire ancienne. Nous avons descendu les étroites rues aux maisons basses, prises d’assaut par des boutiques vintage pour hipster et les restaus à burgers plus fashion que fast food. Nous sommes arrivés sur la plage de galets et avons fait le tour de la jetée sur laquelle la fête foraine est installée, avec son parfum suranné de barbe à papa, de churros et de manèges en bois, comme un portail temporel qui nous plongerait directement au milieu des années 80. Je ne suis jamais venue à Brighton avant, mais je mettrais ma main à couper que, sur cette jetée, rien n’a changé depuis vingt ans.

Il y a par contre une chose dont cet homme-là ne m’avait pas parlé : le Pavillon Royal, construit par George IV, du temps où il était encore Prince Régent. Son père, George III, étant atteint d’une mystérieuse maladie mentale l’empêchant de régner durant les dix dernières années de sa vie, c’est son fils qui fut nommé Régent en 1810. Un fils qui, pour dire les choses rapidement, avait l’air plus fun que son père. A l’opposé de la rigueur et de la sobriété de George III, George IV avait lui un penchant pour le faste, la nourriture, l’alcool, les femmes – et le rock’n’roll s’il était né un peu plus tard. Après s’être endetté jusqu’au cou en faisant construire la Carlton House à Londres, il jeta son dévolu sur Brighton où son oncle, le prince Henry, vivait déjà, et partageait avec lui le même goût pour la bonne chère. La petite ville de bord de mer lui donnait aussi la possibilité de profiter des bienfaits de l’eau salée pour soulager sa goutte, tout en offrant la discrétion nécessaire pour entretenir sa relation avec Maria Fitzherbert, une femme de six ans son aînée, deux fois divorcée et, pire que tout, une Catholique. Autant de défauts qui rendaient impossible une relation officielle entre le King-to-be et sa maîtresse.

George s'installa donc à Brighton, dans une « petite » maison, qu'il fit ensuite agrandir au fur et à mesure des ans. L'architecte Henry Holland, qui s'était déjà occupé de sa Carlton House, commença par rajouter des pièces d'inspiration néoclassiques. Mais c'est entre 1815 et 1822 que ce petit château acquit toute sa particularité : John Nash transforma l'extérieur en une sorte de palais des mille et une nuits aux formes arabisantes, tandis que Frederick Crace décora tout l'intérieur avec des chinoiseries qui, semble-t-il, fascinaient le nouveau Régent. Cet exotisme devint la marque de fabrique du style régence dont George IV, surnommé le "premier gentleman d'Angleterre", fut le décadent représentant.

L'intérieur du Pavillon Royal est pour le moins étrange. Dès l'entrée, une longue galerie rouge est décorée de motifs asiatiques, de meubles dont le bois imite le bambou et de petites statues chinoises qui hochent la tête dans un mouvement continu et hypnotique. Plus loin, dans la salle de banquet où George IV et ses convives passaient apparemment le plus clair de leur temps, un gigantesque lustre pend entre les griffes d'un dragon argenté, sculpté sous une coupole ornée de fausses feuilles de palmier. Sur les murs sont alignés des tableaux reproduisant des scènes tirées de légendes chinoises ; et une fresque de dragons, encore, court le long des murs. Cette salle est la plus impressionnante de toutes et transpire l'extravagance  de l'habitant des lieux.

George IV, qui préfèrera toujours les femmes et l'alcool à la politique, finira méprisé par son peuple après avoir totalement délaissé le pouvoir au Parlement et vidé les caisses du pays pour financer son train de vie dissolu. Obèse, souffrant de rhumatismes et de la goutte, il terminera son règne à moitié suffoquant au fond de son lit, dans le château de Windsor, en disant : "Good God, what is this? My boy, this is death!"

The end.

Ce palais m'a fait une drôle d'impression, vraiment. Je suis sortie, j'avais envie de me retrouver un peu seule pour digérer toutes ces informations. Je suis allée sur la plage, je me suis assise sur les galets. La nuit commençait à tomber, et les lumières désuètes du Brighton Pier brillaient encore davantage. Il y avait quelque chose d'étonnamment similaire entre les chinoiseries du Pavillon Royal et les vieux manèges de la fête foraine.  Il y avait la même quête de divertissement factice, d'exotisme à peu de frais -  non pas en terme monétaire, puisque les excentricités de George IV ont coûté très cher au brave peuple britannique, mais en terme d'implication personnelle. Il y avait dans tout ça de la sensation en carton, du rêve en carton pâte. Je me suis demandé si le Prince Régent, tout fasciné qu'il était par les chinoiseries, était déjà allé en Chine. Est-il monté sur un de ces bateaux qui traversaient les océans pour revenir les cales remplies de tonnes de thé ? En a-t-il eu seulement envie ? A-t-il simplement considéré le fait de transformer son rêve en expérience ?

J'ai lu Les Nourritures terrestres d'André Gide il y a presque de dix ans, et je me souviens encore de cette phrase : "Il ne me suffit pas de lire que les sables sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... toute connaissance qui n'a pas été précédée d'une sensation m'est inutile."

J'étais assise sur les galets j'ai plongé mes mains dans l'eau glacée et puis soudain tout a fait sens. Je ne sais pas si c'est le travail psychanalytique qui crée des fils de partout, mais tout semble se reconnecter petit à petit. J'étais à Brighton, et je mettais un point final à une narration inachevée. Je sentais entre mes doigts le froid lisse des galets, et l’eau filante des vagues.  Le fantasme suspendu se transformait enfin en un voyage, en une expérience tangible. Et comme ça, je pouvais lui dire au revoir.

Des histoires comme celle qui m'a menée à Brighton, j'en ai vécu beaucoup, et j'espère en vivre encore. Elles sont toujours trop courtes, et je ne comprendrai sans doute jamais cette propension à finir en silence, sans drame, sans comédie, sans vaudeville et sans romance. A tout laisser en suspens. Moi, je veux avoir une histoire à raconter, avec un début et une fin.

Ce n'est pas la première fois que je fais ça. Que je viens comme en pèlerinage dans un lieu pour raviver un souvenir. Je n'avais pas compris pourquoi ces voyages avaient une telle importance avant ce week-end. Je suis venue ici pour donner un sens à une histoire qui n'en avait pas. Pour lui donner un but, une justification peut-être, pour continuer la narration même si je la termine toute seule. Je l'ai rencontré, nous avons vécu ça, et c'est comme ça que je suis arrivée ici. Et pour tout ça, ça valait le coup. Pour les ampoules du Brighton Pier qui clignotent au-dessus des vagues grises, pour le dragon argenté du Pavillon Royal, pour le regard de Linh contemplant la mer pour la première fois, pour les meilleures frites que j'ai jamais mangé, pour le souvenir d'André Gide, pour tout ça, ça valait le coup d'avoir un jour croisé ta route. 

mercredi 10 décembre 2014

10.12.2014 : Mon premier souvenir d'Arménie, c'est la centrale nucléaire de Metsamor.



Les premiers souvenirs que j’ai de l’Arménie, ce sont le froid et l’obscurité. Je n’avais pas encore tout à fait deux ans quand eût lieu le tremblement de terre dans la région de Spitak en 1988. Un séisme de 6,9 sur l’échelle de Richter : en huit secondes, une faille d’une amplitude de 1,6 m s’est ouverte sur 20 km. Entre 25 et 30 000 morts, à peine une centaine de personnes sauvées des décombres, 500 000 individus soudainement sans abris. Deux ans plus tard, en 1990, mon père est parti là-bas en tant que médecin, pour évaluer les aides qu’on pouvait apporter, notamment en matière d’équipement de néonatalogie. Son départ était effrayant, on savait qu’il s’embarquait pour un pays obscur dont on avait vaguement entendu parler mais sans vraiment comprendre le lien avec notre vie en France. A son retour, les seuls détails dont je me souviens de son récit, ce sont l’histoire de cette femme, une maitresse d’école qui avait perdu l’usage d’un bras à cause d’une fracture mal soignée après qu’un bâtiment se soit écroulé sur elle pendant le tremblement de terre ; et puis le noir, la pénurie d’électricité. Mon père disait : « Je me suis promené dans Erevan. Il n’y avait aucune lumière. »

L’Arménie ne possède ni pétrole, ni charbon, ni gaz naturel. Au moment du tremblement de terre, la principale ressource énergétique provenait de la centrale nucléaire Metsamor, construite dans les années 70, et située à 100 km de l’épicentre du séisme de 1988. Immédiatement après la catastrophe, le gouvernement décida de fermer cette centrale pour ne pas risquer un accident nucléaire. 

Mais l’Arménie est aussi l’un des pays les plus enclavés du monde, sans aucune ouverture sur la mer, et en conflit avec ses deux principaux voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Seuls 164 km de frontières avec la Géorgie et 35 km avec l’Iran sont encore ouverts. Fût un temps, 85 % de l’acheminement des marchandises dans le pays se faisait par voie de chemin de fer avec ses voisins. Mais en 1989, alors que les Républiques soviétiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan se disputent déjà le territoire du Haut Karabagh, les Azéries instaurent un blocus ferroviaire et aérien, fermant totalement leur frontière, quelques mois seulement après le séisme qui a détruit le nord du pays. S’en suivent plusieurs hivers, toujours rudes dans cette région, jusqu’au coup fatal : en 1993, après la chute de l’URSS, la Turquie soutient officiellement l’Azerbaïdjan et ferme à son tour ses frontières à l’Arménie. Plus aucun convoi ne peut passer ; plus aucune ressource d’énergie. Il reste bien un oléoduc qui passe par la Géorgie, mais celui-ci est régulièrement saboté, une des conséquences  d’un autre conflit qui agite la région entre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors, la même année, le gouvernement arménien prend la décision de rouvrir Metsamor. L’un des deux réacteurs reprend du service en 1995. Samuel Shahinian, président du comité environnement, expliquait : « Notre peuple a tellement froid qu’on ne peut plus le raisonner. Ils veulent simplement avoir chaud. » Le vice-président, Ara Sahakian, ajoutait : « Il y a des risques, mais nous devons comprendre, et tout le monde doit comprendre, que nous n’avons pas d’autre choix. » The Independent, en Grande Bretagne, titrait : « Energy  starved Armenians risk a new Tchernobyl ».

Metsamor est considérée comme l’une des centrales les plus dangereuses du monde, notamment parce qu’elle est équipée d’une technologie qui ne répond plus aux normes de sécurité. Son système de localisation d’accidents lui permet de traiter des incidents de petite taille, mais son principal défaut est de ne pas avoir de container de confinement… tout comme à Tchernobyl. En cas de rupture importante, le système de ventilation rejettera les gaz directement dans l’atmosphère. Sans oublier les risques sismiques de la région, et sa proximité avec la frontière turque (16 km) et Erevan (36 km) qui héberge le tiers de la population du pays. 

Bien sûr, des travaux ont été effectués depuis la réouverture de la centrale, pour en améliorer la sécurité. L’Union Européenne a participé au financement d’une nouvelle centrale, construite sur le même site, qui devrait commencer à voir le jour à l’horizon 2016. Le gouvernement a également tenté de diversifier ses apports énergétiques, en construisant par exemple un gazoduc relié à l’Iran. Mais aujourd’hui encore, Metsamor fournit 40% de la puissance énergétique du pays.

Cette image d’une nation privée d’électricité, plongée dans le noir, m’a longtemps poursuivie. Et lorsque j’y suis allée pour la première fois en 2010, je ne savais pas ce que j’allais y trouver. Quand nous sommes arrivés à l’aéroport, mon père avait les larmes aux yeux. La dernière fois qu’il était venu, c’était vingt-deux ans auparavant. Je lui ai demandé ce qui avait le plus changé ; il a répondu : « Il y a de la lumière. »

Sur la place de la République à Erevan, l’une des deux places centrales de la capitale, il y a la Galerie nationale d’Arménie, le Musée de l’histoire d’Arménie, le Ministère des Affaires Etrangères et celui des Transports et des Communications, le palais du gouvernement et l’hôtel Marriott. Et puis aussi 2 750 fontaines qui s’allument en un spectacle d’eaux et lumières tous les soirs d’été. 

C’est ça qui m’a marquée.

Un spectacle d’eaux et lumières dans un pays constamment menacé par sa propre énergie.

Il y a quelque chose d’ironique.

Il faut s’imaginer… un pays pauvre, rocailleux, d’une extrême sobriété dès qu’on sort de Erevan, et au milieu, au centre du centre, il y a ce point lumineux, cette fontaine, et son spectacle d’eaux et lumières. Je m’imagine qui si on pouvait juste voir l’Arménie depuis l’espace, tout serait noir, à l’exception de ce petit point multicolore au milieu de Erevan. Comme une guirlande de Noël au milieu de la nuit.

C’est dérisoire, bien sûr, il n’y a personne à blâmer, à qui jeter la pierre (pourtant nombreuses en Arménie). Ce n’est pas ça qui va faire couler le pays ou provoquer un nouveau Fukushima.

Mais symboliquement…
Ça m’a fait sourire.
« C’est dans les gênes », je me suis dit.

Dans ma tête, je me tiens là au pied de cette fontaine. Dans ma tête, je suis obnubilée par les faisceaux de toutes les couleurs qui dansent devant mes yeux. Je sais pourtant, que toute l’énergie se consume, que tout le reste, autour de moi, est plongé dans le noir, je sais qu’il y aurait sans doute mieux à faire que d’éclairer des fontaines, et je sais qu’en me tenant au bord de cette fontaine, je suis au bord de Tchernobyl. Mais je ne peux pas éteindre la lumière, ou même simplement en avoir moins. Il me faut, quelque part, cette absurde étincelle qui ne tient qu’à un séisme.

On ne peut pas demander à quelqu’un d’éteindre la lumière après en avoir été tant privé.

mardi 9 décembre 2014

24.07.2014 : Bus et déchirements


« If you go away » - Emiliana Torrini

Depuis quelques jours, je réécoute en boucle cette chanson interdite. J’ai certaines superstitions comme ça, des vêtements que je ne mets plus ou des albums que je n’écoute plus parce que les dernières fois que je les ai portés / écoutés / aimés ont été des jours douloureux. Alors je les ai remisés dans un coin et essaye de les garder le plus à distance possible.

Mais cette fois, je ne sais pas… J’étais dans le bus de nuit, il y a quelques jours. Il faut savoir que le bus de nuit est peut-être l’un de mes endroits préférés sur Terre. J’aimerais ne faire que ça, regarder Paris défiler sous les réverbères en écoutant mes playlists nocturnes. Elles ne sont pas anodines, ces playlists, elles sont choisies avec soin.

Parce qu’il s’en est passé des choses dans ces bus de nuit. J’y ai vécu des passions aussi courtes qu’intenses,  j’y ai retrouvé des bouts de rêve sur le coin des fauteuils, j’y ai senti l’inspiration revenir en voyant, fugace, une scène se dérouler sous mes fenêtres, j’y ai pleuré, beaucoup, après une de ces trop nombreuses soirées à vouloir m’abimer au contact d’un autre, je m’y suis torturée l’esprit à penser à la poésie, à l’émerveillement, au quotidien – j’y ai eu parfois de grandes conversations tortueuses avec d’autres mais pour moi, un périple en bus de nuit se fait en solitaire. Chaque retour est un poème qui se compose en mélangeant la faune absurde de Paris by night et mes fantasmes que j’écris  sur les vitres. Et dans ces moments-là, même pendant les nuits de larmes, je me sens bien. Alors non, toutes les chansons ne conviennent pas à ces retours-là. Il faut qu’elles soient aussi intenses que le voyage.

Et donc, on y est. Il y a deux jours, dans ce bus de nuit à quatre heure du matin. J’ai encore dans la tête les phrases d’un couple qui se déchire et je pense alors à mes déchirures à moi. Aux retours. Et là, soudain, cette envie, ce besoin de ressortir cette chanson, malgré tous les interdits. Une reprise de « Ne me quitte pas » en anglais, avec des paroles et un fond forcément très différent. La première fois que j’ai entendu cette chanson, je n’ai pas tant ressenti le besoin, l’angoisse de la perte ou les sacrifices qu’on est capable de faire pour un petit bout de l’autre, non, pas tant ça qu’un monde qui s’écroule, et toutes les choses qu’on perd quand une poésie meurt. Et cette chanson-là, je l’ai écoutée, réécoutée, écoutée encore à m’en rendre malade il y a quelques années. Je traversais à ce moment là la rupture la plus douloureuse qu’il m’ait été donné de vivre. Non pas parce qu’il s’agissait de la fin d’une histoire de couple, mais celle d’une histoire d’amitié devenue trop ambiguë pour se supporter elle-même.

Tout s’est passé de la manière la plus stupide. C’était une histoire simplissime, l’impression d’avoir en face de soi, sans l’avoir cherché ni réalisé tout de suite, quelqu’un d’unique, qui transfigure même tout votre quotidien, qui vous donne des ailes, que vous êtes impatients de retrouver chaque semaine comme un gamin attend avec impatience les vacances pour revoir son pote de Biarritz. C’était ce degré là de simplicité, parce qu’on n’avait rien vu venir : il n’y a pas eu d’explosion, de révélation, d’instant magique. Nous nous étions immiscés doucement l’un dans la vie de l’autre sans vraiment nous en rendre compte – et c’était parfait comme ça. Sauf que nous n’étions plus des enfants se retrouvant une fois par an sur les plages des vacances, sauf qu’on finit toujours par remettre la simplicité en question, et qu’on ne peut pas s’empêcher d’aller voir un peu plus loin, juste comme ça, pour voir s’il n’y a pas moyen de. Alors on pousse une porte – celle de sa chambre – et on se rend compte trop tard qu’on a franchi une limite interdite et que l’histoire est à jamais gâchée parce qu’elle était simple, beaucoup trop simple justement, et qu’on ne pourra jamais revenir à ce niveau de simplicité après autant de confusion. Il parait qu’il faudrait crier un mois non-stop pour évacuer toute l’adrénaline accumulée pendant un saut à l’élastique. Ici, pareil : il aurait au moins fallu une double amnésie et prier pour que le destin nous accorde la chance d’une nouvelle rencontre pour retrouver la simplicité.

Qu’est-ce que j’ai pu l’écouter cette chanson après ça… Les paroles hurlaient dans ma tête à longueur de journée à m’en rendre dingue. C’était tout ça que j’aurais voulu lui dire. J’aurais voulu lui dire… Ne me laisse pas là parce que tu as été la seule personne, toutes ces années, à qui je n’ai pas menti. Ne me laisse pas là parce que tu étais mon joyau, un îlot de douceur et là, tu vois, ce n’est plus un trou que j’ai dans le ventre mais un cratère qui va m’engloutir toute entière. Ne me laisse pas là avec toute cette décharge d’amour qu’on n’a même pas eu le temps de consumer parce que qu’est-ce que je vais faire avec ça, moi, toute seule avec ce truc immense alors que tu étais devenu le seul – le seul – que j’arrivais à supporter ?

J’avais tout ça à dire mais voilà, je ne lui ai rien dit. J’ai simplement laissé cette chanson parler à ma place.

Peut-être était-ce à la même période, peut-être pas exactement mais toujours est-il que je m’en suis souvenue après ça. J’étais en voiture avec mon père. Mon père, souvent, ne sait pas comment aborder des sujets difficiles. Il use de métaphores, il prend des chemins détournés. Lui aussi est sans doute un peu poète. Nous écoutions la radio, et puis est passée « Ne me quitte pas », justement, en français cette fois. A la fin, mon père m’a dit : « Je n’aime pas cette chanson. Ce n’est pas ça l’amour, ce n’est pas devenir « l’ombre de son chien ». On ne peut plus parler d’amour quand on en arrive là. On ne devrait jamais en arriver là. »

Alors je ne sais pas où l’histoire s’est arrêtée, à quel moment elle a vraiment basculé pour « en arriver là ». Lui et moi, on ne se voit plus. On se croise, mais on ne se voit plus. Comme de tout, on finit par s’en remettre, plus ou moins. La peine quitte le corps entier pour se loger dans une partie du cerveau. 

Mais cette chanson… cette chanson réveille systématiquement, et toujours intacts, les sentiments de l’époque. La révolte, l’abandon. Et le souvenir d’un rayon de soleil passant par la lucarne, le coin de ciel bleu derrière et la douceur infinie de cet instant qui fut finalement le rocher sur laquelle notre histoire s’est crashée.


Si tu pouvais ne pas me porter la poisse, cette fois, Emiliana, ce serait sympa. 

29.01.2015 : Lettre à mon premier amour.





P.,

Oui, tu ne rêves pas, c’est bien à toi que j’écris aujourd’hui. J’aimerais bien voir ta tête, tiens. Je crois que je t’entends déjà me dire « Super. Ca me fait une belle jambe. » Mais ça fait déjà quelques jours que ça me démange. Normalement, j’écris tout à la main, et puis là, pas moyen. Je suis devant mon écran ; c’est un exercice nouveau pour moi, je ne sais pas trop comment m’y prendre. Je ne sais pas pourquoi je bloque. Peut-être parce que je t’ai écrit tellement de lettres à la main que je ne t’ai jamais données que ça n’a plus vraiment de sens de recommencer. Ou alors parce que cet écran là, entre nous, a eu un rôle important, aussi bien dans la rencontre que pour la rupture. Toi-même tu sais.

Et donc, oui, ça fait quelques jours que ça me démange. En même temps, je rêve tout le temps de toi en ce moment. Tu n’y es pour rien, je sais, mais j’aimerais bien que tu arrêtes de squatter mon inconscient, toi et tous les symboles que tu trimballes. C’est un peu de ma faute, aussi. Ce qu’il y a, c’est que j’ai commencé à jouer à un jeu sur téléphone, un jeu de conquête de territoires, et sans faire attention, je suis remontée dans ce bus. Ce fameux bus à trois chiffres que j’ai pris pendant des années pour venir chez toi. Et sans faire attention non plus, j’ai remis – presque instinctivement – la playlist de l’époque. Cake, The Cooper Temple Clause, Madrugada. Bubblegum de Mark Lanegan. Enfin, ça, je n’ai jamais vraiment arrêté de l’écouter, mais là, assise dans ce bus avec la voix de Mark Lanegan dans les oreilles me susurrant :

« Did you call for a night porter?
You smell the blood running warm
I stay close to this frozen border
So close I can hit it with a stone.”

… bin je te jure que ça fait un choc.

Tu te rends compte que ça fait sept ans que nous nous sommes séparés ?

Que je suis partie, d’accord.
Tu avoueras qu’on s’est quittés d’une manière un peu absurde.  J’ai toujours été nulle en rupture, ça, c’est quelque chose qui n’a pas changé. 

Encore aujourd’hui, j’aurais du mal à te dire ce qu’il s’est passé ce jour-là. Je me refais parfois le déroulé de ces quelques heures, mais je ne les comprends toujours pas. Il y a eu un craquement. Ca a pris une fraction de seconde. Ne me demande pas pourquoi. Je ne sais toujours pas comment il est possible de pouvoir quitter quelqu’un en un seul instant après l’avoir aimé pendant autant d’années. Le temps, simplement, de reprendre une bouffée d’air.

Les premières années, j’ai été en colère contre toi. Parce qu’en te quittant, j’ai découvert un jeu pour lequel j’avais l’impression de partir avec un handicap. J’ai passé tant d’années avec toi sur le qui-vive, avec la peur constante que tu te braques encore une fois, que tu me quittes, avec l’inquiétude sourde du rejet brutal après chaque moment de calme. Je ne connaissais que ça quand je suis partie, et c’est ce que j’ai continué à chercher pendant presque sept ans. Sept ans d’errance sentimentale à m’attacher à ceux qui, surtout, ne voudraient pas vraiment de moi. Sept ans à détester ceux avec qui je commençais à avoir un semblant de relation, quelle qu’elle soit. Sept ans à me battre en silence, mentalement, contre tous ceux qui partageaient avec moi un jour, une nuit, une semaine, un mois, une vie. Tu n’imagines pas à quel point j’ai pu haïr le sentiment amoureux, à quel point j’ai pu avoir envie d’arracher ce truc qui vient te coller au ventre mais qui te fait beaucoup plus de mal que de bien.

Pendant un temps, j’ai choisi ceux qui ne me faisaient plus rien. C’était moins douloureux.
Mais c’est vite chiant aussi.

Et puis voilà.
Il s’est passé quelque chose, quelque chose qui était en gestation depuis un moment mais qui vient d’exploser. Et ça, j’avais envie de t’en parler.

Tu sais, j’avais arrêté la psychanalyse quand notre relation a commencé.
Et puis je l’ai reprise.
La semaine dernière, il y a eu une séance libératrice où, tout d’un coup, j’ai compris.
J’ai compris, notamment, que ça n’avait rien à voir avec toi, que ça remonte à bien plus loin.
J’ai compris que j’avais appris à aimer en pleurant,  j’avais appris que la seule manière d’exprimer ses sentiments se fait par les larmes.
« Je souffre pour toi, ça veut dire que je t’aime. »
J’ai compris que c’était une belle connerie, surtout.

Et de me dire ça, ça a tout dénoué d'un coup. 
Comme si le géant assis sur mes épaules venait de se péter la gueule et que je pouvais tout d'un coup m'envoler si j'en avais envie. 

En fait, tout ce que je voulais te dire, c’est que je suis en train de devenir quelqu’un de bien.
Que je refuse le silence, maintenant. Je suis encore un peu maladroite, parfois, quand il s’agit de s’exprimer, mais je m’y tiens.

Je voulais aussi te dire que finalement…
« C’est pas toi, c’est moi. »
Ca, je ne te l’ai pas sorti à l’époque.
Je pourrais le faire maintenant.

Mais ça, ça t’en ferait vraiment une de belle jambe.