dimanche 28 février 2016

05-19.12.2015 - Sur les routes du Laos



* Par la fenêtre du bus *


 Au Laos, les longues heures, voire les journées entières, passées dans des bus pour aller d'un lieu à un autre ont fait partie intégrante du voyage. C'est peut-être un peu triste à dire, mais lorsqu'on quitte des endroits comme Vang Vieng, on se rend compte que la fenêtre du bus est peut-être le moyen le plus efficace d'avoir un aperçu de la vraie vie au Laos. Et puis bon, prendre des bus et écouter de la musique étant ma grande passion, chaque trajet fut presque un ravissement.

La première chose qui m'a frappée, et ce dès le passage de la frontière, c'est à quel point la trace coloniale est présente au Laos. C'est en tout cas la première fois que ce passé là m'a frappée, dans tous les pays que je verrai après. Au fil des routes s'alignent des huttes en bois comme montées sur pilotis, qui semblent prêtes à s'écrouler au moindre coup de vent, dans lesquelles des familles entières vivent. Et puis, tout d'un coup, une gigantesque maison, pompeuse, dans le plus pur style colonial. Souvent, elles sont abandonnées, ou bien en ont tout l'air. C'est étrange de voir ces habitations s'alterner. C'est un peu comme essayer de lire l'histoire du pays à travers tout un alignement de symboles, comme des hiéroglyphes en forme de maison. L'atmosphère coloniale atteint pour moi son sommet à Luang Prabang, dans des petites rues aux maisons charmantes, où sont encore posées des inscriptions écrites en français.


 * Les maisons sur pilotis *




La deuxième chose qui m'a marquée, ce sont les enfants. Dans mon guide du Laos, on me disait que c'était le pays des je ne sais combien de milliers d'éléphants. Des éléphants, je n'en ai quasiment pas vus. Mais des enfants, oui. Et plus que partout ailleurs, étonnamment. Je n'ai aucune idée de la raison, j'avais peut-être tout simplement les yeux plus grand ouvert. Mais il y avait, partout, des écoles, des bâtiments posés sur de gigantesques terrains ras où jouaient des dizaines et des dizaines de gamins. Il y a eu ces deux petites filles, dans les rues de Luang Prabang, pas plus de dix ans à elles deux, juchées sur les escarpins de leurs mères, jouant à la dame avec des sacs à main mille fois trop grands pour elles. Il y a aussi eu ces trois petits bonhommes à Vang Vieng, pêchant de minuscules poissons avec une sorte de baïonnette en bois qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes, avant de démarrer un feu pour les faire griller, sans se soucier le moins du monde des touristes autour d'eux qui fondaient à l'unanimité devant ces petits bouts d'homme. C'est aussi au Laos, entre Luang Prabang et Vang Vieng que Jennifer et moi avons rencontré la personne qui parle le mieux anglais de toute l'Asie du Sud Est : Angelica, une petite fille de cinq ans qui vit avec ses parents dans une minuscule guest house perdue au milieu de nulle part. Angelica s'est prise d'affection pour Jennifer – et inversement. Elle avait accroché à sa jupe une queue faite en papier toilette et nous expliquait qu'elle était un cheval. Elle s'est tout de suite collée à Jennifer, lui demandant la signification de chacun de ses tatouages – un bouddha, un mandala fait à Chiang Mai, la phrase : « You are a child of the universe, no less than the trees and the stars » - tout en essayant de faire voler un papillon qui avait l'air bien fatigué.  


* Jennifer et Angelica *



* Les jeunes pêcheurs de Vang Vieng *


* Une cour d'école dans le village de Khong Lo *

C'était un chance de s'arrêter à cet endroit et de pouvoir échanger pendant quelques minutes avec Angelica. La plupart du temps, le bus file, mais il permet quand même d'attraper quelques instantanés de vie. Notamment parce que le bus transporte des gens, bien sûr, et beaucoup de locaux, d'ailleurs, mais il assure aussi de nombreuses livraisons. Dans la soute, à côté nos sacs à dos et nos valises, il y avait des colis que le chauffeur distribuait dans de minuscules villages, ou des maisons isolées. Alors, on peut imaginer la vie de ces infirmières, dans ce centre de santé paumé au milieu de nulle part, avec ce tout petit chiot qui leur court dans les jambes. On peut observer cette vieille dame, récupérant un colis, et touchant avec l'argent de sa monnaie un objet qui se trouve près d'elle – un geste que j'ai souvent vu faire, sans jamais pouvoir en comprendre la signification.

Souvent le bus s'arrête pour un arrêt toilette et de nombreuses personnes se ruent dehors, courant littéralement dans les fourrés pour assouvir une envie pressante. Encore plus souvent, ce sont des femmes qui montent, avec dans leurs bras ou empilée dans des paniers posés sur leur tête de la nourriture qu'elles vendent aux passagers – des brochettes d'œufs de cailles, des pattes de poulet, des épis de maïs et surtout, de succulentes chips de banane. On peut les écouter discuter entre eux, avec toujours ce sourire collé sur le visage.

Le sourire, voilà, c'est de ça dont je voudrais me souvenir au Laos. Le sourire de tous ces gens. Ces gens qu'on croise parfois accroupis au bord de la route, dans cette position si bien maîtrisée en Asie mais qui, personnellement, me déchire entre le tendon d'Achille, et qui ont l'air tellement loin de tout qu'on se demande comment ils ont bien pu arriver ici, et surtout, ce qu'ils peuvent bien foutre sur cette route, seuls, accroupis, une cigarette au coin du bec ou suivant des yeux les bus qui passent devant eux. Ils ne sont pas toujours seuls au bord de la route. Parfois, ce sont des familles entières, assises devant leur maison ou leur échoppe, qui semblent attendre que le temps passe. Même pas attendre, en fait. Qui semblent simplement le regarder, ce temps, qui semble simplement être là. Vivants. N'ayant rien d'autre à faire que ça, ne demandant rien de plus que d'être assis sur leur chaise en plastique, avec leur famille, ou leurs amis, en attendant que le prochain bus arrive pour vendre un ou deux épis de maïs. Il paraît que les colons trouvaient les Laotiens paresseux. Moi, si je ne me trompe pas dans mon interprétation, j'aurais plutôt tendance à dire qu'ils ont tout compris au bonheur.



* Les bus de mamie *

Entre Vientiane et Savannaketh, nous nous sommes arrêtés à Khong Lo pour visiter une fameuse grotte, qui m'a vaguement rappelée la Lod Cave que j'avais visitée au nord de la Thaïlande. On la traverse aussi sur un bateau qui glisse sur les rapides de la rivière, rivière si peu profonde qu'il faut parfois sortir de la barque pour la pousser sois-même sur les cailloux. Le plus spectaculaire, c'est la sortie, après de longues minutes passées dans un noir presque complet, le tunnel rocailleux qui s'ouvre avec un air presque théâtral sur d'autres montagnes et sur le vert des arbres. Mais de Khong Lo, je me souviendrai surtout du village. Village est peut-être même un peu trop fort pour ces quelques maisons en bois rassemblées au bord de la rivière et d'une route poussiéreuse qui traverse des champs entre jaune et marron. En arpentant le chemin qui circule entre les maisons, on peut entendre le craquement des bambous, sentir l'odeur de la coriandre qui pousse partout. Au centre, il y avait aussi une école (encore une) où j'ai observé pendant près d'une heure une cinquantaine d'enfants faisant des allers retours entre le bord de la rivière et leur cour de jeux pour en ramener de gros tas de sable. Ces enfants là m'impressionnaient un peu avec leur va et vient frénétiquement joyeux dont je ne comprenais pas le but, et les sourires un peu interloqués qu'ils me lançaient en m'appelant « farang » - une étrangère, une mot qui n'est pas considéré comme une insulte mais qui serait la déformation du mot « français », résidus de l'époque coloniale. L'un d'entre eux m'a longuement suivie alors que je reprenais la route de mon auberge, mais il prétendait regarder ailleurs dès que je me retournais vers lui. A chaque maison, des grands-mères affairées dans leur cour prenaient le temps d'un sourire pour me saluer. A chaque champ, les travailleurs laissaient tomber leurs outils pour me faire un signe de la main et continuer à me fixer, sans que je ne sache s'ils m'invitaient à venir leur parler ou s'ils m'accompagnaient simplement des yeux. Bref, mon jean troué, mes baskets de rando et mon sac à dos défoncé ne passaient pas inaperçus dans ce milieu de nulle part : chacun de mes pas était accompagné d'un défilé de sourires et de regards, de vrais regards.

Mais le plus beau sourire, ce fut celui de cette femme, entre Khong Lo et Taeketh. La plupart du temps, nous voyagions dans des bus qui ressemblaient à des maisons de grand-mères, avec les petites dentelles accrochées aux fenêtres, mais les bibelots en moins. Mais cette fois-là, pas le choix : le seul moyen de quitter le village où nous étions était de rouler pendant cinq heures on songthew. Vu le confort de la bête, autant dire qu'on appréhendait un peu ce trajet qui en plus, avait la bonne idée de commencer à 6h du matin. Mais après cinq heures coincés entre des Laotiens, ne pouvant communiquer autrement que par des sourires et des hochements de tête, je crois que nous étions tous d'accord pour dire que ce fut notre meilleur voyage. Peu de temps après le départ, une femme avec des béquilles est montée avec ses deux enfants. Elle avait apparemment été amputée de la jambe récemment, car elle a remonté sa robe pour montrer à cette autre femme, qui récoltait l'argent pour le songthew, ce qui lui était arrivé. Les deux enfants avaient l'air particulièrement triste, et je me suis dit que, peut-être, le drame avait été récent, et qu'ils en étaient encore affectés. L'imagination, c'est tout ce qui nous reste quand le langage nous manque. Des scénario comme ça, j'en ai élaboré des caisses au fil de ces heures dans le bus. La mère, elle, semblait rire de tout ça. Mais avec une jambe en moins, elle pouvait difficilement garder contre elle à la fois sont fils, le plus jeune, et sa fille. Cette petite gamine de quatre ou cinq ans était absolument magnifique, mais son regard était terriblement triste. Alors, cette femme qui collectait les tickets l'a prise sur ses genoux. Et cette femme-là, cette femme... Impossible de lui donner un âge, elle pouvait en avoir quarante comme soixante-dix, et j'imagine qu'elle passait tous les jours entre cinq et dix heures sur ce songthew, à faire des allers-retours entre Kong Lo et Taeketh, à récolter l'argent de la douzaine de passager qui s'entassent à l'arrière du véhicule. Mais cette femme-là avait surtout le plus beau sourire que j'ai jamais vu, avec des petites rides qui formaient un soleil autour de ces yeux. Cette femme irradiait d'une chaleur éblouissante qui pourrait réconforter la personne la plus torturée du monde – et sur ses genoux, la petite fille s'est endormie en deux minutes.

Je voudrais me souvenir pour toujours de cette image. De cette petite fille et de cette femme qui ont formé dans ma tête l'un des instants les plus apaisants et les plus solaires qu'il m'ait été donné de voir. La vie doit être bien plus douce, quand on est protégé par un sourire comme ça.  


* Entrée et sortie de la grotte à Kong Lo *

mardi 26 janvier 2016

05-13.11.2015 - Luang Prabang / Vang Vieng : Je vous ai rencontrés dans des paradis pas si artificiels.



* Coucher de soleil sur le Mékong *

En quittant Pai pour partir au Laos, je pensais quitter aussi cette ambiance de douce fête paresseuse pour me retrouver dans quelque chose de plus sauvage, de plus authentique. Autant dire que les premiers jours n'ont pas tout à fait été comme je l'imaginais.

Pour rejoindre le Laos, Brayden, Carolyn, Jennifer et moi avons pris un minivan jusqu'à Chiang Khong, à la frontière. Au petit matin, nous sommes passés au Laos (ma première frontière terrestre ! ) et nous sommes montés sur le « slow boat », un de ces bateaux à longue queue qui descendent le Mékong pour rejoindre Luang Prabang. Le trajet dure deux jours, avec une nuit passée à Pak Ban, une toute petite ville laotienne située au bord du Mékong. Grimper sur ce bateau, ce fut comme embarquer sur un navire qui traverserait le Tartare pour rejoindre un autre monde. Pendant deux jours, nous n'étions plus en Thaïlande, nous n'étions pas encore au Laos, nous étions sur une longue embarcation en bois qui relevait d'un univers parallèle où le temps s'écoule à la fois vite et longuement, et où les liens, là encore, se tissent incroyablement rapidement entre les gens. Pendant deux jours, nous avons lentement dérivé sur le Mékong, dont je suis instantanément tombée amoureuse, son large lit et ses rives vertes et montagneuses qui se terminent en petites plages de sable blanc.

Le bateau était ouvert, mais recouvert d'un toit. Nous pouvions nous asseoir dans des carrés en bois ou sur des longues banquettes, à l'avant. Il ne faisait que quelques mètres, mais j'ai papillonné de groupes en groupes, de mondes en mondes.


* Entre la Thaïlande et le Laos *

* Notre slow boat *

Il y avait la planète Valentina, une Allemande contemplative qui m'a parlé des projets humanitaires pour lesquels elle a travaillé en Amérique Latine. Valentina voyage en solo et elle prévoyait, comme moi, de descendre le Laos jusqu'au Cambodge pour ensuite rejoindre l'Indonésie. Nous avons évoqué de faire un bout de chemin ensemble. Je l'ai ensuite recroisée par hasard dans presque toutes les villes dans lesquelles je suis allée, arpentant seule les rues, avec ses lunettes de soleil et son appareil photo, mais nos chemins ne se sont finalement jamais mélangés.

La planète Marcos était habitée par un Brésilien passionné de photo et de voyage, qui avait mis son travail de côté pendant quelques mois pour partir en vadrouille. Son rêve à lui, c'était de faire le grand saut, de tout laisser tomber pour faire un tour du monde, ou tout du moins, le parcourir pendant un moment.

Il y avait enfin la planète Tomas, un Belge flamand qui a quitté pendant quelques semaines sa femme et son enfant pour réaliser un rêve qui le poursuivait depuis longtemps. Nous n'avons échangé que quelques phrases sur ce bateau, mais il est devenu plus tard un compagnon de route très précieux dont je reparlerais plus tard.

Et puis, j'ai finalement atterri sur la planète Ally, Sharna et Iker, deux Britanniques et un Basque qui se sont aussi rencontrés sur l'univers parallèle du bateau et qui ont finalement rejoint notre petit quatuor pendant nos quelques jours à Luang Prabang. Iker avait acheté un ukulélé et jouait « Somewhere over the rainbow » en boucle. Sharna trimballait son enthousiasme permanent avec ses grands yeux bleus, toujours écarquillés, et son accent so british. Sa destination finale, c'est l'Australie, pour un visa vacances travail. D'ici là, elle se laisse porter par les rencontres pour aller d'un pays à un autre. Je l'ai recroisée plus tard, par hasard, dans un restaurant au sud du Cambodge. Aux dernières nouvelles, elle se trouve au Vietnam. Ally, lui, vient de terminer un cycle dans son école de droit et rêve de travailler dans l'industrie du cinéma aux Etats Unis. Il visite l'Asie avec son bandeau multicolore qui retient ses cheveux noirs, et repartira pour l'Amérique du Sud après avoir passé les fêtes de fin d'année chez lui, en Grande Bretagne.

Il y avait beaucoup d'autres personnes sur cette planète, mais ce sont eux que je retiendrai. Nous étions assis à l'avant du bateau dans une ambiance de fête d'étudiants, faisant des jeux stupides avec une bière et le son du ukulélé d'Iker en bande sonore. Au bout de quelques heures, les rives du Mékong nous avaient peut-être un peu lassés, alors il fallait s'occuper jusqu'à notre arrivée à Pak Ban.

Pak Ban, une fois de plus, est un tout petit village. Une rue, qui remonte depuis la rivière, avec quelques auberges, des stands de nourriture et des boulangeries où j'ai trouvé mes premiers croissants depuis mon départ. On m'avait prévenue avant, mais c'est vraiment en posant le pied à Pak Ban que j'ai compris à quel point le tourisme festif et les drogues qui vont avec sont implantés au Laos. Dans la rue, dans les restaurants, des locaux vous susurrent dans le creux de l'oreille quelques mots : Marijuana ? Cocaïne ? MDMA ? Surtout si vous êtes un jeune homme cela dit. Je crois. Personne n'est venu me voir avec ce genre de propositions en tout cas. J'ai peut-être déjà l'air trop vieille, qui sait. Dans les restaurants, parfois, l'offre n'est même plus cachée : elle est sur le menu. « Happy shake », « happy pizza », suivi du prix.

Le point culminant de cette étrange ambiance se trouve à Vang Vieng, où j'ai atterri quelques jours plus tard, après mon escale à Luang Prabang. Il y a encore quelques années, Vang Vieng était le coin plus ou moins secret de gigantesques « rave parties » où la jeunesse occidentale venait se mettre la tête à l'envers dans des bars paradisiaques sur les rives du Mékong. Des tyroliennes branlantes avaient été tissées au dessus de la rivière, et les résultats furent tragiques. Plusieurs dizaines de morts, suite à des accidents sur ces tyroliennes ou par noyade, quand le whisky et les shots distribués presque partout gratuitement avaient annihilé les réflexes de survie de ceux descendant la rivière, pourtant calme, sur des grosses bouées pneumatiques. Le gouvernement a fini par taper du poing sur la table, et de nombreux bars ont du mettre la clef sous la porte. On dit que la police rode, qu'elle surveille tout ce qui se passe. Ils doivent être bien camouflés, car je n'en ai vus aucun. Nous en avons juste entendu parler quand un Français a été arrêté se baignant nu avec une fille la nuit dans la rivière (il est interdit de se baigner de nuit, et je pense que l' « attentat à la pudeur » n'est pas un sujet avec lequel on rigole beaucoup au Laos non plus). Vang Vieng est peut-être moins folle qu'il y a dix ans, mais la fête n'est pas terminée. Quelques semaines avant que nous arrivions, la rivière a d'ailleurs encore fait une victime. Et les bars distribuent encore le whisky local gratuitement ou presque, accompagné de ballons de gaz hilarant, et parfois, c'est un menu un peu spécial avec des « happy » à chaque ligne qu'on vous tend plutôt que celui qui donne les prix de la Beerlao.



* Indice : ce ne sont pas des ballons de foot *


Mais l'ambiance est cependant très loin d'être glauque – sauf peut-être dans cette horrible boite de nuit de Vang Vieng, la Room 101 où je suis restée environ 2min30, et où les lady boys vous frôlent pour piquer portefeuilles et Gopro, qu'on peut récupérer ensuite moyennant pas mal de kip (la monnaie laotienne). Parce qu'il y en a finalement pour tous les goûts. Bien avant que la nuit devienne psychédélique, les rues de Vang Vieng sont calmes. On s'allonge dans certains restaurants dans de confortables canapés qui donnent, selon l'emplacement, sur des télés diffusant « Friends » en boucle, ou sur les magnifiques paysages laotiens et ses montagnes qui entourent la rivière, en sirotant des « coconut shake », des « coffee shake » des « tous-les-fruits-que-vous-voulez-shake ». Au coucher du soleil, des montgolfières multicolores passent devant nos yeux en rasant lentement les arbres. A l'écart du coin le plus festif, des paillotes plongent leurs pilotis dans l'eau pour abriter ceux qui veulent lézarder au-dessus de la rivière. Certains louent des vélos ou des scooters pour arpenter les alentours de la ville, de gigantesques prairies jaunes hérissées de toutes petites maisons en bois, et puis les montagnes, toujours les montagnes.

L'ambiance n'est pas glauque, donc, ou en tout cas, elle ne l'est pas encore. Yoann, un Français qui travaille pour l'instant au Real Vang Vieng Hostel, où nous étions, en attendant d'ouvrir sa propre auberge, m'a fait part de son inquiétude, en entendant de plus en plus d'histoires de vols et d'arnaques, là où rien ne se passait avant. La situation change, me dit-il, mais il a l'air de vouloir défendre coûte que coûte cette ville qu'il n'a pas envie de quitter.

Pour nous, en tout cas, aucun problème à signaler. Le premier jour à Vang Vieng, nous sommes allés en tuk-tuk au « blue lagoon » qui n'a de lagon que le nom : c'est un petit bout de rivière où l'eau est certes un peu plus translucide, mais qui m'a quand même un peu déçue. Difficile de ne pas l'être après avoir vu les lagons islandais qui pour le coup en mettent plein les mirettes. Mais derrière ce pseudo lagon, en grimpant des rochers sur un chemin plutôt raide, on atteint une grotte dans laquelle une statue d'un Bouddha allongé se repose. Avec quelques lampes torches et l'éclairage de nos téléphones, nous sommes allés plus loin dans le noir de la grotte, emmitouflés dans un très obscure silence. Pendant quelques minutes, nous avons tout éteint, les mains posées sur un rocher, rigolant un peu bêtement comme quand on se raconte des histoires qui font peur. Cela dit, les rires n'ont pas duré longtemps quand nous avons rallumé nos lampes et découvert plein d'araignées sauteuses et autres insectes qui nous ont fait quitté la grotte bien plus vite que nous ne l'avions descendue.

Un autre jour, nous nous sommes aussi laissés porter par les bouées pneumatiques mais pas sur la rivière elle-même : nous avions réservé un tour privé qui nous a emmenés dans une grotte dans laquelle l'eau s'engouffre, et sur laquelle on se tracte le long d'un fil tendu le long des parois. En sortant, notre guide nous a fait visiter l' « elephant cave » où un rocher a pris la forme d'une tête de pachyderme. La rivière, nous l'avons descendue aussi, mais en kayak, zig-zaguant entre les bouées de ceux qui avaient choisi l'option la plus relax. Je me souviendrai longtemps, encore une fois, de ces gigantesques montagnes qui s'ouvrent comme d'énormes portes qui laissent passer le Mékong. Quelques rapides, pas bien méchants, mais qui auront quand même renversé le kayak de Jennifer et Carolyn. Le courant, lui, est très fort. Quasi impossible de se baigner.



* Sur la route vers le lagon*


* Un petit bout de lagon *


* Dans la grotte *


* Devant l'elephant cave *


* En descendant la rivière *


* Photo prise par Brayden *





A Luang Prabang, l'atmosphère était différente. Une ville bien plus grande, aux allures coloniales, beaucoup plus touristique aussi – ou en tout cas, un autre type de tourisme. L'une des attractions, ce sont les cascades gigantesques, à quelques kilomètres de tuk-tuk du centre ville. Nous, nous sommes allés à Tad Sé – les plus petites. Pas vraiment par choix, juste parce qu'on s'est trompé. Mais l'après-midi avait été parfaite. Nous avions pris un canoë pour atteindre les cascades. Nous nous étions baignés, nous avions sauté depuis le haut des rochers, Sharna et moi avions même vu un serpent (on a fui comme des grosses mauviettes en criant). Nous parlions déjà de la soirée à venir : manger sur le superbe marché nocturne qui s'étend dans une grande partie de la ville, aller au cinéma en plein air pour le festival du film asiatique de Luang Prabang, qui a lieu tous les ans, avant d'aller nous poser à Utopia, un bar au bord de la rivière dans lequel on s'allonge sur des chauffeuses posées sur le sol. Nous étions dans le tuk-tuk, je regardais mon nouveau groupe, et je me suis soudain rendue compte qu'en un mois de voyage, je n'avais pas eu une seule crise d'angoisse. Je me suis aussi rendue compte que mon cerveau ne me faisait pas mal. C'est difficile à expliquer, mais souvent, j'ai l'impression que les rouages dans ma tête sont rouillés, ou qu'ils sont sur un rythme différent du monde autour de moi, comme si mon cerveau s'embourbait dans ses propres circonvolutions. Et ça fait mal. Mais là, avec toutes ces nouveautés, avec tous ces gens à découvrir, constamment, ces histoires à écrire et à recommencer, tout le temps, j'ai eu la sensation physique que tous les courants électriques dans ma tête étaient fluides. Comme si ma tête avait trouvé son rythme de croisière. Alors, je me suis sentie profondément, intimement, apaisée. Sur la bonne voie.


 * Les cascades de Tad Sé *



* Photo prise par Ally *


C'est pour ça, je crois, que le début du Laos m'a pris plus de temps que je ne pensais. Je ne voulais pas spécialement m'éterniser à Vang Vieng, mais malgré tout, son charme, son ambiance détendue m'ont gardée quelques jours de plus dans ses bras. Et puis, les gens, surtout, toujours les gens, cette découverte constante de nouvelles vies, de nouvelles histoires, des petits trésors qui font que vous voulez rester un peu plus longtemps pour lire le chapitre suivant. La nuit tombe à 17h 30, ici, et les longues soirées entraînent toujours les rapprochements et les confidences. Chaque soirée passée au Laos, notamment à Vang Vieng, m'a finalement permis de découvrir un peu plus des personnes qui resteront longtemps avec moi.

A Sakura, Iker m'a longuement parlé de son rêve d'ouvrir un jour un bar à San Sebastian, dans la ville où il habite. Il aurait une opportunité en or, un patron qu'il connaît qui devrait bientôt partir à la retraite. Iker déborde d'idées pour cet établissement mais il veut voyager encore, et il a peur de rater cette chance. J'ai essayé de le convaincre de contacter le propriétaire à son retour, juste pour tâter le terrain, savoir si quelque chose est en effet possible. Si la réponse est positive, je suis persuadée qu'il saura, au fond de lui, s'il est prêt ou non à franchir le pas. Dans tous les cas, j'espère aller boire dans les prochaines années un calimuxo servi par le patron lui-même, un jeune Basque grand et mince qui me jouerait parfaitement « Somewhere over the rainbow » avec un ukulélé.


Il y a aussi eu cette soirée avec Jennifer, quelques heures après lui avoir demandé de me couper la frange avec des ciseaux à moitié cassés empruntés à la réception de notre auberge. Jennifer et moi avions déjà eu quelques conversations plutôt intimes, notamment quand nous nous sommes rencontrées à Kanchanaburi et que je lui avais proposé de venir voir le pont de la rivière Kwaï avec moi. Souvent autour des relations amoureuses. C'est sans doute un truc de fille. Mais ce que j'aime, quand on voyage avec quelqu'un pendant longtemps, c'est qu'on recompose petit à petit la vie de l'autre à travers un kaléidoscope de petits détails qui finit par nous donner un aperçu de comment ça se passe, là-bas. En me plaignant de mes Birkenstock moches, j'ai appris que Jennifer avait passé son enfance dans une atmosphère un peu hippie. En caressant un chien, elle m'a parlé de son père, dont elle est très proche. En commandant une bière, elle évoque son travail dans une brasserie de Salem, dans l'Oregon. Ce soir-là, à Vang Vieng, nous nous sommes assises sur un muret devant le Real Vang Vieng Hostel, et avons longuement, longuement parlé. J'ai appris que, malgré son jeune âge, elle avait été mariée à quelqu'un qui avait rejoint l'armée, et que ce mariage leur permettait d'avoir certains avantages. Union trop rapide : ils n'avaient finalement rien en commun et ont divorcé il y a un an. Jennifer a rencontré quelqu'un d'autre, maintenant, peu de temps avant de partir. Elle officialisera cette relation quelques jours plus tard. L'Asie, c'est son premier voyage en solo – ou en demi solo puisqu'elle est partie avec Carolyn, qu'elle a rencontrée sur Internet spécifiquement pour voyager ensemble. Jennifer a soif d'aventures, d'inspirations, de découvertes. Parfois, j'ai l'impression qu'elle hésite encore à se lancer vraiment dedans à corps perdu, à tracer son propre chemin. J'ai entendu dans sa voix de la frustration quand elle n'ose pas se lancer seule de son côté Nous ne voyageons plus ensemble, pour le moment, mais je crois bien qu'elle a fini par le faire, quelque part entre le Vietnam et le Cambodge.


Jennifer m'a aussi fait rencontrer Casey, son premier amour, qui voyage en parallèle d'elle et qui était à Vang Vieng en même temps que nous. C'est toujours un peu vertigineux quand on rencontre ce genre de personnes avec qui les rouages se mettent en place immédiatement, ou qui semble incarner en tous points une certaine partie de notre vie qu'on garde la plupart du temps pour soi : alors, la roue tourne, des portes s'ouvrent, et la conversation coule. Nous avons parlé une bonne partie de la nuit dans la salle commune de notre auberge, devant la table de billard bancale sur laquelle personne n'arrive à jouer. Casey parle de l'Oregon comme du plus bel endroit du monde – et photos à l'appui, je serais tentée de le croire. Jusqu'à présent, pour moi, la Nouvelle Zélande représentait l'Eldorado du voyage, l'endroit où je rêve d'aller depuis que j'ai quinze ans, le jour où j'aurai le budget pour. Mais lui a passé du temps en Nouvelle Zélande, il a de la famille là-bas. Autour de son cou, il y a même un sifflet utilisé par les bergers néo-zélandais, et duquel je n'ai jamais réussi à sortir le moindre bruit mais dont lui tire des sons qui ressemble à ceux d'un oiseau. Pour Casey, l'Oregon surpasse tout, même la Nouvelle Zélande. Alors je lui ai demandé :

« Si je réussis à réunir suffisamment d'argent pour partir un mois minimum en Nouvelle Zélande, tu me promets qu'il vaut mieux que j'aille le dépenser dans l'Oregon ? »

« Sans hésiter, oui. »

Alors qui sait, prochaine destination, Oregon ?




mercredi 20 janvier 2016

30.11.2015 - 04.12.2015 - Pai et le nord de la Thaïlande : Pushing boundaries



J'ai continué plus au nord, à Pai, à quatre heures de route de Chiang Mai. C'est une ville étrange, Pai. Une espèce d'enclave occidentale néo-hippie rassemblée autour de quelques rues qui s'animent au rythme d'un marché de nuit à partir de 18h au bord de la rivière et de ses ponts en bambou qui vous emmènent de « l'autre côté », un « autre côté » où les huttes ne sont pas chères, où la Pai Circus School anime des ateliers de cirque, et où le Sunset Bar garde ses portes ouvertes une grande partie de la nuit. C'est une ville étrange, Pai, une ville où chaque nuit, les jeunes et les moins jeunes tentent de recréer une espèce de Jardin d'Eden, une Thaïlande fantasmée qui n'a sans doute jamais existé ailleurs que dans la tête de ces nouveaux conquistador, et où l'on peut repousser les limites de la perception à coups de happy shakes, de mushroom shakes, ou de songtom, un whisky local, avant d'aller se remettre la tête à l'endroit dans la journée dans des restaurants healthy où les graines de lin vont faire remonter le taux d'omega 3. C'est une ville étrange, parce qu'on n'y croise que très peu de Thaïs. Dans les bars, dans les restaus, ce sont souvent des jeunes qui font le service, en échange d'un hébergement gratuit et d'une réduction sur les cocktails. Ils étaient d'abord de passage, mais ils ont décidé de rester pour croire un peu plus longtemps à l'utopie.



* Le pont sur la rivière de Pai *



* Sur le marché de nuit *



* Le petit chemin vers mon bungalow à la Family Hut *

Cela dit, j'ai beaucoup aimé Pai, son calme, son charme, ses magnifiques paysages. Tout ça donne envie de rêver, de tuer le temps, de se laisser à une douce oisiveté, allongé sur un divan en sirotant un tchaï ou un fruit shake à n'importe quel moment de la journée. Mais je ne suis pas non plus restée à rien faire, et ce sont d'autres limites que j'ai finalement repoussées. A Pai, j'ai retrouvé Sanne et Joe, deux membres de la team du Great Chiang Mai Hostel, et c'est avec eux que j'ai arpenté pendant trois jours la ville et sa région.

Le premier jour, j'ai repoussé les limites de mon courage sur la crête du Grand Canyon, un étroit chemin qui entoure un gouffre, un chemin rouge de terre battue avec le vide de part et d'autre. Au milieu de la route, je me suis arrêtée, pétrifiée par la peur. Je ne pouvais plus ni avancer, ni reculer. Joe a presque du me porter pour revenir sur la plate forme. « C'est bien de repousser ses limites, parfois », il m'a dit. J'ai essayé de comprendre pourquoi. Je sais bien que sortir de sa zone de confort permet d'apprendre beaucoup sur soi-même. D'accord. Mais avoir peur, ça n'a jamais été trop mon truc, et à cet instant précis, j'avais plus envie de vomir que de me demander ce que le fait de marcher sur la crête d'un canyon à je ne sais combien de mètres de haut allait bien pouvoir m'aider dans la vie de tous les jours. Et puis, Joe m'a presque portée pour rejoindre le plateau, et je n'y ai plus trop pensé.

 
* Le Grand Canyon *


Mais nous avons continué, joyeusement, tous les trois. Nous avons dépassé les barrières de la langue avec nos accents et nos mots différents, avec nos malentendus débiles (« What's wrong with fucking Malaysia?! »), nous avons dépassé les limites de l'amitié en nous liant très fort, très vite, en hésitant avec Sanne, sur le chemin du retour vers la hutte que nous partagions à nous faire tatouer un bucket de songtom, pour nous souvenir de tout ça. Sanne vient des Pays Bas mais elle a vécu une grande partie de sa vie en Indonésie, où ses parents travaillaient. Elle voyage un peu en solo avant d'aller poursuivre ses études... à Lund. Dès qu'elle m'a dit ça, j'ai voulu lui dire tout ce que je savais de cette ville, de cette maison que j'ai gardée dans mon cœur et qui me manque beaucoup, souvent.

Avec Joe, nous avons continué à repousser les limites de la route en poursuivant encore plus au nord, dans les montagnes, dans le froid. Comme je ne conduis (toujours) pas, il a accepté de me trimballer à l'arrière de son scooter, moi et mon sac de dix kilos, pour aller se baigner dans des cascades, et pour aller voir des sources d'eau chaude que nous avons finalement zappées compte tenu du prix et de la température (qui a besoin d'aller dans des sources d'eau chaude quand il fait déjà 35°C à l'extérieur ?). Nous avons parcouru des kilomètres et des kilomètres de virages et de nids de poule pour monter jusqu'à Ban Rak, un minuscule village à la frontière avec la Birmanie, où un garde a accepté de nous laisser passer sous la barrière pour repousser encore une autre frontière et prendre une photo de nous dans un autre pays – même si nous n'en avons parcouru que deux mètres. Les maisons, à Ban Rak, entourent un lac artificiel dont la surface est tellement calme qu'elle double de leur reflet les habitations, sur la rive, et les lumières rouges des lampions chinois. Le temps d'une soirée, coincée entre le lac et le ciel, j'ai presque oublié que je me trouvais en Thaïlande et le monde m'ouvrait ses bras. Mais je ne suis pas allée bien loin : à force de vagabonder dans le nord, de rouler dans le froid, j'ai aussi dépassé les limites de ma fatigue, et j'ai du rebrousser chemin vers Pai au bout de trois jours, avec de la fièvre et la nécessité absolue de dormir au chaud pendant au moins douze heures.


* Découverte surprise d'une petite ferme sur la route qui offre des fruits frais et frits 
contre donation. * 


* Sur la route vers Ban Rak *




* Le lac artificiel de Ban Rak *


Et puis, nous avons aussi repoussé les limites de la nuit en allant visiter la Log Cave, une gigantesque grotte entre Pai et Mae Hong Son, que l'on peut visiter avec un guide et par laquelle on rentre sur une barque en bambou e qui se balance sur une minuscule rivière. A l'intérieur, on y visite trois grottes que l'on rejoint toujours en suivant la rivière. A la sortie de la grotte, de l'autre côté du passage, des chauves-souris se sont animées en un nuage de pépiements à la tombée du jour. Un nuage odorant, d'ailleurs, parce que si j'ai appris quelque chose de nouveau sur les chauves-souris, c'est que ça pue. A la sortie de la grotte, il faisait noir et nous avons du parcourir 1h30 de route avec des phares qui n'éclairaient presque rien. Mais Joe est un bon, un très bon conducteur. Je n'avais pas peur, je pouvais lui faire confiance et m'occuper d'autre chose. 




* Entrée / sortie de la Log Cave *




A l'arrière du scooter, pendant que nous roulions vers le bas de la montagne, je regardais les étoiles étalées comme sur une grande carte noire devant moi. Je regardais la Ceinture d'Orion, ces trois étoiles très brillantes, très identifiables, que je n'ai jamais vues en Europe. J'étais de l'autre côté, de l'autre côté du monde, et de l'autre côté de moi-même, justement, dans mon dos, il y a trois étoiles tatouées exactement comme la Ceinture d'Orion. Quand j'ai réalisé ça, j'ai eu l'impression que tout se mettait en place, que j'étais exactement là où je devais être, à cet instant précis.

Alors j'ai finalement compris pourquoi Joe m'avait dit ça, pourquoi c'est bien, parfois, de repousser des limites. C'est pas spécialement pour se faire peur. J'ai accepté, je crois, que l'adrénaline et moi ne faisons pas bon ménage. Par contre, je crois qu'en dépassant les limites, mes limites, et puis aussi beaucoup de frontières, je suis en train de retrouver le chemin de ma maison. 



mardi 5 janvier 2016

20-29.11.2015 - Chiang Mai part.4 : Une journée à l'Elephant Jungle Sanctuary


L'une des grandes attractions touristiques en Thaïlande, c'est encore l'éléphant. Et le pays semble avoir une relation assez contradictoire avec son animal emblématique. Considéré comme un être sacré, vénéré, respecté, les hommes ne se contentent malheureusement pas d'en sculpter des statues ou d'estampiller des t-shirts et des pantalons à son effigie. Aujourd'hui, il est surtout torturé pour satisfaire les vacanciers.

Sa force et sa capacité d'adaptation en ont fait depuis des millénaires un précieux instrument pour effectuer de lourdes taches, notamment le transport du bois. Paradoxalement, c'est cette tâche pour laquelle il était utilisé qui a contribué à sa lente disparition : la surexploitation des forêts a conduit à la destruction de son environnement. Aujourd'hui, il ne reste presque plus de forêts en Thaïlande pour héberger les quelques milliers d'éléphants sauvages qui restent. Condamnés à chercher leur nourriture dans des endroits découverts ou cultivés, ils sont devenus des proies encore plus faciles pour les chasseurs, qui les tuent pour leur ivoire, ou pour capturer les plus jeunes qui seront ensuite dressés pour amuser les gens.

C'est sans doute ce qui m'a le plus horrifiée, lorsqu'on m'a expliqué quelle était la condition des éléphants actuellement en Thaïlande : les éléphants faits prisonniers sont soumis à une sorte de rituel ancestral, le « phajaan », qui découle de la croyance que l'on peut séparer l'esprit et le corps de l'éléphant pour en faire un être plus docile. Concrètement, cela consiste à torturer l'éléphant avec des coups de poing et des crochets, jusqu'à ce que le traumatisme soit tellement ancré en lui qu'il obéisse au doigt et à l’œil à son « mahout », son dresseur. L'éléphant est ensuite prêt à trimbaler des touristes toute la journée sur son dos, supportant un poids considérable et les coups répétés du mahout. A l'occasion, on mettra dans sa nourriture un peu d'amphétamine pour le motiver et lui donner un peu de cœur à l'ouvrage.

Sachant tout cela, il était pour moi impensable d'aller me balader à dos d'éléphant. Et les voir à la queue leu leu promenant des familles entières à Ayutthaya était un spectacle particulièrement douloureux. Heureusement, il est possible, notamment à Chiang Mai, de vivre une belle expérience avec un éléphant sans participer à sa torture.




Plusieurs « sanctuaires » pour la protection des éléphants se sont créés au fil des années. Il faut faire particulièrement attention lorsqu'on choisit l'endroit, car il suffit pour certain de s'appeler « Quelque Chose Sanctuaire » pour se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas. Le plus connu reste l'Elephant Nature Park, mais c'est aussi le plus cher. Lorsque nous avons voulu réserver, avec Jenifer et Carolyne, le « long tour » était complet sur plusieurs semaines. Il ne restait que le circuit « court » qui coûte presque le même prix.

Nous avons alors entendu parler de l'Elephant Jungle Sanctuary, un refuge pour éléphants créé en 2014, et initié conjointement par des habitants originaires de Chiang Mai et des tribus Karen qui vivent encore dans les montagne qui entourent la ville. Cet éco-projet s'occupe actuellement de trois sites d'une vingtaine d'éléphants, dont la plupart ont été rachetés à des centres qui les maltraitaient. Les plus jeunes sont depuis nés dans ces sanctuaires, que l'on peut visiter pendant un ou plusieurs jours.

Nous avons été récupérées directement à notre auberge et sommes parties avec un petit groupe en songthew pour rejoindre le site à près de deux heures de route, perdus au milieu des montagnes. Là, ce sont des Karen qui nous ont accueillis, et ce sont eux qui nous ont parlé de la condition des éléphants et de leur travail pour les réhabiliter et sensibiliser la population à la nécessité de sauver cette espèce en voie de disparition.

Dans le sanctuaire, les éléphants ne sont pas attachés et se promènent librement entre la rivière, la cascade et leurs énormes flaques de boue. Nos guides nous ont expliqué que lorsqu'ils ont récupéré les premiers animaux, ceux-ci étaient très agressifs envers les hommes, et qu'il a fallu beaucoup de temps et de patience pour qu'ils leur fassent à nouveau confiance. Et j'espère ne pas être trop naïve en disant cela, mais cette relation de confiance paraissait évidente entre eux et les éléphants dont ils s'occupaient.

Dès notre arrivée, après quelques explications et précautions d'usage, nous avons pu approcher ces gigantesques animaux pour leur donner quelques bananes. Certains faisaient la fine bouche, et refusaient celles qui étaient trop vertes pour passer à une personne avec des fruits plus intéressants. D'autres – et notamment les plus jeunes – avalaient tout ce qu'on leur présentait. La deuxième étape, ce fut le bain de boue : les éléphants ont l'habitude de se recouvrir de boue, qu'ils utilisent comme un anti-moustique et une crème solaire naturelle. Les éléphants, couchés dans la boue, se laissaient masser, caresser, gratter. Nous les avons ensuite accompagnés à la cascade où nous avons pu nous débarbouiller en même temps qu'eux dans la rivière. Les guides Karen étaient aussi avec nous et prenaient un certain plaisir à nous arroser de boue ou d'eau, au choix.


L'Elephant Jungle Sanctuary est encore récent, et sans doute moins spectaculaire que l'Elephant Nature Park, mais leur sincérité et leur simplicité m'a touchée. J'ai été un peu perturbée, au départ, de voir qu'il y avait un certain rituel installé, que les éléphants suivaient sans doute de manière identique jour après jour. J'ai été surprise, aussi, qu'il n'y ait pas de programme de réhabilitation à la vie sauvage, comme j'en avais entendu parler pour l'Elephant Nature Park. Mais lorsque j'ai posé la question à un de nos guides, il m'a dit qu'il était impossible de les remettre dans la nature sauvage, puisqu'il n'y a plus de territoires pour eux sur lesquels ils sont en sécurité. Vivre au sein du sanctuaire est la seule garantie pour eux d'avoir suffisamment de nourriture et de ne pas être à nouveau capturés pour être réduits en esclavage.

Quelques jours plus tard, j'ai croisé des éléphants sur le bord de la route, dans ce qui semblait être un autre centre où les touristes pouvaient venir s'occuper d'eux. Ceux-là étaient enchaînés et se balançaient de droite à gauche, tournaient nerveusement sur eux-mêmes. Rien à voir comparés à ceux avec qui j'ai passé la journée. Je crois que cette image a achevé de me convaincre que j'avais fait le bon choix en choisissant cet endroit, et en donnant une certaine somme d'argent (60 euros, en l'occurrence) à ce projet.


L'un de nos guides nous a demandé, en partant, de parler au maximum de ce qu'ils font ici, pas seulement pour leur faire de la pub, mais parce qu'il espère que si tous les touristes venant en Thaïlande savaient ce que cache la réalité des offres de divertissement avec les éléphants, la demande diminuerait et l'offre disparaîtrait. 

Je fais le même vœu que lui. Décider de ne pas monter sur un éléphant ne changera sans doute pas nos vies, mais ça pourrait définitivement changer la sienne.

20-29.11.2015 : Chiang Mai part. 3 : "Could, could have, should, should have" - petite instantané de la vie au présent.



La scène

Un rooftop bar vers Nimmanhaemin, un quartier un peu éloigné de la vieille ville de Chiang Mai. Nous nous y sommes arrêtées par hasard, Kristi et moi. Elle m'avait proposé de l'accompagner pour visiter cette partie de la ville que je ne connaissais pas, un quartier qui lui a été recommandé par un groupe de « voyageurs travailleurs », souvent des freelance ou des autoentrepreneurs dont l'outil de travail est principalement Internet, et qui peuvent se permettre de vivre dans des pays où il fait bon vivre pour pas cher. Dans l'artère principale, des cafés et des restaurants un peu plus trendy se succèdent. Aux terrasses, beaucoup moins de touristes, beaucoup plus de jeunes Thaïlandais qui boivent un coup entre amis. Nous sommes loin des muffins vegan et des cocktails à la kambucca. Au détour d'une rue, nous avons vu cet hôtel, dont le bar surplombe la ville. Il y a encore peu de monde, et ils jouent de la musique française, souvent remixée.

Les personnages

Moi, pour ma dernière soirée à Chiang Mai avant de m'en aller vers Pai, à quatre heures de route vers le nord. Pas tout à fait envie de quitter la ville, je me verrai bien m'installer ici encore plus longtemps, faire cette retraite de méditation sur laquelle j'ai fait une croix pour le moment, et continuer à écrire au Blue Diamond.

Et Kristi, Américaine de Seattle d'une trentaine d'année. Kristi est chanteuse et comédienne, et son sourire est tellement grand qu'on dirait parfois qu'il dépasse son visage. Elle essaye d'apprendre le français, alors je lui donne des mini leçons, au détour d'une conversation. Je sens que si nous avions passé plus de temps ensemble, nous serions devenues très proches. Mais je pars vers le nord, et elle s'en va en Birmanie.

Le sujet

Sans doute parce qu'elle apprend le français, Kristi et moi avons beaucoup parlé des langues et de leur apprentissage ces derniers jours. Elle ressent une grande honte, en tant qu'Américaine, de ne pas être capable de parler une autre langue que l'anglais. Elle m'explique qu'aux Etats-Unis, il n'y a que deux années d'apprentissage obligatoires d'une langue étrangère. Elle paraît fascinée quand je lui dis que nous en avons sept, et que ces sept années nous permettent aussi d'en apprendre beaucoup sur la culture du pays. Et qu'une langue, la manière dont elle est construite, en dit déjà énormément sur la culture du pays d'origine.

Le début de la conversation a été tronquée.

« - Par exemple, je t'ai entendue demander plusieurs fois aux serveurs dans les restaurants quel est leur plat préféré, ou ce qu'ils te suggèrent. A chaque fois, ils avaient l'air confus et ne pouvaient pas te répondre. Je pense que c'est parce que ça ne se fait pas vraiment de demander comme ça le sentiment personnel, individuel, de quelqu'un que tu ne connais pas. 

- Oui, j'ai remarqué ça aussi.

- Il y a une chose qui m'a fascinée dans le bahasa, qu'ils parlent en Indonésie : ils ne conjuguent pas les verbes. Les temps n'existent pas. Donc, quand tu veux parler de quelque chose qui s'est passé, ou qui se passera, tu dois toujours remettre les choses dans un contexte temporel précis, ajouter des mots. Plutôt que dire « j'ai visité tel endroit », il faut toujours rajouter un indicateur de temps : « la semaine dernière / le mois dernier / hier, j'ai visité tel endroit ». Je crois que c'est la même chose en thaï.

- Et comment est-ce qu'ils font pour le conditionnel ? « Je devrais faire ça », par exemple.

- Je pense qu'ils doivent aussi rajouter des adverbes, comme... Attends... Comment est-ce qu'on pourrait dire ça...

- Peut-être que le conditionnel n'existe tout simplement pas, dans ces langues.

- Ca voudrait dire que le concept en lui-même n'existerait pas ? Si on ne peut pas exprimer « je devrais faire ça » ou « j'aurais du faire ça », peut-être que le concept même de regret ou de potentiel devoir n'existe pas. Tout se passe au présent.

- Ce serait en tout cas très lié à la culture bouddhiste, du coup. C'est peut-être pour ça qu'ils sont aussi zens, aussi ancrés dans le présent. L'idée même d'agir potentiellement sur le passé ou le futur n'existe pas. Seuls l'action en elle-même et le présent comptent. »

Kristi s'absente quelques minutes.

« Tu sais, cette conversation me fait énormément cogiter. Je m'intéresse depuis longtemps à tout ça, le bouddhisme, la méditation. Je comprends la théorie, et je comprends comment je pourrais être bien plus heureuse dans un état de pleine conscience du moment présent, et non pas dans le regret du passé ou dans l'expectative de l'avenir. Mais je ne peux pas empêcher mon cerveau de réfléchir de cette manière. Il m'a toujours manqué une clef pratique. Je crois qu'on vient de la trouver, cette clef pratique : chaque fois que le regret du passé ou l'angoisse d'un événement non encore advenu viendra frapper à la porte de ma tête, je vais m'efforcer de reformuler en m'interdisant d'utiliser le terme « je pourrais », « j'aurais pu », « je devrais » ou « j'aurais du ». De cette manière, j'ai l'impression de pleinement prendre conscience que je n'ai aucun pouvoir sur ces événements à l'instant précis, et que je serai simplement capable de les affronter le moment venu. C'est-à-dire, au moment où je pourrais dire « je le fais » et non « je devrais le faire ». Je crois que ça va beaucoup m'aider. Et que lorsque le fameux moment du « je le fais » se présentera, alors je serai prête, et je le ferai vraiment, pour ne pas que ce moment se transforme en un « j'aurais du ». »


Spoiler alert

Deux semaines plus tard, je peux vous dire que cette méthode fonctionne à merveille. 

lundi 7 décembre 2015

20-29.11.2015 : Chiang Mai part. 2 : "Saying goodbye sucks."


* Photo prise par Best du Great Chiang Mai Hostel *

En arrivant à Chiang Mai, j'ai tout de suite su que j'allais tomber amoureuse. Je suis arrivée de nuit, après dix heures de train, et j'ai attrapé un songthew, ces petits bus rouges qui arpentent la ville, pour rejoindre mon hôtel. Je ne pouvais pas bien voir les rues, mais j'ai senti cette odeur familière de fleur de jasmin, et j'ai su que j'allais me sentir bien ici.

J'ai très vite pris mes marques entre le Great Chiang Mai Hostel, ma maison ; le Blue Diamond Breakfast Club où j'ai squatté la terrasse pendant des heures, en travaillant et en buvant mon café ; le petit restaurant local juste en face du Blue Diamond, où je savais que j'allais retrouver Brayden tous les matins en train de siroter son fruit shake ; le Bamboo Bee, un autre succulent restaurant végétarien, spécialiste de la fausse viande ; et ce minuscule bar où de jeunes thaïs s'entassent autour d'une table pour gratter leur guitare en essayant plus ou moins de couvrir les morceaux de Scorpions dont le patron est fan.

Pendant dix jours, les journées se sont déroulées dans une agréable lenteur, presque une routine. Après le petit-déjeuner, nous partions souvent en scooter visiter un temple, plus ou moins loin du centre-ville, ou bien simplement pour errer dans les rues étroites de la vieille ville où s'enchaînent les auberges, les petites boutiques, les studios de yoga et les restaurants « healthy ». Nous nous sommes parfois aventurés plus loin, le temps d'un roof-top dans un quartier plus excentré, ou pour aller voir un film dans un grand centre commercial. Mais toujours, nous finissions par tous nous retrouver en fin d'après-midi autour de la petite table en bois devant le Great Chiang Mai Hostel, une Chang à la main, parfois un jeu de carte dans l'autre, avant d'aller dîner et d'hésiter entre prolonger la soirée au jazz club, au Yellow Corner, ou simplement autour de cette petite table ronde en bois. Tous : Sarah, Finn, Leo, Kristi, Yvonne, Isabel, Joe, Sanne.

J'avais rencontré Sarah, Finn et Leo à l'auberge, le premier jour, et ce sont eux qui m'avaient proposé d'aller découvrir ce petit bar local, juste à côté de là où nous vivions. Sarah et Finn voyagent en couple pendant plusieurs mois. Ils arrivent du Sri Lanka, iront ensuite au Laos, au Vietnam, et au Cambodge pour les fêtes de fin d'année.

Finn est grand, très très grand. Chaque fois qu'il rencontre un thaï, il se présente comme « Chang », l'éléphant, en pointant du doigt son t-shirt « Chang » avec le logo de la marque de bière du même nom. Passionné de photo, il s'arrête très souvent dans la rue et demande poliment à chaque personne s'il peut les photographier. Sarah, elle, l'attend calmement en souriant.

Leo, lui, voyage seul depuis déjà plusieurs mois. Il a abandonné son « wolf pack » pour venir ici, à Chiang Mai, pour la fête des lumières, tandis que les autres sont descendus dans les îles du sud pour les fameuses « full moon parties ». Leo parle constamment, sort mille blagues à la seconde, et ne quitte jamais son chapeau. Il nous explique qu'il en a plusieurs, avec des utilisations différentes. A Londres, il est enseignant en école primaire, mais il est aussi circassien, et il me montrera plus tard des photos de ses numéros de rue.

C'est étrange comme les relations entre les voyageurs solo vont vite, beaucoup plus vite que ce que nous pouvons vivre dans nos pays respectifs. Au bout de quelques heures à peine, les confidences s'allongent sur la table. Leo émet l'hypothèse que nous tous, nous sommes là pour échapper à quelques chose. Fuir. Après quelques secondes de silence, chacun y va de son histoire. Souvent, ce sont des ruptures. Abruptes. Qui laissent un peu tout le monde sur le carreau, des plans sur le long terme qui soudainement tombent à l'eau et qui vous laissent sans perspective. Comme un gouffre sans fond. Parfois, il s'agit d'échapper à une situation dans laquelle on s'est embourbé. Toujours, cette fuite est liée à une blessure, une cassure dans le plan initial qui nous laisse tous un peu errants.

Et c'est donc avec eux, ces petits amputés de quelque chose, que j'ai célébré Loy Khratong, la fête des lanternes. Un moment important pour moi. J'ai commencé à véritablement envisagé ce voyage après avoir vu des photos de la fête des lanternes à Chiang Mai. Des centaines de lampions qui remplissent le ciel de leur petite flamme. Dans la tradition thaï, Loy Khratong, c'est l'occasion de laisser s'envoler, dans le ciel ou sur des petits bateaux confectionnés avec des fleurs et abandonnés sur la rivière, les mauvaises pensées, les choses négatives, de les voir dériver et de passer à autre chose.

Le personnel du Great Chiang Mai Hostel avait organisé pour nous un rassemblement pour que nous allions tous ensemble allumer nos lanternes et les laisser partir. Et puis, nous sommes allés à la rivière, laisser dériver nos khratongs.

Sur le bord de l'eau, je me suis accoudée sur le ponton en bambou. Des centaines de lanternes volaient au-dessus de ma tête. Et là. Le cœur qui bat plus vite. C'est là que je suis tombée amoureuse. En une seconde. Amoureuse de je ne sais quoi, mais amoureuse.

La soirée et les jours se sont prolongés, avec eux tous, toujours les mêmes. Et puis, il a fallu se séparer. Quand ils sont partis, j'étais malheureuse comme une pierre. C'est aussi ça, les rencontres de voyage. On se rencontre aussi vite qu'on se quitte. Je me suis dit : si je m'attache autant à chaque personne rencontrée pendant les prochains mois, on n'est pas sortie du foin.

Alors, pour me rassurer, je voudrais me rappeler cette petite anecdote : un soir, alors que je marchais dans les rues de Chiang Mai avec Sarah, Finn et Leo, nous sommes rentrés dans un petit restaurant local pour utiliser leurs toilettes. Il n'y avait que des thaïs, et parmi eux, deux occidentaux. Le visage de l'un d'eux me paraissait familier, et je lui ai demandé :

« Est-ce que la nourriture est bonne ici ? »
«  Oui. Mais tu sais, nous nous sommes déjà rencontrés. »
« C'est bien ce qu'il me semblait. Où ça ? »
«  A Lund. »

Et puis, c'est revenu. Août 2011. J'allais à Lund pour la première fois pour candidater auprès de Trans Europe Halles. Je dormais dans un wagon de train abandonné, transformé en auberge de jeunesse. Nous n'étions que trois personnes. Je suis partie avec R. boire quelques bières et regarder un concert sur Stortorget. En rentrant à l'auberge, il a essayé de m'embrasser, mais je l'ai repoussé. Le lendemain, il a repris son voyage en vélo, jusqu'à Göteborg, et j'ai eu mon poste à Trans Europe Halles. C'est lui que j'ai rencontré dans ce petit restaurant de Chiang Mai. Il n'a pas arrêté de pédaler depuis, et nous nous retrouvons ici.

Alors c'est ce que je me dis. Nous nous reverrons, for sure. Nous nous reverrons. Et ce sera bien. Forcément bien.


 * Photo prise par Best du Great Chiang Mai Hostel *



B.O. du moment : Aztec Camera - Down the dip



"I put all the love and beauty in the spirit of the night
And I'm holding my ticket tight
Stupidity and suffering are on my ticket too
And I'm going down the dip with you"