samedi 9 avril 2016

10-11.01.2016 : Les temples d'Angkor - le complexe du mauvais touriste ou faire des blagues pourries dans un site millénaire.



Ca fait un moment que je me dis qu'il faudrait que j'écrive sur Siem Reap et les temples d'Angkor, parce qu'il s'agit quand même d'une étape incontournable pour quiconque se rend au Cambodge. On parle mine de rien d'un des sites classés au patrimoine mondiale de l'UNESCO et d'un parc archéologique de 400 km² qui contient l'un des plus grands bâtiments religieux du monde (Angkor Wat) et dont l'histoire n'a pas encore livré tous ses mystères. Au-delà du CV monstrueux, la visite d'Angkor et mon escale de deux jours à Siem Reap font partie des étapes les plus marquantes de mon séjour, donc ça valait bien le coup d'en toucher quelques mots.

Sauf que quand je me suis posée devant mon écran d'ordinateur, pleine de bonne volonté, je me suis rendue compte que je ne me souvenais absolument pas de l'histoire d'Angkor. Je me suis dit, quand même, ça craint. Je crapahute à travers l'Asie à découvrir des nouvelles cultures, je vais visiter un des sites les plus captivants et les plus impressionnants de l'Asie du Sud Est, et, maline, j'ai rien à dire dessus.

A ma décharge, il faut dire que l'histoire d'Angkor n'est pas hyper claire et que les historiens spécialistes du Cambodge sont un peu perdus eux aussi. Oui, parce que j'ai triché. Voyant que je n'avais rien retenu de la leçon, je suis allée lire des articles en ligne et épluché quelques bouquins pour combler mes lacunes et me rendre compte que plusieurs théories se heurtent, entre les « fonctionnalistes » qui étudient Angkor en tant que cité hydraulique, à travers son système de canaux et son développement en « mandala » qui fait apparaître un système socio-économico-religieux complexe, bâti sur plusieurs siècles, et les « ritualistes » qui préfèrent voir des symboles dans le positionnement de chaque pierre de cette ancienne cité royale. Les chercheurs se heurtent aussi à un « trou noir » historique de plusieurs centaines d'années, durant lesquelles les traces et les histoires des différents rois qui se sont succédés sur le trône ont carrément disparues.

J'étais donc là à potasser mes bouquins quand le ridicule de la situation m'a sauté aux yeux : je suis allée à Angkor, j'ai marché entre les magnifiques ruines de Ta Prohm qui semblent s'extirper de la jungle (et qui ont servi au décor de Tomb Raider pour les fans), j'ai contemplé les visages paisibles sculptés dans les colonnes de pierre du Bayon, et plutôt que de parler de tout ça, j'essaye d'accumuler un savoir académique que j'aurais pu avoir sans parcourir 10 000 km mais simplement en allant poser mes fesses dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux.


* Les visages sculpté du Bayon *

Et pourtant, j'en ai des choses à dire sur Angkor et sur Siem Reap. Mais quand je m'apprête à les raconter, une petite pointe de culpabilité fait son chemin dans mon cerveau et me murmure au détour d'une circonvolution : « Quand même, tu es une mauvaise touriste. » Je ne me suis jamais considérée comme une aventurière casse-cou, et mes compagnons de voyage pourront confirmer que je ne suis pas particulièrement portée sur l'adrénaline ou la journée de quarante-cinq heures. Alors je pensais me rattraper avec une curiosité à toute épreuve, et une tête prête à emmagasiner toutes les informations et tous les détails de l'histoire et de la culture de chaque pays que j'allais traverser.

Et finalement, non, je n'ai pas excellé dans cet art là non plus. Mais cette étape du voyage m'a au moins aidée à faire mon coming-out.

A Angkor, nous avions le choix entre des billets d'un jour, trois jours et cinq jours. Tout le monde nous disait de prendre au moins le billet de trois jours (c'est sûr que 400 km², ça se fait pas en deux-deux), mais nous nous sommes accordés dans le regard tacite de ceux qui veulent faire un truc discrétos pour prendre seulement celui d'un jour. Déjà, parce que c'est cher, et que quand on voyage sac au dos, on n'oublie jamais que dix euros de plus, c'est quasiment l'équivalent de deux nuits d'hébergement. Ensuite, parce que pour citer ma très chère amie L. (dont je tairai le nom, parce que je ne sais pas si elle veut se revendiquer de la troupe des mauvais touristes) : « Un temple, t'en as vu un, t'en as vu dix. » Ce qui – sans vouloir minimiser la beauté architecturale de tous ces temples – est totalement vrai. Au bout d'un moment, les vieilles pierres... bah c'est des vieilles pierres, et quitte à passer pour une blasée de la route, après un certain nombre de temples, l'émerveillement n'est plus le même.

L'avantage du billet d'un jour, si on l'achète en fin d'après-midi pour le lendemain, c'est qu'il donne quand même accès au site le soir même, pour aller voir le coucher de soleil sur le site. Notre chauffeur de tuk-tuk (nous avions choisi l'option « feignasse », plutôt que de louer des vélos, avec le même regard tacite) nous a emmenés à Phnom Bakheng, avec tous les autres touristes, et nous avons regardé le soleil se coucher, pas vraiment « sur » les temples d'Angkor, mais sur la forêt loin là-bas, et nous, nous étions assis « sur » le temple. Au final, j'ai surtout vu beaucoup de fesses, celles des gens qui étaient devant moi et qui bouchaient la vue même quand j'étais debout, parce que je suis pas grande.

Bon, c'était joli quand même, mais ça ne vaut pas un coucher de soleil sur la mer ou sur le Mékong (et ça, c'est gratos) et je me suis dit que la prochaine fois que j'irai voir un coucher de soleil, je me renseignerai un peu plus longuement sur la cible désignée par la préposition « sur » - à savoir : est-ce le soleil ou les touristes qui seront « sur » le site en question ?

Deuxième tentative de soleil, pour le lever cette fois. Réveil difficile à cinq heures du matin, le même chauffeur de tuk-tuk nous a emmenés, tout bouffis de sommeil, à Angkor Wat cette fois, le plus grand temple du parc archéologique. C'est fou le nombre de personnes qui se lèvent aussi tôt en vacances, quand même. Après nous être jetés sur le stand de sandwichs, nous nous sommes installés pour assister au spectacle, et là, j'ai bien senti que nous avions fait une boulette : nous n'avions pas de perche à selfie. Et sans déconner, nous étions presque les seuls. C'est à peine si je n'ai pas senti des regards interloqués d'autres personnes se demandant ce que nous faisions là. Mais je me suis sérieusement demandé pourquoi est-ce que nous nous étions imposés cette heure de réveil totalement indue quand je me suis rendue compte que... bah y'avait des nuages. Qui dit ciel nuageux, dit « tintin » pour le lever de soleil. Mais vraiment. Il n'y avait pas de soleil. Il y a juste eu la lumière du jour qui, au bout d'un moment, a remplacé l'obscurité. Ce qui ne justifie en rien le frémissement de la forêt de perches à selfie et les innombrables flash (faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un flash pour un lever de soleil, qu'il y ait ou pas de soleil). J'ai quand même commencé à envier un peu cet optimisme forcené (et très typiquement touristique) de ne pas vouloir admettre qu'une expérience est ratée et de s'accrocher à l'idée qu'elle était unique et incroyablement inspirante, juste parce que ça la fout mal d'aller à l'autre bout du monde et de se lever à 4h du matin pour rater son lever de soleil.


*  "Michel, je crois qu'on ne regarde pas dans le bon sens." *

L'avantage de s'être levé aussi tôt, d'avoir abandonné le lever de soleil invisible avant tout le monde, et de ne pas avoir de perche à selfie à ranger (j'ai testé pour vous, c'est fourbe ces bêtes-là) c'est que nous avons commencé notre visite sur un site presque vide. Et ça, c'était chouette. Avoir Angkor Wat pour presque soi tout seul, arpenter les galeries de pierre grignotée par la mousse sans faire la queue derrière un groupe de vingt personnes, grimper les marches beaucoup trop hautes des tours qui mènent à des pièces vides – tout ça, ça permet de laisser vagabonder son imagination et de laisser en roue libre ses travers de mauvais touristes. Mauvais touriste, parce que là où Pierre Loti décrivait le « doublement progressif » des escaliers, en disant que « c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs », nous avons fait des blagues pourries sur ces branquignoles d'architectes qui ont loupé leurs mesures. Là où des bas-reliefs millénaires racontent la vie quotidienne de l'époque, que peu de documents commentent, nous avons vu des dessins de personnes faisant la queue aux toilettes, l'une d'elle gesticulant en faisant la fameuse « danse de la culotte ». Là où des groupes écoutaient en acquiesçant le guide décrivant les différentes théories qui courent autour des temples d'Angkor, nous nous sommes cachés dans les ruines en gloussant sans raison, juste parce que nous avions à disposition un gigantesque et magnifique terrain de jeu qui a titillé notre imaginaire (de bas étage, je l'admets) plus que notre soif de savoir. Au final, on n'a pas appris grand choses, mais qu'est-ce qu'on s'est poilé.


* " Quand tu cherches tes clefs à 3h du matin et que tu as très envie de faire pipi" *

Vers 11h30, nous avons dit à notre chauffeur que nous voulions rentrer à l'hôtel. Il commençait à faire trop chaud et puis ça nous avait suffi. Il a eu l'air un peu interloqué. Mais nous avions jeté notre Lonely Planet depuis bien longtemps et décidé d'organiser notre journée en suivant l'envie du moment, au risque de passer pour des rustres incultes.

Soyons clairs, cela dit : j'ai adoré le site d'Angkor. C'est un endroit magnifique, incontournable, unique, d'une beauté indescriptible. Mais je l'ai aimé aussi parce que je l'ai fait à ma manière, en écrivant ma propre histoire et en m'y faisant des souvenirs que je serai même bien incapable de raconter maintenant, tant ils étaient liés à l'instant, au moment.

Le reste de la journée, nous nous sommes baladés dans Siem Reap, qui était une petite bourgade perdue dans la campagne rizicole avant d'exploser grâce à sa proximité avec Angkor. Mais il y a encore un petit esprit « bucolique », dans certains endroits. Nous avons flâné dans le marché couvert (qui sent la mort au rayon nourriture, comme quasi tous les marchés que j'ai faits au Cambodge), nous avons bu un verre de vin dans un quartier aux allures totalement colonialistes, nous nous sommes payés le fou rire du siècle en offrant les peaux mortes de nos pieds aux poissons dans un « fish spa » posé au milieu d'une rue, et nous avons refait le monde en regardant des gens tenter de maintenir leur équilibre sur la « slack line » montée dans le jardin de notre auberge, le Garden Villa. Et c'était une journée pas loin d'être parfaite.

Finalement, en refermant mes livres sur Angkor, je me suis demandée d'où me venait cette espèce de culpabilité de ne pas m'être suffisamment intéressée à l'histoire archéologique du site, alors que mon expérience là-bas fut celle d'une magnifique journée pleine de rire et d'émerveillement pour les sens. Pourquoi est-ce que j'avais éprouvé le besoin de cacher nos blagues toutes nulles sous une couche de savoir académique ? Mine de rien, j'avais peut-être encore parfois le besoin de justifier le fait d'être partie comme ça, me payer une tranche de bon temps pendant quelques mois. Alors pour le justifier, j'ai ouvert des bouquins à posteriori pour dire : « Je ne suis pas partie rien faire, je suis partie me cultiver. »

Et je me suis cultivée. Mais pas autant par le savoir que ce que je pensais. Je me suis cultivée en me tapissant de plein d'engrais de bonheur 100 % bio que j'ai arrosé avec beaucoup de rires et de rencontres pour faire pousser une forêt vierge d'espoirs aux racines bien ancrées dans une meilleure connaissance de moi-même. Et ce savoir là, je n'aurais pas pu le trouver dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux (même s'ils font un super boulot hein – bisou Joanny).

J'ai quand même ouvert un dernier bouquin après avoir refermé les livres sur Angkor. C'était un dictionnaire, et j'ai regardé d'où venait le mot « tourisme » : il vient en fait de l'anglais, « tour » - un cercle – et du suffixe « -ism » qui renvoie à un comportement typique, une qualité. Le « touriste », c'est quelqu'un qui fait un tour, un circuit, qui part d'un point pour repartir de ce même point après avoir être passé par plusieurs étapes. Alors c'est peut-être bien ça le truc : au bout d'un moment, je n'arrivais plus à être une touriste et à faire le tour – d'un monument, d'un site, d'une ville, d'un pays – puisque je n'ai pas su, jusqu'au dernier moment, quand et où aurait lieu le retour. J'ai arrêté de vouloir faire le tour, je me suis juste laissée vivre. Ce qui me fait dire que même au fond des dortoirs dégueus à deux dollars ou à l'avant d'un minivan roulant en sens inverse sur une route qui n'en mérite même pas le nom, je crois bien que je me suis payée le plus beau luxe qui soit.







dimanche 13 mars 2016

23.12.2015 - 09.01.2016 : De Don Det à Koh Rong - d'une île à l'autre, tout a basculé.



Ca ne va pas être facile de parler du Cambodge.

Ca ne va pas être facile, parce que je pourrais continuer à parler des faits, des gens que j'ai rencontrés, des endroits que j'ai visités et ce que j'y ai vu.

Je pourrais décrire les paysages, les coutumes, la culture. Comme j'ai détesté Phnom Penh, comme j'ai adoré Siem Reap, comme l'eau était bleue à Koh Rong, comme la route était belle à Kampot.

Mais ce n'est pas ce dont je me souviendrai du Cambodge.
Parce qu'il s'est passé quelque chose qui fait que tous ces événements, tous ces lieux, ont eu peu d'importance par rapport à cette chose-là qui, elle, est du domaine de l'indicible.

En fait, ça a commencé avant.
Au Laos.
Dans les quatre mille îles.

Après notre boucle sur le plateau des Boloven, Tomas et moi avions prévu de passer Noël sur Don Det, l'une de ces milliers d'îles qui ont poussé à l'endroit où le Mékong se réveille et serpente entre tous ces petits bouts de terre. Je devais aussi y retrouver Casey, qui était descendu le long du Laos sur un autre rythme depuis Vang Vieng avec deux autres Français, Luc et Vince. A Pakse, nous avions aussi fait la connaissance de Lucie, encore une Française qui voyage seule, surtout en auto-stop, depuis le nord du Laos. Alors nous l'avons embarquée avec nous, elle, ses belles boucles et son sourire spontané qui est l'incarnation même du bonheur.

Don Det est une toute petite île. D'un côté, le « sunrise side », de l'autre, le « sunset side ». Partout, des bungalows en bois font face à la rivière et des petits restaurants servent leur cuisine locale ; sur la route, il faut slalomer entre les poules et les gamins qui déboulent au milieu du chemin. Il n'y a pas de voiture, on se déplace à pied ou en vélo. Je suis arrivée ici après une semaine assez intense, mais là, sur Don Det, il n'y a pas grand chose à faire, à part se poser. Et contempler.

Alors, c'est ce que j'ai fait.

Je me suis mise sur pause.

Et c'est quand on s'arrête sur le chemin qu'on est le plus à même de se faire renverser par un camion.

Je me suis assise devant un feu de bois, sur la plage, après quelques verres au Reggae Bar. Il y avait une vingtaine de personnes assises autour de ce feu et qui chantaient autour d'un mec qui avait une guitare. Qui chantaient je ne sais plus quoi. Il y a eu « Bohemian Rhapsody » à un moment donné.

Je me suis posée là, et j'ai ouvert les yeux.

Et je ne sais pas si c'est la chaleur du feu qui a dégelé un truc en moi ou quoi, mais là, tout d'un coup, entre le sable, le feu et les étoiles, ça a fait comme un torrent.

Une submersion.

J'avais même oublié ce que ça faisait.




J'ai pas compris tout de suite, mais au fur et à mesure des jours, des semaines qui ont suivi, je l'ai bien senti. Toutes les émotions bloquées qui tout d'un coup on refait surface.

Je l'ai bien senti, émerveillée, regardant le soleil se coucher dans le Mékong, sur une petite île déserte, le soir du réveillon. Et c'était comme si je voyais ces couleurs pour la première fois. Nous étions assis sur la plage, il y avait de la fumée qui m'étourdissait un peu. Nous nous levions parfois pour nous baigner dans la rivière, pour nous laisser emporter par le courant et faire des jeux de gamins dans l'eau. Et j'ai retrouvé l'insouciance.

Je l'ai bien senti, allongée dans le hamac devant le bungalow, à simplement égrener les heures avec nos conversations interrompues de longs silences paisibles, portée par le balancement du hamac, sans l'angoisse du silence, sans la peur du vide, sans la panique des minutes qui passent sans qu'elles ne soient employées à quelque chose d'utile.

Je l'ai bien senti dans mon irrépressible envie de rire, allongée sur le sable, la pleine lune dans la face, un sourire dans les yeux, la sensation du sable redécouverte. Je riais parce que mon corps, endormi depuis de long mois, s'était en fin réveillé et chaque centimètre de ma peau semblait fourmiller.

Je l'ai bien senti avec cette chanson venue spontanément sur mes lèvres, pendant que je pédalais sur mon vélo, pour aller visiter Don Khon, l'île située en face de Don Det, avec Lucie, Casey et Alexandre, un Québecois qui nous avait rejoint. Nous avons vu encore un autre coucher de soleil, là-bas, pendant qu'Alexandre construisait un système solaire avec du sable. Nous sommes rentrés de nuit, dans le noir, et je chantais encore car je n'avais plus peur, je n'avais plus peur du noir.

Je l'ai bien senti quand nous avons franchi la frontière avec le Cambodge, en découvrant des paysages bordéliques, embrumés de la fumée dégagée par les feux de broussailles et de détritus que les Cambodgiens allumaient devant leurs huttes en bambou, et le soleil rouge écarlate qui me faisait penser à l'affiche d' « Apocalypse Now ». Les yeux grand ouverts, je filais vers un pays inconnu sans aucune crainte de ce que j'allais y trouver car je me sentais soudain suffisamment souple pour tout affronter.

Je l'ai bien senti pendant ces heures de somnolence passées dans les bus, écouteurs vissés sur les oreilles, avec l'envie d'écouter « Crave You » en boucle, avec l'envie retrouvée de la curiosité, avec l'appétit de découvrir, d'affronter la nouveauté.

Je l'ai bien senti dans mon corps réveillé, dans l'eau de mer qui caresse et qui mord de ses petites dents salées sur l'île de Koh Rong, tout au sud du Cambodge, où les plages ont un goût de Paradis, avec leur sable blanc et leurs eaux turquoises ; dans les après-midi passées sur le sable, plus sereine que jamais, apaisée par cette présence, dans un cocon de douceur ; sur ce chemin cent fois arpenté, pieds nus, entre notre chambre et le Coco Bar ou Police Beach ; dans les heures de repos dans la chambre un peu moisie où nous nous étions entassés, à jouer avec un minuscule chaton qui nous avait adoptés ; dans cette marche, en fin d'après-midi, sur une plage que personne ne semblait connaître ; dans tous ces endroits où pas une seule fois n'est venue planer l'ombre de la solitude dévorante.

Je l'ai senti dans l'euphorie du Nouvel An, une euphorie depuis longtemps éteinte, dans l'amour spontané qu'on se dit à l'approche de minuit ; sous ma peau qui brûlait encore plus, ce soir là ; dans le premier lever de soleil de cette improbable année observé en nageant au large de Police Beach, les yeux presque douloureux de joie, pendant que les autres assistaient au spectacle, alignés sur la dune.

Je l'ai senti pendant cette après-midi, passée sur un bateau, à observer des poissons avec un masque et un tuba, à assister encore une fois à un coucher de soleil, chacun d'entre eux unique, débarrassée de l'ennui, de la lassitude, de la fatigue lourde qui me clouait au lit.

Je l'ai senti pendant ces longues heures, allongées sur le dos, yeux vissés au plafond, dans mon ventre chaud, dans une torpeur infinie, mais un torpeur délicieuse.

Je l'ai senti dans le bungalow d'Otress Beach, trouvé comme un heureux hasard, parlant de David Lynch avec du sable entre les doigts de pied, un verre de vin à la main, le goût redécouvert.

Je l'ai senti dans un autre hamac, au bord du « lac secret » de Kampot, qui n'a de secret que le nom, mais où nous étions seuls ; dans ce balancement qui amena d'autres secrets ; dans la confiance partagée à tout nous découvrir.

Je l'ai senti dans ces après-midis à l'arrière du scooter, à regarder défiler la rivière et puis les magnifiques marais salants de Kampot, sans craindre la vitesse, sans craindre l'accident, sans les scénario morbides qui d'habitude surgissent dans mon cerveau.

Je l'ai senti tous les soirs au Man Groove, au son de Eels et Queens of the Stone Age, écoutant la vie tumultueuse de Trevor, le propriétaire, jouant avec son chien, Isabelle ; dans notre marche improvisée dans le village de pêcheur, où nous nous demandions si les bassins qu'on voyait là étaient le résultat des bombardements américains ; dans cette impression d'être exactement là où il faut, sans rien demander de plus.

Je l'ai senti dans tous ces rires qu'on a partagés, dans quelques larmes aussi.

Je l'ai senti dans des douches réparatrices, après de trop longues heures de bus.

Je l'ai senti dans un karaoké improvisé sur les berges de la rivière à Phnom Penh.

Je l'ai senti dans nos Long Islands et puis nos White Russian.

Je l'ai senti en me rappelant des mots d'André Gide, dont j'avais oublié la résonance ; et dans leur échos, j'ai retrouvé mes rêves.

Je l'ai senti dans nos confidences, encore, nos confidences désespérées.

Je l'ai senti dans les nuits qu'on repousse, juste pour pas dormir, pour que demain arrive plus tard, pour profiter encore un peu.

Je l'ai senti dans la simplicité, dans l'évidence du moment, dans toutes les sensations, dans toutes les émotions retrouvées.

Dans tous ça.

Dans chaque minutes, chaque seconde de ces quelques semaines depuis que le bois a brûlé sur la plage de Don Det, depuis que j'ai ouvert les yeux. Depuis que j'ai réalisé que j'avais effacé de ma mémoire une année toute entière mais que je me réveillais là, à l'autre bout du monde, avec un rêve réalisé à bout de bras et un sourire dans chaque membre.

Je l'ai bien senti.



mercredi 9 mars 2016

20-22.12.2015 : Le Plateau des Boloven - Chez Captain Hook, dans une tribu animiste katu.



Il faut parfois s'accrocher pour arriver à destination. Mais à la limite, ça peut rendre l'arrivée encore plus savoureuse. Je n'aurais sans doute pas eu besoin de ces complications pour tomber amoureuse du plateau des Boloven, mais elles ont quand même fait partie du trajet.

A Vientiane, j'avais donc retrouvé Tomas, le Belge rencontré sur le « slow boat » entre la Thaïlande et le Laos, et nous avions décidé de descendre le long du Mékong ensemble, puisque nous avions tous les deux en tête de fêter Noël dans la région des quatre milles îles, tout au sud du pays. Après notre escale à Khong Lo, l'idée était de nous arrêter à Savannaketh, histoire de ne pas faire un trajet en bus interminable. Savannaketh décrite comme une « jolie ville coloniale au charme désuet », par le Lonely Planet. Soit une autre manière de dire « un trou où personne ne va parce que c'est tout décrépi ». L'endroit peut servir de point de départ pour des randonnées dans un parc national à proximité, mais après avoir passé une après-midi à errer dans les rues vides et fissurées de la « jolie ville coloniale », et après avoir défié au billard une patronne de bar un peu mère maquerelle sur les bords, avec un caractère digne d'un personnage des films d'Almodovar, nous avons décidé de ne pas nous éterniser, et de filer à Pakse dès le lendemain matin. J'ai fini par jeter tous mes guides papier à cause de ce genre de mauvais plans et d'approximations. Les Internet, c'est vachement mieux.

L'arrivée à Pakse aussi a été chaotique. A l'approche de la ville, quelqu'un est monté dans le bus, est venu voir directement les cinq Occidentaux (dont nous, donc) assis dans le fond pour nous dire que notre arrêt était là et que nous devions descendre. Sauf que nous étions à dix kilomètres de Pakse, et que ladite personne avait en fait appelé ses potes chauffeurs de tuk-tuk pour prévenir de l'arrivée de cinq pigeons qui allaient avoir besoin d'eux pour finir la route. Nous avons refusé de descendre, exigeant d'être conduits au même endroit que toutes les autres personnes du bus. Au bout de cinq ou dix minutes de discussion, il a enfin laissé tomber et le bus est reparti pour le centre ville de Pakse, où nous avons pu marcher jusqu'à l'hôtel. Nous nous en sommes finalement plutôt bien sortis puisque d'autres touristes qui ont été confrontés à la même chose (l'arnaque est systématique) n'ont pas eu le choix : le conducteur a débarqué leurs affaires qui étaient en soute. Ils ont donc du quitter le bus.

Pakse ne vaut pas mieux que Savannaketh, mais c'est le passage obligé pour visiter le plateau des Boloven, dont le nom viendrait du peuple Laven qui dominait la région. Il y a des tours en bus organisés depuis Pakse, mais Tomas avait accepté de m'embarquer sur son scooter pour explorer le plateau ensemble en faisant une boucle de trois jours. Nous avons profité des précieux conseils d'un Belge, dirigeant de Miss Noi, un magasin de location de scooters. Tous les jours, à 18h, il donne une conférence (gratuite) d'une heure pour expliquer tout ce qu'il y a à voir sur le plateau, en donnant des conseils et des plans qu'aucun guide papier ne donne (oui, j'ai une petite dent contre ces guides, maintenant). Une nuit à Pakse plus tard, nous nous sommes mis en route.

Le plateau des Boloven, c'est des routes sèches, poussiéreuses, entre jaune et rouge, et des cascades, beaucoup de cascades qui arrosent une végétation épaisse, lourde. Des cascades, on en avait déjà vues pas mal, et vu qu'on avait un emploi du temps serré – et qu'il y avait quelques kips à payer pour chacune d'entre elles - on ne les a pas toutes faites. Mais je n'ai pas regretté mes deniers devant la cascade de Tat Faan et ses 120m de haut qui font d'elle la plus haute cascade du Laos. Impossible de s'en approcher trop près : on ne peut observer que de loin cette gigantesque chute qui tombe dans un gouffre dont on ne voit pas le fond.




* La cascade de Tat Faan *

Le plateau des Boloven, c'est aussi de minuscules villages, comme celui de Tad Lo, où nous avons passé une nuit dans un « homestay », à l'étage d'une maison familiale tenue par une grand-mère qui gérait à la fois le business et sa petite famille, et qui a accroché à nos poignets un petit bracelet jaune en guise de protection avant que nous repartions sur notre scooter. Le matin, les femmes du village viennent vendre des fruits et légumes, entassés dans de gros paniers qu'elles portent sur leur dos à l'aide de sangles autour de leurs épaules. Elles arrivent à plusieurs, et s'accroupissent sur le perron. L'une d'elle allume une énorme cigarette – un feuille de je ne sais quelle plante dans laquelle elle a roulé du tabac. Notre grand-mère discute avec elles longtemps, sa petite-fille entre les jambes et peut-être parlent-elles de la transaction. Ou d'autre chose. Peut-être prennent-elles tout simplement leur temps. Le temps qui coule si lentement au Laos. La discussion est entrecoupée de longs silences pendant lesquels il ne se passe rien. Elles se regardent, regardent la rue. Elles regardent passer la procession des moines qui, comme tous les matins, avancent dans la poussière matinale pour récolter quelques produits dont ils ont besoin. L'une d'entre elles leur fait une offrande en déposant de la nourriture dans leur panier, sans les toucher – les femmes n'ont pas le droit de toucher les moines.

En face du « homestay », dans ce minuscule village, un petit restaurant a affiché des couleurs espagnoles et propose des « patatas bravas » au menu. Et c'est justement un Espagnol qui nous y a accueilli. Non pas le propriétaire, qui ne pouvait pas être là ce jour-là, mais un ami. Lui, l'Espagnol, il est juste là par amour de Tad Lo. Il y est venu il y a quelques années et revient régulièrement y passer quelques semaines, voire un mois. Je lui demande ce qu'il fait pendant tout ce temps ici, ce qu'il fait dans cet endroit habité par à peine quelques familles et rien d'autre, et ma question paraît incongrue. Je ne suis toujours pas passée à l'heure laotienne, dirait-on. Plus tard, une Française nous rejoint, claudicante. Elle a eu un accident de scooter – ses bleus et ses cicatrices sont impressionnants - et elle reste ici quelques jours le temps de se remettre, avant de retourner travailler à quelques kilomètres d'ici. Comme l'Espagnol, elle est tombée amoureuse de Tad Lo et du Laos. Alors elle est restée. Tomas & moi somme restés là ce soir-là, dégustant nos Beerlao en parlant de nos vies. De sa femme, de sa fille, qui lui manquent énormément. Du Russe qui partageait son dortoir à Vientiane et qui est la personne la plus flippante que j'ai rencontrée. Nous parlons végétarisme et véganisme, un point commun que nous avons. Nous parlons de la dépression. Les heures de confidences amènent systématiquement à des sujets trop sombres.


* Grains de café *

Le plateau des Boloven, c'est enfin de gigantesques plantations de café et de thé appartenant soit à de grosses industries, soit à des petites tribus qui vivent encore sur le plateau, cachées au bout d'une route crevassée, rocailleuse dans ces fameuses maisons sur pilotis. Nous avons visité une de ces tribus, une tribu animiste katu, et cette expérience restera un des moments particulièrement marquants de mon voyage.

C'est le Belge de Miss Noi qui nous avait conseillé de rendre visite à Hook, renommé Captain Hook par les visiteurs occidentaux. Il a fallu s'accrocher pour trouver son village, passer et repasser plusieurs fois sans le voir devant un tout petit panneau en bois avec une inscription faite maladroitement à la main. Nous avons conduit tant bien que mal notre scooter jusqu'à la maison de Hook, avançant prudemment entre des enfants nus jouant dans le sable et des chiots, des cochons et des poules qui courraient partout dans le village.

Hook était assis « sous » sa maison sur pilotis et nous a accueillis calmement, lentement, « laotiennement ». Il nous a proposé un café, que sa femme a préparé en écrasant les grains avec un pilon avant de nous le servir dans un filtre en bambou qu'il avait fait lui-même. Sans hâte, il s'est rassis et a repris sa gigantesque pipe à eau garnie de tabac, l'a fumée en faisant un bruit de bulle et puis nous l'a tendue. Impossible pour ma part d'en tirer quoi que ce soit : il fallait se coller le haut de la pipe au coin des lèvres et recouvrir le reste de l'ouverture avec sa joue. Je ne sais pas si mon visage est trop petit ou si je n'ai juste pas pigé le truc, mais j'ai fini par laisser tomber.

« Pourquoi vous ne fumez pas des cigarettes ? C'est quand même plus facile ! »
« C'est moins cher. Ici, on cultive le tabac nous-mêmes. »


* Tentative d'utilisation de la pipe à eau *


* Préparation du café *

Dans la tribu, le partage de la pipe à eau a une valeur sociale : elle est utilisée en signe de bienvenue et pour tous les rassemblements. « C'est pour ça que les enfants commencent à fumer à trois ans », nous explique Hook en montrant un de ses fils, pas plus haut que trois pommes, assis par terre avec une mini pipe à eau qui faisait malgré tout le moitié de son corps. Devant notre air un peu interloqué, Hook a dit cette phrase qu'il sera amené à répéter plusieurs fois pendant nos quelques heures avec lui : « Je sais que ce n'est pas comme ça chez vous. Mais c'est notre culture. » Avant d'ajouter que ses enfants aussi se posent des questions à notre égard : pourquoi certains d'entre nous sont bruns, et d'autres blonds ? Pourquoi certains sont plus blancs que d'autres ? Mais l'enfant qui fume la pipe sera loin d'être le plus surprenant dans cette expédition.

Nous avons demandé à Hook si nous pouvions faire le tour du village. Il a proposé de nous emmener d'abord voir ses plantations de café. Sur le chemin, il nous donne quelques recommandations : il est possible de prendre des photos, mais pas les personnes ayant des tatouages sur le visage, les « gourous », cela leur volerait leur magie. De toute manière, ils se cachent, généralement, quand il y a des visiteurs. Il nous demande également de ne pas toucher le riz lorsque nous passerons près des cultures, car cela enlèverait « la chance » et mettrait en danger leurs récoltes.

En traversant lentement les plantations de café, Hook nous explique comment reconnaître les graines mûres des graines encore trop jeunes. Il nous montre les plants réservés à l'exportation, et ceux qui produisent un café qui n'est pas du goût des Occidentaux et qui reste au Laos. Un peu plus loin, sur le bord du chemin, après avoir énuméré quelques plantes médicinales, il cueille une feuille pour en faire une petite lance qu'il projette avec un geste vif et transperce une autre feuille avec précision.

« On peut l'utiliser pour tuer des lézards, par exemple. » Puis, en désignant une petite cicatrice qu'il a sous l'oeil, il ajoute : « Pour jouer, un de mes amis me l'a lancée au visage, un jour. J'ai encore la cicatrice. Heureusement, ça n'a pas touché l'oeil. »

Cette arme n'en est cependant pas une dans toutes les mains. Quand Tomas s'essayera au lancer de feuille, elle tombe mollement sur le sol sans risquer de blesser qui que ce soit. Nous serons finalement beaucoup plus agiles avec une autre plante qui sécrète un liquide qu'on peut utiliser pour faire des bulles. Retour en enfance garanti.


* Lances et bulles *




* Un met délicat *

Dans les autres merveilles de la nature, notre guide nous montre les fourmis rouges, un met apparemment fameux que Tomas et moi déclinons, en bons végétariens convaincus. « Vous êtes sûrs ? Je peux leur couper la tête pour vous. », nous encourage Hook avant de fourrer lui-même des fourmis dans sa bouche. Un peu plus loin, une araignée attire son attention : « Si vous enlevez un vêtement, regardez bien s'il y a des araignées dedans avant de le remettre. Il n'y a pas longtemps, un touriste s'est fait piqué et il a dormi pendant huit heures. » Meilleur somnifère du monde.

Les katu sont animistes – ils croient aux esprits de la nature et ceux-ci sont présents partout, dans chaque moment de vie, dans toute la structure de leur société. Hook nous explique longuement comment se passe la naissance d'un enfant :

« Lorsque la femme va accoucher, elle doit aller dans la jungle avec d'autres femmes pour donner naissance au bébé, et elle doit y rester une semaine. Avant de revenir, elles doivent faire un rituel avec du feu pour chasser le mauvais esprit dans le bébé. Mais on ne choisit pas tout de suite le nom : à la pleine lune, on doit aller voir le « gourou » pour lui raconter le rêve qu'on a fait cette nuit-là. S'il s'agit d'un bon rêve, alors on peut donner un prénom au bébé. Si le rêve n'est pas bon, il faudra attendre la prochaine pleine lune. 

Parfois, les femmes meurent en couche. Alors, on les enterre progressivement, à la verticale, pour qu'elles puissent nourrir la terre de leur fécondité. Le premier jour, on les enterre jusqu'aux genoux. Le deuxième jour, jusqu'à la taille, et le troisième, jusqu'à la tête.

Et vous, vous croyez à l'esprit de la Lune ? »

La question nous interloque un peu. Bien obligés de dire que non, sans pour autant rentrer dans les détails de notre non-croyance. Hook nous regarde un peu surpris. Puis, il passe à autre chose.

L' « autre chose » sera plus difficile à entendre, mais là encore, Hook nous répète : « Je sais que ça vous choque, mais c'est notre culture » (âme sensible, tu peux sauter un paragraphe). Qui dit esprits de la nature, dit aussi sacrifices d'animaux. Alors que nous quittons les plantations de café et les cultures, Hook nous montre un endroit où seuls les « gourous » ont le droit de se rendre : c'est là qu'ils sacrifient des buffles, une fois par an. Au centre du village, un poteau est dressé au milieu d'un grand terrain. Une fois dans l'année, la tribu y accroche des chiots ; chaque personne du village doit les battre, tour à tour, jusqu'à la mort. Lorsqu'il nous parle de cette coutume, Hook nous regarde un peu en coin. Il doit avoir l'habitude de réactions choquées. Un silence plane. Il faut faire un effort mental pour ne pas penser immédiatement avec notre cerveau d'occidental, pour ne pas faire de raccourcis trop rapides entre leur pratique et la maltraitance bête et méchante en guise de pure divertissement que l'on connaît dans nos contrées, ou au prétexte de traditions qui n'ont plus de sens. Alors, nous ne disons rien à Hook et nous continuons la visite.



* Dans le village katu *

Histoire de changer un peu de sujet, nous posons quelques questions pour mieux connaître mieux la vie de notre guide. Tout ce que nous savons pour l'instant, c'est qu'il a quatre enfants, trois garçons et une fille - ce qui l'embête bien, parce qu'il sera obligé de payer trois fois une dot pour marier ses fils (ce qui peut leur arriver dès l'âge de six ans). Hook est aussi le seul du village à parler anglais, car il a eu la chance de partir étudier à Bangkok et en Australie. Parce qu'il a voulu privilégier ses études, il a refusé une première femme qu'il devait épouser, et l'a « donnée » à son frère. Il en a refusé de même une deuxième et une troisième. Quelques temps plus tard, il a reçu une lettre lui annonçant que sa grand-mère était mourante et qu'il devait retourner au village. L'histoire de la grand-mère agonisante s'avéra un mensonge : arrivé au village, son père lui annonça que s'il ne se mariait pas immédiatement, il n'aurait plus jamais le droit de revenir. Fin des études.

Sauf que. Hook nous explique qu'il a brisé la règle du village trois fois en ayant des relations sexuelles hors mariage. Avec les trois premières femmes qui lui avaient été promises ? Ca reste un peu flou. Quoi qu'il en soit, pour chaque erreur commise, il a du payer une dette au village – dette qui a augmenté à chaque nouvelle incartade : un buffle, un poulet, un chien, un cochon. Puis deux buffles, deux poulets, deux chiens, deux cochons. Et ainsi de suite. Aujourd'hui, Hook n'a toujours pas le droit de quitter le village sans être accompagné d'un chaperon, et il n'a pas le droit de rentrer dans la maison des autres. Pour couronner le tout, le « gourou » - qui n'est autre que son oncle – l'accuse de la mort de son père – donc, le frère du « gourou » - qui aurait été tué par l'esprit du sexe invoqué par son fils. Hook s'est donc vu menacé de mort avec toute cette histoire. Tout ça, c'est un peu « Dallas chez les katu ».

La traversée du village en lui-même a finalement été très rapide – et tant mieux. Je n'étais pas à l'aise dans le rôle de la touriste voyeuse prenant des photos des petits enfants jouant au volley tout nus. Mais le personnage de Hook, lui, était particulièrement attachant. Lorsque nous nous quittons, nous ne faisons aucune promesse. Il nous l'avait expliqué lui-même :

« Si vous m'envoyez un message pour me demander si vous pouvez venir dans quelques jours pour une autre visite ou pour rester dormir ici, je vous répondrai « peut-être ». Ca ne veut pas dire que je ne peux pas, mais nous ne pouvons pas utiliser le futur. Parce que si je vous dis « oui » et qu'un mauvais esprit m'emporte avant votre arrivée, alors j'aurais brisé ma parole. »

Un peu de sagesse katu à ajouter au moulin de l'idée de bannir les temps de notre langage.  

dimanche 28 février 2016

05-19.12.2015 - Sur les routes du Laos



* Par la fenêtre du bus *


 Au Laos, les longues heures, voire les journées entières, passées dans des bus pour aller d'un lieu à un autre ont fait partie intégrante du voyage. C'est peut-être un peu triste à dire, mais lorsqu'on quitte des endroits comme Vang Vieng, on se rend compte que la fenêtre du bus est peut-être le moyen le plus efficace d'avoir un aperçu de la vraie vie au Laos. Et puis bon, prendre des bus et écouter de la musique étant ma grande passion, chaque trajet fut presque un ravissement.

La première chose qui m'a frappée, et ce dès le passage de la frontière, c'est à quel point la trace coloniale est présente au Laos. C'est en tout cas la première fois que ce passé là m'a frappée, dans tous les pays que je verrai après. Au fil des routes s'alignent des huttes en bois comme montées sur pilotis, qui semblent prêtes à s'écrouler au moindre coup de vent, dans lesquelles des familles entières vivent. Et puis, tout d'un coup, une gigantesque maison, pompeuse, dans le plus pur style colonial. Souvent, elles sont abandonnées, ou bien en ont tout l'air. C'est étrange de voir ces habitations s'alterner. C'est un peu comme essayer de lire l'histoire du pays à travers tout un alignement de symboles, comme des hiéroglyphes en forme de maison. L'atmosphère coloniale atteint pour moi son sommet à Luang Prabang, dans des petites rues aux maisons charmantes, où sont encore posées des inscriptions écrites en français.


 * Les maisons sur pilotis *




La deuxième chose qui m'a marquée, ce sont les enfants. Dans mon guide du Laos, on me disait que c'était le pays des je ne sais combien de milliers d'éléphants. Des éléphants, je n'en ai quasiment pas vus. Mais des enfants, oui. Et plus que partout ailleurs, étonnamment. Je n'ai aucune idée de la raison, j'avais peut-être tout simplement les yeux plus grand ouvert. Mais il y avait, partout, des écoles, des bâtiments posés sur de gigantesques terrains ras où jouaient des dizaines et des dizaines de gamins. Il y a eu ces deux petites filles, dans les rues de Luang Prabang, pas plus de dix ans à elles deux, juchées sur les escarpins de leurs mères, jouant à la dame avec des sacs à main mille fois trop grands pour elles. Il y a aussi eu ces trois petits bonhommes à Vang Vieng, pêchant de minuscules poissons avec une sorte de baïonnette en bois qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes, avant de démarrer un feu pour les faire griller, sans se soucier le moins du monde des touristes autour d'eux qui fondaient à l'unanimité devant ces petits bouts d'homme. C'est aussi au Laos, entre Luang Prabang et Vang Vieng que Jennifer et moi avons rencontré la personne qui parle le mieux anglais de toute l'Asie du Sud Est : Angelica, une petite fille de cinq ans qui vit avec ses parents dans une minuscule guest house perdue au milieu de nulle part. Angelica s'est prise d'affection pour Jennifer – et inversement. Elle avait accroché à sa jupe une queue faite en papier toilette et nous expliquait qu'elle était un cheval. Elle s'est tout de suite collée à Jennifer, lui demandant la signification de chacun de ses tatouages – un bouddha, un mandala fait à Chiang Mai, la phrase : « You are a child of the universe, no less than the trees and the stars » - tout en essayant de faire voler un papillon qui avait l'air bien fatigué.  


* Jennifer et Angelica *



* Les jeunes pêcheurs de Vang Vieng *


* Une cour d'école dans le village de Khong Lo *

C'était un chance de s'arrêter à cet endroit et de pouvoir échanger pendant quelques minutes avec Angelica. La plupart du temps, le bus file, mais il permet quand même d'attraper quelques instantanés de vie. Notamment parce que le bus transporte des gens, bien sûr, et beaucoup de locaux, d'ailleurs, mais il assure aussi de nombreuses livraisons. Dans la soute, à côté nos sacs à dos et nos valises, il y avait des colis que le chauffeur distribuait dans de minuscules villages, ou des maisons isolées. Alors, on peut imaginer la vie de ces infirmières, dans ce centre de santé paumé au milieu de nulle part, avec ce tout petit chiot qui leur court dans les jambes. On peut observer cette vieille dame, récupérant un colis, et touchant avec l'argent de sa monnaie un objet qui se trouve près d'elle – un geste que j'ai souvent vu faire, sans jamais pouvoir en comprendre la signification.

Souvent le bus s'arrête pour un arrêt toilette et de nombreuses personnes se ruent dehors, courant littéralement dans les fourrés pour assouvir une envie pressante. Encore plus souvent, ce sont des femmes qui montent, avec dans leurs bras ou empilée dans des paniers posés sur leur tête de la nourriture qu'elles vendent aux passagers – des brochettes d'œufs de cailles, des pattes de poulet, des épis de maïs et surtout, de succulentes chips de banane. On peut les écouter discuter entre eux, avec toujours ce sourire collé sur le visage.

Le sourire, voilà, c'est de ça dont je voudrais me souvenir au Laos. Le sourire de tous ces gens. Ces gens qu'on croise parfois accroupis au bord de la route, dans cette position si bien maîtrisée en Asie mais qui, personnellement, me déchire entre le tendon d'Achille, et qui ont l'air tellement loin de tout qu'on se demande comment ils ont bien pu arriver ici, et surtout, ce qu'ils peuvent bien foutre sur cette route, seuls, accroupis, une cigarette au coin du bec ou suivant des yeux les bus qui passent devant eux. Ils ne sont pas toujours seuls au bord de la route. Parfois, ce sont des familles entières, assises devant leur maison ou leur échoppe, qui semblent attendre que le temps passe. Même pas attendre, en fait. Qui semblent simplement le regarder, ce temps, qui semble simplement être là. Vivants. N'ayant rien d'autre à faire que ça, ne demandant rien de plus que d'être assis sur leur chaise en plastique, avec leur famille, ou leurs amis, en attendant que le prochain bus arrive pour vendre un ou deux épis de maïs. Il paraît que les colons trouvaient les Laotiens paresseux. Moi, si je ne me trompe pas dans mon interprétation, j'aurais plutôt tendance à dire qu'ils ont tout compris au bonheur.



* Les bus de mamie *

Entre Vientiane et Savannaketh, nous nous sommes arrêtés à Khong Lo pour visiter une fameuse grotte, qui m'a vaguement rappelée la Lod Cave que j'avais visitée au nord de la Thaïlande. On la traverse aussi sur un bateau qui glisse sur les rapides de la rivière, rivière si peu profonde qu'il faut parfois sortir de la barque pour la pousser sois-même sur les cailloux. Le plus spectaculaire, c'est la sortie, après de longues minutes passées dans un noir presque complet, le tunnel rocailleux qui s'ouvre avec un air presque théâtral sur d'autres montagnes et sur le vert des arbres. Mais de Khong Lo, je me souviendrai surtout du village. Village est peut-être même un peu trop fort pour ces quelques maisons en bois rassemblées au bord de la rivière et d'une route poussiéreuse qui traverse des champs entre jaune et marron. En arpentant le chemin qui circule entre les maisons, on peut entendre le craquement des bambous, sentir l'odeur de la coriandre qui pousse partout. Au centre, il y avait aussi une école (encore une) où j'ai observé pendant près d'une heure une cinquantaine d'enfants faisant des allers retours entre le bord de la rivière et leur cour de jeux pour en ramener de gros tas de sable. Ces enfants là m'impressionnaient un peu avec leur va et vient frénétiquement joyeux dont je ne comprenais pas le but, et les sourires un peu interloqués qu'ils me lançaient en m'appelant « farang » - une étrangère, une mot qui n'est pas considéré comme une insulte mais qui serait la déformation du mot « français », résidus de l'époque coloniale. L'un d'entre eux m'a longuement suivie alors que je reprenais la route de mon auberge, mais il prétendait regarder ailleurs dès que je me retournais vers lui. A chaque maison, des grands-mères affairées dans leur cour prenaient le temps d'un sourire pour me saluer. A chaque champ, les travailleurs laissaient tomber leurs outils pour me faire un signe de la main et continuer à me fixer, sans que je ne sache s'ils m'invitaient à venir leur parler ou s'ils m'accompagnaient simplement des yeux. Bref, mon jean troué, mes baskets de rando et mon sac à dos défoncé ne passaient pas inaperçus dans ce milieu de nulle part : chacun de mes pas était accompagné d'un défilé de sourires et de regards, de vrais regards.

Mais le plus beau sourire, ce fut celui de cette femme, entre Khong Lo et Taeketh. La plupart du temps, nous voyagions dans des bus qui ressemblaient à des maisons de grand-mères, avec les petites dentelles accrochées aux fenêtres, mais les bibelots en moins. Mais cette fois-là, pas le choix : le seul moyen de quitter le village où nous étions était de rouler pendant cinq heures on songthew. Vu le confort de la bête, autant dire qu'on appréhendait un peu ce trajet qui en plus, avait la bonne idée de commencer à 6h du matin. Mais après cinq heures coincés entre des Laotiens, ne pouvant communiquer autrement que par des sourires et des hochements de tête, je crois que nous étions tous d'accord pour dire que ce fut notre meilleur voyage. Peu de temps après le départ, une femme avec des béquilles est montée avec ses deux enfants. Elle avait apparemment été amputée de la jambe récemment, car elle a remonté sa robe pour montrer à cette autre femme, qui récoltait l'argent pour le songthew, ce qui lui était arrivé. Les deux enfants avaient l'air particulièrement triste, et je me suis dit que, peut-être, le drame avait été récent, et qu'ils en étaient encore affectés. L'imagination, c'est tout ce qui nous reste quand le langage nous manque. Des scénario comme ça, j'en ai élaboré des caisses au fil de ces heures dans le bus. La mère, elle, semblait rire de tout ça. Mais avec une jambe en moins, elle pouvait difficilement garder contre elle à la fois sont fils, le plus jeune, et sa fille. Cette petite gamine de quatre ou cinq ans était absolument magnifique, mais son regard était terriblement triste. Alors, cette femme qui collectait les tickets l'a prise sur ses genoux. Et cette femme-là, cette femme... Impossible de lui donner un âge, elle pouvait en avoir quarante comme soixante-dix, et j'imagine qu'elle passait tous les jours entre cinq et dix heures sur ce songthew, à faire des allers-retours entre Kong Lo et Taeketh, à récolter l'argent de la douzaine de passager qui s'entassent à l'arrière du véhicule. Mais cette femme-là avait surtout le plus beau sourire que j'ai jamais vu, avec des petites rides qui formaient un soleil autour de ces yeux. Cette femme irradiait d'une chaleur éblouissante qui pourrait réconforter la personne la plus torturée du monde – et sur ses genoux, la petite fille s'est endormie en deux minutes.

Je voudrais me souvenir pour toujours de cette image. De cette petite fille et de cette femme qui ont formé dans ma tête l'un des instants les plus apaisants et les plus solaires qu'il m'ait été donné de voir. La vie doit être bien plus douce, quand on est protégé par un sourire comme ça.  


* Entrée et sortie de la grotte à Kong Lo *

mardi 26 janvier 2016

05-13.11.2015 - Luang Prabang / Vang Vieng : Je vous ai rencontrés dans des paradis pas si artificiels.



* Coucher de soleil sur le Mékong *

En quittant Pai pour partir au Laos, je pensais quitter aussi cette ambiance de douce fête paresseuse pour me retrouver dans quelque chose de plus sauvage, de plus authentique. Autant dire que les premiers jours n'ont pas tout à fait été comme je l'imaginais.

Pour rejoindre le Laos, Brayden, Carolyn, Jennifer et moi avons pris un minivan jusqu'à Chiang Khong, à la frontière. Au petit matin, nous sommes passés au Laos (ma première frontière terrestre ! ) et nous sommes montés sur le « slow boat », un de ces bateaux à longue queue qui descendent le Mékong pour rejoindre Luang Prabang. Le trajet dure deux jours, avec une nuit passée à Pak Ban, une toute petite ville laotienne située au bord du Mékong. Grimper sur ce bateau, ce fut comme embarquer sur un navire qui traverserait le Tartare pour rejoindre un autre monde. Pendant deux jours, nous n'étions plus en Thaïlande, nous n'étions pas encore au Laos, nous étions sur une longue embarcation en bois qui relevait d'un univers parallèle où le temps s'écoule à la fois vite et longuement, et où les liens, là encore, se tissent incroyablement rapidement entre les gens. Pendant deux jours, nous avons lentement dérivé sur le Mékong, dont je suis instantanément tombée amoureuse, son large lit et ses rives vertes et montagneuses qui se terminent en petites plages de sable blanc.

Le bateau était ouvert, mais recouvert d'un toit. Nous pouvions nous asseoir dans des carrés en bois ou sur des longues banquettes, à l'avant. Il ne faisait que quelques mètres, mais j'ai papillonné de groupes en groupes, de mondes en mondes.


* Entre la Thaïlande et le Laos *

* Notre slow boat *

Il y avait la planète Valentina, une Allemande contemplative qui m'a parlé des projets humanitaires pour lesquels elle a travaillé en Amérique Latine. Valentina voyage en solo et elle prévoyait, comme moi, de descendre le Laos jusqu'au Cambodge pour ensuite rejoindre l'Indonésie. Nous avons évoqué de faire un bout de chemin ensemble. Je l'ai ensuite recroisée par hasard dans presque toutes les villes dans lesquelles je suis allée, arpentant seule les rues, avec ses lunettes de soleil et son appareil photo, mais nos chemins ne se sont finalement jamais mélangés.

La planète Marcos était habitée par un Brésilien passionné de photo et de voyage, qui avait mis son travail de côté pendant quelques mois pour partir en vadrouille. Son rêve à lui, c'était de faire le grand saut, de tout laisser tomber pour faire un tour du monde, ou tout du moins, le parcourir pendant un moment.

Il y avait enfin la planète Tomas, un Belge flamand qui a quitté pendant quelques semaines sa femme et son enfant pour réaliser un rêve qui le poursuivait depuis longtemps. Nous n'avons échangé que quelques phrases sur ce bateau, mais il est devenu plus tard un compagnon de route très précieux dont je reparlerais plus tard.

Et puis, j'ai finalement atterri sur la planète Ally, Sharna et Iker, deux Britanniques et un Basque qui se sont aussi rencontrés sur l'univers parallèle du bateau et qui ont finalement rejoint notre petit quatuor pendant nos quelques jours à Luang Prabang. Iker avait acheté un ukulélé et jouait « Somewhere over the rainbow » en boucle. Sharna trimballait son enthousiasme permanent avec ses grands yeux bleus, toujours écarquillés, et son accent so british. Sa destination finale, c'est l'Australie, pour un visa vacances travail. D'ici là, elle se laisse porter par les rencontres pour aller d'un pays à un autre. Je l'ai recroisée plus tard, par hasard, dans un restaurant au sud du Cambodge. Aux dernières nouvelles, elle se trouve au Vietnam. Ally, lui, vient de terminer un cycle dans son école de droit et rêve de travailler dans l'industrie du cinéma aux Etats Unis. Il visite l'Asie avec son bandeau multicolore qui retient ses cheveux noirs, et repartira pour l'Amérique du Sud après avoir passé les fêtes de fin d'année chez lui, en Grande Bretagne.

Il y avait beaucoup d'autres personnes sur cette planète, mais ce sont eux que je retiendrai. Nous étions assis à l'avant du bateau dans une ambiance de fête d'étudiants, faisant des jeux stupides avec une bière et le son du ukulélé d'Iker en bande sonore. Au bout de quelques heures, les rives du Mékong nous avaient peut-être un peu lassés, alors il fallait s'occuper jusqu'à notre arrivée à Pak Ban.

Pak Ban, une fois de plus, est un tout petit village. Une rue, qui remonte depuis la rivière, avec quelques auberges, des stands de nourriture et des boulangeries où j'ai trouvé mes premiers croissants depuis mon départ. On m'avait prévenue avant, mais c'est vraiment en posant le pied à Pak Ban que j'ai compris à quel point le tourisme festif et les drogues qui vont avec sont implantés au Laos. Dans la rue, dans les restaurants, des locaux vous susurrent dans le creux de l'oreille quelques mots : Marijuana ? Cocaïne ? MDMA ? Surtout si vous êtes un jeune homme cela dit. Je crois. Personne n'est venu me voir avec ce genre de propositions en tout cas. J'ai peut-être déjà l'air trop vieille, qui sait. Dans les restaurants, parfois, l'offre n'est même plus cachée : elle est sur le menu. « Happy shake », « happy pizza », suivi du prix.

Le point culminant de cette étrange ambiance se trouve à Vang Vieng, où j'ai atterri quelques jours plus tard, après mon escale à Luang Prabang. Il y a encore quelques années, Vang Vieng était le coin plus ou moins secret de gigantesques « rave parties » où la jeunesse occidentale venait se mettre la tête à l'envers dans des bars paradisiaques sur les rives du Mékong. Des tyroliennes branlantes avaient été tissées au dessus de la rivière, et les résultats furent tragiques. Plusieurs dizaines de morts, suite à des accidents sur ces tyroliennes ou par noyade, quand le whisky et les shots distribués presque partout gratuitement avaient annihilé les réflexes de survie de ceux descendant la rivière, pourtant calme, sur des grosses bouées pneumatiques. Le gouvernement a fini par taper du poing sur la table, et de nombreux bars ont du mettre la clef sous la porte. On dit que la police rode, qu'elle surveille tout ce qui se passe. Ils doivent être bien camouflés, car je n'en ai vus aucun. Nous en avons juste entendu parler quand un Français a été arrêté se baignant nu avec une fille la nuit dans la rivière (il est interdit de se baigner de nuit, et je pense que l' « attentat à la pudeur » n'est pas un sujet avec lequel on rigole beaucoup au Laos non plus). Vang Vieng est peut-être moins folle qu'il y a dix ans, mais la fête n'est pas terminée. Quelques semaines avant que nous arrivions, la rivière a d'ailleurs encore fait une victime. Et les bars distribuent encore le whisky local gratuitement ou presque, accompagné de ballons de gaz hilarant, et parfois, c'est un menu un peu spécial avec des « happy » à chaque ligne qu'on vous tend plutôt que celui qui donne les prix de la Beerlao.



* Indice : ce ne sont pas des ballons de foot *


Mais l'ambiance est cependant très loin d'être glauque – sauf peut-être dans cette horrible boite de nuit de Vang Vieng, la Room 101 où je suis restée environ 2min30, et où les lady boys vous frôlent pour piquer portefeuilles et Gopro, qu'on peut récupérer ensuite moyennant pas mal de kip (la monnaie laotienne). Parce qu'il y en a finalement pour tous les goûts. Bien avant que la nuit devienne psychédélique, les rues de Vang Vieng sont calmes. On s'allonge dans certains restaurants dans de confortables canapés qui donnent, selon l'emplacement, sur des télés diffusant « Friends » en boucle, ou sur les magnifiques paysages laotiens et ses montagnes qui entourent la rivière, en sirotant des « coconut shake », des « coffee shake » des « tous-les-fruits-que-vous-voulez-shake ». Au coucher du soleil, des montgolfières multicolores passent devant nos yeux en rasant lentement les arbres. A l'écart du coin le plus festif, des paillotes plongent leurs pilotis dans l'eau pour abriter ceux qui veulent lézarder au-dessus de la rivière. Certains louent des vélos ou des scooters pour arpenter les alentours de la ville, de gigantesques prairies jaunes hérissées de toutes petites maisons en bois, et puis les montagnes, toujours les montagnes.

L'ambiance n'est pas glauque, donc, ou en tout cas, elle ne l'est pas encore. Yoann, un Français qui travaille pour l'instant au Real Vang Vieng Hostel, où nous étions, en attendant d'ouvrir sa propre auberge, m'a fait part de son inquiétude, en entendant de plus en plus d'histoires de vols et d'arnaques, là où rien ne se passait avant. La situation change, me dit-il, mais il a l'air de vouloir défendre coûte que coûte cette ville qu'il n'a pas envie de quitter.

Pour nous, en tout cas, aucun problème à signaler. Le premier jour à Vang Vieng, nous sommes allés en tuk-tuk au « blue lagoon » qui n'a de lagon que le nom : c'est un petit bout de rivière où l'eau est certes un peu plus translucide, mais qui m'a quand même un peu déçue. Difficile de ne pas l'être après avoir vu les lagons islandais qui pour le coup en mettent plein les mirettes. Mais derrière ce pseudo lagon, en grimpant des rochers sur un chemin plutôt raide, on atteint une grotte dans laquelle une statue d'un Bouddha allongé se repose. Avec quelques lampes torches et l'éclairage de nos téléphones, nous sommes allés plus loin dans le noir de la grotte, emmitouflés dans un très obscure silence. Pendant quelques minutes, nous avons tout éteint, les mains posées sur un rocher, rigolant un peu bêtement comme quand on se raconte des histoires qui font peur. Cela dit, les rires n'ont pas duré longtemps quand nous avons rallumé nos lampes et découvert plein d'araignées sauteuses et autres insectes qui nous ont fait quitté la grotte bien plus vite que nous ne l'avions descendue.

Un autre jour, nous nous sommes aussi laissés porter par les bouées pneumatiques mais pas sur la rivière elle-même : nous avions réservé un tour privé qui nous a emmenés dans une grotte dans laquelle l'eau s'engouffre, et sur laquelle on se tracte le long d'un fil tendu le long des parois. En sortant, notre guide nous a fait visiter l' « elephant cave » où un rocher a pris la forme d'une tête de pachyderme. La rivière, nous l'avons descendue aussi, mais en kayak, zig-zaguant entre les bouées de ceux qui avaient choisi l'option la plus relax. Je me souviendrai longtemps, encore une fois, de ces gigantesques montagnes qui s'ouvrent comme d'énormes portes qui laissent passer le Mékong. Quelques rapides, pas bien méchants, mais qui auront quand même renversé le kayak de Jennifer et Carolyn. Le courant, lui, est très fort. Quasi impossible de se baigner.



* Sur la route vers le lagon*


* Un petit bout de lagon *


* Dans la grotte *


* Devant l'elephant cave *


* En descendant la rivière *


* Photo prise par Brayden *





A Luang Prabang, l'atmosphère était différente. Une ville bien plus grande, aux allures coloniales, beaucoup plus touristique aussi – ou en tout cas, un autre type de tourisme. L'une des attractions, ce sont les cascades gigantesques, à quelques kilomètres de tuk-tuk du centre ville. Nous, nous sommes allés à Tad Sé – les plus petites. Pas vraiment par choix, juste parce qu'on s'est trompé. Mais l'après-midi avait été parfaite. Nous avions pris un canoë pour atteindre les cascades. Nous nous étions baignés, nous avions sauté depuis le haut des rochers, Sharna et moi avions même vu un serpent (on a fui comme des grosses mauviettes en criant). Nous parlions déjà de la soirée à venir : manger sur le superbe marché nocturne qui s'étend dans une grande partie de la ville, aller au cinéma en plein air pour le festival du film asiatique de Luang Prabang, qui a lieu tous les ans, avant d'aller nous poser à Utopia, un bar au bord de la rivière dans lequel on s'allonge sur des chauffeuses posées sur le sol. Nous étions dans le tuk-tuk, je regardais mon nouveau groupe, et je me suis soudain rendue compte qu'en un mois de voyage, je n'avais pas eu une seule crise d'angoisse. Je me suis aussi rendue compte que mon cerveau ne me faisait pas mal. C'est difficile à expliquer, mais souvent, j'ai l'impression que les rouages dans ma tête sont rouillés, ou qu'ils sont sur un rythme différent du monde autour de moi, comme si mon cerveau s'embourbait dans ses propres circonvolutions. Et ça fait mal. Mais là, avec toutes ces nouveautés, avec tous ces gens à découvrir, constamment, ces histoires à écrire et à recommencer, tout le temps, j'ai eu la sensation physique que tous les courants électriques dans ma tête étaient fluides. Comme si ma tête avait trouvé son rythme de croisière. Alors, je me suis sentie profondément, intimement, apaisée. Sur la bonne voie.


 * Les cascades de Tad Sé *



* Photo prise par Ally *


C'est pour ça, je crois, que le début du Laos m'a pris plus de temps que je ne pensais. Je ne voulais pas spécialement m'éterniser à Vang Vieng, mais malgré tout, son charme, son ambiance détendue m'ont gardée quelques jours de plus dans ses bras. Et puis, les gens, surtout, toujours les gens, cette découverte constante de nouvelles vies, de nouvelles histoires, des petits trésors qui font que vous voulez rester un peu plus longtemps pour lire le chapitre suivant. La nuit tombe à 17h 30, ici, et les longues soirées entraînent toujours les rapprochements et les confidences. Chaque soirée passée au Laos, notamment à Vang Vieng, m'a finalement permis de découvrir un peu plus des personnes qui resteront longtemps avec moi.

A Sakura, Iker m'a longuement parlé de son rêve d'ouvrir un jour un bar à San Sebastian, dans la ville où il habite. Il aurait une opportunité en or, un patron qu'il connaît qui devrait bientôt partir à la retraite. Iker déborde d'idées pour cet établissement mais il veut voyager encore, et il a peur de rater cette chance. J'ai essayé de le convaincre de contacter le propriétaire à son retour, juste pour tâter le terrain, savoir si quelque chose est en effet possible. Si la réponse est positive, je suis persuadée qu'il saura, au fond de lui, s'il est prêt ou non à franchir le pas. Dans tous les cas, j'espère aller boire dans les prochaines années un calimuxo servi par le patron lui-même, un jeune Basque grand et mince qui me jouerait parfaitement « Somewhere over the rainbow » avec un ukulélé.


Il y a aussi eu cette soirée avec Jennifer, quelques heures après lui avoir demandé de me couper la frange avec des ciseaux à moitié cassés empruntés à la réception de notre auberge. Jennifer et moi avions déjà eu quelques conversations plutôt intimes, notamment quand nous nous sommes rencontrées à Kanchanaburi et que je lui avais proposé de venir voir le pont de la rivière Kwaï avec moi. Souvent autour des relations amoureuses. C'est sans doute un truc de fille. Mais ce que j'aime, quand on voyage avec quelqu'un pendant longtemps, c'est qu'on recompose petit à petit la vie de l'autre à travers un kaléidoscope de petits détails qui finit par nous donner un aperçu de comment ça se passe, là-bas. En me plaignant de mes Birkenstock moches, j'ai appris que Jennifer avait passé son enfance dans une atmosphère un peu hippie. En caressant un chien, elle m'a parlé de son père, dont elle est très proche. En commandant une bière, elle évoque son travail dans une brasserie de Salem, dans l'Oregon. Ce soir-là, à Vang Vieng, nous nous sommes assises sur un muret devant le Real Vang Vieng Hostel, et avons longuement, longuement parlé. J'ai appris que, malgré son jeune âge, elle avait été mariée à quelqu'un qui avait rejoint l'armée, et que ce mariage leur permettait d'avoir certains avantages. Union trop rapide : ils n'avaient finalement rien en commun et ont divorcé il y a un an. Jennifer a rencontré quelqu'un d'autre, maintenant, peu de temps avant de partir. Elle officialisera cette relation quelques jours plus tard. L'Asie, c'est son premier voyage en solo – ou en demi solo puisqu'elle est partie avec Carolyn, qu'elle a rencontrée sur Internet spécifiquement pour voyager ensemble. Jennifer a soif d'aventures, d'inspirations, de découvertes. Parfois, j'ai l'impression qu'elle hésite encore à se lancer vraiment dedans à corps perdu, à tracer son propre chemin. J'ai entendu dans sa voix de la frustration quand elle n'ose pas se lancer seule de son côté Nous ne voyageons plus ensemble, pour le moment, mais je crois bien qu'elle a fini par le faire, quelque part entre le Vietnam et le Cambodge.


Jennifer m'a aussi fait rencontrer Casey, son premier amour, qui voyage en parallèle d'elle et qui était à Vang Vieng en même temps que nous. C'est toujours un peu vertigineux quand on rencontre ce genre de personnes avec qui les rouages se mettent en place immédiatement, ou qui semble incarner en tous points une certaine partie de notre vie qu'on garde la plupart du temps pour soi : alors, la roue tourne, des portes s'ouvrent, et la conversation coule. Nous avons parlé une bonne partie de la nuit dans la salle commune de notre auberge, devant la table de billard bancale sur laquelle personne n'arrive à jouer. Casey parle de l'Oregon comme du plus bel endroit du monde – et photos à l'appui, je serais tentée de le croire. Jusqu'à présent, pour moi, la Nouvelle Zélande représentait l'Eldorado du voyage, l'endroit où je rêve d'aller depuis que j'ai quinze ans, le jour où j'aurai le budget pour. Mais lui a passé du temps en Nouvelle Zélande, il a de la famille là-bas. Autour de son cou, il y a même un sifflet utilisé par les bergers néo-zélandais, et duquel je n'ai jamais réussi à sortir le moindre bruit mais dont lui tire des sons qui ressemble à ceux d'un oiseau. Pour Casey, l'Oregon surpasse tout, même la Nouvelle Zélande. Alors je lui ai demandé :

« Si je réussis à réunir suffisamment d'argent pour partir un mois minimum en Nouvelle Zélande, tu me promets qu'il vaut mieux que j'aille le dépenser dans l'Oregon ? »

« Sans hésiter, oui. »

Alors qui sait, prochaine destination, Oregon ?