vendredi 20 mai 2016

13.01.2016 : Traverser les champs d'exécution khmers de Choeung Ek pour rejoindre le monde des vivants.



En 1979, peu de temps après la chute du régime totalitaire des Khmers Rouges au Cambodge, un paysan de Choeung Ek, village situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh, se disait qu'il y avait quelque chose d'étrange du côté de l'ancien cimetière chinois qui se trouvait là. En explorant le terrain, il découvrit un arbre dans lequel étaient incrustés des cheveux et des bouts de cervelle, ainsi qu'une fosse commune remplie de corps humains. Le pauvre homme venait de tomber sur l'un des champs d'exécution de la dictature de Pol Pot, qui avait massacré environ un million et demi de Cambodgiens - soit 20 % de la population - pendant les quatre ans que le parti du Kampuchéa Démocratique fut au pouvoir. A Choeung Ek, environ 17 000 personnes ont été exécutées.

Aujourd'hui, ce site abrite un mémorial qui rappelle rapidement comment les Khmers Rouges ont marché sur la capitale du Cambodge le 17 avril 1975 avant d'instaurer un régime totalitaire, sanglant, dont l'idéologie définissait notamment les paysans comme une "race pure". Suivant cette logique, tous les Cambodgiens étaient sommés de travailler la terre, et le pays fut réorganisé en communautés villageoises forcées d'accueillir les citadins qu'on expulsait des villes. Pour vivre en autarcie, le gouvernement instaura des quotas de production agricoles intenables qui mena la population à la mort, par le travail forcé, la famine, la maladie. Intellectuels, opposants réels ou présumés étaient directement emmenés dans des lieux comme Choeung Ek et exécutés.

L'essentiel de la visite du mémorial tourne donc autour du fonctionnement du camp d'exécution. Les cabanes en bois dans lesquelles les prisonniers qui avaient été acheminés ici étaient parqués en attendant la mort. Les hauts parleurs diffusant de la musique en continu pour recouvrir les cris des victimes, afin que les habitants alentours ne sachent pas ce qui se passait dans l'ancien cimetière chinois. Les exécutions, pour lesquelles les bourreaux n'avaient pas le droit d'utiliser des armes à feux, qui ont l'inconvénient de faire du bruit, d'attirer l'attention, et qui étaient donc pratiquées avec toutes sortes d'outils dont l'énumération vous plonge un peu plus loin dans l'horreur. Les fosses communes, dans lesquelles nous sommes cordialement invités à ne pas marcher, et qui, bien qu'elles aient été vidées de leurs ossements anonymes, recrachent régulièrement des morceaux de fémur ou de tibia, au fur et à mesure que la terre s'érode. Les témoignages des rescapés du régime, ou de leurs enfants, susurrés dans l'audiophone. Cet arbre, sur lequel les bourreaux écrasaient la tête des enfants qu'ils tenaient par les pieds, et qui est aujourd'hui recouvert de rubans et de bracelets multicolores déposés en hommage par les visiteurs du site. Et puis, à la fin de la visite, la stupa, mausolée bouddhiste qui prend ici la forme d'une tour abritant tous les crânes retrouvés dans les fosses communes, classés avec des gommettes de couleur par âge, par sexe, et par la manière dont ils ont trouvé la mort. Etrange irruption de la science au moment d'atteindre le summum de l'émotion et de l'horreur au cours de cette visite qui hante, qui hante un long moment.

Encore aujourd'hui, à l'évocation du champ d'exécution de Choeung Ek, j'ai des larmes qui poussent derrière ma glotte, mais qui ne sortent pas. L'horreur absolue n'entraîne pas les larmes ; elle impose l'effroi, le silence. Et pourtant, c'est bien de ce silence là qu'il faut sortir pour vivre, pour reconstruire.

Et puis, il y avait autre chose.

J'ai vu quelques personnes pleurer à la fin de la visite. Moi, je n'ai pas pleuré, mais j'avais l'impression que j'étais censée pleurer. J'étais surtout en colère, et puis j'avais envie de vomir. Et je voulais aussi m'enfoncer dans le silence. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ma famille, et je me trouvais presque un peu ridicule à « comparer », en quelques sortes, le malheur du peuple khmer à celui dont je viens, le malheur du génocide arménien. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ca fait presque dix ans que je suis en psychanalyse, aujourd'hui. Un travail qui m'a toujours beaucoup apporté, que je continue pour le soutien que ça m'apporte, pour la richesse des enseignements, pour l'exercice intellectuel, pour répondre à des questions, pour le « shoot de narcissisme » (il paraît que Woody Allen disait ça). Et évidemment, la question de l'héritage du génocide arménien transmis de génération en génération s'est posée. Et m'a parfois plongée dans des moments lourds de tristesse, d'angoisses, d'horreur.

Quand je suis tombée sur les travaux de Janine Altounian, chercheuse et notamment traductrice des œuvres de Freud, et d'origine arménienne, ses mots, ses phrases parfois un peu compliquées, ont dénoué des choses en moi par leur mystère. La vérité – cette vérité – n'est jamais simple à dire, alors cette écriture précise, studieuse, mais empreinte de son expérience personnelle m'a soutenue tout en m'aidant à mettre certaines choses à distance. M'a fait comprendre que je n'étais pas folle de ressentir ou de penser certaines choses. Que je pouvais en parler.

Je ne sais pas s'il y a un « club » des victimes et des descendants des crimes de masse, mais après tout, peut-être devrait-il y en avoir un. Dans « La Survivance », Janine Altounian écrit sur les répercussions des génocides sur le psychisme. Des génocides en général. Elle pense, elle, que ces effets sont les mêmes pour toutes les familles qui ont fait face à « un projet exterminateur tout à fait permis, puisque sanctionné par sa réalisation effective » (p.48)

Au mémorial de Choeung Ek, j'avais envie de pleurer pour les miens. Et les miens, c'était aussi ces crânes empilés dans la stupa, ces os au fonds des fosses communes qui prenaient symboliquement la place de celles sur lesquelles je n'ai jamais pu me recueillir. Mais ça, je ne pouvais l'expliquer à personne. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ?

Un autre passage de « La Survivance » m'est revenu :

« Les survivants à une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience traumatique double, puisque survivre à l'entreprise du bourreau ne soustrait pas pour autant à l'emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet à la mort mais non à l'invalidation en eux de l'être parlant, car ils entendirent le silence létal d'un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime (…). S'il leur faut, avant tout, s'accommoder de cette survie physique qu'ils ne doivent en somme qu'au hasard, se maintenir chez les vivants (...), ils ont encore à affronter le désintérêt compréhensible et néanmoins dévastateur des citoyens de la normalité, de ces non-exterminables bardés d'une indifférence devenue désormais, pour eux, la seule figure de l'altérité. Leur conscience de soi se voit paralysée par la dérision des mots creux, des valeurs frelatées, des institutions fallacieuses de ceux qui ignorèrent et ne peuvent que méconnaître le réel terrifiant qu'ils viennent de traverser. Aussi, le désastre qui s'abat sur les hommes et les représentations donnant sens à leur vie pulvérise-t-il également, chez les rescapés et leurs descendants, le champ du discours et le tissu des liens avec les autres (...). » (p.33)

Je ne pouvais pas parler, parce que je me souvenais combien je m'étais si souvent sentie « l'exter-minable » parmi les « non exter-minables ». Différente. Et il n'y a pas de mots, on en tout cas, pas encore pour moi, pour faire comprendre ça. Mais pour essayer, au moins, d'en parler, je crois avoir toujours vécu avec l'idée qu'un ou plusieurs tarés pourraient à tout moment venir me planter un couteau dans le ventre sans aucune raison. Quand on grandit avec cette peur là, cette peur viscérale que l'autre, quel qu'il soit, peut nous vouloir du mal, c'est compliqué de s'ouvrir au monde. De communiquer, de faire confiance. D'avoir des relations qui ne soient pas angoissantes. Chaque pas vers l'autre devient un combat. 

Je suis partie pour lui foutre un bon gros coup de poing, à ma peur, pour chercher un antidote dans la beauté du monde, dans la beauté du voyage, dans la beauté de la découverte de cet autre que j'ai si souvent craint. Mais je ne m'attendais pas à être confrontée à ma peur la plus ancestrale au Cambodge. Et puis voilà : j'ai vu les crânes, j'ai vu les os, je me suis – enfin – recueillie – et moi, j'étais bien vivante. Je n'étais pas dans la stupa et j'étais même loin d'y être. J'ai repensé à une des motivations de mon voyage. Faire cadeau à mes ancêtres de la vie – d'une vie sans peur, au plaisir gratuit, une vie de laquelle on ne fuit plus, de la vie qu'ils voulaient pour leurs descendants.

Check les vieux : c'est ce que je vous ai offert ce jour-là et maintenant, je vais continuer à avancer. C'était mon dernier jour au Cambodge avant de partir au Myanmar. Le soir, à l'auberge, nous avons parlé une bonne partie de la nuit de nos familles, de nos angoisses, de nos difficultés avec la vie. Et on l'a putain de célébré, cette vie. Je n'étais plus si différente, ni si minable que ça. J'avais rejoint le monde des vivants.

samedi 9 avril 2016

10-11.01.2016 : Les temples d'Angkor - le complexe du mauvais touriste ou faire des blagues pourries dans un site millénaire.



Ca fait un moment que je me dis qu'il faudrait que j'écrive sur Siem Reap et les temples d'Angkor, parce qu'il s'agit quand même d'une étape incontournable pour quiconque se rend au Cambodge. On parle mine de rien d'un des sites classés au patrimoine mondiale de l'UNESCO et d'un parc archéologique de 400 km² qui contient l'un des plus grands bâtiments religieux du monde (Angkor Wat) et dont l'histoire n'a pas encore livré tous ses mystères. Au-delà du CV monstrueux, la visite d'Angkor et mon escale de deux jours à Siem Reap font partie des étapes les plus marquantes de mon séjour, donc ça valait bien le coup d'en toucher quelques mots.

Sauf que quand je me suis posée devant mon écran d'ordinateur, pleine de bonne volonté, je me suis rendue compte que je ne me souvenais absolument pas de l'histoire d'Angkor. Je me suis dit, quand même, ça craint. Je crapahute à travers l'Asie à découvrir des nouvelles cultures, je vais visiter un des sites les plus captivants et les plus impressionnants de l'Asie du Sud Est, et, maline, j'ai rien à dire dessus.

A ma décharge, il faut dire que l'histoire d'Angkor n'est pas hyper claire et que les historiens spécialistes du Cambodge sont un peu perdus eux aussi. Oui, parce que j'ai triché. Voyant que je n'avais rien retenu de la leçon, je suis allée lire des articles en ligne et épluché quelques bouquins pour combler mes lacunes et me rendre compte que plusieurs théories se heurtent, entre les « fonctionnalistes » qui étudient Angkor en tant que cité hydraulique, à travers son système de canaux et son développement en « mandala » qui fait apparaître un système socio-économico-religieux complexe, bâti sur plusieurs siècles, et les « ritualistes » qui préfèrent voir des symboles dans le positionnement de chaque pierre de cette ancienne cité royale. Les chercheurs se heurtent aussi à un « trou noir » historique de plusieurs centaines d'années, durant lesquelles les traces et les histoires des différents rois qui se sont succédés sur le trône ont carrément disparues.

J'étais donc là à potasser mes bouquins quand le ridicule de la situation m'a sauté aux yeux : je suis allée à Angkor, j'ai marché entre les magnifiques ruines de Ta Prohm qui semblent s'extirper de la jungle (et qui ont servi au décor de Tomb Raider pour les fans), j'ai contemplé les visages paisibles sculptés dans les colonnes de pierre du Bayon, et plutôt que de parler de tout ça, j'essaye d'accumuler un savoir académique que j'aurais pu avoir sans parcourir 10 000 km mais simplement en allant poser mes fesses dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux.


* Les visages sculpté du Bayon *

Et pourtant, j'en ai des choses à dire sur Angkor et sur Siem Reap. Mais quand je m'apprête à les raconter, une petite pointe de culpabilité fait son chemin dans mon cerveau et me murmure au détour d'une circonvolution : « Quand même, tu es une mauvaise touriste. » Je ne me suis jamais considérée comme une aventurière casse-cou, et mes compagnons de voyage pourront confirmer que je ne suis pas particulièrement portée sur l'adrénaline ou la journée de quarante-cinq heures. Alors je pensais me rattraper avec une curiosité à toute épreuve, et une tête prête à emmagasiner toutes les informations et tous les détails de l'histoire et de la culture de chaque pays que j'allais traverser.

Et finalement, non, je n'ai pas excellé dans cet art là non plus. Mais cette étape du voyage m'a au moins aidée à faire mon coming-out.

A Angkor, nous avions le choix entre des billets d'un jour, trois jours et cinq jours. Tout le monde nous disait de prendre au moins le billet de trois jours (c'est sûr que 400 km², ça se fait pas en deux-deux), mais nous nous sommes accordés dans le regard tacite de ceux qui veulent faire un truc discrétos pour prendre seulement celui d'un jour. Déjà, parce que c'est cher, et que quand on voyage sac au dos, on n'oublie jamais que dix euros de plus, c'est quasiment l'équivalent de deux nuits d'hébergement. Ensuite, parce que pour citer ma très chère amie L. (dont je tairai le nom, parce que je ne sais pas si elle veut se revendiquer de la troupe des mauvais touristes) : « Un temple, t'en as vu un, t'en as vu dix. » Ce qui – sans vouloir minimiser la beauté architecturale de tous ces temples – est totalement vrai. Au bout d'un moment, les vieilles pierres... bah c'est des vieilles pierres, et quitte à passer pour une blasée de la route, après un certain nombre de temples, l'émerveillement n'est plus le même.

L'avantage du billet d'un jour, si on l'achète en fin d'après-midi pour le lendemain, c'est qu'il donne quand même accès au site le soir même, pour aller voir le coucher de soleil sur le site. Notre chauffeur de tuk-tuk (nous avions choisi l'option « feignasse », plutôt que de louer des vélos, avec le même regard tacite) nous a emmenés à Phnom Bakheng, avec tous les autres touristes, et nous avons regardé le soleil se coucher, pas vraiment « sur » les temples d'Angkor, mais sur la forêt loin là-bas, et nous, nous étions assis « sur » le temple. Au final, j'ai surtout vu beaucoup de fesses, celles des gens qui étaient devant moi et qui bouchaient la vue même quand j'étais debout, parce que je suis pas grande.

Bon, c'était joli quand même, mais ça ne vaut pas un coucher de soleil sur la mer ou sur le Mékong (et ça, c'est gratos) et je me suis dit que la prochaine fois que j'irai voir un coucher de soleil, je me renseignerai un peu plus longuement sur la cible désignée par la préposition « sur » - à savoir : est-ce le soleil ou les touristes qui seront « sur » le site en question ?

Deuxième tentative de soleil, pour le lever cette fois. Réveil difficile à cinq heures du matin, le même chauffeur de tuk-tuk nous a emmenés, tout bouffis de sommeil, à Angkor Wat cette fois, le plus grand temple du parc archéologique. C'est fou le nombre de personnes qui se lèvent aussi tôt en vacances, quand même. Après nous être jetés sur le stand de sandwichs, nous nous sommes installés pour assister au spectacle, et là, j'ai bien senti que nous avions fait une boulette : nous n'avions pas de perche à selfie. Et sans déconner, nous étions presque les seuls. C'est à peine si je n'ai pas senti des regards interloqués d'autres personnes se demandant ce que nous faisions là. Mais je me suis sérieusement demandé pourquoi est-ce que nous nous étions imposés cette heure de réveil totalement indue quand je me suis rendue compte que... bah y'avait des nuages. Qui dit ciel nuageux, dit « tintin » pour le lever de soleil. Mais vraiment. Il n'y avait pas de soleil. Il y a juste eu la lumière du jour qui, au bout d'un moment, a remplacé l'obscurité. Ce qui ne justifie en rien le frémissement de la forêt de perches à selfie et les innombrables flash (faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un flash pour un lever de soleil, qu'il y ait ou pas de soleil). J'ai quand même commencé à envier un peu cet optimisme forcené (et très typiquement touristique) de ne pas vouloir admettre qu'une expérience est ratée et de s'accrocher à l'idée qu'elle était unique et incroyablement inspirante, juste parce que ça la fout mal d'aller à l'autre bout du monde et de se lever à 4h du matin pour rater son lever de soleil.


*  "Michel, je crois qu'on ne regarde pas dans le bon sens." *

L'avantage de s'être levé aussi tôt, d'avoir abandonné le lever de soleil invisible avant tout le monde, et de ne pas avoir de perche à selfie à ranger (j'ai testé pour vous, c'est fourbe ces bêtes-là) c'est que nous avons commencé notre visite sur un site presque vide. Et ça, c'était chouette. Avoir Angkor Wat pour presque soi tout seul, arpenter les galeries de pierre grignotée par la mousse sans faire la queue derrière un groupe de vingt personnes, grimper les marches beaucoup trop hautes des tours qui mènent à des pièces vides – tout ça, ça permet de laisser vagabonder son imagination et de laisser en roue libre ses travers de mauvais touristes. Mauvais touriste, parce que là où Pierre Loti décrivait le « doublement progressif » des escaliers, en disant que « c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs », nous avons fait des blagues pourries sur ces branquignoles d'architectes qui ont loupé leurs mesures. Là où des bas-reliefs millénaires racontent la vie quotidienne de l'époque, que peu de documents commentent, nous avons vu des dessins de personnes faisant la queue aux toilettes, l'une d'elle gesticulant en faisant la fameuse « danse de la culotte ». Là où des groupes écoutaient en acquiesçant le guide décrivant les différentes théories qui courent autour des temples d'Angkor, nous nous sommes cachés dans les ruines en gloussant sans raison, juste parce que nous avions à disposition un gigantesque et magnifique terrain de jeu qui a titillé notre imaginaire (de bas étage, je l'admets) plus que notre soif de savoir. Au final, on n'a pas appris grand choses, mais qu'est-ce qu'on s'est poilé.


* " Quand tu cherches tes clefs à 3h du matin et que tu as très envie de faire pipi" *

Vers 11h30, nous avons dit à notre chauffeur que nous voulions rentrer à l'hôtel. Il commençait à faire trop chaud et puis ça nous avait suffi. Il a eu l'air un peu interloqué. Mais nous avions jeté notre Lonely Planet depuis bien longtemps et décidé d'organiser notre journée en suivant l'envie du moment, au risque de passer pour des rustres incultes.

Soyons clairs, cela dit : j'ai adoré le site d'Angkor. C'est un endroit magnifique, incontournable, unique, d'une beauté indescriptible. Mais je l'ai aimé aussi parce que je l'ai fait à ma manière, en écrivant ma propre histoire et en m'y faisant des souvenirs que je serai même bien incapable de raconter maintenant, tant ils étaient liés à l'instant, au moment.

Le reste de la journée, nous nous sommes baladés dans Siem Reap, qui était une petite bourgade perdue dans la campagne rizicole avant d'exploser grâce à sa proximité avec Angkor. Mais il y a encore un petit esprit « bucolique », dans certains endroits. Nous avons flâné dans le marché couvert (qui sent la mort au rayon nourriture, comme quasi tous les marchés que j'ai faits au Cambodge), nous avons bu un verre de vin dans un quartier aux allures totalement colonialistes, nous nous sommes payés le fou rire du siècle en offrant les peaux mortes de nos pieds aux poissons dans un « fish spa » posé au milieu d'une rue, et nous avons refait le monde en regardant des gens tenter de maintenir leur équilibre sur la « slack line » montée dans le jardin de notre auberge, le Garden Villa. Et c'était une journée pas loin d'être parfaite.

Finalement, en refermant mes livres sur Angkor, je me suis demandée d'où me venait cette espèce de culpabilité de ne pas m'être suffisamment intéressée à l'histoire archéologique du site, alors que mon expérience là-bas fut celle d'une magnifique journée pleine de rire et d'émerveillement pour les sens. Pourquoi est-ce que j'avais éprouvé le besoin de cacher nos blagues toutes nulles sous une couche de savoir académique ? Mine de rien, j'avais peut-être encore parfois le besoin de justifier le fait d'être partie comme ça, me payer une tranche de bon temps pendant quelques mois. Alors pour le justifier, j'ai ouvert des bouquins à posteriori pour dire : « Je ne suis pas partie rien faire, je suis partie me cultiver. »

Et je me suis cultivée. Mais pas autant par le savoir que ce que je pensais. Je me suis cultivée en me tapissant de plein d'engrais de bonheur 100 % bio que j'ai arrosé avec beaucoup de rires et de rencontres pour faire pousser une forêt vierge d'espoirs aux racines bien ancrées dans une meilleure connaissance de moi-même. Et ce savoir là, je n'aurais pas pu le trouver dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux (même s'ils font un super boulot hein – bisou Joanny).

J'ai quand même ouvert un dernier bouquin après avoir refermé les livres sur Angkor. C'était un dictionnaire, et j'ai regardé d'où venait le mot « tourisme » : il vient en fait de l'anglais, « tour » - un cercle – et du suffixe « -ism » qui renvoie à un comportement typique, une qualité. Le « touriste », c'est quelqu'un qui fait un tour, un circuit, qui part d'un point pour repartir de ce même point après avoir être passé par plusieurs étapes. Alors c'est peut-être bien ça le truc : au bout d'un moment, je n'arrivais plus à être une touriste et à faire le tour – d'un monument, d'un site, d'une ville, d'un pays – puisque je n'ai pas su, jusqu'au dernier moment, quand et où aurait lieu le retour. J'ai arrêté de vouloir faire le tour, je me suis juste laissée vivre. Ce qui me fait dire que même au fond des dortoirs dégueus à deux dollars ou à l'avant d'un minivan roulant en sens inverse sur une route qui n'en mérite même pas le nom, je crois bien que je me suis payée le plus beau luxe qui soit.







dimanche 13 mars 2016

23.12.2015 - 09.01.2016 : De Don Det à Koh Rong - d'une île à l'autre, tout a basculé.



Ca ne va pas être facile de parler du Cambodge.

Ca ne va pas être facile, parce que je pourrais continuer à parler des faits, des gens que j'ai rencontrés, des endroits que j'ai visités et ce que j'y ai vu.

Je pourrais décrire les paysages, les coutumes, la culture. Comme j'ai détesté Phnom Penh, comme j'ai adoré Siem Reap, comme l'eau était bleue à Koh Rong, comme la route était belle à Kampot.

Mais ce n'est pas ce dont je me souviendrai du Cambodge.
Parce qu'il s'est passé quelque chose qui fait que tous ces événements, tous ces lieux, ont eu peu d'importance par rapport à cette chose-là qui, elle, est du domaine de l'indicible.

En fait, ça a commencé avant.
Au Laos.
Dans les quatre mille îles.

Après notre boucle sur le plateau des Boloven, Tomas et moi avions prévu de passer Noël sur Don Det, l'une de ces milliers d'îles qui ont poussé à l'endroit où le Mékong se réveille et serpente entre tous ces petits bouts de terre. Je devais aussi y retrouver Casey, qui était descendu le long du Laos sur un autre rythme depuis Vang Vieng avec deux autres Français, Luc et Vince. A Pakse, nous avions aussi fait la connaissance de Lucie, encore une Française qui voyage seule, surtout en auto-stop, depuis le nord du Laos. Alors nous l'avons embarquée avec nous, elle, ses belles boucles et son sourire spontané qui est l'incarnation même du bonheur.

Don Det est une toute petite île. D'un côté, le « sunrise side », de l'autre, le « sunset side ». Partout, des bungalows en bois font face à la rivière et des petits restaurants servent leur cuisine locale ; sur la route, il faut slalomer entre les poules et les gamins qui déboulent au milieu du chemin. Il n'y a pas de voiture, on se déplace à pied ou en vélo. Je suis arrivée ici après une semaine assez intense, mais là, sur Don Det, il n'y a pas grand chose à faire, à part se poser. Et contempler.

Alors, c'est ce que j'ai fait.

Je me suis mise sur pause.

Et c'est quand on s'arrête sur le chemin qu'on est le plus à même de se faire renverser par un camion.

Je me suis assise devant un feu de bois, sur la plage, après quelques verres au Reggae Bar. Il y avait une vingtaine de personnes assises autour de ce feu et qui chantaient autour d'un mec qui avait une guitare. Qui chantaient je ne sais plus quoi. Il y a eu « Bohemian Rhapsody » à un moment donné.

Je me suis posée là, et j'ai ouvert les yeux.

Et je ne sais pas si c'est la chaleur du feu qui a dégelé un truc en moi ou quoi, mais là, tout d'un coup, entre le sable, le feu et les étoiles, ça a fait comme un torrent.

Une submersion.

J'avais même oublié ce que ça faisait.




J'ai pas compris tout de suite, mais au fur et à mesure des jours, des semaines qui ont suivi, je l'ai bien senti. Toutes les émotions bloquées qui tout d'un coup on refait surface.

Je l'ai bien senti, émerveillée, regardant le soleil se coucher dans le Mékong, sur une petite île déserte, le soir du réveillon. Et c'était comme si je voyais ces couleurs pour la première fois. Nous étions assis sur la plage, il y avait de la fumée qui m'étourdissait un peu. Nous nous levions parfois pour nous baigner dans la rivière, pour nous laisser emporter par le courant et faire des jeux de gamins dans l'eau. Et j'ai retrouvé l'insouciance.

Je l'ai bien senti, allongée dans le hamac devant le bungalow, à simplement égrener les heures avec nos conversations interrompues de longs silences paisibles, portée par le balancement du hamac, sans l'angoisse du silence, sans la peur du vide, sans la panique des minutes qui passent sans qu'elles ne soient employées à quelque chose d'utile.

Je l'ai bien senti dans mon irrépressible envie de rire, allongée sur le sable, la pleine lune dans la face, un sourire dans les yeux, la sensation du sable redécouverte. Je riais parce que mon corps, endormi depuis de long mois, s'était en fin réveillé et chaque centimètre de ma peau semblait fourmiller.

Je l'ai bien senti avec cette chanson venue spontanément sur mes lèvres, pendant que je pédalais sur mon vélo, pour aller visiter Don Khon, l'île située en face de Don Det, avec Lucie, Casey et Alexandre, un Québecois qui nous avait rejoint. Nous avons vu encore un autre coucher de soleil, là-bas, pendant qu'Alexandre construisait un système solaire avec du sable. Nous sommes rentrés de nuit, dans le noir, et je chantais encore car je n'avais plus peur, je n'avais plus peur du noir.

Je l'ai bien senti quand nous avons franchi la frontière avec le Cambodge, en découvrant des paysages bordéliques, embrumés de la fumée dégagée par les feux de broussailles et de détritus que les Cambodgiens allumaient devant leurs huttes en bambou, et le soleil rouge écarlate qui me faisait penser à l'affiche d' « Apocalypse Now ». Les yeux grand ouverts, je filais vers un pays inconnu sans aucune crainte de ce que j'allais y trouver car je me sentais soudain suffisamment souple pour tout affronter.

Je l'ai bien senti pendant ces heures de somnolence passées dans les bus, écouteurs vissés sur les oreilles, avec l'envie d'écouter « Crave You » en boucle, avec l'envie retrouvée de la curiosité, avec l'appétit de découvrir, d'affronter la nouveauté.

Je l'ai bien senti dans mon corps réveillé, dans l'eau de mer qui caresse et qui mord de ses petites dents salées sur l'île de Koh Rong, tout au sud du Cambodge, où les plages ont un goût de Paradis, avec leur sable blanc et leurs eaux turquoises ; dans les après-midi passées sur le sable, plus sereine que jamais, apaisée par cette présence, dans un cocon de douceur ; sur ce chemin cent fois arpenté, pieds nus, entre notre chambre et le Coco Bar ou Police Beach ; dans les heures de repos dans la chambre un peu moisie où nous nous étions entassés, à jouer avec un minuscule chaton qui nous avait adoptés ; dans cette marche, en fin d'après-midi, sur une plage que personne ne semblait connaître ; dans tous ces endroits où pas une seule fois n'est venue planer l'ombre de la solitude dévorante.

Je l'ai senti dans l'euphorie du Nouvel An, une euphorie depuis longtemps éteinte, dans l'amour spontané qu'on se dit à l'approche de minuit ; sous ma peau qui brûlait encore plus, ce soir là ; dans le premier lever de soleil de cette improbable année observé en nageant au large de Police Beach, les yeux presque douloureux de joie, pendant que les autres assistaient au spectacle, alignés sur la dune.

Je l'ai senti pendant cette après-midi, passée sur un bateau, à observer des poissons avec un masque et un tuba, à assister encore une fois à un coucher de soleil, chacun d'entre eux unique, débarrassée de l'ennui, de la lassitude, de la fatigue lourde qui me clouait au lit.

Je l'ai senti pendant ces longues heures, allongées sur le dos, yeux vissés au plafond, dans mon ventre chaud, dans une torpeur infinie, mais un torpeur délicieuse.

Je l'ai senti dans le bungalow d'Otress Beach, trouvé comme un heureux hasard, parlant de David Lynch avec du sable entre les doigts de pied, un verre de vin à la main, le goût redécouvert.

Je l'ai senti dans un autre hamac, au bord du « lac secret » de Kampot, qui n'a de secret que le nom, mais où nous étions seuls ; dans ce balancement qui amena d'autres secrets ; dans la confiance partagée à tout nous découvrir.

Je l'ai senti dans ces après-midis à l'arrière du scooter, à regarder défiler la rivière et puis les magnifiques marais salants de Kampot, sans craindre la vitesse, sans craindre l'accident, sans les scénario morbides qui d'habitude surgissent dans mon cerveau.

Je l'ai senti tous les soirs au Man Groove, au son de Eels et Queens of the Stone Age, écoutant la vie tumultueuse de Trevor, le propriétaire, jouant avec son chien, Isabelle ; dans notre marche improvisée dans le village de pêcheur, où nous nous demandions si les bassins qu'on voyait là étaient le résultat des bombardements américains ; dans cette impression d'être exactement là où il faut, sans rien demander de plus.

Je l'ai senti dans tous ces rires qu'on a partagés, dans quelques larmes aussi.

Je l'ai senti dans des douches réparatrices, après de trop longues heures de bus.

Je l'ai senti dans un karaoké improvisé sur les berges de la rivière à Phnom Penh.

Je l'ai senti dans nos Long Islands et puis nos White Russian.

Je l'ai senti en me rappelant des mots d'André Gide, dont j'avais oublié la résonance ; et dans leur échos, j'ai retrouvé mes rêves.

Je l'ai senti dans nos confidences, encore, nos confidences désespérées.

Je l'ai senti dans les nuits qu'on repousse, juste pour pas dormir, pour que demain arrive plus tard, pour profiter encore un peu.

Je l'ai senti dans la simplicité, dans l'évidence du moment, dans toutes les sensations, dans toutes les émotions retrouvées.

Dans tous ça.

Dans chaque minutes, chaque seconde de ces quelques semaines depuis que le bois a brûlé sur la plage de Don Det, depuis que j'ai ouvert les yeux. Depuis que j'ai réalisé que j'avais effacé de ma mémoire une année toute entière mais que je me réveillais là, à l'autre bout du monde, avec un rêve réalisé à bout de bras et un sourire dans chaque membre.

Je l'ai bien senti.



mercredi 9 mars 2016

20-22.12.2015 : Le Plateau des Boloven - Chez Captain Hook, dans une tribu animiste katu.



Il faut parfois s'accrocher pour arriver à destination. Mais à la limite, ça peut rendre l'arrivée encore plus savoureuse. Je n'aurais sans doute pas eu besoin de ces complications pour tomber amoureuse du plateau des Boloven, mais elles ont quand même fait partie du trajet.

A Vientiane, j'avais donc retrouvé Tomas, le Belge rencontré sur le « slow boat » entre la Thaïlande et le Laos, et nous avions décidé de descendre le long du Mékong ensemble, puisque nous avions tous les deux en tête de fêter Noël dans la région des quatre milles îles, tout au sud du pays. Après notre escale à Khong Lo, l'idée était de nous arrêter à Savannaketh, histoire de ne pas faire un trajet en bus interminable. Savannaketh décrite comme une « jolie ville coloniale au charme désuet », par le Lonely Planet. Soit une autre manière de dire « un trou où personne ne va parce que c'est tout décrépi ». L'endroit peut servir de point de départ pour des randonnées dans un parc national à proximité, mais après avoir passé une après-midi à errer dans les rues vides et fissurées de la « jolie ville coloniale », et après avoir défié au billard une patronne de bar un peu mère maquerelle sur les bords, avec un caractère digne d'un personnage des films d'Almodovar, nous avons décidé de ne pas nous éterniser, et de filer à Pakse dès le lendemain matin. J'ai fini par jeter tous mes guides papier à cause de ce genre de mauvais plans et d'approximations. Les Internet, c'est vachement mieux.

L'arrivée à Pakse aussi a été chaotique. A l'approche de la ville, quelqu'un est monté dans le bus, est venu voir directement les cinq Occidentaux (dont nous, donc) assis dans le fond pour nous dire que notre arrêt était là et que nous devions descendre. Sauf que nous étions à dix kilomètres de Pakse, et que ladite personne avait en fait appelé ses potes chauffeurs de tuk-tuk pour prévenir de l'arrivée de cinq pigeons qui allaient avoir besoin d'eux pour finir la route. Nous avons refusé de descendre, exigeant d'être conduits au même endroit que toutes les autres personnes du bus. Au bout de cinq ou dix minutes de discussion, il a enfin laissé tomber et le bus est reparti pour le centre ville de Pakse, où nous avons pu marcher jusqu'à l'hôtel. Nous nous en sommes finalement plutôt bien sortis puisque d'autres touristes qui ont été confrontés à la même chose (l'arnaque est systématique) n'ont pas eu le choix : le conducteur a débarqué leurs affaires qui étaient en soute. Ils ont donc du quitter le bus.

Pakse ne vaut pas mieux que Savannaketh, mais c'est le passage obligé pour visiter le plateau des Boloven, dont le nom viendrait du peuple Laven qui dominait la région. Il y a des tours en bus organisés depuis Pakse, mais Tomas avait accepté de m'embarquer sur son scooter pour explorer le plateau ensemble en faisant une boucle de trois jours. Nous avons profité des précieux conseils d'un Belge, dirigeant de Miss Noi, un magasin de location de scooters. Tous les jours, à 18h, il donne une conférence (gratuite) d'une heure pour expliquer tout ce qu'il y a à voir sur le plateau, en donnant des conseils et des plans qu'aucun guide papier ne donne (oui, j'ai une petite dent contre ces guides, maintenant). Une nuit à Pakse plus tard, nous nous sommes mis en route.

Le plateau des Boloven, c'est des routes sèches, poussiéreuses, entre jaune et rouge, et des cascades, beaucoup de cascades qui arrosent une végétation épaisse, lourde. Des cascades, on en avait déjà vues pas mal, et vu qu'on avait un emploi du temps serré – et qu'il y avait quelques kips à payer pour chacune d'entre elles - on ne les a pas toutes faites. Mais je n'ai pas regretté mes deniers devant la cascade de Tat Faan et ses 120m de haut qui font d'elle la plus haute cascade du Laos. Impossible de s'en approcher trop près : on ne peut observer que de loin cette gigantesque chute qui tombe dans un gouffre dont on ne voit pas le fond.




* La cascade de Tat Faan *

Le plateau des Boloven, c'est aussi de minuscules villages, comme celui de Tad Lo, où nous avons passé une nuit dans un « homestay », à l'étage d'une maison familiale tenue par une grand-mère qui gérait à la fois le business et sa petite famille, et qui a accroché à nos poignets un petit bracelet jaune en guise de protection avant que nous repartions sur notre scooter. Le matin, les femmes du village viennent vendre des fruits et légumes, entassés dans de gros paniers qu'elles portent sur leur dos à l'aide de sangles autour de leurs épaules. Elles arrivent à plusieurs, et s'accroupissent sur le perron. L'une d'elle allume une énorme cigarette – un feuille de je ne sais quelle plante dans laquelle elle a roulé du tabac. Notre grand-mère discute avec elles longtemps, sa petite-fille entre les jambes et peut-être parlent-elles de la transaction. Ou d'autre chose. Peut-être prennent-elles tout simplement leur temps. Le temps qui coule si lentement au Laos. La discussion est entrecoupée de longs silences pendant lesquels il ne se passe rien. Elles se regardent, regardent la rue. Elles regardent passer la procession des moines qui, comme tous les matins, avancent dans la poussière matinale pour récolter quelques produits dont ils ont besoin. L'une d'entre elles leur fait une offrande en déposant de la nourriture dans leur panier, sans les toucher – les femmes n'ont pas le droit de toucher les moines.

En face du « homestay », dans ce minuscule village, un petit restaurant a affiché des couleurs espagnoles et propose des « patatas bravas » au menu. Et c'est justement un Espagnol qui nous y a accueilli. Non pas le propriétaire, qui ne pouvait pas être là ce jour-là, mais un ami. Lui, l'Espagnol, il est juste là par amour de Tad Lo. Il y est venu il y a quelques années et revient régulièrement y passer quelques semaines, voire un mois. Je lui demande ce qu'il fait pendant tout ce temps ici, ce qu'il fait dans cet endroit habité par à peine quelques familles et rien d'autre, et ma question paraît incongrue. Je ne suis toujours pas passée à l'heure laotienne, dirait-on. Plus tard, une Française nous rejoint, claudicante. Elle a eu un accident de scooter – ses bleus et ses cicatrices sont impressionnants - et elle reste ici quelques jours le temps de se remettre, avant de retourner travailler à quelques kilomètres d'ici. Comme l'Espagnol, elle est tombée amoureuse de Tad Lo et du Laos. Alors elle est restée. Tomas & moi somme restés là ce soir-là, dégustant nos Beerlao en parlant de nos vies. De sa femme, de sa fille, qui lui manquent énormément. Du Russe qui partageait son dortoir à Vientiane et qui est la personne la plus flippante que j'ai rencontrée. Nous parlons végétarisme et véganisme, un point commun que nous avons. Nous parlons de la dépression. Les heures de confidences amènent systématiquement à des sujets trop sombres.


* Grains de café *

Le plateau des Boloven, c'est enfin de gigantesques plantations de café et de thé appartenant soit à de grosses industries, soit à des petites tribus qui vivent encore sur le plateau, cachées au bout d'une route crevassée, rocailleuse dans ces fameuses maisons sur pilotis. Nous avons visité une de ces tribus, une tribu animiste katu, et cette expérience restera un des moments particulièrement marquants de mon voyage.

C'est le Belge de Miss Noi qui nous avait conseillé de rendre visite à Hook, renommé Captain Hook par les visiteurs occidentaux. Il a fallu s'accrocher pour trouver son village, passer et repasser plusieurs fois sans le voir devant un tout petit panneau en bois avec une inscription faite maladroitement à la main. Nous avons conduit tant bien que mal notre scooter jusqu'à la maison de Hook, avançant prudemment entre des enfants nus jouant dans le sable et des chiots, des cochons et des poules qui courraient partout dans le village.

Hook était assis « sous » sa maison sur pilotis et nous a accueillis calmement, lentement, « laotiennement ». Il nous a proposé un café, que sa femme a préparé en écrasant les grains avec un pilon avant de nous le servir dans un filtre en bambou qu'il avait fait lui-même. Sans hâte, il s'est rassis et a repris sa gigantesque pipe à eau garnie de tabac, l'a fumée en faisant un bruit de bulle et puis nous l'a tendue. Impossible pour ma part d'en tirer quoi que ce soit : il fallait se coller le haut de la pipe au coin des lèvres et recouvrir le reste de l'ouverture avec sa joue. Je ne sais pas si mon visage est trop petit ou si je n'ai juste pas pigé le truc, mais j'ai fini par laisser tomber.

« Pourquoi vous ne fumez pas des cigarettes ? C'est quand même plus facile ! »
« C'est moins cher. Ici, on cultive le tabac nous-mêmes. »


* Tentative d'utilisation de la pipe à eau *


* Préparation du café *

Dans la tribu, le partage de la pipe à eau a une valeur sociale : elle est utilisée en signe de bienvenue et pour tous les rassemblements. « C'est pour ça que les enfants commencent à fumer à trois ans », nous explique Hook en montrant un de ses fils, pas plus haut que trois pommes, assis par terre avec une mini pipe à eau qui faisait malgré tout le moitié de son corps. Devant notre air un peu interloqué, Hook a dit cette phrase qu'il sera amené à répéter plusieurs fois pendant nos quelques heures avec lui : « Je sais que ce n'est pas comme ça chez vous. Mais c'est notre culture. » Avant d'ajouter que ses enfants aussi se posent des questions à notre égard : pourquoi certains d'entre nous sont bruns, et d'autres blonds ? Pourquoi certains sont plus blancs que d'autres ? Mais l'enfant qui fume la pipe sera loin d'être le plus surprenant dans cette expédition.

Nous avons demandé à Hook si nous pouvions faire le tour du village. Il a proposé de nous emmener d'abord voir ses plantations de café. Sur le chemin, il nous donne quelques recommandations : il est possible de prendre des photos, mais pas les personnes ayant des tatouages sur le visage, les « gourous », cela leur volerait leur magie. De toute manière, ils se cachent, généralement, quand il y a des visiteurs. Il nous demande également de ne pas toucher le riz lorsque nous passerons près des cultures, car cela enlèverait « la chance » et mettrait en danger leurs récoltes.

En traversant lentement les plantations de café, Hook nous explique comment reconnaître les graines mûres des graines encore trop jeunes. Il nous montre les plants réservés à l'exportation, et ceux qui produisent un café qui n'est pas du goût des Occidentaux et qui reste au Laos. Un peu plus loin, sur le bord du chemin, après avoir énuméré quelques plantes médicinales, il cueille une feuille pour en faire une petite lance qu'il projette avec un geste vif et transperce une autre feuille avec précision.

« On peut l'utiliser pour tuer des lézards, par exemple. » Puis, en désignant une petite cicatrice qu'il a sous l'oeil, il ajoute : « Pour jouer, un de mes amis me l'a lancée au visage, un jour. J'ai encore la cicatrice. Heureusement, ça n'a pas touché l'oeil. »

Cette arme n'en est cependant pas une dans toutes les mains. Quand Tomas s'essayera au lancer de feuille, elle tombe mollement sur le sol sans risquer de blesser qui que ce soit. Nous serons finalement beaucoup plus agiles avec une autre plante qui sécrète un liquide qu'on peut utiliser pour faire des bulles. Retour en enfance garanti.


* Lances et bulles *




* Un met délicat *

Dans les autres merveilles de la nature, notre guide nous montre les fourmis rouges, un met apparemment fameux que Tomas et moi déclinons, en bons végétariens convaincus. « Vous êtes sûrs ? Je peux leur couper la tête pour vous. », nous encourage Hook avant de fourrer lui-même des fourmis dans sa bouche. Un peu plus loin, une araignée attire son attention : « Si vous enlevez un vêtement, regardez bien s'il y a des araignées dedans avant de le remettre. Il n'y a pas longtemps, un touriste s'est fait piqué et il a dormi pendant huit heures. » Meilleur somnifère du monde.

Les katu sont animistes – ils croient aux esprits de la nature et ceux-ci sont présents partout, dans chaque moment de vie, dans toute la structure de leur société. Hook nous explique longuement comment se passe la naissance d'un enfant :

« Lorsque la femme va accoucher, elle doit aller dans la jungle avec d'autres femmes pour donner naissance au bébé, et elle doit y rester une semaine. Avant de revenir, elles doivent faire un rituel avec du feu pour chasser le mauvais esprit dans le bébé. Mais on ne choisit pas tout de suite le nom : à la pleine lune, on doit aller voir le « gourou » pour lui raconter le rêve qu'on a fait cette nuit-là. S'il s'agit d'un bon rêve, alors on peut donner un prénom au bébé. Si le rêve n'est pas bon, il faudra attendre la prochaine pleine lune. 

Parfois, les femmes meurent en couche. Alors, on les enterre progressivement, à la verticale, pour qu'elles puissent nourrir la terre de leur fécondité. Le premier jour, on les enterre jusqu'aux genoux. Le deuxième jour, jusqu'à la taille, et le troisième, jusqu'à la tête.

Et vous, vous croyez à l'esprit de la Lune ? »

La question nous interloque un peu. Bien obligés de dire que non, sans pour autant rentrer dans les détails de notre non-croyance. Hook nous regarde un peu surpris. Puis, il passe à autre chose.

L' « autre chose » sera plus difficile à entendre, mais là encore, Hook nous répète : « Je sais que ça vous choque, mais c'est notre culture » (âme sensible, tu peux sauter un paragraphe). Qui dit esprits de la nature, dit aussi sacrifices d'animaux. Alors que nous quittons les plantations de café et les cultures, Hook nous montre un endroit où seuls les « gourous » ont le droit de se rendre : c'est là qu'ils sacrifient des buffles, une fois par an. Au centre du village, un poteau est dressé au milieu d'un grand terrain. Une fois dans l'année, la tribu y accroche des chiots ; chaque personne du village doit les battre, tour à tour, jusqu'à la mort. Lorsqu'il nous parle de cette coutume, Hook nous regarde un peu en coin. Il doit avoir l'habitude de réactions choquées. Un silence plane. Il faut faire un effort mental pour ne pas penser immédiatement avec notre cerveau d'occidental, pour ne pas faire de raccourcis trop rapides entre leur pratique et la maltraitance bête et méchante en guise de pure divertissement que l'on connaît dans nos contrées, ou au prétexte de traditions qui n'ont plus de sens. Alors, nous ne disons rien à Hook et nous continuons la visite.



* Dans le village katu *

Histoire de changer un peu de sujet, nous posons quelques questions pour mieux connaître mieux la vie de notre guide. Tout ce que nous savons pour l'instant, c'est qu'il a quatre enfants, trois garçons et une fille - ce qui l'embête bien, parce qu'il sera obligé de payer trois fois une dot pour marier ses fils (ce qui peut leur arriver dès l'âge de six ans). Hook est aussi le seul du village à parler anglais, car il a eu la chance de partir étudier à Bangkok et en Australie. Parce qu'il a voulu privilégier ses études, il a refusé une première femme qu'il devait épouser, et l'a « donnée » à son frère. Il en a refusé de même une deuxième et une troisième. Quelques temps plus tard, il a reçu une lettre lui annonçant que sa grand-mère était mourante et qu'il devait retourner au village. L'histoire de la grand-mère agonisante s'avéra un mensonge : arrivé au village, son père lui annonça que s'il ne se mariait pas immédiatement, il n'aurait plus jamais le droit de revenir. Fin des études.

Sauf que. Hook nous explique qu'il a brisé la règle du village trois fois en ayant des relations sexuelles hors mariage. Avec les trois premières femmes qui lui avaient été promises ? Ca reste un peu flou. Quoi qu'il en soit, pour chaque erreur commise, il a du payer une dette au village – dette qui a augmenté à chaque nouvelle incartade : un buffle, un poulet, un chien, un cochon. Puis deux buffles, deux poulets, deux chiens, deux cochons. Et ainsi de suite. Aujourd'hui, Hook n'a toujours pas le droit de quitter le village sans être accompagné d'un chaperon, et il n'a pas le droit de rentrer dans la maison des autres. Pour couronner le tout, le « gourou » - qui n'est autre que son oncle – l'accuse de la mort de son père – donc, le frère du « gourou » - qui aurait été tué par l'esprit du sexe invoqué par son fils. Hook s'est donc vu menacé de mort avec toute cette histoire. Tout ça, c'est un peu « Dallas chez les katu ».

La traversée du village en lui-même a finalement été très rapide – et tant mieux. Je n'étais pas à l'aise dans le rôle de la touriste voyeuse prenant des photos des petits enfants jouant au volley tout nus. Mais le personnage de Hook, lui, était particulièrement attachant. Lorsque nous nous quittons, nous ne faisons aucune promesse. Il nous l'avait expliqué lui-même :

« Si vous m'envoyez un message pour me demander si vous pouvez venir dans quelques jours pour une autre visite ou pour rester dormir ici, je vous répondrai « peut-être ». Ca ne veut pas dire que je ne peux pas, mais nous ne pouvons pas utiliser le futur. Parce que si je vous dis « oui » et qu'un mauvais esprit m'emporte avant votre arrivée, alors j'aurais brisé ma parole. »

Un peu de sagesse katu à ajouter au moulin de l'idée de bannir les temps de notre langage.  

dimanche 28 février 2016

05-19.12.2015 - Sur les routes du Laos



* Par la fenêtre du bus *


 Au Laos, les longues heures, voire les journées entières, passées dans des bus pour aller d'un lieu à un autre ont fait partie intégrante du voyage. C'est peut-être un peu triste à dire, mais lorsqu'on quitte des endroits comme Vang Vieng, on se rend compte que la fenêtre du bus est peut-être le moyen le plus efficace d'avoir un aperçu de la vraie vie au Laos. Et puis bon, prendre des bus et écouter de la musique étant ma grande passion, chaque trajet fut presque un ravissement.

La première chose qui m'a frappée, et ce dès le passage de la frontière, c'est à quel point la trace coloniale est présente au Laos. C'est en tout cas la première fois que ce passé là m'a frappée, dans tous les pays que je verrai après. Au fil des routes s'alignent des huttes en bois comme montées sur pilotis, qui semblent prêtes à s'écrouler au moindre coup de vent, dans lesquelles des familles entières vivent. Et puis, tout d'un coup, une gigantesque maison, pompeuse, dans le plus pur style colonial. Souvent, elles sont abandonnées, ou bien en ont tout l'air. C'est étrange de voir ces habitations s'alterner. C'est un peu comme essayer de lire l'histoire du pays à travers tout un alignement de symboles, comme des hiéroglyphes en forme de maison. L'atmosphère coloniale atteint pour moi son sommet à Luang Prabang, dans des petites rues aux maisons charmantes, où sont encore posées des inscriptions écrites en français.


 * Les maisons sur pilotis *




La deuxième chose qui m'a marquée, ce sont les enfants. Dans mon guide du Laos, on me disait que c'était le pays des je ne sais combien de milliers d'éléphants. Des éléphants, je n'en ai quasiment pas vus. Mais des enfants, oui. Et plus que partout ailleurs, étonnamment. Je n'ai aucune idée de la raison, j'avais peut-être tout simplement les yeux plus grand ouvert. Mais il y avait, partout, des écoles, des bâtiments posés sur de gigantesques terrains ras où jouaient des dizaines et des dizaines de gamins. Il y a eu ces deux petites filles, dans les rues de Luang Prabang, pas plus de dix ans à elles deux, juchées sur les escarpins de leurs mères, jouant à la dame avec des sacs à main mille fois trop grands pour elles. Il y a aussi eu ces trois petits bonhommes à Vang Vieng, pêchant de minuscules poissons avec une sorte de baïonnette en bois qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes, avant de démarrer un feu pour les faire griller, sans se soucier le moins du monde des touristes autour d'eux qui fondaient à l'unanimité devant ces petits bouts d'homme. C'est aussi au Laos, entre Luang Prabang et Vang Vieng que Jennifer et moi avons rencontré la personne qui parle le mieux anglais de toute l'Asie du Sud Est : Angelica, une petite fille de cinq ans qui vit avec ses parents dans une minuscule guest house perdue au milieu de nulle part. Angelica s'est prise d'affection pour Jennifer – et inversement. Elle avait accroché à sa jupe une queue faite en papier toilette et nous expliquait qu'elle était un cheval. Elle s'est tout de suite collée à Jennifer, lui demandant la signification de chacun de ses tatouages – un bouddha, un mandala fait à Chiang Mai, la phrase : « You are a child of the universe, no less than the trees and the stars » - tout en essayant de faire voler un papillon qui avait l'air bien fatigué.  


* Jennifer et Angelica *



* Les jeunes pêcheurs de Vang Vieng *


* Une cour d'école dans le village de Khong Lo *

C'était un chance de s'arrêter à cet endroit et de pouvoir échanger pendant quelques minutes avec Angelica. La plupart du temps, le bus file, mais il permet quand même d'attraper quelques instantanés de vie. Notamment parce que le bus transporte des gens, bien sûr, et beaucoup de locaux, d'ailleurs, mais il assure aussi de nombreuses livraisons. Dans la soute, à côté nos sacs à dos et nos valises, il y avait des colis que le chauffeur distribuait dans de minuscules villages, ou des maisons isolées. Alors, on peut imaginer la vie de ces infirmières, dans ce centre de santé paumé au milieu de nulle part, avec ce tout petit chiot qui leur court dans les jambes. On peut observer cette vieille dame, récupérant un colis, et touchant avec l'argent de sa monnaie un objet qui se trouve près d'elle – un geste que j'ai souvent vu faire, sans jamais pouvoir en comprendre la signification.

Souvent le bus s'arrête pour un arrêt toilette et de nombreuses personnes se ruent dehors, courant littéralement dans les fourrés pour assouvir une envie pressante. Encore plus souvent, ce sont des femmes qui montent, avec dans leurs bras ou empilée dans des paniers posés sur leur tête de la nourriture qu'elles vendent aux passagers – des brochettes d'œufs de cailles, des pattes de poulet, des épis de maïs et surtout, de succulentes chips de banane. On peut les écouter discuter entre eux, avec toujours ce sourire collé sur le visage.

Le sourire, voilà, c'est de ça dont je voudrais me souvenir au Laos. Le sourire de tous ces gens. Ces gens qu'on croise parfois accroupis au bord de la route, dans cette position si bien maîtrisée en Asie mais qui, personnellement, me déchire entre le tendon d'Achille, et qui ont l'air tellement loin de tout qu'on se demande comment ils ont bien pu arriver ici, et surtout, ce qu'ils peuvent bien foutre sur cette route, seuls, accroupis, une cigarette au coin du bec ou suivant des yeux les bus qui passent devant eux. Ils ne sont pas toujours seuls au bord de la route. Parfois, ce sont des familles entières, assises devant leur maison ou leur échoppe, qui semblent attendre que le temps passe. Même pas attendre, en fait. Qui semblent simplement le regarder, ce temps, qui semble simplement être là. Vivants. N'ayant rien d'autre à faire que ça, ne demandant rien de plus que d'être assis sur leur chaise en plastique, avec leur famille, ou leurs amis, en attendant que le prochain bus arrive pour vendre un ou deux épis de maïs. Il paraît que les colons trouvaient les Laotiens paresseux. Moi, si je ne me trompe pas dans mon interprétation, j'aurais plutôt tendance à dire qu'ils ont tout compris au bonheur.



* Les bus de mamie *

Entre Vientiane et Savannaketh, nous nous sommes arrêtés à Khong Lo pour visiter une fameuse grotte, qui m'a vaguement rappelée la Lod Cave que j'avais visitée au nord de la Thaïlande. On la traverse aussi sur un bateau qui glisse sur les rapides de la rivière, rivière si peu profonde qu'il faut parfois sortir de la barque pour la pousser sois-même sur les cailloux. Le plus spectaculaire, c'est la sortie, après de longues minutes passées dans un noir presque complet, le tunnel rocailleux qui s'ouvre avec un air presque théâtral sur d'autres montagnes et sur le vert des arbres. Mais de Khong Lo, je me souviendrai surtout du village. Village est peut-être même un peu trop fort pour ces quelques maisons en bois rassemblées au bord de la rivière et d'une route poussiéreuse qui traverse des champs entre jaune et marron. En arpentant le chemin qui circule entre les maisons, on peut entendre le craquement des bambous, sentir l'odeur de la coriandre qui pousse partout. Au centre, il y avait aussi une école (encore une) où j'ai observé pendant près d'une heure une cinquantaine d'enfants faisant des allers retours entre le bord de la rivière et leur cour de jeux pour en ramener de gros tas de sable. Ces enfants là m'impressionnaient un peu avec leur va et vient frénétiquement joyeux dont je ne comprenais pas le but, et les sourires un peu interloqués qu'ils me lançaient en m'appelant « farang » - une étrangère, une mot qui n'est pas considéré comme une insulte mais qui serait la déformation du mot « français », résidus de l'époque coloniale. L'un d'entre eux m'a longuement suivie alors que je reprenais la route de mon auberge, mais il prétendait regarder ailleurs dès que je me retournais vers lui. A chaque maison, des grands-mères affairées dans leur cour prenaient le temps d'un sourire pour me saluer. A chaque champ, les travailleurs laissaient tomber leurs outils pour me faire un signe de la main et continuer à me fixer, sans que je ne sache s'ils m'invitaient à venir leur parler ou s'ils m'accompagnaient simplement des yeux. Bref, mon jean troué, mes baskets de rando et mon sac à dos défoncé ne passaient pas inaperçus dans ce milieu de nulle part : chacun de mes pas était accompagné d'un défilé de sourires et de regards, de vrais regards.

Mais le plus beau sourire, ce fut celui de cette femme, entre Khong Lo et Taeketh. La plupart du temps, nous voyagions dans des bus qui ressemblaient à des maisons de grand-mères, avec les petites dentelles accrochées aux fenêtres, mais les bibelots en moins. Mais cette fois-là, pas le choix : le seul moyen de quitter le village où nous étions était de rouler pendant cinq heures on songthew. Vu le confort de la bête, autant dire qu'on appréhendait un peu ce trajet qui en plus, avait la bonne idée de commencer à 6h du matin. Mais après cinq heures coincés entre des Laotiens, ne pouvant communiquer autrement que par des sourires et des hochements de tête, je crois que nous étions tous d'accord pour dire que ce fut notre meilleur voyage. Peu de temps après le départ, une femme avec des béquilles est montée avec ses deux enfants. Elle avait apparemment été amputée de la jambe récemment, car elle a remonté sa robe pour montrer à cette autre femme, qui récoltait l'argent pour le songthew, ce qui lui était arrivé. Les deux enfants avaient l'air particulièrement triste, et je me suis dit que, peut-être, le drame avait été récent, et qu'ils en étaient encore affectés. L'imagination, c'est tout ce qui nous reste quand le langage nous manque. Des scénario comme ça, j'en ai élaboré des caisses au fil de ces heures dans le bus. La mère, elle, semblait rire de tout ça. Mais avec une jambe en moins, elle pouvait difficilement garder contre elle à la fois sont fils, le plus jeune, et sa fille. Cette petite gamine de quatre ou cinq ans était absolument magnifique, mais son regard était terriblement triste. Alors, cette femme qui collectait les tickets l'a prise sur ses genoux. Et cette femme-là, cette femme... Impossible de lui donner un âge, elle pouvait en avoir quarante comme soixante-dix, et j'imagine qu'elle passait tous les jours entre cinq et dix heures sur ce songthew, à faire des allers-retours entre Kong Lo et Taeketh, à récolter l'argent de la douzaine de passager qui s'entassent à l'arrière du véhicule. Mais cette femme-là avait surtout le plus beau sourire que j'ai jamais vu, avec des petites rides qui formaient un soleil autour de ces yeux. Cette femme irradiait d'une chaleur éblouissante qui pourrait réconforter la personne la plus torturée du monde – et sur ses genoux, la petite fille s'est endormie en deux minutes.

Je voudrais me souvenir pour toujours de cette image. De cette petite fille et de cette femme qui ont formé dans ma tête l'un des instants les plus apaisants et les plus solaires qu'il m'ait été donné de voir. La vie doit être bien plus douce, quand on est protégé par un sourire comme ça.  


* Entrée et sortie de la grotte à Kong Lo *