lundi 12 novembre 2012

12.11.2012 : Le jour où un chauffeur de taxi détrôna Mark Lanegan.




*Un ange est apparu dans un renversement de bière, oui oui.*

Ce week-end fut un week-end de concerts. La programmation à Mejeriet est plutôt alléchante en ce mois de novembre. Il faut dire que le lieu a toujours baigné dans la musique et a un long passif de découverte de nouveaux talents.

Mejeriet est en fait une ancienne laiterie. Suite à la fin de cette activité, un long combat politique s’est engagé à Lund pour reconvertir l’endroit en un lieu culturel. La municipalité a d’abord donné son accord aux initiateurs du projet – mais les choses ont trainé, jusqu’à ce qu’un politicien plus conservateur s’oppose officiellement à la création du centre artistique. Le Kulturmejeriet n’ouvrira finalement ses portes qu’en 1987 (l’année de ma naissance !), grâce au don d’une fondation privée, la Crafoord Foundation. Au départ, trois associations de musique se sont partagés les 2200 m² que représente l’ensemble des bâtiments. Aujourd’hui encore, de nombreux concerts sont organisés, ainsi que les brunchs jazz le dimanche, et des cours de piano, de guitare, de batterie,… Des studios de répétition sont aussi à disposition des groupes amateurs ou professionnels et lorsqu’on se promène dans les couloirs de Mejeriet, les murs sont remplis de posters de groupes que j’aurais rêvé de voir dans un tel lieu : Miles Davis, Massive Attack, Radiohead, The Stone Roses, Oasis, Iggy Pop,…

Je n’avais pas encore vu de concert ici – et lorsque je me suis aperçue que Mark Lanegan jouait à l‘endroit même où je travaille, j’ai sauté au plafond. Mark Lanegan, je dois l’avoir vu cinq ou six fois en concert. Je suis à chaque fois envoûtée par sa voix mais aussi sa carrure, son charisme. Quand il se tient sur scène, presque immobile, avec de grandes ombres noires à la place des yeux, zébré de lumière rouge, j’ai comme l’impression d’être aspirée par une sorte de vortex. Et ce soir-là, encore, ça n’a pas loupé. J’ai rapidement oublié que la foule était beaucoup moins chaleureuse que d’habitude, ou que j’étais épuisée par une semaine en montagnes russes. J’étais simplement enveloppée dans sa voix.

Je suis sortie du concert avec un sourire gravé dans le cerveau plus que sur le visage et ai continué à écouter ses albums dans le bus qui me ramenait à la maison.

Et pourtant, le lendemain, Mark Lanegan a été détrôné par un chauffeur de taxi.

Nyamuk est arrivé dimanche – enfin ! Nous sommes restés à Copenhague le soir pour assister à un autre concert à Amager Bio : Fear Factory et Devin Townsend Project. Bon, Fear Factory étaient mauvais, il faut le dire. Ce genre de moments un peu gênants où on se dit qu’ils auraient du arrêter de tourner il y a dix ans, quand ils étaient encore à peu près crédibles. D’une manière générale, ce n’est de toute façon pas mon genre de musique. Nous étions là essentiellement pour Nyamuk qui essaye de me convertir à Devin Townsend. Et même si j’ai apprécié son concert, sa folie, son côté déjanté et un peu taré, les morceaux ne sont pas assez mélodieux et cohérents pour réellement retenir mon attention. En revanche, je me souviendrai longtemps que Devin Townsend nous a permis de rentrer tard à Lund, et de rater les derniers bus pour rentrer chez nous.

Arrivés à la gare de Lund, chargés de valises, nous nous dirigeons donc vers la borne de taxi. Un chauffeur nous alpague, nous demande si nous avons besoin de lui. Oui, d’accord. Nous nous installons un peu dépités sur la banquette arrière en voyant devant nous de nombreuses images religieuses, un chapelet et même –je crois – une prière en suédois scotchée sur le volant. Nous roulons. Nous discutons un peu, les questions habituelles. Vous venez d’où ? Vous aimez la Suède ? Nous arrivons. Ca fait 300 kr. Vous prenez la carte ? Oui. Tenez. Et en récupérant ma carte bancaire, je vois sur le siège avant une guitare classique.

« Tiens, vous jouez de la guitare ? »

« Oui, je  suis un musicien sérieux mas je ne joue pas sérieusement, vous voyez ce que je veux dire ? Je joue parfois une chanson aux clients pour avoir un peu d’argent en plus. Je peux vous jouer une chanson, mais ce n’est pas la peine de me donner des sous en plus, votre course était déjà chère. »

« D’accord. »

David a pris sa guitare et s’est mis à jouer. 
Dans son taxi, au milieu de la nuit, coincé derrière le volant de sa voiture. 
Il s’est mis  jouer et à chanter une chanson aux accents légèrement espagnols, intense. 
Nous étions au milieu de la campagne, à deux heures du matin, et notre chauffeur de taxi nous a joué cette superbe chanson avec une fois à la fois douce et puissante. 
Je venais de retrouver Nyamuk après un mois de séparation, et notre chauffeur, derrière son volant, avec sa guitare classique, a transformé notre soirée en un film hollywoodien.

La chanson était superbe. Je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer, j’ai fait un peu les deux. C’était un petit cadeau, un véritable petit cadeau de la vie. Tout simple, mais d’une grande générosité.

Nous avons quitté David en le prenant dans nos bras, en notant son numéro de téléphone. Je ne sais pas si je remonterai un jour dans son taxi. Cet instant ressemblait presque à un rêve, une illusion. Mais il nous a rappelé que, décidément, la beauté peut se cacher dans des endroits où on l’attend le moins.  

dimanche 4 novembre 2012

03.11.2012 : Conte urbain





Je regarde l’adresse écrite au creux de ma main. Il n’est que 18h mais la nuit noire est déjà tombée sur la ville engourdie par le froid, et je dois approcher ma paume au plus près de mes yeux pour distinguer l’écriture maladroite. Je regarde autour de moi. Les rues sont désertes, silencieuses. Personne ne me voit et je ne vois personne. Je suis arrivée. Je vérifie encore le numéro sur le mur. Précaution inutile – je sais parfaitement où je suis. J’essaye simplement de gagner du temps. J’inspecte encore les alentours quelques secondes, et m’engouffre après une courte hésitation dans une cour pavée, cachée entre des recoins d’immeuble. Je reconnais l’endroit, je sais où est l’entrée : au fond, à gauche. J’avance doucement, sans bruit, et pousse la petite porte au dessus de laquelle a été accrochée une pancarte sans lumière. Il n’y a pas grand monde encore, à l’intérieur. Une femme, toute en noire, rouge à lèvre vif et cheveux blonds relevés en chignon me fait un signe de tête et reprend sa conversation avec le barman. Son visage est marqué. Je ne l’avais jamais vue ici, mais je comprends qu’elle n’est pas une cliente. En dehors d’elle, je suis la seule femme dans la pièce. Plusieurs hommes accompagnent mon entrée d’un regard interrogateur. Ils se demandent ce que je fais ici, seule. Je les ignore, relève légèrement le menton pour me donner une contenance, et m’avance sûre de moi vers une table, dans un coin, pour m’asseoir à un endroit depuis lequel je peux voir toute la salle et surveiller l’entrée sans que personne ne me dérange. Je lève une main aux ongles fraîchement peints en rouge et commande une bière. Et contemple sans sourire les premiers évènements de la soirée, pendant plus de quarante minutes.

Bref, je suis arrivée en avance à la soirée billard.  






dimanche 28 octobre 2012

28.10.2012 : Epices de Proust






Je ne me lasse décidément pas de cette saison. Jour après jour, les couleurs sont un peu moins vives, mais la lumière se fait de plus en plus dorée. Il fait maintenant un froid glacial, et les gelées du matin durent plus longtemps. Avec tout ça, je n’ai plus qu’une envie : rester à l’intérieur en buvant des boissons chaudes, enroulées dans un plaid, en écoutant mes playlists d’hiver.

Voilà ce que je recherche en ce moment : des ambiances cosy et confortables. Et en recherchant cela, je remonte petit à petit le temps. Je me rends compte que ce sont dans les souvenirs du passé que je retrouve le plus ces moments de chaleur. D’abord, je me suis remise à la cuisine. J’ai commencé par refaire des bredele, comme je faisais tous les hivers quand je vivais chez mes parents. Avec les ingrédients suédois et sans balance… ce qui a donné un résultat assez expérimental. Même résultat hier en faisant des beureks pour un dîner international pour lequel chaque personne avait amené des spécialités de son pays : fondue suisse, panade aux crevettes portugaise (Sandrine, si tu me lis, c’était le meilleur plat de la soirée !), galettes de pomme de terre allemande, quiche lorraine française, (sorte de) moussaka perse, gâteau au chocolat et crumble aux pommes suédois, coulis de fruit rouges danois etc. De quoi bien se péter le bide pour une soirée pleine de monde dans un corridor étudiant.



Mais surtout, depuis peu, je replonge dans l’adolescence avec Nadège. Il y a deux semaines, elle a déménagé dans une ancienne ferme au milieu d’un champ, une maison tout en bois, mansardée, dans laquelle on a envie de rester tout l’hiver. Je suis littéralement tombée amoureuse de cet endroit. Depuis, je vais de temps en temps chez elle pour des soirées filles comme je n’en avais pas faites depuis le collège. Echanges de point de vue sur les relations hommes femmes, un verre de rhum orange à la main, avant de passer au visionnage des films les plus girly possibles. Et notamment « Dirty Dancing » que je n’avais vu qu’une seule fois dans l’appartement d’une copine à Boulogne, à une époque où je me souviens vaguement qu’on se retrouvait chez elle pour chanter « Ti Amo » ou Kool & The Gang pendant la pause déjeuner – si mes souvenirs sont bons. J’ai vu ce film avec des yeux totalement différents cette fois : je crois qu’il m’avait paru niais à l’époque – je n’avais sans doute pas été très sensible au sous-texte. Cette fois, mon regard d’adulte m’a permis de retomber dans l’adolescence aux hormones sensibles. Plutôt paradoxal !

Et vendredi dernier,  enfin, je suis repartie encore plus loin en arrière, dans l’enfance. Birgitta avait organisé une « bird therapy » pour soigner ma peur des oiseaux. Elle nous a emmenés, Madis, Virginia et moi, près d’un grand lac proche de chez elle. Il y avait une tour pour observer les oiseaux, et aussi une grande passerelle qui traversait des hautes herbes laineuses pour atteindre l’eau. Cachée dans les cabanes en bois, j’étais complètement fascinée par la vue à travers les jumelles. J’ai eu, évidemment, une pensée pour Vicken, en me disant qu’il faudrait absolument l’emmener ici quand il viendra me rendre visite.

Après cette petite expédition au bord de l’eau, retour dans la foret où nous avons fait cuire des saucisses sur un feu de bois en buvant du chocolat chaud. Il faisait un soleil magnifique – et je me revoyais dans le champ normand de ma grand-mère autour du feu que l’on faisait au milieu de la nuit avec mes frères. Ces moments m’ont manqués – ces moments me manquent. J’ai englouti ma saucisse végétarienne pour ravaler mon émotion.


Nous sommes allés passer la fin de la journée chez Birgitta. Depuis près de cinq ans, elle est installée avec son ami dans cette ancienne ferme de 200 m² qu’ils retapent petit à petit. L’endroit est superbe. De grandes baies vitrées au rez-de-chaussée et sous les toits font rentrer la lumière blanche de la campagne. Dans le salon, nous avons allumé un feu de cheminée, ouvert une bouteille de vin et joué du piano en chantant des chansons sud-américaines (et Joe Dassin). Le soir, Birgitta avait préparé une bouillabaisse (sans moules) pour me faire goûter le plus français des plats français (selon les Suédois, apparemment) mais que je n’avais jamais mangé. J’avais l’impression d’être dans un petit cocon suspendu dans le froid. 

Après cette journée, j’ai évidemment dit à Nyamuk que quand nous serions plus vieux, nous achèterions nous aussi une ferme à retaper pour y ouvrir un bed and breakfast et héberger nos huskies. Je ne suis pas sure qu’il soit 100% motivé pour l’instant, mais nous avons encore quelques années devant nous pour le convaincre.

Voilà mon automne suédois : je retrouve des saveurs que je n’avais pas goûtées depuis longtemps et qui m’avaient manquées, les épices de ces moments pendant lesquels je me suis réellement sentie à ma place. Et je commence à construire en pensée mon avenir en les incluant, cette fois, parce que je vois maintenant que je me sens à vif quand elles ne sont plus là.


dimanche 14 octobre 2012

14.10.2012 : Fêtes et traditions


En partant en Suède, on ne peut pas dire que je sois partie dans un pays culturellement très dépaysant. Et pourtant ! Depuis le mois de juin, j’ai déjà pu expérimenter quelques petites traditions bien de chez eux. Il y a eu Midsommar, bien sur, deux semaines après mon arrivée, mais aussi…

Kräftskiva




Une autre tradition expérimentée au mois d’août : à la fin de l’été, les Suédois font des « fêtes de l’écrevisse ».  Pendant longtemps, la pêche de l’écrevisse était limitée à cette période de l’année – d’où cette tradition, en août  d’organiser de grands repas pour se gaver de fruits de mer, avec des toasts au beurre et – surtout – du schnaps. Kristoffer – un Suédois rencontré cet été et qui étudie à Lund – nous a invités dans son corridor pour nous faire découvrir cette fête. Il avait concocté pour chacun des chapeaux en papier journal et avait préparé des chansons en suédois. Nous étions donc tous attablés avec nos magnifiques couvre chefs, les paroles dans une main, le verre de schnaps dans l’autre, et une montagne d’écrevisses devant nous. Beaucoup de ces chansons avaient en fait la meme musique que certains chants français. « Mon beau sapin », par exemple, est devenu « Nu tar vi dem » (« à notre santé », en gros), et c’était la seule chanson à peu près simple que nous avons pu chanter  en tant que non Suédois !

Une fête chaleureuse et des écrevisses absolument divines : j’ai hâte de découvrir les autres fêtes suédoises !



Kallbadhus




* Descente en enfer *


Un peu partout dans le pays on peut trouver des kallbadhus, littéralement des « bains froids ». Ce sont les fameux saunas sur la mer, qui permettent de sauter directement dans l’eau gelée après avoir mariné pendant une dizaine de minutes dans les petites maisons en bois. Pour la petite histoire, l’ « invention » du sauna remonterait à la préhistoire, sous la forme de huttes de sudation utilisées par certains peuples de l’hémisphère nord. Les utilisateurs des saunas mettent en avant ses bienfaits pour stimuler la circulation sanguine, purifier la peau, dégager les voies respiratoires et fortifier le système immunitaire. Selon moi, le plus grands des bienfaits reste ce moment de détente qu’on s’accorde en allant au sauna, et la convivialité qui y règne. Ce rituel prend du temps, un temps qu’on décide de s’accorder pour décrocher un peu. Et avec les kallbadhus, qui donnent directement sur la mer, l’évasion est garantie.

Dans les environs de Lund, on peut trouver des kallbadhus à Malmö et à Bjärred, là où j’étais allée avec Laure pendant l’été. J’ai décidé hier d’y retourner hier, d’une part pour la détente, mais aussi pour expérimenter réellement le saut dans l’eau froide après le quart d’heure de chaleur. J’ai donc retraversé la longue digue en bois qui mène jusqu’au kallbadhus et suis allée me réfugiée dans la cabane en bois surchauffée. Est ensuite venu le moment de plonger à poil dans la mer, sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Le résultat n’était pas très… agréable. J’ai vaguement eu l’impression de faire un arrêt cardiaque et d’être en train de mourir. Je suis remontée le plus rapidement possible en essayant de ne pas vomir, et suis retournée dans le sauna. Bref, il faut apparemment avoir le cœur bien accroché pour cette expérience. La prochaine fois, je me mettrai juste un peu d’eau pour me rafraîchir, mais je ne tenterai plus l’immersion totale.
 
Pas de frustration cependant. La vue dans le sauna était magnifique. J’ai pu assister au coucher de soleil, assise sur mon petit banc en bois, avec en fond sonore les crépitements du poêle sur lequel sont posés les pierres à saunas – des pierres qui accumulent la chaleur sans éclater sous les hautes températures. Pour me rafraîchir en ressortant du sauna, je suis restée un moment assise sur un banc extérieur pour regarder le paysage. Et vraiment, le fait de pouvoir se balader nu en regardant le coucher de soleil, de sentir le vent sur sa peau, c’est un truc tout bête, mais le sentiment de liberté et de détente que ça procure est assez incroyable. Après ça, je me suis emmitouflée dans mon pull, mon bonnet et une couverture polaire pour boire un cappuccino en profitant des dernières minutes de soleil. Le ciel était d’un orange de feu et l’horizon complètement dégagé. J’ai guetté le rayon vert, en vain. Cette journée aura tout de même été magnifique.



Kanelbullens Dag 


J’étais malheureusement à Paris le 4 octobre, pour la journée du kanelbulle – les roulés à la cannelle. – et n’ai pas eu droit à mon gâteau fait maison. Mais je voulais quand même en parler. Ici, ils ont dont un jour spécial pour cuisiner une pâtisserie, et l’occasion d’en cuisiner par kilos. Quelle bande de hippies.




* En partant du kallbadhus *

mercredi 10 octobre 2012

10.10.2012 : En automne, les pages blanches tombent des arbres.




Je suis rentrée en Suède il y a quelques jours, après une semaine à Paris. Ici, l’automne est arrivé et je me demande s’il existe une saison dans ce pays pendant laquelle la nature n’est pas superbe. Les arbres sont devenus rouge pétant, il pleut en même temps que le soleil et je contemple tous les jours des arcs en ciel sous le vent glacial. On se croirait en hiver, presque déjà, mais il y a des couleurs partout. Quand Nyamuk est venu en septembre, nous avons déjà pu largement profiter de cette peinture grandeur nature. D’abord pendant un week-end à l’est de la Scanie, à Kivik. Nous étions déjà allés à Simrishamn pendant l’été, le port d’à côté, entouré de gigantesques plages de sable blanc. Nous avions mangé des glaces en regardant des goélands XXL se livrer à de véritables combats de catch pour quelques miettes jetées par la foule amassée sur les bords de mer. Cette fois, Simrishamn était vide, et nous avons dormi dans une maison d’hôte à quelques kilomètres du centre ville de Kivik,  à l’entrée du parc national de Stenshuvud. Les propriétaires avaient vraisemblablement retapé cette ferme dans laquelle les poules servent de comité d’accueil, et la femme vendait ses céramiques dans une petite boutique à côté de notre chambre. Partout autour de nous, le paysage avait été verni par la pluie. Nous avons passé deux jours à crapahuter dans la forêt du parc national, qui grimpe le long d’une falaise pour s’arrêter face à une superbe vue sur la mer. Avec la brume, on se serait cru dans un conte celte, ou sur le tournage d’un film prenant le Moyen Age pour décors,  et lorsque nous sommes tombés sur un labyrinthe construit avec des petits cailloux, notre imagination a débordé.  Il y avait aussi des animaux bizarres, baptisés par nous-mêmes des « pandaches » - un mix entre un panda et une vache – mais qui étaient en vérité des vaches de race Shetland. Je garde de ce week-end le souvenir du calme et puis de la chaleur – pas à l’extérieur, mais vous voyez.



La semaine d’après avait lieu le meeting de Trans Europe Halles à Göteborg, sur lequel j’ai travaillé depuis que je suis arrivée ici. Un grand moment, et une longue semaine, épuisante. Nous accueillions une centaine de personnes venues de toute l’Europe, sur la thématique des actions « Bottom up » - ou comment partir des citoyens pour influer sur la société et les politiques. Pendant ce meeting, entre Röda Sten et Konstepidemin, je pense avoir occupé une bonne vingtaine de postes différents, parfois totalement improbables. J’ai commencé plutôt normalement à l’accueil, l’enregistrement, ai fait de la comptabilité, de la décoration dans les salles, j’ai remplacé une photographe, ai été appelée pour aider un technicien avec l’ordinateur, j’ai pris des notes pendant des débats, assisté aux assemblées générales, et ai fini comme grand final à faire la sécurité incendie sur un spectacle de circassiens qui jouaient avec le feu. Cette semaine est passé comme un grand tourbillon qui s’est achevé sur le partage d’une bouteille de champagne « backstage » avec deux autres jeunes filles prises dans la même frénésie. Et puis, le lendemain, nous sommes partis visiter un autre centre : Not Quite, à Fengersfors. Il y avait plus de deux heures de route depuis Göteborg, un chemin magnifique qui longeait les grands lacs au centre de la Suède, et me faisait découvrir de nouveaux paysages. Arrivés à destination, nous avons découvert l’ancienne usine de papier recouverte de feuilles d’un rouge sang qui recouvraient les murs. L’endroit était magnifique. Nous avons mangé dans le restaurant avant de partir pour la visite du lieu. Karl, notre guide, nous a fait découvrir les moindres recoins de ce lieu passionnant. Dans une grande salle froide, il s’est soudain arrêté pour nous faire partager son « rituel ». Après une minute de silence, il s’est soudain jeté par terre et s’est coulé dans une demie silhouette forgée dans un métal lourd, et qui prenait la forme d’un mégaphone au niveau du visage. Allongé dans la poussière, Karl s’est mis à chanter à travers cette armure. Il se relevait et vacillait sous le poids du métal, mais continuer à chanter, et à diriger vers nous son mégaphone en tournant sur lui-même. Cette performance était d’une force presque dramatique. Voir cet homme tenter de se lever, et retomber toujours, sans que sa voix ne cesse avait quelque chose de profondément émouvant.


La visite s’est terminée par un atelier de forge, pendant lequel j’ai pu pour la première fois de ma vie apprendre à forger du fer. Je ne suis vraisemblablement pas douée pour ça, puisque le résultat de mon œuvre était… inattendu. Mais je rajoute une ligne dans la liste de mes expérimentations manuelles.

Car ces derniers temps, j’ai beaucoup créé avec mes mains. Mon été ayant été en grande partie consacré à l’écriture de mon mémoire, j’ai fini par atteindre une overdose, et n’ai plus eu envie de formuler une seule idée, ou utiliser mon cerveau pour quoi que ce soit. J’ai donc décidé de me mettre à des activités manuelles – chose que je crois bien n’avoir jamais faite en dehors des travaux pratiques à l’école, à part un pompon, une fois, quand j’avais neuf ans. J’ai peins, j’ai découpé du papier, du carton, collé le tout ensemble, mis du vernis, et entamé d’autres projets à plus long terme qui feront l’objet d’une surprise. Très honnêtement, je ne suis pas douée pour ça. Une enfant de quatre ans ferait pareil ou mieux. Mais ces activités m’ont salutairement vidé la tête, et c’est exactement ce dont j’avais besoin.

Et puis, la semaine dernière, je suis rentrée en France pour passer ma soutenance et mettre un terme – enfin ! – à mon cursus universitaire. Et j’ai réalisé que mes deux projets qui prenaient toute mon attention ces dernières années (finir mes études et partir en Suède) se sont réalisés quasiment en même temps.

Je suis revenu à Lund et maintenant, le froid est là, mordant. La lumière baisse et l’hiver s’installe peu à peu. Je sens l’envie de me recroqueviller, de rester en tête à tête avec les histoires que je m’invente en écoutant des chansons chaudes. Alors je me remets à traîner dans les cafés pour boire des boissons brûlantes en regardant les gens. Et j’ai envie de me remettre à écrire. J’ai dit à Nyamuk en finissant la fac : J’ai fini mon chapitre ; maintenant, la page est blanche. La page est blanche, donc, et elle est tout aussi excitante qu’angoissante. Elle signifie la possibilité d’écrire une nouvelle histoire, de découvrir de nouvelles intrigues ; mais elle veut dire aussi que je ne sais pas ce qui va se passer, et qu’elle peut rester comme ça, sans rien dessus. La seule certitude que j’ai sur ce nouveau chapitre, c’est que cette fois je ne l’écrirai pas seule.

Je me suis demandée pendant un moment ce que j’allais pouvoir faire de ces journées de travail qui finissent tôt. Et j’ai trouvé : c’est peut-être l’occasion de prendre le temps de définir une nouvelle trame à notre aventure.

Alors je collectionne les pages tombées des arbres et utilise leur rouge comme encre pour écrire un nouveau roman.

mercredi 15 août 2012

15.08.2012 : S'éloigner




Voilà : j’écris maintenant depuis mon nouvel appartement dans lequel j’ai déménagé ce week-end. Pour rappel, il m’a fallu trouver un autre logement car il était très difficile d’héberger Nyamuk dans la Maison aux Deux Pommiers et ma petite chambre. Surtout s’il reste ici plusieurs mois… mais ça, ce sera un autre chapitre.

Je vis maintenant à dans l’est de Lund… à l’extrême est. Mais vraiment : lorsque je sors sur mon balcon, ce n’est plus la ville que je vois, mais les champs ! Marian a dormi pendant trois nuits ici et lorsqu’elle est descendue du bus, elle donnait l’impression d’avoir fait des milliers de kilomètres pour arriver jusqu’ici. En vrai, il n’y a que vingt minutes de bus pour atteindre le centre ville et en tant que Parisienne, je dois dire que ça ne m’a pas choquée. Mais ici, vingt minutes, c’est le bout du monde.

Moi, au contraire, je suis plus que ravie d’être ici. Déjà parce qu’avec les trajets en bus, je peux écouter ma musique en regardant le paysage et ça reste l’un des meilleurs moments de ma journée. J’avais vraiment l’impression de ne pas pouvoir faire de pause dans mon cerveau sans ces petits moments où je n’ai techniquement rien à faire si ce n’est imaginer tranquillement mes petites histoires en regardant la route. En plus de ça, sortir de la ville, c’était exactement ce que je voulais. M'éloigner pour prendre plus de temps, plus de douceur, et expérimenter un nouveau mode de vie. Hier, Marian m’a emmenée voir un « trésor » devant chez moi : des dizaines d’arbres croulant de prunes que nous avons ramassées par poignées. J’ai même maintenant cette espèce d’envie folle d’en faire de la confiture. Oui je sais, je suis complètement dingue. J’ai l’impression d’avoir des tonnes de trucs à découvrir et j’ai notamment de plus en plus envie de créer des choses avec mes mains. Je viens de peindre un truc là. Rien de bien exceptionnel, mais je crois que c’est la première fois que je me pose pour peindre un truc. Je vais peut-être finir en ermite ici – et je sais que cette idée va en faire sourire certains : ça devait sans doute être mon destin !

Je m’émerveille donc chaque jour un peu plus de cette nouvelle vie qui m’ouvre de plus en plus ses bras. L’appartement en lui-même est un petit paradis terrestre. 70 m² avec grande chambre, grande cuisine, immense salon qui donne sur le balcon et une salle de bain sans moisissures – ce qui me change de la Maison aux Deux Pommiers, quand même. Sans oublier tous les équipements qui vont avec, y compris UNE CHAINE HI-FI avec des ENORMES ENCEINTES ! Après deux mois et demi de sevrage, je peux donc me remettre à écouter de la musique chez moi en faisant autre chose, sans être bloquée par le casque relié à l’ordinateur. En BO de ce texte, j’ai donc mis Grandaddy (qui passe la semaine prochaine en concert gratuit à Malmö, hiiii) en attendant que la peinture sèche. Tout serait absolument parfait si je ne gardais pas en tête le fait que j’ai un mémoire à finir cette semaine – seule épine dans le pied. Sans ça, je serai sans doute au bord de l’extase.

Je garderai quand même un petit souvenir nostalgique de la Maison aux Deux Pommiers. J’y ai passé ma dernière nuit vendredi en revenant de Malmö et on aurait dit qu'elle voulait me laisser un cadeau avant de partir. En rentrant, je suis allée dans le jardin dans lequel j’aurais sans doute davantage habité que dans ma chambre. Je me suis assise dans le siège en bois et j’ai regardé le ciel. Ca faisait longtemps, je crois, qu’il n’avait pas été aussi beau. Il n’y avait pas un seul nuage, la lune brillait tellement que j’ai cru que quelqu’un avait allumé un lampadaire dans le jardin. Et cette nuit là, il a plu des étoiles filantes. Je suis restée là-bas le temps d’écouter le premier album de Muse, et je pense en avoir vu pas loin de dix. C’était… magique.

Tout ça, ce déménagement et cette nuit des étoiles filantes m’ont mis du baume au cœur après une période qui n’a pas été si facile. J’ai énormément travaillé pour jongler entre mon travail et mon mémoire, au point de faire un burn out en bonne et due forme avec arrêt total de mon cerveau et les grandes eaux dans l'herbe du jardin. Ces dernières semaines ont aussi été pleines de visites qui m’ont remplies de joie mais m’ont aussi laissée avec un sacré vide quand tout le monde est parti. Nyamuk d’abord, resté avec moi dix jours – et malheureusement pas pendant la meilleure période de mon état moral. Puis Thibault, Rémi et Tania avec qui j’ai pu faire mon premier dîner aux chandelles dans le jardin de la Maison aux Deux Pommiers. Et enfin Lolo, Laure, mon Mulet avec Cédric, la semaine dernière, qui auront inauguré en même temps que moi cet appartement –pour lequel je n’ai pas encore de nom d’ailleurs. Avec eux, j’ai pu faire la chose la plus suédoise possible : aller au sauna sur la mer à Bjärred. Une petite construction en bois au bout d’une jetée et qui permet d’alterner la chaleur du sauna dans lequel on peut profiter de la vue sur l’horizon, avant de plonger complètement nu dans l’eau froide. C’était incroyablement relaxant et j’ai presque envie d’y retourner toutes les semaines et surtout, surtout cet hiver ! C’était aussi exactement ce dont j’avais besoin : un peu de cocooning, prendre soin de moi après ces quelques semaines un peu chaotiques. Le soir, en rentrant à l’appartement, Laure nous a cuisiné du renne avec des chanterelles et la bouteille de vin qui va bien. Je me suis installée dans mon vieux canapé pour y faire des mots croisés, et je me suis revue chez ma grand-mère en Normandie, quand ma seule préoccupation était de trouver quelque chose à faire.

Très bientôt – d’ici la fin de la semaine hopefully – trouver quelque chose à faire après mes journées de travail qui finissent à 16h30 sera sans doute à nouveau ma seule préoccupation. En attendant, j’essaye de faire attention, de ne pas trop me prendre pour Wonder Woman qui peut jongler avec toutes les taches en même temps sans jamais craquer, sans culpabiliser à l’idée de me poser sur mon canapé pour peindre un truc qui n’aura peut-être jamais aucune utilité.

Et d’ailleurs, il est l’heure pour moi d’aller regarder mon plafond en écoutant Grandaddy et d’imaginer de grandes histoires tragiques qui se dessinent sur le blanc des murs.