mardi 5 janvier 2016

20-29.11.2015 - Chiang Mai part.4 : Une journée à l'Elephant Jungle Sanctuary


L'une des grandes attractions touristiques en Thaïlande, c'est encore l'éléphant. Et le pays semble avoir une relation assez contradictoire avec son animal emblématique. Considéré comme un être sacré, vénéré, respecté, les hommes ne se contentent malheureusement pas d'en sculpter des statues ou d'estampiller des t-shirts et des pantalons à son effigie. Aujourd'hui, il est surtout torturé pour satisfaire les vacanciers.

Sa force et sa capacité d'adaptation en ont fait depuis des millénaires un précieux instrument pour effectuer de lourdes taches, notamment le transport du bois. Paradoxalement, c'est cette tâche pour laquelle il était utilisé qui a contribué à sa lente disparition : la surexploitation des forêts a conduit à la destruction de son environnement. Aujourd'hui, il ne reste presque plus de forêts en Thaïlande pour héberger les quelques milliers d'éléphants sauvages qui restent. Condamnés à chercher leur nourriture dans des endroits découverts ou cultivés, ils sont devenus des proies encore plus faciles pour les chasseurs, qui les tuent pour leur ivoire, ou pour capturer les plus jeunes qui seront ensuite dressés pour amuser les gens.

C'est sans doute ce qui m'a le plus horrifiée, lorsqu'on m'a expliqué quelle était la condition des éléphants actuellement en Thaïlande : les éléphants faits prisonniers sont soumis à une sorte de rituel ancestral, le « phajaan », qui découle de la croyance que l'on peut séparer l'esprit et le corps de l'éléphant pour en faire un être plus docile. Concrètement, cela consiste à torturer l'éléphant avec des coups de poing et des crochets, jusqu'à ce que le traumatisme soit tellement ancré en lui qu'il obéisse au doigt et à l’œil à son « mahout », son dresseur. L'éléphant est ensuite prêt à trimbaler des touristes toute la journée sur son dos, supportant un poids considérable et les coups répétés du mahout. A l'occasion, on mettra dans sa nourriture un peu d'amphétamine pour le motiver et lui donner un peu de cœur à l'ouvrage.

Sachant tout cela, il était pour moi impensable d'aller me balader à dos d'éléphant. Et les voir à la queue leu leu promenant des familles entières à Ayutthaya était un spectacle particulièrement douloureux. Heureusement, il est possible, notamment à Chiang Mai, de vivre une belle expérience avec un éléphant sans participer à sa torture.




Plusieurs « sanctuaires » pour la protection des éléphants se sont créés au fil des années. Il faut faire particulièrement attention lorsqu'on choisit l'endroit, car il suffit pour certain de s'appeler « Quelque Chose Sanctuaire » pour se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas. Le plus connu reste l'Elephant Nature Park, mais c'est aussi le plus cher. Lorsque nous avons voulu réserver, avec Jenifer et Carolyne, le « long tour » était complet sur plusieurs semaines. Il ne restait que le circuit « court » qui coûte presque le même prix.

Nous avons alors entendu parler de l'Elephant Jungle Sanctuary, un refuge pour éléphants créé en 2014, et initié conjointement par des habitants originaires de Chiang Mai et des tribus Karen qui vivent encore dans les montagne qui entourent la ville. Cet éco-projet s'occupe actuellement de trois sites d'une vingtaine d'éléphants, dont la plupart ont été rachetés à des centres qui les maltraitaient. Les plus jeunes sont depuis nés dans ces sanctuaires, que l'on peut visiter pendant un ou plusieurs jours.

Nous avons été récupérées directement à notre auberge et sommes parties avec un petit groupe en songthew pour rejoindre le site à près de deux heures de route, perdus au milieu des montagnes. Là, ce sont des Karen qui nous ont accueillis, et ce sont eux qui nous ont parlé de la condition des éléphants et de leur travail pour les réhabiliter et sensibiliser la population à la nécessité de sauver cette espèce en voie de disparition.

Dans le sanctuaire, les éléphants ne sont pas attachés et se promènent librement entre la rivière, la cascade et leurs énormes flaques de boue. Nos guides nous ont expliqué que lorsqu'ils ont récupéré les premiers animaux, ceux-ci étaient très agressifs envers les hommes, et qu'il a fallu beaucoup de temps et de patience pour qu'ils leur fassent à nouveau confiance. Et j'espère ne pas être trop naïve en disant cela, mais cette relation de confiance paraissait évidente entre eux et les éléphants dont ils s'occupaient.

Dès notre arrivée, après quelques explications et précautions d'usage, nous avons pu approcher ces gigantesques animaux pour leur donner quelques bananes. Certains faisaient la fine bouche, et refusaient celles qui étaient trop vertes pour passer à une personne avec des fruits plus intéressants. D'autres – et notamment les plus jeunes – avalaient tout ce qu'on leur présentait. La deuxième étape, ce fut le bain de boue : les éléphants ont l'habitude de se recouvrir de boue, qu'ils utilisent comme un anti-moustique et une crème solaire naturelle. Les éléphants, couchés dans la boue, se laissaient masser, caresser, gratter. Nous les avons ensuite accompagnés à la cascade où nous avons pu nous débarbouiller en même temps qu'eux dans la rivière. Les guides Karen étaient aussi avec nous et prenaient un certain plaisir à nous arroser de boue ou d'eau, au choix.


L'Elephant Jungle Sanctuary est encore récent, et sans doute moins spectaculaire que l'Elephant Nature Park, mais leur sincérité et leur simplicité m'a touchée. J'ai été un peu perturbée, au départ, de voir qu'il y avait un certain rituel installé, que les éléphants suivaient sans doute de manière identique jour après jour. J'ai été surprise, aussi, qu'il n'y ait pas de programme de réhabilitation à la vie sauvage, comme j'en avais entendu parler pour l'Elephant Nature Park. Mais lorsque j'ai posé la question à un de nos guides, il m'a dit qu'il était impossible de les remettre dans la nature sauvage, puisqu'il n'y a plus de territoires pour eux sur lesquels ils sont en sécurité. Vivre au sein du sanctuaire est la seule garantie pour eux d'avoir suffisamment de nourriture et de ne pas être à nouveau capturés pour être réduits en esclavage.

Quelques jours plus tard, j'ai croisé des éléphants sur le bord de la route, dans ce qui semblait être un autre centre où les touristes pouvaient venir s'occuper d'eux. Ceux-là étaient enchaînés et se balançaient de droite à gauche, tournaient nerveusement sur eux-mêmes. Rien à voir comparés à ceux avec qui j'ai passé la journée. Je crois que cette image a achevé de me convaincre que j'avais fait le bon choix en choisissant cet endroit, et en donnant une certaine somme d'argent (60 euros, en l'occurrence) à ce projet.


L'un de nos guides nous a demandé, en partant, de parler au maximum de ce qu'ils font ici, pas seulement pour leur faire de la pub, mais parce qu'il espère que si tous les touristes venant en Thaïlande savaient ce que cache la réalité des offres de divertissement avec les éléphants, la demande diminuerait et l'offre disparaîtrait. 

Je fais le même vœu que lui. Décider de ne pas monter sur un éléphant ne changera sans doute pas nos vies, mais ça pourrait définitivement changer la sienne.

20-29.11.2015 : Chiang Mai part. 3 : "Could, could have, should, should have" - petite instantané de la vie au présent.



La scène

Un rooftop bar vers Nimmanhaemin, un quartier un peu éloigné de la vieille ville de Chiang Mai. Nous nous y sommes arrêtées par hasard, Kristi et moi. Elle m'avait proposé de l'accompagner pour visiter cette partie de la ville que je ne connaissais pas, un quartier qui lui a été recommandé par un groupe de « voyageurs travailleurs », souvent des freelance ou des autoentrepreneurs dont l'outil de travail est principalement Internet, et qui peuvent se permettre de vivre dans des pays où il fait bon vivre pour pas cher. Dans l'artère principale, des cafés et des restaurants un peu plus trendy se succèdent. Aux terrasses, beaucoup moins de touristes, beaucoup plus de jeunes Thaïlandais qui boivent un coup entre amis. Nous sommes loin des muffins vegan et des cocktails à la kambucca. Au détour d'une rue, nous avons vu cet hôtel, dont le bar surplombe la ville. Il y a encore peu de monde, et ils jouent de la musique française, souvent remixée.

Les personnages

Moi, pour ma dernière soirée à Chiang Mai avant de m'en aller vers Pai, à quatre heures de route vers le nord. Pas tout à fait envie de quitter la ville, je me verrai bien m'installer ici encore plus longtemps, faire cette retraite de méditation sur laquelle j'ai fait une croix pour le moment, et continuer à écrire au Blue Diamond.

Et Kristi, Américaine de Seattle d'une trentaine d'année. Kristi est chanteuse et comédienne, et son sourire est tellement grand qu'on dirait parfois qu'il dépasse son visage. Elle essaye d'apprendre le français, alors je lui donne des mini leçons, au détour d'une conversation. Je sens que si nous avions passé plus de temps ensemble, nous serions devenues très proches. Mais je pars vers le nord, et elle s'en va en Birmanie.

Le sujet

Sans doute parce qu'elle apprend le français, Kristi et moi avons beaucoup parlé des langues et de leur apprentissage ces derniers jours. Elle ressent une grande honte, en tant qu'Américaine, de ne pas être capable de parler une autre langue que l'anglais. Elle m'explique qu'aux Etats-Unis, il n'y a que deux années d'apprentissage obligatoires d'une langue étrangère. Elle paraît fascinée quand je lui dis que nous en avons sept, et que ces sept années nous permettent aussi d'en apprendre beaucoup sur la culture du pays. Et qu'une langue, la manière dont elle est construite, en dit déjà énormément sur la culture du pays d'origine.

Le début de la conversation a été tronquée.

« - Par exemple, je t'ai entendue demander plusieurs fois aux serveurs dans les restaurants quel est leur plat préféré, ou ce qu'ils te suggèrent. A chaque fois, ils avaient l'air confus et ne pouvaient pas te répondre. Je pense que c'est parce que ça ne se fait pas vraiment de demander comme ça le sentiment personnel, individuel, de quelqu'un que tu ne connais pas. 

- Oui, j'ai remarqué ça aussi.

- Il y a une chose qui m'a fascinée dans le bahasa, qu'ils parlent en Indonésie : ils ne conjuguent pas les verbes. Les temps n'existent pas. Donc, quand tu veux parler de quelque chose qui s'est passé, ou qui se passera, tu dois toujours remettre les choses dans un contexte temporel précis, ajouter des mots. Plutôt que dire « j'ai visité tel endroit », il faut toujours rajouter un indicateur de temps : « la semaine dernière / le mois dernier / hier, j'ai visité tel endroit ». Je crois que c'est la même chose en thaï.

- Et comment est-ce qu'ils font pour le conditionnel ? « Je devrais faire ça », par exemple.

- Je pense qu'ils doivent aussi rajouter des adverbes, comme... Attends... Comment est-ce qu'on pourrait dire ça...

- Peut-être que le conditionnel n'existe tout simplement pas, dans ces langues.

- Ca voudrait dire que le concept en lui-même n'existerait pas ? Si on ne peut pas exprimer « je devrais faire ça » ou « j'aurais du faire ça », peut-être que le concept même de regret ou de potentiel devoir n'existe pas. Tout se passe au présent.

- Ce serait en tout cas très lié à la culture bouddhiste, du coup. C'est peut-être pour ça qu'ils sont aussi zens, aussi ancrés dans le présent. L'idée même d'agir potentiellement sur le passé ou le futur n'existe pas. Seuls l'action en elle-même et le présent comptent. »

Kristi s'absente quelques minutes.

« Tu sais, cette conversation me fait énormément cogiter. Je m'intéresse depuis longtemps à tout ça, le bouddhisme, la méditation. Je comprends la théorie, et je comprends comment je pourrais être bien plus heureuse dans un état de pleine conscience du moment présent, et non pas dans le regret du passé ou dans l'expectative de l'avenir. Mais je ne peux pas empêcher mon cerveau de réfléchir de cette manière. Il m'a toujours manqué une clef pratique. Je crois qu'on vient de la trouver, cette clef pratique : chaque fois que le regret du passé ou l'angoisse d'un événement non encore advenu viendra frapper à la porte de ma tête, je vais m'efforcer de reformuler en m'interdisant d'utiliser le terme « je pourrais », « j'aurais pu », « je devrais » ou « j'aurais du ». De cette manière, j'ai l'impression de pleinement prendre conscience que je n'ai aucun pouvoir sur ces événements à l'instant précis, et que je serai simplement capable de les affronter le moment venu. C'est-à-dire, au moment où je pourrais dire « je le fais » et non « je devrais le faire ». Je crois que ça va beaucoup m'aider. Et que lorsque le fameux moment du « je le fais » se présentera, alors je serai prête, et je le ferai vraiment, pour ne pas que ce moment se transforme en un « j'aurais du ». »


Spoiler alert

Deux semaines plus tard, je peux vous dire que cette méthode fonctionne à merveille. 

lundi 7 décembre 2015

20-29.11.2015 : Chiang Mai part. 2 : "Saying goodbye sucks."


* Photo prise par Best du Great Chiang Mai Hostel *

En arrivant à Chiang Mai, j'ai tout de suite su que j'allais tomber amoureuse. Je suis arrivée de nuit, après dix heures de train, et j'ai attrapé un songthew, ces petits bus rouges qui arpentent la ville, pour rejoindre mon hôtel. Je ne pouvais pas bien voir les rues, mais j'ai senti cette odeur familière de fleur de jasmin, et j'ai su que j'allais me sentir bien ici.

J'ai très vite pris mes marques entre le Great Chiang Mai Hostel, ma maison ; le Blue Diamond Breakfast Club où j'ai squatté la terrasse pendant des heures, en travaillant et en buvant mon café ; le petit restaurant local juste en face du Blue Diamond, où je savais que j'allais retrouver Brayden tous les matins en train de siroter son fruit shake ; le Bamboo Bee, un autre succulent restaurant végétarien, spécialiste de la fausse viande ; et ce minuscule bar où de jeunes thaïs s'entassent autour d'une table pour gratter leur guitare en essayant plus ou moins de couvrir les morceaux de Scorpions dont le patron est fan.

Pendant dix jours, les journées se sont déroulées dans une agréable lenteur, presque une routine. Après le petit-déjeuner, nous partions souvent en scooter visiter un temple, plus ou moins loin du centre-ville, ou bien simplement pour errer dans les rues étroites de la vieille ville où s'enchaînent les auberges, les petites boutiques, les studios de yoga et les restaurants « healthy ». Nous nous sommes parfois aventurés plus loin, le temps d'un roof-top dans un quartier plus excentré, ou pour aller voir un film dans un grand centre commercial. Mais toujours, nous finissions par tous nous retrouver en fin d'après-midi autour de la petite table en bois devant le Great Chiang Mai Hostel, une Chang à la main, parfois un jeu de carte dans l'autre, avant d'aller dîner et d'hésiter entre prolonger la soirée au jazz club, au Yellow Corner, ou simplement autour de cette petite table ronde en bois. Tous : Sarah, Finn, Leo, Kristi, Yvonne, Isabel, Joe, Sanne.

J'avais rencontré Sarah, Finn et Leo à l'auberge, le premier jour, et ce sont eux qui m'avaient proposé d'aller découvrir ce petit bar local, juste à côté de là où nous vivions. Sarah et Finn voyagent en couple pendant plusieurs mois. Ils arrivent du Sri Lanka, iront ensuite au Laos, au Vietnam, et au Cambodge pour les fêtes de fin d'année.

Finn est grand, très très grand. Chaque fois qu'il rencontre un thaï, il se présente comme « Chang », l'éléphant, en pointant du doigt son t-shirt « Chang » avec le logo de la marque de bière du même nom. Passionné de photo, il s'arrête très souvent dans la rue et demande poliment à chaque personne s'il peut les photographier. Sarah, elle, l'attend calmement en souriant.

Leo, lui, voyage seul depuis déjà plusieurs mois. Il a abandonné son « wolf pack » pour venir ici, à Chiang Mai, pour la fête des lumières, tandis que les autres sont descendus dans les îles du sud pour les fameuses « full moon parties ». Leo parle constamment, sort mille blagues à la seconde, et ne quitte jamais son chapeau. Il nous explique qu'il en a plusieurs, avec des utilisations différentes. A Londres, il est enseignant en école primaire, mais il est aussi circassien, et il me montrera plus tard des photos de ses numéros de rue.

C'est étrange comme les relations entre les voyageurs solo vont vite, beaucoup plus vite que ce que nous pouvons vivre dans nos pays respectifs. Au bout de quelques heures à peine, les confidences s'allongent sur la table. Leo émet l'hypothèse que nous tous, nous sommes là pour échapper à quelques chose. Fuir. Après quelques secondes de silence, chacun y va de son histoire. Souvent, ce sont des ruptures. Abruptes. Qui laissent un peu tout le monde sur le carreau, des plans sur le long terme qui soudainement tombent à l'eau et qui vous laissent sans perspective. Comme un gouffre sans fond. Parfois, il s'agit d'échapper à une situation dans laquelle on s'est embourbé. Toujours, cette fuite est liée à une blessure, une cassure dans le plan initial qui nous laisse tous un peu errants.

Et c'est donc avec eux, ces petits amputés de quelque chose, que j'ai célébré Loy Khratong, la fête des lanternes. Un moment important pour moi. J'ai commencé à véritablement envisagé ce voyage après avoir vu des photos de la fête des lanternes à Chiang Mai. Des centaines de lampions qui remplissent le ciel de leur petite flamme. Dans la tradition thaï, Loy Khratong, c'est l'occasion de laisser s'envoler, dans le ciel ou sur des petits bateaux confectionnés avec des fleurs et abandonnés sur la rivière, les mauvaises pensées, les choses négatives, de les voir dériver et de passer à autre chose.

Le personnel du Great Chiang Mai Hostel avait organisé pour nous un rassemblement pour que nous allions tous ensemble allumer nos lanternes et les laisser partir. Et puis, nous sommes allés à la rivière, laisser dériver nos khratongs.

Sur le bord de l'eau, je me suis accoudée sur le ponton en bambou. Des centaines de lanternes volaient au-dessus de ma tête. Et là. Le cœur qui bat plus vite. C'est là que je suis tombée amoureuse. En une seconde. Amoureuse de je ne sais quoi, mais amoureuse.

La soirée et les jours se sont prolongés, avec eux tous, toujours les mêmes. Et puis, il a fallu se séparer. Quand ils sont partis, j'étais malheureuse comme une pierre. C'est aussi ça, les rencontres de voyage. On se rencontre aussi vite qu'on se quitte. Je me suis dit : si je m'attache autant à chaque personne rencontrée pendant les prochains mois, on n'est pas sortie du foin.

Alors, pour me rassurer, je voudrais me rappeler cette petite anecdote : un soir, alors que je marchais dans les rues de Chiang Mai avec Sarah, Finn et Leo, nous sommes rentrés dans un petit restaurant local pour utiliser leurs toilettes. Il n'y avait que des thaïs, et parmi eux, deux occidentaux. Le visage de l'un d'eux me paraissait familier, et je lui ai demandé :

« Est-ce que la nourriture est bonne ici ? »
«  Oui. Mais tu sais, nous nous sommes déjà rencontrés. »
« C'est bien ce qu'il me semblait. Où ça ? »
«  A Lund. »

Et puis, c'est revenu. Août 2011. J'allais à Lund pour la première fois pour candidater auprès de Trans Europe Halles. Je dormais dans un wagon de train abandonné, transformé en auberge de jeunesse. Nous n'étions que trois personnes. Je suis partie avec R. boire quelques bières et regarder un concert sur Stortorget. En rentrant à l'auberge, il a essayé de m'embrasser, mais je l'ai repoussé. Le lendemain, il a repris son voyage en vélo, jusqu'à Göteborg, et j'ai eu mon poste à Trans Europe Halles. C'est lui que j'ai rencontré dans ce petit restaurant de Chiang Mai. Il n'a pas arrêté de pédaler depuis, et nous nous retrouvons ici.

Alors c'est ce que je me dis. Nous nous reverrons, for sure. Nous nous reverrons. Et ce sera bien. Forcément bien.


 * Photo prise par Best du Great Chiang Mai Hostel *



B.O. du moment : Aztec Camera - Down the dip



"I put all the love and beauty in the spirit of the night
And I'm holding my ticket tight
Stupidity and suffering are on my ticket too
And I'm going down the dip with you"

vendredi 4 décembre 2015

20-29.11.2015 : Chiang Mai part.1 - Thanksgiving & Namasté


Et puis, je suis enfin arrivée à Chiang Mai. J'y ai rejoint plusieurs personnes : mes Autrichiens, mais aussi Carolyne et Jennifer, deux Américaines, et Brayden, un Australien, tous rencontrés à Kanchanaburi. Pendant dix jours, le Great Chiang Mai Hostel est devenu notre maison, une auberge qui vient d'ouvrir, flambant neuve, et idéalement située juste à côté de la vieille ville. Le personnel était charmant, et j'ai presque versé ma petite larme en partant.

Il y aura beaucoup de choses à dire sur Chiang Mai, mais je voudrais commencer par Thanksgiving. Il y avait plusieurs Américains dans l'hôtel, et célébrer cette fête tous ensemble semblait important à leurs yeux. Alors nous sommes tous allés dîner dans un restaurant italien qui nous a annoncé, après 40 minutes d'attente, qu'il n'y avait plus de pizzas et la soirée s'est terminée en semi-dispute avec le patron. Il paraît que c'est toujours comme ça, pour Thanksgiving. Du coup, nous n'avons pas fait le traditionnel tour de table pour savoir à qui nous aimerions adresser nos remerciements.

Mais je voudrais quand même le faire maintenant.

Je voudrais d'abord remercier Florian, qui m'a remonté le moral à la Tavee Guest House, à Bangkok, quand j'ai raté mon train de nuit pour Chiang Mai à cause d'embouteillages monstrueux, et que j'ai du passer une soirée forcée dans cette ville qui, décidément, continue de me maltraiter. Il était là avec sa petite amie, Mélissa, ils arrivaient à la fin de leur voyage en Thaïlande. Alors que je commençais à paniquer sur ma volonté de continuer, de voyager seule, loin, d'être confrontée à tout un tas de difficultés que, peut-être, je n'arriverai pas à surmonter, Florian m'a simplement dit : « Ce n'est que le début de ton voyage. Prends les choses les unes après les autres. Tu es venue ici pour une raison, pour trouver quelque chose. Alors cherche, trouve ce que tu es venue chercher, et tu rentreras après. » Je suis partie me coucher apaisée. Alors, voilà, merci, Florian. J'espère que vous êtes bien rentrés.

Je voudrais aussi remercier Neil. Dès mon premier jour à Chiang Mai, je suis allée au Wat Suan Dok, un temple qui héberge la Bouddhist Academy. Dans les jardins du temple, des moines sont là, assis autour de tables en bois. Il suffit de s'y asseoir et de leur poser les questions qu'on veut. Je suis arrivée, toujours un peu déboussolée, avec la conviction que ce moine, assis en face de moi, allait me donner des réponses à des questions que je n'avais pas. Il a évidemment eu l'air bien embêté quand j'ai commencé à verser quelques larmes, sans pouvoir lui dire la raison. C'est finalement Neil, grand Britannique baraqué d'une cinquantaine d'années, bras tatoués et crâne rasé, qui est venu à ma rescousse.

« Tu veux qu'on discute un peu tout les deux ? »
« Heu... »
« Viens, je vois que tu as besoin de parler. »

Neil a été policier, puis il a travaillé dans la sécurité. Et un jour, il a découvert le bouddhisme. Aujourd'hui, il vit la plupart du temps à Chiang Mai et apprend l'anglais aux moines qui sont dans ce temple. Lui aussi veut devenir moine. Il est là pour étudier.

J'ai commencé à expliquer à Neil à quel point j'avais peur, une peur indéfinissable, qui ne visait pas d'objet en particulier, mais là, omniprésente. Et puis, j'ai parlé des attaques à Paris. Et pour la première fois depuis ce vendredi-là, j'ai pleuré, pour de vrai, et je me suis sentie soulagée d'un poids énorme. Neil essayait de me réconforter. « Don't worry sweetheart, don't worry little thing. » Et puis, il m'a dit : « Tu ne peux rien faire contre ces terroristes. Mais tu ne peux pas les laisser avoir ta peur. Tu ne peux pas les laisser avoir tes larmes. Si tu as peur, ils ont gagné. Alors maintenant, ris, danse, bois un peu d'alcool et fais ce que tu dois faire ici. » Et mon sourire est revenu.


* Au Wat Suan Dok *

Je voudrais remercier mon chauffeur de tuk-tuk qui m'a emmenée au Wat Umong, à une vingtaine de minutes du centre de Chiang Mai, où je suis allée pour me renseigner sur les retraites de méditation. Après avoir eu les informations que je voulais, je l'ai cherché dans les immenses jardins du site. Je l'ai retrouvé à l'entrée de ce temple si particulier, dont les galeries sont comme creusées dans la roche. Il m'a montré l'entrée. Je l'ai retrouvé ensuite devant l'autel où il faisait sa prière. Il m'a invitée en silence à m'asseoir à côté de lui. Et puis, toujours sans un mot, il m'a donné de l'encens, m'a montré comment faire, et c'est ensemble que nous nous sommes recueillis devant la petite statue du Bouddha. Il m'a ensuite entraînée vers un grand bassin et a acheté du pain pour que je puisse le lancer aux énormes poissons chats qui se jettent en masse sur la moindre miette qui touche la surface de l'eau, provoquant un impressionnant bouillonnement de nageoires et de moustache dans le bassin. Il ne parlait pas du tout anglais mais il a essayé de m'apprendre des mots en thaï. Et puis, avant de me ramener à mon hôtel, il m'a emmenée avec son tuk-tuk faire un tour du grand campus universitaire de Chiang Mai, et de certains quartiers de la ville que je ne connaissais pas. Tout ça, sans un autre mot que son sourire, et sans rien demander de plus.


* Les poissons chats du Wat Umong* 

Je voudrais remercier Mucki, pour son rire contagieux autour des buckets de long island au Yellow Corner, ce bar en plein air qui se remplit de touristes et de locaux au son de musique boum-boum. Je voudrais remercier Bennie pour la danse, et Carissa pour cette superbe chorégraphie devant un ventilateur sur une reprise de « My heart will go on ».

Et puis enfin, je voudrais remercier quelqu'un que je ne remercie jamais. Et tant pis si ça fait prétentieux, mais je voudrais me remercier moi-même. Nous roulions avec Brayden, au retour du grand canyon, une ancienne carrière dans laquelle il est maintenant possible de se baigner. Le soleil était en train de se coucher derrière l'ombre des montagnes qui découpaient le ciel en une frise rose et pointue. Je retrouvais cette sensation de liberté, assise à l'arrière du scooter, à n'avoir rien d'autre à faire que regarder le paysage défiler. J'ai réalisé que ce moment de calme, ces sensations, je les connaissais déjà. Elles étaient déjà là, il y avait déjà tout ça en moi. J'ai ressenti l'espace d'une seconde que ce que j'étais venue chercher ne se trouve pas en Thaïlande, ni au Laos, ni au Cambodge, ni en Indonésie. Tout ce que je cherche se trouve déjà à l'intérieur de moi. Il faut juste tout dépoussiérer. Quelques jours plus tard, pendant que Carolyne et Jennifer attendaient pour se faire un tatouage au bambou, je me suis échappée pour retourner au Wat Suan Dok, où j'avais rencontré Neil. Les moines étaient en plein chant dans le temple, et je me suis assise pour les écouter. En les regardant, je me suis rappelée qu'ils n'étaient pas en train de vénérer un Dieu. Il 'n'y en a pas dans la bouddhisme. Ils étaient en train de « vénérer le divin » en chacun de nous. Ils ne cherchaient pas à ce qu'on leur donne les réponses. Ils les cherchaient en eux-mêmes. J'imagine que c'est aussi ce qu'il me reste à faire.


Alors namasté à tous et joyeux Thanksgiving.


* Au grand canyon *








lundi 30 novembre 2015

16-18.11.2015 : Kanchanaburi : Smile and simply let go


* Dans le parc national Erawan *

J'ai finalement suivi les Autrichiens rencontrés à Ayutthaya à Kanchanaburi. Ce n'était pas du tout dans mes plans, j'avais plutôt prévu d'aller à Sukhothaï. Mais je ne voulais pas être seule, et ils m'ont proposé de les accompagner.

Kanchanaburi, c'est surtout le pont de la rivière Kwaï et la « Voie ferrée de la mort ». En 1942, en pleine Seconde Guerre Mondiale, les Japonais se lancent dans le projet de construire une gigantesque ligne de chemin de fer qui doit relier Bangkok à Rangoun en Birmanie. Et ce sont les travailleurs forcés et des prisonniers de guerre qui vont devoir bâtir les 415 km de voie ferrée qui séparent les deux villes. Le projet, qui devait être achevé en trois ans, sera en fait finalisé en un an et demi, ce qui laisse imaginer les conditions de « travail » de tous ceux qui y mirent leurs mains, et dont plus de la moitié sont – comme c'est étonnant – morts.

Aujourd'hui, à Kanchanaburi, le passif un peu glauque du fameux pont au-dessus de la rivière Kwaï ne transparaît pas. Il faut sans doute aller dans les musées prévus pour ça, mais je les ai personnellement évités. Sur le pont, les touristes marchent sur les énormes rails. Parfois, un train qui fait plus ou moins le tour de la ville traverse tout doucement la rivière – alors on se pousse sur les plateformes prévues à cet effet. Autour, il y a quelques magasins, et au bord de la rivière, des restaurants illuminés la nuit, qui ressemblent à des petites lucioles, vues d'en haut. Evidemment, les prix y sont plus chers pour une nourriture moins savoureuse. C'est le jeu. C'est quand même là que nous sommes allées avec Roxanne, une Néerlandaise rencontrée dans l'auberge que j'occupe ici. C'est assez drôle de se retrouver là, dans cette ambiance romantique. On se croirait à un rencard.

Roxanne travaillait avant dans un cabinet d'avocat, mais la pression, le rythme de travail – et pourquoi ? - tout ça l'a fait fuir. Alors, elle voyage. Elle voudrait peut-être devenir coach personnel, car elle a elle-même traversé une période de transformation radicale, et elle pense pouvoir aider les autres à trouver en eux les clefs pour faire de même. Elle aussi ressemble à une force de la nature, toute en muscles, un ton ferme, décidé, mais toujours avec un rire au coin des lèvres. Elle voyage seule, elle aussi, et nous avons décidé d'aller ensemble voir les cascades du parc national Erawan, le lendemain.

C'est donc avec elle que je pars, le matin, en minibus, direction le parc national. Je n'ai pas retrouvé mes Autrichiens. Le plan initial était que nous passions une nuit à Kanchanaburi avant de prendre le train de nuit pour Chiang Maï. Nous avions même réservé nos billets en partant d'Ayutthaya. Mais arrivée sur place, j'ai réalisé que le temps serait trop court pour voir les cascades et repartir dans la même journée à Ayutthaya pour prendre le train de nuit. Je leur ai proposé de rester une nuit de plus et de prendre le train le lendemain, mais mon frère, Clément, qui connaît bien l'autochtone autrichien, m'a confirmé qu'on ne pouvait pas changer comme ça de plan à la dernière minute au risque de provoquer une crise cardiaque.

J'ai finalement changé mon billet toute seule, et c'est à eux que je pense, sur le chemin des cascades. La route est superbe, et les fenêtres ouvertes provoquent un courant d'air chaud particulièrement agréable pendant cette journée brûlante. Je pense à mes Autrichiens, et je me dis que j'ai pris la bonne décision. J'essaye de ne pas oublier ça, que je suis venue tout à fait égoïstement pour moi, que c'est mon voyage, et que je ne peux pas – je ne dois pas – m'accrocher désespérément aux autres pour me sentir plus en sécurité, au risque de ne pas faire ce que je voulais faire. Affirmer ses choix, ses envies. C'est un peu ce que je suis venue chercher, non ? Alors je pense à eux que je ne reverrai peut-être pas, et je chante dans ma tête : « I'll smile and I'll simply let go ».



Ces pensées, ce voyage entre les collines... je me suis sentie légère en arrivant au parc national. Les cascades d'Erawan s'élèvent sur sept niveaux, au milieu de la jungle, et sont séparées par environ 1 km les uns des autres. A chaque étape, on peut s'y arrêter pour se baigner. Roxanne a convié une autre personne avec nous, une Américaine dont je n'ai pas retenu le nom. Elle paraît jeune, et parle très peu. Au bout du quatre ou cinquième niveau, Roxanne décide de s'arrêter pour profiter de l'eau, et je continue avec l'autre. Nous montons les niveaux restant en silence. Arrivées au sommet, nous découvrons comme un petit bassin où l'eau, entre blanche et bleue, fait presque mal aux yeux tellement elle brille. L'eau coule sur les rochers à différents endroits. On croirait presque être arrivé au Paradis. Je crois honnêtement qu'il s'agit d'un des plus beaux endroits qu'il m'ait été donné de voir jusque là. Nous nous baignons, avec la jungle autour de nous. Nous nous asseyons sur les rochers, les pieds à l'abri des dizaine de poissons qui viennent nous bouffer les orteils dès qu'on les laisse traîner (fish spa gratos) et nous restons là pendant, quoi ? Vingt minutes ? Et nous ne nous dirons pas un mot, pendant vingt minutes. Mais étrangement, sa présence calme, douce, m'apaise énormément. Elle n'a pas envie de parler, moi non plus. Il n'y a pas d'efforts à faire.







C'est peut-être con, mais on aurait dit que ces vingt minutes de silence partagées nous ont rapprochées.

Sur le chemin du retour, nous échangeons un peu plus sur nos vies respectives. Nous nous arrêtons à une autre cascade où les rochers ont pris la forme d'un toboggan sous le passage répété de l'eau. Nous nous motivons l'une l'autre pour tenter l'expérience - « If you do it, I do it ». J'ai presque l'impression de me retrouver en dernière section de maternelle, quand celle qui allait devenir mon amie d'enfance (ou bien est-ce que c'était moi qui ai fait le premier pas ?) est venue me voir pour me demander : « Tu veux être mon amie ? ». J'ai dit oui, et il n'y avait pas besoin de dire plus. Pas besoin de se vendre, de se séduire ou de briller en société. Mon Américaine m'a demandé si je voulais monter jusqu'à la septième cascade et j'ai dit oui. Pareil. Parfois, il suffit de s'asseoir sur des rochers et de ne rien se dire, par consentement mutuel.


Alors voilà, petite mademoiselle, je n'ai pas retenu ton prénom et j'en suis vraiment désolée. Nous n'avons pas échangé nos coordonnées et les au revoir ont été très brefs. Mais je suis bien contente que tu ais été ma copine d'un jour et je te promets que je ne t'oublierai pas. Et à toi aussi, je te « smile » et « simply let go ».  



P.S. : "I'll smile and I'll simply let go" vient de la chanson "Burning this bitch down" de Sight Like December. 

mercredi 25 novembre 2015

14-16.11.2015 : Ayutthaya – Bouddhas décapités et Goldorak : sauter à travers le temps.



Quand je suis sortie de Bangkok, j'ai eu l'impression de redécouvrir les couleurs, comme quand on passe sa main sur une surface poussiéreuse, et que les motifs d'origine se révèlent.

A Ayutthaya, c'est le jaune qui m'a marquée. Le royaume d'Ayutthaya a été fondé vers 1350 par le roi Umong. Aujourd'hui, on s'y promène dans les ruines des 400 temples qui composaient la ville, et qui témoignent maintenant de la splendeur du royaume. Les temples à Ayutthaya sont un peu différents de ceux que j'ai vus à Bangkok. Ici, on voit beaucoup de prang, de très hautes tours richement sculptées renfermant une relique, et dont l'architecture vient en fait des Khmers, qui ont occupé les territoires thaïs entre le XIe et le XIIIe siècle. Ces temples ne sont pas (ou plus?) recouvertes des dorures qui m'avaient éblouies jusque là, mais ils ont conservé une couleur ocre qui donne un aspect très rocailleux à la ville.

400 temples, autant dire que ça ne se visite pas les doigts dans le nez (au sens propre comme au figuré, d'ailleurs). Dion et moi avions prévu de louer des vélos, mais la chaleur nous en a dissuadées. Sus les conseils de Ya, le gérant de notre auberge, nous sommes donc allées au Wat Chai Watthanaram, en dehors de l'île centrale où se situe presque l'ensemble des ruines, mais à seulement quinze minutes à pieds de notre logement. Le site est bien plus petit que le gigantesque squelette qui gît dans le centre, mis il permet de s'y promener plus tranquillement. C'est aussi ce temple que nous avons pu admirer de nuit, le soir, en faisant notre tour en bateau nocturne avec mes Autrichiens, rencontrés la veille. Dans ce temple, la mise à sac de la ville par les Birmans en 1767 est bien visible : des rangées de Bouddhas sont alignés le long des murs, décapités.




Et puis, de cette couleur ocre un peu passée, nous avons fait un saut dans le temps en nous retrouvant ensuite au beau milieu d'un temple, beaucoup plus récent celui-là, dans lequel une célébration avait lieu. Difficile de décrire l'endroit : plusieurs petits temples étaient rassemblés là, mais dans les espaces extérieurs qu'il y avait entre chaque, des voiles jaunes avaient été accrochés comme pour créer une toiture volante, si bien qu'on ne savait plus si on se trouvait dehors ou dedans.

Il y avait du monde, beaucoup de monde. Et surtout, il y avait de grandes statues de super-héros posées entre les Bouddhas: Superman, Batman, Goldorak, etc. J'ai fini par arrêter quelqu'un :

« - Excusez-moi, il y a une célébration spéciale aujourd'hui ?
- Ha non, c'est le temple, c'est tous les jours comme ça.
- Mais pourquoi est-ce qu'il y a des statues de super-héros ?
- Pourquoi pas ? C'est drôle de se prendre en photo avec. »

On ne peut pas lui donner tort cela dit. S'il y avait eu des statues de Sailor Moon à l'église Saint Joseph quand j'étais petite, je serais sans doute allée à la messe avec plus d'assiduité. Mais surtout, pour moi le contraste était frappant. Nous étions passés des anciens temples, gigantesques, impressionnants, vous regardant presque de haut, et de ces austères bouddhas décapités à une joyeuse fête qui me faisait presque penser à un parc d'attraction.


En traversant ce temple et cette immense foule, nous nous sommes retrouvés sur un marché flottant : autour d'un ponton, plusieurs barques flottaient, et dedans, des hommes et des femmes cuisinaient et vendaient à manger. Après de LONGUES MINUTES d'hésitation, j'ai pris des nouilles et du tofu, mais surtout, surtout... de succulentes ravioles dont la pâte est similaire à celle des boules de coco, mais avec de la noix de coco frite dedans.

Là, à cet instant précis, le bedon plein au milieu de cette foule colorée et de ces succulentes odeurs de cuisine, à l'ombre des voiles jaunes qui dansaient au dessus de nos têtes, je me suis sentie bien. En retraversant le temple, j'ai acheté une petite bougie en forme de lotus que j'ai laissée glisser sur l'eau d'une fontaine, pour dédier ce moment apaisant à ceux qui sont restés à la maison. Tout doucement, j'ai commencé à me relever. 


dimanche 22 novembre 2015

14.11.2015 : L'auberge des coeurs brisés.




Je me suis réveillée au son de ces oiseaux mi-piafs mi-singes que je n'ai pas encore identifiés. Ils font un drôle de bruit, mais je l'aime bien, ce bruit. Aujourd'hui, je pars pour Ayutthaya avec Dion, la Canadienne rencontrée à Bangkok. Nous voulons partir tôt, alors j'ai mis un réveil. Il a sonné cette fois. J'attrape mon téléphone, l'autre, pas celui qui sonne, mais le téléphone intelligent qui va sur Internet et tout, sauf que lui, sa sonnerie ne fonctionne pas, alors j'utilise mon téléphone tout naze acheté à Bali il y a quatre ans dans lequel j'ai laissé ma carte SIM française. Mais donc là, je prends l'autre, avec sa SIM thaïlandaise. Nyamuk a envoyé un message sur le groupe Facebook « Famille », où il y a ses parents et ses frères et sœurs – et moi. Il demande si tout va bien. Puis « Regardez les news ». Alors je regarde.

Attaque à Paris.
Des centaines de morts.

J'ai commencé par refuser de croire que c'était grave. Mais quand même. Sur mon mur Facebook, les message s'enchaînaient mais je ne comprenais rien. Le lien ne se faisait pas.

Je suis sortie de ma chambre. Mon premier réflexe a été d'appeler Vicken, mon frère,, parce qu'il était 2h30 du matin à Paris, et sans doute, mes parents dormaient. Au bout du fil, sa voix est étonnamment calme. J'ai presque l'impression d'entendre le sourire qu'il fait quand il veut être rassurant.

« Tout le monde va bien. Nous sommes tous rentrés. On regarde les infos. »

« Je crois que j'ai des amis qui étaient dans l'attaque au Bataclan », je lui dis.

Voilà. C'est là que ça a basculé. Une fois que j'ai verbalisé ça : des amis, des personnes que je connais, que j'aime, avec qui j'aurais sans doute pu passer la soirée. Ils viennent de se faire tirer dessus par des kalachnikovs. Et moi, je suis à des milliers de kilomètres, je rencontre plein de monde, un  nouveau pays, et je ne sais pas du tout ce que je suis censée faire.

C'est étrange. Avant de partir, j'avais cette angoisse permanente de mourir, notamment dans une attaque terroriste. Mais je pensais que ça m'arriverait à moi, pas aux autres. Et j'avais bien vu en psychanalyse que cette peur, c'était la peur du changement intérieur, que ce n'était pas une réalité. C'était bien noté.

Et tout d'un coup, ces angoisses prennent corps. Elles sont de l'ordre du possible. Alors, une autre pensée m'envahit. Depuis la préparation de mon voyage, je me suis toujours dit que si ça ne me convenait pas, je rentrais à Paris. Tout d'un coup, j'ai l'impression de ne plus avoir d'endroit doux et protégé où me réfugier. Et là, le monde me pique vraiment.

Dion s'est levée, et je lui ai expliqué ce qui s'est passé. Nous partirons quand même, seulement un peu plus tard. Dion est une pile d'énergie brute. Elle est née en Jamaïque mais vit au Canada depuis qu'elle est toute petite. Pendant plusieurs mois, elle est venue enseigner l'anglais en Corée, où elle a rencontré son amoureux français. Elle fait un dernier voyage avant de retourner au Canada. Elle a vu beaucoup de choses et les décortique beaucoup. Elle est même allée en Corée du Nord pendant quelque jours. Elle est très volubile et rit souvent. Mais parfois, quand je lui raconte quelque chose, son visage devient impressionnant de sérieux. Aujourd'hui, sa compagnie me sera particulièrement précieuse.

Dans le train pour aller à Ayutthaya, à 1h30 de Bangkok, nous faisons des blagues pourries sur la maison Vimanmek, que nous avons visitée hier, une très belle maison mais envahie par des groupes de touristes chinois trop pressés, et des mesures imposées à chaque étape pour nous faire cracher quelques bahts de plus. Alors je ris à nos blagues, mais entre deux rires – kalachnikovs, sang, bombes. Alors je regarde le paysage par la fenêtre pour essayer de me rappeler où je suis. Toujours, en arrière fond, il y a quelque chose qui me gratte.

Nous avons réservé une guesthouse, le Ayutthaya Riverside View Guesthouse, qui nous a été recommandée par Julien et Romy. L'endroit est charmant, au bord de la rivière, propre et toujours dans des prix très abordables. Le seul problème : elle est très excentrée. Après nous être posées quelques heures au bord du fleuve - « Vous allez bien ? On peut faire un Skype ? Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que je dois faire ? Tu as des nouvelles ? » - nous décidons d'aller visiter les alentours et de dîner en centre ville. Centre-ville que nous ne parviendrons jamais à rejoindre, car même les tuk-tuk ne viennent pas dans ce coin de la ville, passé 19h. Nous attendons vingt longues minutes sous les regards amusés des habitants du coin qui se demandent ce qu'on fabrique ici. Autant de lose dans une journée, ça commence à me faire rire. On a du trouvé l'un des seuls endroits de la Thaïlande où les touristes ne se font pas harceler par les tuk-tuks, même si on est volontaire. Je dis à Dion que parfois, il faut accepter, que le monde nous envoie un message pour nous dire qu'il faut rentrer à notre auberge et que ce sera peut-être la soirée du siècle à Ayutthaya.

Je ne croyais pas si bien dire.

A peine arrivée, un groupe d'Autrichiens vient nous parler : Florian, Christian dit « Mucki », Bennie, Alina, Carissa – se souvenir des prénoms, surtout, encore plus aujourd'hui. Ils nous proposent de nous joindre à eux pour un tour en bateau le lendemain, et nous nous installons à leur table. Un couple de Français est aussi assis là. Nous commençons à discuter quand le patron, Ya (là aussi, pardon pour l'orthographe) décide de venir animer la soirée. Il sort une guitare, un micro, et un cahier avec les paroles des chansons qu'il sait jouer. Tout le monde est un peu timide - « Je ne sais pas chanter », « Je ne connais pas les paroles », « Allez-y, je vous regarde ». Mais quand les premières notes de « Mrs Robinson » retentissent, il se passe quelque chose. Pour moi, « Mrs Robinson », ce sont les rochers de la plage de Falkenberg, en Suède. C'est mon arrivée à Bangkok. Ce sera aussi cette nuit particulière.

Très vite, la soirée se transforme en karaoké de groupe. Ya enchaîne les morceaux et les intercale avec un jeu à boire, sans doute pour échauffer un peu plus nos voix et notre entrain. C'est un très bon guitariste. Il passe de Pink Floyd, à Aerosmith - « I'm leaving on a jet plane, don't know when I'll be back again » - les Beatles, les Rolling Stones, etc. Et puis, il se lance dans « Imagine ». Je ne sais plus trop si je dois rire ou pleurer. Je suis en train de vivre un moment merveilleux, et soudain, derrière la douceur – le bruits des balles.



Petit à petit, le groupe se disloque pour aller se coucher. Je reste encore un peu avec les deux Français, quand Samen, un autre homme qui travaille ici, vient nous voir. Il ne parle pas anglais, mais nous allons passer presque une heure, tous les quatre au bord de la rivière, à essayer de communiquer malgré tout., en mélangeant de l'anglais, du mime, et des grosses digressions (ex : comment faire comprendre que quelqu'un est mort ? Chanter « Candle in the wind »). Samen nous apporte des dessins magnifiques où des motifs de la nature environnante s'entrelacent avec des formes plus abstraites. C'est lui qui les a faits. Il photocopie ensuite en noir et blanc ses originaux et les recolorie pour les distribuer aux gens qui passent dans l'auberge. Il nous raconte l'histoire de certains d'entre eux. Un couple, venu dans la guest house, à qui il prédit un long futur ensemble. Les chats, qu'il aimait tant, mais qui sont décédés maintenant. Plusieurs fois, il nous parle de sa famille, sans que nous soyons sûrs de comprendre. Et puis, soudain, il part et revient avec une photo de son fils, vraisemblablement enrôlé das l'armée, qui se trouve à la frontière avec le Cambodge. Nous ne comprenons pas s'il est vivant ou mort, mais Samen semble fier de lui. Quand il me demande de goûter à sa boisson, je comprends que ce n'est pas un mug de thé qu'il a dans la man, mais un mug de whisky. On dirait décidément que tout le monde ici, essaye de se réchauffer le cœur comme il peut.

Quand je me suis réveillée le lendemain, j'ai foncé à la réception pour réserver une nuit de plus. Plus tard dans la journée, la tristesse étant revenue, je suis allée regarder la rivière qui coulait devant la terrasse. Ya m'a vue. Il s'est mis juste derrière moi, ni trop près, ni trop loin, et il a fumé sa cigarette en silence. Cette présence, c'était comme une main sur  mon épaule. Le soir, avec les Autrichiens et d'autres personnes arrivées entre temps, il a tenu à rechanter « Imagine », « pour la France ».

J'admire beaucoup ceux de mes amis qui, malgré l'horreur, sont parvenus à écrire des choses inspirantes sur les réseaux sociaux, des mots réconfortants, à rire parfois. Je leur en suis reconnaissante aussi. Parce que ce jour-là, je n'ai rien su faire de tout ça. Tout ce que j'ai pu faire, c'est vivre cette merveilleuse soirée avec des gens merveilleux, un moment suspendu qui a réchauffé tous nos petits cœurs un peu écornés. Alors non, malgré la peur, malgré la tristesse, malgré tout ça, la vie est belle, bordel de merde. 

Merci.
Sawatikaa.
Danke schön.