samedi 16 juillet 2016

17-18.01.2016 : Trek de Kalaw à Inle Lake - où l'on voit briller l'espoir autour des feux de camps.



Je n'arrive pas à dire si le Myanmar restera mon étape préférée de ce voyage en Asie du Sud Est. C'est bien possible. Ce qui est sûr, c'est que le pays est très différent de tous les autres que j'ai visités. Le fait que le tourisme y soit encore très peu développé y est sans doute pour beaucoup : sans véritable industrie du voyage comme on le trouve chez ses voisins, les services sont encore un peu balbutiants et il est beaucoup plus difficile – voire impossible – pour le voyageur qui le voudrait de se réfugier dans des jolis resorts ou de prendre des trains VIP pour se couper de la réalité du pays. A moins peut-être de pouvoir vraiment aligner les dollars sans les compter. Là-bas, la réalité, on est en plein dedans. En tous cas dans les zones auxquelles on a accès. Soit le haut de l'iceberg.


On considère que la fin de la dictature au Myanmar remonte à 2011 seulement, lorsque la junte militaire a laissé place à un pouvoir civil, accompagné d'une nouvelle constitution et d'élections législatives. Evidemment, le processus n'est pas si simple et la démocratie ne se fait pas du jour au lendemain. Certaines régions du pays sont encore interdites d'accès voire nécessitent un permis spécial pour s'y rendre. Notamment ces zones dites de « tension » où la minorité musulmane du pays, les Rohingya, sont persécutés et parqués dans des camps autour desquels règne un silence pesant. Un silence qui semble se craqueler, petit à petit, mais encore bien trop doucement. Des vagues de migrants de plus en plus importantes s'échappent du Myanmar pour trouver refuge dans toute l'Asie du Sud Est. On me demandait récemment s'il y avait des exemples d'extrémisme dans les pays bouddhistes. La réponse est donc malheureusement « oui ». Le Dalaï Lama a condamné ces violences à plusieurs reprises et a demandé aux moines birmans prenant part à ces persécutions de se « souvenir du visage du Bouddha ». Mais comme pour tous discours spirituels, chacun interprète la voix sacrée comme il l'entend, avec son lot de dérives. On ne le dira jamais assez : ces dérives là ne sont pas propres à une religion. Elles sont propres à l'être humain aveuglé par la peur de sa propre mort.

Consciente de ce conflit qui pourrit au Myanmar depuis plusieurs années, je dois dire que j'avais un certain dilemme moral à m'y rendre. Avant 2011, Aung San Suu Kyi, principale opposante à la junte pendant des années avec son parti, la Ligue Nationale pour la Démocratie, incitait les touristes à ne pas visiter le pays, pour ne pas soutenir une dictature qui s'était pourtant lancée dans une campagne de séduction internationale pour développer son économie. Mais voilà : le jour où je prenais l'avion pour commencer mon voyage, j'ai vu sur les écrans télé de l'aéroport Charles de Gaulle que le parti d'Aung San Suu Kyi venait de remporter les élections législatives. Et petit à petit, l'idée de me rendre dans un pays qui connaissait une période de changement aussi historique a fait son chemin. Non pas que je comptais soudainement me transformer en reporter sans frontières, mais tout de même. Moi qui me sentais perdre pied dans le fatalisme et le sentiment d'impuissance qui règne dans mon pays, je voulais voir l'effervescence.

C'était un bien grand mot, que celui d'effervescence. Le changement est lent, très lent, et la culture du pays fait que l'on reste encore très discret sur ses opinions politiques, ou son ressenti personnel. Mais ce que j'ai pu entendre, ça et là, au détour d'un mot ou d'une petit réflexion, ce sont des gouttes d'espoir. Des petites gouttes qu'il a fallu aller chercher un peu en dehors des sentiers battus.




Nous avons quitté Bagan le soir pour arriver à Kalaw, une fois encore, au beau milieu de la nuit. Dans le bus, nous avions rencontré Amélie qui prévoyait de faire un trek de deux jours jusqu'à Inle Lake le lendemain alors, comme nous n'avions rien d'autre à faire, nous avons décidé de la suivre. Kalaw est situé à 1320 m d'altitude : le choc thermique a été un peu rude en descendant de notre véhicule. La traditionnelle chasse au logement s'est soldée par un monumental fou rire quand nous avons essayé de nous entasser à sept dans une chambre double, avant qu'Ali ne prenne la sage initiative de demander s'il n'y avait pas une deuxième pièce disponible. Et puis, quelques heures de sommeil plus tard, il a fallu se mettre en route vers les minuscules villages habités par le peuple Shan, emmenés par notre guide, Sam.

Depuis trois mois ou presque, je voyageais dans des paysages souvent luxuriants aux tons vert émeraude, arrosés par des cascades ou par le Mékong. Cette fois, la terre était sèche, brûlée. L'herbe jaune se tirait la bourre avec une terre crevassée légèrement ocre. Il y avait quelques arbres, maigres, courts sur pattes. Et à perte de vue, des collines rases, des champs de maïs où ne restaient que les feuilles desséchées, et ça et là, des petites pointes de couleur rouge amenées par les cultures de piment.



Au bout de plusieurs heures de marche, nous nous sommes arrêtés dans un premier village pour boire un thé. Il y avait peu de monde, mais beaucoup d'animation. Des groupes d'hommes étaient affairés à rassembler du bambou, à le couper en rondins ou en fines et longues lamelles qu'ils tissaient ensuite pour en faire des façades : le village entier était en train de construire une nouvelle maison pour une famille qui en avait besoin d'une. Tous ensemble, et gratuitement. Juste un travail d'entraide. Je les ai longuement regardés, sur leurs échafaudages en bambou : la structure de la maison était déjà montée. Peut-être allaient-ils construire, comme pour les autres, un premier étage en ciment, avant de poser les façades qu'ils étaient en train de tisser.





Un peu plus loin, nous nous sommes arrêtés dans une école. Les enfants étaient dehors : une partie d'entre eux jouaient aux osselets ; les autres répétaient avec leur maître une chorégraphie très étudiée sur « Uptown Funk » de Bruno Mars. Je n'ai pas eu le droit de jouer aux osselets (à priori parce que je suis une fille) mais Jaime et moi avons pu rejoindre la danse... répétée inlassablement des dizaines et des dizaines de fois. Ce n'était pas un spectacle de fin d'année, comme je l'avais pensé au début : en nous éloignant de l'école, notre guide nous a expliqué que la classe participait à une sorte de concours de talents. Les élèves les plus doués étaient repérés par d'autres établissements qui pouvaient leur proposer de poursuivre leur scolarité chez eux. Pour les autres, il faudrait sans doute rester au village, faute de moyen.




Nous avons continué notre route parmi les champs et les troupeaux de bœufs jusqu'à un autre minuscule village où nous devions passer la nuit. Nous avions marché vite, bien plus vite que les autres groupes qui faisaient le même trek que nous. Nous avons été installés dans une des maisons du village, construite de la même manière que celle dont nous assistions plus tôt à l'échafaudage : un première étage en ciment abritant une étable pour leurs bovins et à l'étage, une gigantesque pièce dans laquelle étaient alignés tous nos matelas. La cuisine se faisait dehors, sur un petit feu de bois, pas loin des toilettes qui se résumaient à un trou creusé dans le sol, entouré d'une petite cabine en bambou. Je n'ai pas visité la « salle de bain », elle aussi à l'extérieure, qui devait se résumer à un tuyau d'arrosage d'eau glacée. J'ai préféré accompagner une partie du groupe à la minuscule épicerie du village pour acheter quelques bières Mandalay à boire autour du feu.

Nous avons regardé le soleil se coucher dans un champ, derrière la maison, avant de rejoindre notre guide et le cuisinier qui nous accompagnait autour du feu de bois, dans la cour de notre maison d'accueil. C'est là, avec la chaleur des flammes, la chaleur de la bière et du whisky birman, la chaleur de la guitare de Chris et des cigares sucrés, que les langues se sont déliées, intimement.




Sam nous a parlé de sa vie : son malheur est d'être tombé amoureux d'une femme d'une autre tribu. Ils ont une interdiction formelle d'être ensemble, et lorsque sa mère a appris leur relation, elle a forcé son fils à rompre. Pas à cours de ressources, tous les deux ont trouvé un emploi comme guide dans la même agence : ils peuvent continuer à se voir au travail. Mais pas plus.

Alors on essaye de comprendre, avec notre propre naïveté. Qu'est-ce que ça peut bien faire si ta mère n'est pas d'accord ? Il se passerait quoi ? Tu veux rester vivre dans ton village ? Sam nous parle un peu plus de ses conditions de vie. Il montre la maison dans laquelle nous allons dormir : « Vous voyez, il n'y a pas d'eau courante ni d'électricité ici. Alors qu'il y en a à Yangon et dans d'autres grandes villes. C'est pour ça qu'on a voté pour Aung San Suu Kuyi : elle, elle nous a promis que l'énergie serait partagée pour tout le monde. »

Il est donc là, l'espoir. L'égalité, la démocratie, elle pourrait commencer par ça, par un juste partage des énergies. Ou plutôt, par une considération égale pour tous les êtres humains du pays. Citadins ou ruraux. Bouddhistes ou musulmans.

Ce soir-là, au milieu de la nuit, j'ai du me relever pour aller dans la cabine de bambou dans la cour. Il faisait un froid terrible et j'ai eu la peur de ma vie en me retrouvant nez à nez avec un buffle sur mon chemin. Nous dormions presque à même le sol dans la grande pièce à l'étage, en rang d'oignons sous d'énormes édredons. Je n'ai jamais voulu tomber dans le romantisme facile en contemplant le « bonheur véritable de ces personnes qui n'ont rien ». Mais je n'aurais échangé ma place pour rien au monde ce soir là. J'aurais voulu rester plus longtemps, prendre le temps d'apprendre à communiquer avec ceux qui vivaient là pour comprendre.

Parce que tout d'un coup, j'avais comme l'impression d'être plongée dans un univers qui se rapprochait le plus de ce que ma famille avait peut-être vécu il y a plus de soixante ans, cette petite partie de notre histoire que je n'arrive toujours pas à imaginer, qui reste dans l'ombre. J'ai beaucoup pensé à vous pendant ce séjour au Myanmar, à cet espoir d'une vie meilleure qui a du vous habiter pour vous arracher à votre pays natal, à ce désespoir animal qui fait traverser les mers sur des bateaux qui partent vers un territoire complètement inconnu. Est-ce à ça qu'elle ressemblait votre vie, là-bas ? Qu'est-ce que vous imaginiez en débarquant ici ? Et cet espoir que vous aviez, pourquoi est-ce que je ne le ressens plus, moi ? Elle est passée où, cette étincelle ?


J'ai continué à la chercher dans les pays d'Asie. Mais je crois bien l'avoir vue briller dans les yeux de Sam. A moins que ce n'ait juste été le feu de bois et la fin de la bouteille de whisky. 

mercredi 15 juin 2016

15-16.01.2016 : Les 3 000 temples de Bagan - souvenir ému d'une meute au coucher du soleil.



Voyager au Myanmar n'est pas de tout repos. Si j'avais quand même pu bénéficier d'un certain confort dans les pays précédents, même avec un budget vraiment mini, cette fois la situation était différente : le tourisme s'y développe doucement, au même titre que les services, les transports, les hébergements, encore un peu rachitiques – en tout cas pour les backpackers. Ce qui signifie que les trajets sont longs, sans confort et que le peu de concurrence en terme de logements entraîne des prix à la nuit très, très hauts comparés aux autres pays d'Asie du Sud Est. Pour donner un exemple, c'est au Myanmar que j'ai payé mon dortoir le plus cher (14 $), tandis que les chambres d'hôtel tournent autour de 20 $. Pas terrible pour le voyageur solo. Mais comme je disais, dans mon article précédent, le voyageur solo est un mythe, et nous avons vite trouvé des arrangements.

Une autre chose que j'ai découverte au Myanmar, c'est que par un curieux hasard d'emploi du temps, les bus pour aller d'un endroit à un autre arrivent systématiquement au milieu de la nuit. Et pas un truc pratique genre, à 6h du matin, ce qui permet de prendre un petit déj', d'aller chercher une chambre dans les hôtels qui commencent à ouvrir et d'économiser une nuit. Non. Genre, à 3h du matin. Quand tu n'as pas vraiment eu le temps de dormir dans le bus et que tu grinces des dents à l'idée de payer une chambre pour une nuit aux trois quarts commencée. Bon. C'est un rythme à prendre. Et nous, c'est à Bagan que nous nous sommes faits les dents, dans le « pays des 3000 temples », soit la destination la plus touristique du Myanmar.

Après dix heures de bus, nous sommes donc arrivés au milieu de la nuit, et au milieu de nulle part. Nous n'avons même pas eu le temps de récupérer nos sacs dans la soutes qu'une horde de chauffeurs de taxi nous est tombée dessus pour nous emmener dans le centre ville. Nous, nous étions un peu paumés, bouffis de sommeil, sans réservation, et la seule chose que nous savions vaguement, c'est que la région était divisée en trois endroits : New Bagan, le plus cher, Old Bagan, un peu moins cher, et Nyaung U, le plus modeste. Difficile de se mettre d'accord au sein de notre groupe, qui s'était d'ailleurs agrandi de deux Français, Fanny et Brice, que nous avions récupéré après que la pauvre Jaime ait été aveuglée pendant une partie du trajet par leur liseuse. Après de longues minutes de discussion ponctuées par les HURLEMENTS des chauffeurs de taxi qui nous pressaient comme des malades, nous nous sommes tous engouffrés dans un grand van, qui, après nous avoir emmenés au poste officiel pour régler les 20 $ obligatoires simplement pour rentrer dans la région de Bagan, nous a demandés où nous voulions aller.

« Bin, on ne sait pas. A Nyaung U.
-Oui, mais dans quel hôtel ?
-On ne sait pas, on n'a rien réservé. Un endroit pas cher. »

Là, j'ai cru qu'on perdait le chauffeur qui s'est mis soit à paniquer pour nous, soit à se demander ce qu'il allait bien pouvoir faire de cette bande de branques qui débarquent à 3h du matin dans l'endroit le plus touristique du pays sans réservation. Après avoir décrypté que sa phrase, répétée en boucle, « no cheese during high season », ne signifiait PAS qu'il y avait une pénurie de fromage, mais que tout était « cher » (« cheap ») pendant la saison haute, nous lui avons demandé de nous laisser n'importe où.

Cette technique paraît tout à fait désespérée, c'est vrai, mais elle a fait ses preuves, surtout à Bagan. Ce soir-là, nous avons toqué à la porte d'une auberge et réveillé une petite madame qui ne comprenait pas très bien l'anglais, mais qui n'en avait pas besoin pour comprendre que nous cherchions des lits et pour nous expliquer qu'elle n'en avait plus. Mais après quelques minutes de balbutiements entre elle et nous, elle nous demandé de la suivre : elle nous proposait de nous installer dans une sorte d'entrée, située à l'étage, vide, et qui donnait directement sur un grand balcon. Elle avait plusieurs matelas que nous pouvions partager, et nous proposait de payer « seulement » 10$ pour deux nuits (puisqu'elle ne compterait pas la première, tronquée).


* Pyjama party & frigo plein *


Voir cet endroit après les longues heures de bus et de flottement, installer les matelas au sol comme on préparerait une soirée pyjama avec mon nouveau groupe de copaings, c'était presque le Paradis. Nous avions tout ce qu'il nous fallait. C'était même mieux qu'un dortoir. Nous avions un balcon - et pour sécuriser nos affaires, nous avions un vieux frigo vide dans lequel nous avons enfermé nos objets de valeurs avec mon cadenas. Bref, c'était notre espace à nous et nous en faisions ce que nous en voulions.

Le lendemain, c'est donc en meute que nous sommes partis découvrir l'ancien royaume de Bagan et les quelques 2000 temples restants sur les 10 000 qui existaient à l'origine qui émaillent des plaines arides, poussiéreuses, entre jaunes et rouges. Les étrangers n'ont pas le droit de circuler en scooter – à tel point que lorsque Chris ira à son rencard avec la fille de celui qui se disait « chef du village » (de Nyuaung U, sûrement), elle viendra le récupérer dans une petite ruelle, à l'écart, pour que personne ne la voit le faire monter sur son scooter. Nous avons donc loué des vélos à moitié crevés dans notre hôtel pour aller nous crever nous-mêmes sous la chaleur tapante. Et nous avons déambulé, toute la journée, entre les innombrables structures en pierre, stupa et temples, en nous arrêtant quand nous le voulions, ou selon les recommandations des marchands de rue et des enfants nous demandant de leur donner des pièces de nos pays « pour leur collection », qu'ils essayent ensuite d'échanger de nouveau auprès d'autres touristes contre des kyats birmans, cette fois. On trouve à Old Bagan les bâtiments les plus anciens, parfois des ruines, les moins pris d'assaut par les voyageurs. New Bagan, ce sont les plus grands temples, souvent restaurés, garnis de hauts boudas dorés et de statues aux traits fins. C'est aussi là que nous avons pu admirer le soleil se coucher à l'horizon de ces grandes plaines, avec, à perte de vue, d'autres stupas qui s'étendent loin, très loin. Le matin, c'est aussi là que s'élèvent les montgolfières multicolores accompagnant l'aurore, cette fois.



                 



Je garde un souvenir très ému de cette journée. Pour une raison que je ne saurai expliquer, assise sur les marches d'un temple du Old Bagan, j'ai encore pensé à l'Arménie et ses églises taillées au cœur de la montagne. Peut-être pour l'aridité du paysage et ces pierres transpirant une spiritualité calme, reposante. Dans New Bagan, je me souviens surtout du fourmillement des Birmans, le visage maquillé par une crème jaune obtenue en frottant des petites bûches d'un arbre, le Thanakha, contre une pierre humidifiée. Cette crème, qu'ils appliquent sur les joues, le nez, le front selon des formes parfois très élaborées est à la fois une coquetterie et une manière de protéger leur peau du soleil. Chris avait acheté une de ces bûches, et une femme a dessiné en souriant sur mon visage de jolies feuilles à l'aide d'un tout petit bâton. Voir des étrangers récupérer cette coutume les faisait bien rire, en tout cas. Ces petites feuilles m'ont valu beaucoup de sourire – et une session photo avec un groupe de jeunes Birmans qui voulaient absolument se faire tirer le portrait, un par un, avec moi.

Quand le soleil s'est couché sur ce gigantesque territoire, je me sentais incroyablement calme et apaisée dans cet endroit qui semblait être resté quelques milliers d'années en arrière. Le tourisme s'y développe, c'est vrai. Mais c'est encore aujourd'hui un endroit rare où l'on peut sentir cette poésie millénaire, la force tranquille de ces hautes structures de pierre, qui n'a pas été entamée par une parc d'attractionnisation du lieu. Le « chef » du village, parait-il, croise les doigts pour que tout ça soit préservé, et s'attriste de voir se développer, petit à petit, le harcèlement des marchands de breloques autour des temples.

Je suis curieuse de voir ce que sera Bagan d'ici quelques années. J'espère que les pierres gagneront sur les promoteurs d'usine à tourisme devant lesquels, malgré leur poids, elles se font souvent écraser.









mardi 14 juin 2016

14.01.2016 - 04.02.2016 : "The Wolf Pack" au Myanmar - une meute de voyageurs jamais solo.


* Photo piquée à Amélie sur Exotikpause *

Ma décision de partir au Myanmar s'est faite un peu sur un coup de tête. En préparant mon voyage, j'y avais bien pensé, mais toute pleine d'appréhensions que j'étais sur cette partie du monde que je n'avais jamais exploré, je m'étais dit que si je rencontrais un garde du corps / armoire à glace pour m'y accompagner, peut-être oserai-je aller me frotter à un pays majoritairement coloré en rouge sur le site du Ministère des Affaires Etrangères. Je n'ai pas rencontré de Kevin Costner en sac à dos, mais j'ai rencontré Brayden, dont l'enthousiasme à l'idée de se retrouver au Myanmar, lui après le Vietnam, moi après le Cambodge, m'a quand même fait réfléchir.

Le problème, c'est que j'étais plutôt bien, moi, au Cambodge, avec ma team. Et je n'avais pas spécialement envie de la quitter. Mais eux avaient décidé de partir faire le Vietnam en moto, et il était pour moi hors de question que je tente de manipuler un de ces chevaux de l'Enfer. C'est donc le cœur un peu fripé que je me suis résolue à prendre mon billet d'avion et mon visa en ligne de dernière minute, en espérant peut-être retrouver Brayden quelque part au Myanmar. Même après avoir traversé trois pays, les au revoir étaient toujours aussi nuls, voire de plus en plus douloureux.

J'avais presque oublié ce que ça faisait d'être seule. Et d'ailleurs, je n'ai pas vraiment eu le temps de m'en souvenir, puisque mon statut de loup solitaire n'aura duré que quelque heures, entre l'auberge de jeunesse de Phnom Penh et l'avion qui m'amenait à Yangon. On n'arrête pas de le répéter, mais ça ne coûte rien de le redire : voyager en solo est un mythe, à moins de vraiment le vouloir et d'avoir une volonté de fer. Je n'ai jamais été aussi peu seule qu'en partant quelque part avec mon sac à dos. Dans l'avion, alors que mes larmes de séparation avaient à peine séché, ma voisine a commencé à taper la discute : une Chilienne d'une vingtaine d'années, qui revenait, avec deux autres amies chiliennes, d'un semestre d'étude en Australie. Elles m'ont tout de suite incorporée dans leur groupe, jusqu'à l'auberge que j'avais réservé à Yangon, le Four Rivers (que je recommande d'ailleurs pour ses lits qui sont de véritables nids de douceur).

Je n'avais aucun itinéraire prévu. Toute occupée à profiter des plages cambodgiennes, je n'avais rien lu sur le Myanmar. A part les « précautions d'usage » qui se sont d'ailleurs avérées fausses, en très grande partie. Cette totale ignorance de la géographie du pays me laissait donc en théorie une absolue liberté pour me greffer à n'importe qui. Je pensais que j'allais faire la route avec mes nouvelles copines, Luz, Camilla et Vale, mais l'imprévu, toujours lui, s'en est mêlé : nous avions réservé toutes les quatre, via mon auberge, un bus pour partir à Bagan dès le lendemain de notre arrivée. Mais une fois à la gare routière, après 2h coincées dans les bouchons quotidiens qui asphyxient la ville de Yangon tous les soirs en fin de journée, les filles se sont rendues comptes que leurs billets étaient datés pour le lendemain. Tous les bus qui devaient partir ce soir-là – dont le mien - étaient complets.

Je suis donc redevenue loup solitaire l'espace de trente secondes, le temps de retrouver, dans la gare routière, un groupe d'autres loups solitaires qui étaient tous, eux aussi, au Four Rivers de Yangon. Et voilà comment s'est formée « the wolf pack », la meute de loups, qui s'est déplacée ensemble pendant trois semaines dans une joyeuse ambiance de colonie de vacances, qui a atteint son paroxysme dans une chambre beaucoup trop luxueuse de Pyin Oo Lwin, où il m'a fallu bien du whisky pour accepter d'écouter le dernier album de Justin Bieber, vautrés sur un lit.

C'est intéressant une meute de loups, car elle est constituée de plusieurs individus aux personnalités très différentes, avec une position, au sein de la meute, correspondant à ses particularismes, pour que le groupe puisse avancer le plus efficacement possible. Je n'irai pas jusqu'à dire que nous étions aussi bien organisés, mais en terme de diversité, on y était. Jeunes et vieux loups, sages et fous, en rut ou au calme : nous étions entre sept et dix, selon les jours, et vue la taille du groupe, le fait de ne pas s'être entre-tués relève presque de l'exploit. Mais cela tient sans doute à une seule raison : nous étions tous des prétendus « voyageurs solo ». Nous étions tous plus ou moins là pour les mêmes raisons, et avions à peu près le même pedigree. Je ne pourrai pas parler de tout le monde, mais il y a des personnages à évoquer avant de passer en revue les différents chapitres birmans.

Chris, un Américain de San Francisco, était l'artiste un peu torturé et élément social du groupe qui revenait toujours avec des histoires incroyables sur ses rencontres avec des locaux : un mariage presque arrangé avec la fille du « chef » de Bagan, chez qui il avait été invité à dîner, une après-midi passée dans la brume après avoir bu une boisson non identifiée qu'on lui avait offerte à Nyaungshwe, une invitation dans un monastère dans les hauteurs de Mandalay, etc. Son arme : sa guitare qu'il avait emmenée avec lui et qui est indéniablement un excellent moyen de communiquer quand la langue fait défaut.




Jaime, jeune Canadienne solaire au sourire presque trop grand pour son visage, moitié bibliothécaire, moitié serveuse et véritable aimant humain. Lorsqu'elle me parlait de sa vie dans l'Ontario, j'avais l'impression d'avoir devant moi le stéréotype de la Canadienne badass qui n'a pas peur de sauter du haut d'une falaise de plusieurs mètres, même avec une plaie à la jambe déjà ouverte d'un précédent saut, dont le poil se hérisse à peine à la vue d'un grizzly et qui peut casser le nez de n'importe qui d'un coup de coude bien placé, tout ça avec son minois de jolie blonde à peine plus grande que moi. Je n'ai jamais pensé à lui dire ce que son prénom signifie, prononcé à la française, mais elle fait partie de ces personnes qui ont l'air d'avoir un amour de la vie indéboulonnable, chevillé au corps, un roc inébranlable de joie, sans une once de naïveté. Lors d'une marche dans les ruelles de Bagan, Jaime me parle de ses précédents voyages, toujours en solo, en Europe et en Amérique du Sud, de ses parents qui encouragent leurs enfants à voyager coûte que coûte, de sa relation fusionnelle avec sa mère et du tatouage qu'elles ont fait ensemble, etc. Tout paraît tellement simple, dans sa bouche, que je suis partagée entre admiration inspirée et jalousie désespérée en pensant à mon propre cerveau qui ne fait que boucler et reboucler autour des mêmes situations, jusqu'à m'asphyxier dans l'inaction. Si on m'avait demandé, je l'aurais en tout cas élue loup le plus fort de la meute – et nous serons d'ailleurs les deux seules survivantes de la meute initiale.

Ryan aurait pu concourir à ce titre de prime abord : Américain d'origine thaïlandaise, à vingt ans à peine, il donne l'impression d'avoir eu sept vies. Enfance en Thaïlande, installation aux Etats Unis, volontaire pour une ONG en Afrique, où il raconte avoir vu des hommes et des enfants mourir, puis six mois en Australie avant de se donner un an pour parcourir le monde. Avant de venir au Myanmar, il a fait un long trek en solitaire au Népal, passant parfois plusieurs jours à ne croiser ou ne parler à personne. Alors sur le CV, je l'aurais aussi mis dans la catégorie badass, si au bout de quelques soirées de confidences, je n'avais pas découvert quelqu'un de jeune, encore, mais voyant dans son âge une faiblesse, et rongé par la culpabilité d'avoir une vie facile par rapport à la majorité du reste de la planète. Le complexe de la prison dorée. Ou l'impression de dette perpétuelle envers le monde, dette qu'on n'arrête jamais de rembourser au point de s'oublier soi-même. Ca va, je connais bien.

Nous avions un autre jeune exilé au long cours, Will, encore un Américain, du Minnesota cette fois. Après plusieurs années à enseigner en Asie, il prenait son temps aussi pour rentrer « chez lui ». Il n'avait prévenu personne de son retour pour en faire la surprise. J'espère que sa mère n'est pas cardiaque. Je crois que ma mâchoire est tombée par terre lorsqu'il m'a dit qu'il n'avait pas vu ses parents depuis plusieurs années (trois ans ? cinq ans ? impossible de me souvenir). L'écouter me parler de la facilité avec laquelle il faisait ses choix de vie me laissait là aussi rêveuse. J'en suis venue à penser qu'il fallait eut-être grandir dans le froid et la neige pour avoir ce détachement là. Ca doit être pour ça que les pays du nord me fascinent.

Et puis enfin, Amélie, que je placerai à côté de moi dans la meute, pas seulement parce que nous étions deux Française du même âge environ, mais parce qu'elle a elle aussi plaqué un boulot qui perdait de son sens pour orienter ses rails vers l'Orient, justement, et que bon sang, ça fait quand même du bien de retrouver une compatriote à laquelle se confier un peu plus qu'avec d'autres, mais aussi avec laquelle râler ou débattre en français jusqu'à ce qu'Ali, le Québecois et médiateur du groupe, nous sépare en pensant que nous nous disputons (alors qu'il ne s'agit que du sport national, n'est-ce pas?).

Parce qu'au final, même au sein d'une formidable meute de pièces rapportées aux envies et aux motivations similaires, j'ai aussi appris, pendant ce voyage au Myanmar, que tous les voyageurs solo ne parlent pas la même langue et que la vie sur la route n'est pas toujours une succession d'amours hippies. Il y a aussi des incompréhensions, des disputes, et des jours difficiles.

Mais ce sera pour un autre chapitre.





* Sur le site de Kakku - également piqué à Amélie et son Exotikpause *

vendredi 20 mai 2016

13.01.2016 : Traverser les champs d'exécution khmers de Choeung Ek pour rejoindre le monde des vivants.



En 1979, peu de temps après la chute du régime totalitaire des Khmers Rouges au Cambodge, un paysan de Choeung Ek, village situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh, se disait qu'il y avait quelque chose d'étrange du côté de l'ancien cimetière chinois qui se trouvait là. En explorant le terrain, il découvrit un arbre dans lequel étaient incrustés des cheveux et des bouts de cervelle, ainsi qu'une fosse commune remplie de corps humains. Le pauvre homme venait de tomber sur l'un des champs d'exécution de la dictature de Pol Pot, qui avait massacré environ un million et demi de Cambodgiens - soit 20 % de la population - pendant les quatre ans que le parti du Kampuchéa Démocratique fut au pouvoir. A Choeung Ek, environ 17 000 personnes ont été exécutées.

Aujourd'hui, ce site abrite un mémorial qui rappelle rapidement comment les Khmers Rouges ont marché sur la capitale du Cambodge le 17 avril 1975 avant d'instaurer un régime totalitaire, sanglant, dont l'idéologie définissait notamment les paysans comme une "race pure". Suivant cette logique, tous les Cambodgiens étaient sommés de travailler la terre, et le pays fut réorganisé en communautés villageoises forcées d'accueillir les citadins qu'on expulsait des villes. Pour vivre en autarcie, le gouvernement instaura des quotas de production agricoles intenables qui mena la population à la mort, par le travail forcé, la famine, la maladie. Intellectuels, opposants réels ou présumés étaient directement emmenés dans des lieux comme Choeung Ek et exécutés.

L'essentiel de la visite du mémorial tourne donc autour du fonctionnement du camp d'exécution. Les cabanes en bois dans lesquelles les prisonniers qui avaient été acheminés ici étaient parqués en attendant la mort. Les hauts parleurs diffusant de la musique en continu pour recouvrir les cris des victimes, afin que les habitants alentours ne sachent pas ce qui se passait dans l'ancien cimetière chinois. Les exécutions, pour lesquelles les bourreaux n'avaient pas le droit d'utiliser des armes à feux, qui ont l'inconvénient de faire du bruit, d'attirer l'attention, et qui étaient donc pratiquées avec toutes sortes d'outils dont l'énumération vous plonge un peu plus loin dans l'horreur. Les fosses communes, dans lesquelles nous sommes cordialement invités à ne pas marcher, et qui, bien qu'elles aient été vidées de leurs ossements anonymes, recrachent régulièrement des morceaux de fémur ou de tibia, au fur et à mesure que la terre s'érode. Les témoignages des rescapés du régime, ou de leurs enfants, susurrés dans l'audiophone. Cet arbre, sur lequel les bourreaux écrasaient la tête des enfants qu'ils tenaient par les pieds, et qui est aujourd'hui recouvert de rubans et de bracelets multicolores déposés en hommage par les visiteurs du site. Et puis, à la fin de la visite, la stupa, mausolée bouddhiste qui prend ici la forme d'une tour abritant tous les crânes retrouvés dans les fosses communes, classés avec des gommettes de couleur par âge, par sexe, et par la manière dont ils ont trouvé la mort. Etrange irruption de la science au moment d'atteindre le summum de l'émotion et de l'horreur au cours de cette visite qui hante, qui hante un long moment.

Encore aujourd'hui, à l'évocation du champ d'exécution de Choeung Ek, j'ai des larmes qui poussent derrière ma glotte, mais qui ne sortent pas. L'horreur absolue n'entraîne pas les larmes ; elle impose l'effroi, le silence. Et pourtant, c'est bien de ce silence là qu'il faut sortir pour vivre, pour reconstruire.

Et puis, il y avait autre chose.

J'ai vu quelques personnes pleurer à la fin de la visite. Moi, je n'ai pas pleuré, mais j'avais l'impression que j'étais censée pleurer. J'étais surtout en colère, et puis j'avais envie de vomir. Et je voulais aussi m'enfoncer dans le silence. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ma famille, et je me trouvais presque un peu ridicule à « comparer », en quelques sortes, le malheur du peuple khmer à celui dont je viens, le malheur du génocide arménien. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ca fait presque dix ans que je suis en psychanalyse, aujourd'hui. Un travail qui m'a toujours beaucoup apporté, que je continue pour le soutien que ça m'apporte, pour la richesse des enseignements, pour l'exercice intellectuel, pour répondre à des questions, pour le « shoot de narcissisme » (il paraît que Woody Allen disait ça). Et évidemment, la question de l'héritage du génocide arménien transmis de génération en génération s'est posée. Et m'a parfois plongée dans des moments lourds de tristesse, d'angoisses, d'horreur.

Quand je suis tombée sur les travaux de Janine Altounian, chercheuse et notamment traductrice des œuvres de Freud, et d'origine arménienne, ses mots, ses phrases parfois un peu compliquées, ont dénoué des choses en moi par leur mystère. La vérité – cette vérité – n'est jamais simple à dire, alors cette écriture précise, studieuse, mais empreinte de son expérience personnelle m'a soutenue tout en m'aidant à mettre certaines choses à distance. M'a fait comprendre que je n'étais pas folle de ressentir ou de penser certaines choses. Que je pouvais en parler.

Je ne sais pas s'il y a un « club » des victimes et des descendants des crimes de masse, mais après tout, peut-être devrait-il y en avoir un. Dans « La Survivance », Janine Altounian écrit sur les répercussions des génocides sur le psychisme. Des génocides en général. Elle pense, elle, que ces effets sont les mêmes pour toutes les familles qui ont fait face à « un projet exterminateur tout à fait permis, puisque sanctionné par sa réalisation effective » (p.48)

Au mémorial de Choeung Ek, j'avais envie de pleurer pour les miens. Et les miens, c'était aussi ces crânes empilés dans la stupa, ces os au fonds des fosses communes qui prenaient symboliquement la place de celles sur lesquelles je n'ai jamais pu me recueillir. Mais ça, je ne pouvais l'expliquer à personne. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ?

Un autre passage de « La Survivance » m'est revenu :

« Les survivants à une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience traumatique double, puisque survivre à l'entreprise du bourreau ne soustrait pas pour autant à l'emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet à la mort mais non à l'invalidation en eux de l'être parlant, car ils entendirent le silence létal d'un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime (…). S'il leur faut, avant tout, s'accommoder de cette survie physique qu'ils ne doivent en somme qu'au hasard, se maintenir chez les vivants (...), ils ont encore à affronter le désintérêt compréhensible et néanmoins dévastateur des citoyens de la normalité, de ces non-exterminables bardés d'une indifférence devenue désormais, pour eux, la seule figure de l'altérité. Leur conscience de soi se voit paralysée par la dérision des mots creux, des valeurs frelatées, des institutions fallacieuses de ceux qui ignorèrent et ne peuvent que méconnaître le réel terrifiant qu'ils viennent de traverser. Aussi, le désastre qui s'abat sur les hommes et les représentations donnant sens à leur vie pulvérise-t-il également, chez les rescapés et leurs descendants, le champ du discours et le tissu des liens avec les autres (...). » (p.33)

Je ne pouvais pas parler, parce que je me souvenais combien je m'étais si souvent sentie « l'exter-minable » parmi les « non exter-minables ». Différente. Et il n'y a pas de mots, on en tout cas, pas encore pour moi, pour faire comprendre ça. Mais pour essayer, au moins, d'en parler, je crois avoir toujours vécu avec l'idée qu'un ou plusieurs tarés pourraient à tout moment venir me planter un couteau dans le ventre sans aucune raison. Quand on grandit avec cette peur là, cette peur viscérale que l'autre, quel qu'il soit, peut nous vouloir du mal, c'est compliqué de s'ouvrir au monde. De communiquer, de faire confiance. D'avoir des relations qui ne soient pas angoissantes. Chaque pas vers l'autre devient un combat. 

Je suis partie pour lui foutre un bon gros coup de poing, à ma peur, pour chercher un antidote dans la beauté du monde, dans la beauté du voyage, dans la beauté de la découverte de cet autre que j'ai si souvent craint. Mais je ne m'attendais pas à être confrontée à ma peur la plus ancestrale au Cambodge. Et puis voilà : j'ai vu les crânes, j'ai vu les os, je me suis – enfin – recueillie – et moi, j'étais bien vivante. Je n'étais pas dans la stupa et j'étais même loin d'y être. J'ai repensé à une des motivations de mon voyage. Faire cadeau à mes ancêtres de la vie – d'une vie sans peur, au plaisir gratuit, une vie de laquelle on ne fuit plus, de la vie qu'ils voulaient pour leurs descendants.

Check les vieux : c'est ce que je vous ai offert ce jour-là et maintenant, je vais continuer à avancer. C'était mon dernier jour au Cambodge avant de partir au Myanmar. Le soir, à l'auberge, nous avons parlé une bonne partie de la nuit de nos familles, de nos angoisses, de nos difficultés avec la vie. Et on l'a putain de célébré, cette vie. Je n'étais plus si différente, ni si minable que ça. J'avais rejoint le monde des vivants.

samedi 9 avril 2016

10-11.01.2016 : Les temples d'Angkor - le complexe du mauvais touriste ou faire des blagues pourries dans un site millénaire.



Ca fait un moment que je me dis qu'il faudrait que j'écrive sur Siem Reap et les temples d'Angkor, parce qu'il s'agit quand même d'une étape incontournable pour quiconque se rend au Cambodge. On parle mine de rien d'un des sites classés au patrimoine mondiale de l'UNESCO et d'un parc archéologique de 400 km² qui contient l'un des plus grands bâtiments religieux du monde (Angkor Wat) et dont l'histoire n'a pas encore livré tous ses mystères. Au-delà du CV monstrueux, la visite d'Angkor et mon escale de deux jours à Siem Reap font partie des étapes les plus marquantes de mon séjour, donc ça valait bien le coup d'en toucher quelques mots.

Sauf que quand je me suis posée devant mon écran d'ordinateur, pleine de bonne volonté, je me suis rendue compte que je ne me souvenais absolument pas de l'histoire d'Angkor. Je me suis dit, quand même, ça craint. Je crapahute à travers l'Asie à découvrir des nouvelles cultures, je vais visiter un des sites les plus captivants et les plus impressionnants de l'Asie du Sud Est, et, maline, j'ai rien à dire dessus.

A ma décharge, il faut dire que l'histoire d'Angkor n'est pas hyper claire et que les historiens spécialistes du Cambodge sont un peu perdus eux aussi. Oui, parce que j'ai triché. Voyant que je n'avais rien retenu de la leçon, je suis allée lire des articles en ligne et épluché quelques bouquins pour combler mes lacunes et me rendre compte que plusieurs théories se heurtent, entre les « fonctionnalistes » qui étudient Angkor en tant que cité hydraulique, à travers son système de canaux et son développement en « mandala » qui fait apparaître un système socio-économico-religieux complexe, bâti sur plusieurs siècles, et les « ritualistes » qui préfèrent voir des symboles dans le positionnement de chaque pierre de cette ancienne cité royale. Les chercheurs se heurtent aussi à un « trou noir » historique de plusieurs centaines d'années, durant lesquelles les traces et les histoires des différents rois qui se sont succédés sur le trône ont carrément disparues.

J'étais donc là à potasser mes bouquins quand le ridicule de la situation m'a sauté aux yeux : je suis allée à Angkor, j'ai marché entre les magnifiques ruines de Ta Prohm qui semblent s'extirper de la jungle (et qui ont servi au décor de Tomb Raider pour les fans), j'ai contemplé les visages paisibles sculptés dans les colonnes de pierre du Bayon, et plutôt que de parler de tout ça, j'essaye d'accumuler un savoir académique que j'aurais pu avoir sans parcourir 10 000 km mais simplement en allant poser mes fesses dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux.


* Les visages sculpté du Bayon *

Et pourtant, j'en ai des choses à dire sur Angkor et sur Siem Reap. Mais quand je m'apprête à les raconter, une petite pointe de culpabilité fait son chemin dans mon cerveau et me murmure au détour d'une circonvolution : « Quand même, tu es une mauvaise touriste. » Je ne me suis jamais considérée comme une aventurière casse-cou, et mes compagnons de voyage pourront confirmer que je ne suis pas particulièrement portée sur l'adrénaline ou la journée de quarante-cinq heures. Alors je pensais me rattraper avec une curiosité à toute épreuve, et une tête prête à emmagasiner toutes les informations et tous les détails de l'histoire et de la culture de chaque pays que j'allais traverser.

Et finalement, non, je n'ai pas excellé dans cet art là non plus. Mais cette étape du voyage m'a au moins aidée à faire mon coming-out.

A Angkor, nous avions le choix entre des billets d'un jour, trois jours et cinq jours. Tout le monde nous disait de prendre au moins le billet de trois jours (c'est sûr que 400 km², ça se fait pas en deux-deux), mais nous nous sommes accordés dans le regard tacite de ceux qui veulent faire un truc discrétos pour prendre seulement celui d'un jour. Déjà, parce que c'est cher, et que quand on voyage sac au dos, on n'oublie jamais que dix euros de plus, c'est quasiment l'équivalent de deux nuits d'hébergement. Ensuite, parce que pour citer ma très chère amie L. (dont je tairai le nom, parce que je ne sais pas si elle veut se revendiquer de la troupe des mauvais touristes) : « Un temple, t'en as vu un, t'en as vu dix. » Ce qui – sans vouloir minimiser la beauté architecturale de tous ces temples – est totalement vrai. Au bout d'un moment, les vieilles pierres... bah c'est des vieilles pierres, et quitte à passer pour une blasée de la route, après un certain nombre de temples, l'émerveillement n'est plus le même.

L'avantage du billet d'un jour, si on l'achète en fin d'après-midi pour le lendemain, c'est qu'il donne quand même accès au site le soir même, pour aller voir le coucher de soleil sur le site. Notre chauffeur de tuk-tuk (nous avions choisi l'option « feignasse », plutôt que de louer des vélos, avec le même regard tacite) nous a emmenés à Phnom Bakheng, avec tous les autres touristes, et nous avons regardé le soleil se coucher, pas vraiment « sur » les temples d'Angkor, mais sur la forêt loin là-bas, et nous, nous étions assis « sur » le temple. Au final, j'ai surtout vu beaucoup de fesses, celles des gens qui étaient devant moi et qui bouchaient la vue même quand j'étais debout, parce que je suis pas grande.

Bon, c'était joli quand même, mais ça ne vaut pas un coucher de soleil sur la mer ou sur le Mékong (et ça, c'est gratos) et je me suis dit que la prochaine fois que j'irai voir un coucher de soleil, je me renseignerai un peu plus longuement sur la cible désignée par la préposition « sur » - à savoir : est-ce le soleil ou les touristes qui seront « sur » le site en question ?

Deuxième tentative de soleil, pour le lever cette fois. Réveil difficile à cinq heures du matin, le même chauffeur de tuk-tuk nous a emmenés, tout bouffis de sommeil, à Angkor Wat cette fois, le plus grand temple du parc archéologique. C'est fou le nombre de personnes qui se lèvent aussi tôt en vacances, quand même. Après nous être jetés sur le stand de sandwichs, nous nous sommes installés pour assister au spectacle, et là, j'ai bien senti que nous avions fait une boulette : nous n'avions pas de perche à selfie. Et sans déconner, nous étions presque les seuls. C'est à peine si je n'ai pas senti des regards interloqués d'autres personnes se demandant ce que nous faisions là. Mais je me suis sérieusement demandé pourquoi est-ce que nous nous étions imposés cette heure de réveil totalement indue quand je me suis rendue compte que... bah y'avait des nuages. Qui dit ciel nuageux, dit « tintin » pour le lever de soleil. Mais vraiment. Il n'y avait pas de soleil. Il y a juste eu la lumière du jour qui, au bout d'un moment, a remplacé l'obscurité. Ce qui ne justifie en rien le frémissement de la forêt de perches à selfie et les innombrables flash (faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un flash pour un lever de soleil, qu'il y ait ou pas de soleil). J'ai quand même commencé à envier un peu cet optimisme forcené (et très typiquement touristique) de ne pas vouloir admettre qu'une expérience est ratée et de s'accrocher à l'idée qu'elle était unique et incroyablement inspirante, juste parce que ça la fout mal d'aller à l'autre bout du monde et de se lever à 4h du matin pour rater son lever de soleil.


*  "Michel, je crois qu'on ne regarde pas dans le bon sens." *

L'avantage de s'être levé aussi tôt, d'avoir abandonné le lever de soleil invisible avant tout le monde, et de ne pas avoir de perche à selfie à ranger (j'ai testé pour vous, c'est fourbe ces bêtes-là) c'est que nous avons commencé notre visite sur un site presque vide. Et ça, c'était chouette. Avoir Angkor Wat pour presque soi tout seul, arpenter les galeries de pierre grignotée par la mousse sans faire la queue derrière un groupe de vingt personnes, grimper les marches beaucoup trop hautes des tours qui mènent à des pièces vides – tout ça, ça permet de laisser vagabonder son imagination et de laisser en roue libre ses travers de mauvais touristes. Mauvais touriste, parce que là où Pierre Loti décrivait le « doublement progressif » des escaliers, en disant que « c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs », nous avons fait des blagues pourries sur ces branquignoles d'architectes qui ont loupé leurs mesures. Là où des bas-reliefs millénaires racontent la vie quotidienne de l'époque, que peu de documents commentent, nous avons vu des dessins de personnes faisant la queue aux toilettes, l'une d'elle gesticulant en faisant la fameuse « danse de la culotte ». Là où des groupes écoutaient en acquiesçant le guide décrivant les différentes théories qui courent autour des temples d'Angkor, nous nous sommes cachés dans les ruines en gloussant sans raison, juste parce que nous avions à disposition un gigantesque et magnifique terrain de jeu qui a titillé notre imaginaire (de bas étage, je l'admets) plus que notre soif de savoir. Au final, on n'a pas appris grand choses, mais qu'est-ce qu'on s'est poilé.


* " Quand tu cherches tes clefs à 3h du matin et que tu as très envie de faire pipi" *

Vers 11h30, nous avons dit à notre chauffeur que nous voulions rentrer à l'hôtel. Il commençait à faire trop chaud et puis ça nous avait suffi. Il a eu l'air un peu interloqué. Mais nous avions jeté notre Lonely Planet depuis bien longtemps et décidé d'organiser notre journée en suivant l'envie du moment, au risque de passer pour des rustres incultes.

Soyons clairs, cela dit : j'ai adoré le site d'Angkor. C'est un endroit magnifique, incontournable, unique, d'une beauté indescriptible. Mais je l'ai aimé aussi parce que je l'ai fait à ma manière, en écrivant ma propre histoire et en m'y faisant des souvenirs que je serai même bien incapable de raconter maintenant, tant ils étaient liés à l'instant, au moment.

Le reste de la journée, nous nous sommes baladés dans Siem Reap, qui était une petite bourgade perdue dans la campagne rizicole avant d'exploser grâce à sa proximité avec Angkor. Mais il y a encore un petit esprit « bucolique », dans certains endroits. Nous avons flâné dans le marché couvert (qui sent la mort au rayon nourriture, comme quasi tous les marchés que j'ai faits au Cambodge), nous avons bu un verre de vin dans un quartier aux allures totalement colonialistes, nous nous sommes payés le fou rire du siècle en offrant les peaux mortes de nos pieds aux poissons dans un « fish spa » posé au milieu d'une rue, et nous avons refait le monde en regardant des gens tenter de maintenir leur équilibre sur la « slack line » montée dans le jardin de notre auberge, le Garden Villa. Et c'était une journée pas loin d'être parfaite.

Finalement, en refermant mes livres sur Angkor, je me suis demandée d'où me venait cette espèce de culpabilité de ne pas m'être suffisamment intéressée à l'histoire archéologique du site, alors que mon expérience là-bas fut celle d'une magnifique journée pleine de rire et d'émerveillement pour les sens. Pourquoi est-ce que j'avais éprouvé le besoin de cacher nos blagues toutes nulles sous une couche de savoir académique ? Mine de rien, j'avais peut-être encore parfois le besoin de justifier le fait d'être partie comme ça, me payer une tranche de bon temps pendant quelques mois. Alors pour le justifier, j'ai ouvert des bouquins à posteriori pour dire : « Je ne suis pas partie rien faire, je suis partie me cultiver. »

Et je me suis cultivée. Mais pas autant par le savoir que ce que je pensais. Je me suis cultivée en me tapissant de plein d'engrais de bonheur 100 % bio que j'ai arrosé avec beaucoup de rires et de rencontres pour faire pousser une forêt vierge d'espoirs aux racines bien ancrées dans une meilleure connaissance de moi-même. Et ce savoir là, je n'aurais pas pu le trouver dans la Médiathèque d'Issy les Moulineaux (même s'ils font un super boulot hein – bisou Joanny).

J'ai quand même ouvert un dernier bouquin après avoir refermé les livres sur Angkor. C'était un dictionnaire, et j'ai regardé d'où venait le mot « tourisme » : il vient en fait de l'anglais, « tour » - un cercle – et du suffixe « -ism » qui renvoie à un comportement typique, une qualité. Le « touriste », c'est quelqu'un qui fait un tour, un circuit, qui part d'un point pour repartir de ce même point après avoir être passé par plusieurs étapes. Alors c'est peut-être bien ça le truc : au bout d'un moment, je n'arrivais plus à être une touriste et à faire le tour – d'un monument, d'un site, d'une ville, d'un pays – puisque je n'ai pas su, jusqu'au dernier moment, quand et où aurait lieu le retour. J'ai arrêté de vouloir faire le tour, je me suis juste laissée vivre. Ce qui me fait dire que même au fond des dortoirs dégueus à deux dollars ou à l'avant d'un minivan roulant en sens inverse sur une route qui n'en mérite même pas le nom, je crois bien que je me suis payée le plus beau luxe qui soit.