mardi 14 février 2017

28-31.01.2016 : Les merveilles du sud du Myanmar




De tous les pays d'Asie du Sud Est que j'avais faits jusque là, le Myanmar remportait la palme des paysages les plus époustouflants. Particulièrement ceux du sud du pays. Je crois que je me souviens parfaitement du moment où je suis tombée amoureuse de cet endroit, le moment où j'ai commencé à comprendre pourquoi je me trouvais au pays de l'or. Et puis, ces moments d'émerveillement n'ont fait que s'enchaîner. J'avais déjà passé plusieurs semaines ici, mais la dernière fut sans doute la plus époustouflante. A chaque étape, je tombais amoureuse. Encore et encore. Jusqu'au bord de l'épuisement.

En route vers la grotte de Saddar


C'était notre premier jour à Hpa-An. Ryan, Jaime et moi avions trouvé un petit restaurant qui surplombait la rivière. Nous étions seuls sur le toit-terrasse ouvert au vent. Le cuistot était thaï et Ryan avait longuement discuté avec lui. C'est lui qui finit par nous recommander de nous rendre à la grotte de Saddar.

Sur ses conseils, nous avions arrêté un tuk-tuk au bord de la route. Notre chauffeur était lent, très lent. Nous étions assis sur des banquettes en bois sur lesquelles notre coccyx se fissurait un peu plus à chaque fois que nous roulions sur un nid de poule. Je n'avais encore jamais fait de route aussi inconfortable, et pourtant, je n'en étais plus à mon premier voyage en tuk-tuk. Mais mon derrière n'avait absolument aucune importance à ce moment-là. Car devant nous, d'incroyables étendues de rizière d'un vert éclatant s'étalaient au pied de gigantesques montagnes au sommet desquelles nous voyions, hérissés, des monastères perdus entre les rochers. Ces éclats de couleurs se fichaient dans ma rétine et m'hypnotisaient totalement.

Lorsque nous sommes arrivés devant la grotte de Saddar, notre tuk-tuk s'est embourbé dans un champ. Mais notre chauffeur ne s'en est pas ému : il continuait à sourire, à rire, plutôt, les yeux grands comme un soleil ridé. Il nous fit descendre, poussa son engin, et nous fit remonter pour parcourir les cinq derniers mètres qui nous séparaient du parking. Tout plutôt que de nous laisser utiliser nos pieds. Et puis, nous avons marché jusqu'à la grotte, bouche béante qui semblait faire hurler la montagne. Nous sommes entrés pieds nus ; la pierre était chaude, brûlée par le soleil du milieu de journée. Toute une rangée de bouddhas debout, drapés de doré, semblaient nous escorter jusqu'à une stupa toute aussi étincelante et puis, derrière elle, vers un chemin sombre qui s'enfonçait dans la pierre pour rejoindre l'autre extrémité de la grotte. Nous savions que la traversée prendrait environ quinze minute, dans le noir. Nous nous sommes engouffrés dans l'obscurité. La pierre bruissait de chauve-souris, et leur odeur si particulière emplissait tout l'espace. Le chemin à l'intérieur de la grotte n'avait, en lui-même, rien d'intéressant. Ou peut-être était-ce parce que je gardais la tête courbée, moi qui ne supporte pas bien d'avoir des animaux volant au-dessus de moi. Mais il fallait en passer par là, par cette obscurité et cette odeur d'excrément, pour assister à cela, à l'ouverture de la roche qui nous déversa directement sur le bord de la rivière. Des barques nous attendaient là pour nous ramener de l'autre côté de la montagne. Nous primes place en compagnie de deux jeunes étudiantes birmanes en uniforme qui se partageaient un grand seau de poulet frit maison. La barque se mit à glisser lentement le long de la rivière, toujours entourée du vert éclatant des rizières. Jamais je n'ai entendu de silence si apaisant. Je ne devrais, en fait, pas parler de silence. Au contraire : le paysage était en pleine chorale. La rivière, les oiseaux. Même les couleurs semblaient chanter.


Coucher de soleil à Moulmein
Quelques jours plus tard, Jaime, Brayden, Lily, Anna et moi avons pris le bus pour nous rendre à Moulmein. Nous avons dit au revoir à Ryan qui repassait la frontière pour retrouver ses parents en Thaïlande. J'adorais ces bus aux sièges minuscules, et dont les fenêtres ouvertes faisaient circuler un air à la fois doux et chaud. Je mettais toujours mon casque sur mes oreilles et n'étais plus disponible pour le reste du monde. Je voulais simplement m'absorber dans la contemplations des lieux, surtout ceux-là. Un homme ivre mort s'était assis à côté de moi au début du voyage, mais quand il a commencé à s'avachir sur moi, les autres passager l'ont fait changer de place, comme pour prendre soin de l'étrangère que j'étais. J'avais pourtant à peine été dérangée par sa présence. Là encore, j'étais moi-même bien trop enivrée par ce qui se passait devant mes yeux. Ces même rizières, ces mêmes montagnes. Dans mes oreilles, Mano Solo chantait qu'il taillait sa route.


Moulmein n'avait rien de très intéressant. D'autant plus que nous avions échoué dans la seule auberge de jeunesse que nous voulions à tout prix éviter. Le Breeze : des prix élevés pour dormir dans des chambres ressemblant à des cellules de prison, rats compris. Il s'agit d'une destination très touristique au Myanmar - sans doute du fait de sa proximité avec le Rocher d'Or -, et les hôtels hors de prix sont nombreux. Moulmein aurait sans doute eu davantage à offrir si nous étions restés plus longtemps – un musée, des îles auxquelles on pouvait accéder par bateau. Mais nos avions respectifs ne nous permettaient pas de rester là plus longtemps. Nous n'avions qu'une seule soirée pour profiter de la ville.

Nous avons longuement marché pour trouver un endroit où manger, jusqu'à trouver la perle rare : Bone Gyi, un restaurant indien, juste à côté de notre auberge, et de loin le meilleur que j'ai jamais mangé. Ils avaient installés, sur leur trottoir, une sorte de cantine où nous pouvions choisir les plats que nous voulions. Belle opération de marketing, puisque la vue de ces plats nous avait tous fait tomber d'accord pour nous attabler là.

Mais plus important encore que le repas, ce qui me restera de Moulmein, ce fut, à nouveau, le coucher de soleil. Et pas n'importe lequel. Un coucher de soleil que nous avions décidé de regarder depuis une pagode en haut d'une colline. Là aussi, nous avons déambulé pieds nus sur les pierres chaudes de cette grande dalle exposée au vent tiède, marchant lentement entre les stupas. Quand les couleurs du jour ont commencé à changer, nous nous sommes assis en haut des marches et avons regardé. Nous avons regardé le ciel se transformer en or, et le soleil disparaître derrière les îles au large de Moulmein. Je me souvins du premier soir que j'avais passé au Cambodge, de ce grand disque rouge qui m'avait fait penser à l'affiche d'Apocalypse Now. Écarlate là-bas, doré ici. A croire que chaque pays d'Asie avait son propre soleil. 

Le Rocher d'Or
Et puis, le lendemain, nous nous étions levés très tôt pour prendre un bus qui devait nous amener jusqu'au Rocher d'Or dans la pagode de Kyaikhtiyo, où nous voulions nous arrêter avant de rejoindre Yangon. Ce rocher est l'un des plus importants lieux de culte du Myanmar. Il s'agit d'un grand rocher tenant miraculeusement en équilibre sur la montagne et que les pèlerins recouvrent de feuilles d'or, comme je l'ai souvent vu faire sur des statues dans les temples. La légende veut que ce rocher de quelques sept mètres a été posé là par des esprits et qu'il tient grâce à un cheveu de Bouddha. Pour le voir, il faut grimper, grimper, à près de 1 000 mètres d'altitude. Environ six heures de marche. Ou alors, il faut prendre un de ces camions ouverts, extrêmement hauts, dans lesquels on entasse plus de monde qu'il n'y a de place. Les places sont tellement recherchées que, sur le chemin du retour, il a presque fallu se battre pour que nous puissions tous rentrer dans le camion. Personne ne fait de quartier. Pas même pour les enfants. A l'aller, la route grimpe à pic, et j'avais parfois l'impression d'être sur une montagne russe. Nous basculions de gauche à droite, serrés comme des sardines. En plus de la sueur, nous partagions les rires.


Arrivés en haut, une longue et large allée bordée de petites échoppes grimpait jusqu'au temple. Ou plutôt, en premier lieu, jusqu'à un barrage, où les étrangers étaient invités à payer 6000 kyats. 6000 kyats, ce n'est pas grand chose. Environ 4 euros. Ce n'était pas la première fois que j'étais confrontée à cette distinction entre étrangers et locaux – mais cette fois, j'avais du mal à l'avaler. Je savais aussi que les femmes n'avaient pas le droit de s'approcher du rocher et de le toucher et je commençais à perdre patience. A tête reposée, cette règle appliquée aux touristes ne me choquait pas plus que ça. Puisqu'il s'agissait d'un lieu de culte pour les Birmans, il me semblait plutôt positif qu'ils puissent en profiter gratuitement et que les touristes mettent la main au portefeuille. Mais cette fois, ça ne passait pas.

Je suis rentrée énervée sur le site. Je perdais aussi patience avec mes co-voyageurs qui, me semblait-il, avançaient à toute berzingue quand je voulais aller lentement, profiter. Je finis par les laisser partir devant, histoire de digérer ma rancœur. Et une fois rentrée dans le temple, ma rancœur n'a pas fait long feu.

La vue sur la vallée étaient grandiose. Je n'avais pas le droit de toucher ce fameux rocher, mais nous étions suffisamment proches pour l'admirer. Brayden, lui, ne s'était pas privé pour se prêter au rituel. Il était revenu les mains recouvertes de poussière d'or, nous narguant avec ses « golden hands » magiques qu'il acceptait magnanimement que nous touchions. Mais ce qui me marqua le plus, ce fut l'ambiance familiale qui régnait ici. Parents, enfants, grands-parents : ils semblaient venir tous ensemble passer la journée à Kyakhtiyo, pique-niquant sur les dalles entre deux prières.


Je suis redescendue très lentement pour me baigner dans le son et les odeurs du temple. Tout fourmillait autour de moi dans une douce joie colorée. J'avais envie de rester là encore longtemps.

Mais notre bus pour Yangon nous attendait. Encore 6h de bus, ajoutées à toutes celles du matin même. Cela commençait à faire beaucoup. Je voulais ralentir, dormir, me reposer. Retrouver une routine. Pour mieux continuer à m'émerveiller, j'avais besoin de quelques jours normaux.  

dimanche 15 janvier 2017

29.01.2016 : Un anniversaire en or à l'autre bout du monde



C'était un jour spécial. En tous cas, je voulais qu'il le soit. Ce n'est pas tous les jours qu'on fête ses vingt-neuf ans à l'autre bout du monde, dans un pays qui a pas mal secoué notre vision du monde, avec devant les yeux des paysages fascinants, rarement croisés auparavant.

J'étais dans la salle du petit déjeuner de notre hôtel à Hpa-An, une petite ville située en bord de rivière au sud du Myanmar, tout proche de la frontière avec la Thaïlande. Bangkok n'était pas si loin. J'avais presque l'impression d'avoir fait une boucle. Je tenais entre mes mains un sachet de café en poudre appelé « Birthday ». J'étais prête à entamer une nouvelle année qui allait me mener, tranquillement, vers une nouvelle décennie.

Jaime, Ryan et moi étions arrivés la veille à Hpa An, dont d'autres voyageurs nous avaient longuement vanté les mérites. Comme d'habitude, nous étions arrivés au milieu de la nuit. Un chauffeur nous avait dégotté un hôtel dans lequel nous avions négocié une chambre double où nous pouvions nous entasser à trois. La routine. 

Je voulais absolument me trouver dans un endroit qui me plaisait pour mon anniversaire. Au départ, je n'avais pas misé sur le Myanmar : j'avais rapidement compris que les villes ici étaient assez peu propices à la fête ou à la détente. Je m'imaginais davantage sur une plage de sable blanc, comme à Koh Rong, ou avec mes nouveaux amis hippies de Pai ou de Don Det. Et pourtant, à peine avions-nous commencé à circuler dans Hpa An que je m'y suis sentie bien. J'étais heureuse d'avoir quitté la foule oppressante de Mandalay pour me retrouver à nouveau au bord de la rivière. Les rues de Hpa An étaient beaucoup plus calmes. Nous y croisions de minuscules cantines où nous commandions à l'aveugle de nouvelles spécialités de nouilles, les papilles exaltées. Il y avait un je-ne-sais-quoi de différent dans cet endroit. Quelque chose qui fit que, dès que j'y posai le pied, je compris que j'avais trouvé l'endroit parfait pour passer cette étape importante, d'une année à l'autre.

Le jour de notre arrivée, nous avions aussi retrouvé Brayden, qui voyageait en compagnie de Lily, une Néerlandaise qu'il avait rencontrée sur une page Facebook de voyageurs solo. Le Myanmar peut s'avérer très cher pour des personnes seules qui ne peuvent pas partager le prix des chambres, et les dortoirs sont non seulement peu fréquents, mais aussi très coûteux. Il avait donc pris le parti, pour cette fois-là, de chercher un travel buddy avant d'arriver dans le pays. La boucle que lui et moi faisions à travers le Myanmar se croisait enfin, et nous avions prévu de passer nos deniers jours dans ce pays ensemble. En le retrouvant, je me refis la même réflexion : il paraissait plus détendu, plus lumineux qu'au début du voyage, et sa barbe de quelques jours, ses cheveux retenus par un improbable bandeau multicolore renforçaient cette impression.

Ce sont eux qui m'ont convaincue de les suivre pour l'ascension du Mont Zwegabin. 3 000 marches, environ une heure, une heure et demie pour atteindre le sommet sur lequel sont perchés un temple et un monastère. Je n'ai pas dit oui tout de suite. Il y a quelques années, alors que je vivais en Suède, je faisais beaucoup de running sur des routes en béton... jusqu'à me fêler les deux ménisques. Depuis, mes genoux sont fâchés non seulement avec la course, mais aussi avec les escaliers. Le fait de grimper 3 000 marches le jour de mes vingt-neuf ans ne me paraissait pas être l'idée du siècle. Quelque part, je me disais aussi qu'un échec ne serait que la confirmation que, décidément, on n'est plus tout jeune. 

Mais ce matin-là, au petit-déjeuner, tenant mon sachet de « Birthday » entre les doigts, je me suis souvenue des montagnes que j'ai escaladées. Je me suis souvenue de l'Arménie et du Mont Kinabalu et j'en suis venue à la conclusion qu'il fallait, au contraire, que je monte ces marches. Ce voyage en Asie était, depuis le début, le symbole d'un passage à autre chose, une autre étape dans ma vie, une sorte de rituel pour laisser partir l'ancien, accueillir le nouveau. Même si je suis une grimpeuse très occasionnelle, ces ascensions ont toujours été porteuses de sens pour moi. Alors, pour célébrer au mieux ce nouveau cycle, ce nouvel anniversaire, il fallait grimper.

J'ai emballé mes genoux dans des bandes élastiques que Ryan m'a prêtées et nous nous sommes mis en route avec Jaime, Brayden, Lily et Anna, une Allemande qui partageait leur chambre dans une auberge de jeunesse plus centrale que notre hôtel à nous. Il était encore tôt, car nous voulions éviter la chaleur de midi. Et puis, ce fut la première marche.


* L'ascension des 3 000 marches menant au sommet du mont Zwegabin *







Rapidement, Lily, Jaime, Brayden et Ryan, un peu plus entraînés que moi, sont partis devant et je suis restée avec Anna. Son rythme était plus lent que le mien, nous faisions des pauses fréquentes, mais j'étais heureuse de prendre ce temps. Je voyais, petit à petit, le décor s'élever au-dessus de moi. Je ne pensais pas à grand chose d'autre que cela « une marche après l'autre, et puis l'autre, et ensuite, le sommet ». Lorsque Anna a commencé à se décourager, je me suis rappelée de cette ascension arménienne. Alors, je lui ai raconté. Comme j'avais abandonné, près du sommet de la montagne en Arménie, et à quel point j'avais été en colère. Je lui ai dit que le mont Kinabalu était une toute autre histoire mais que pourtant, il ne m'avait fallu que quelques mots d'encouragement de notre guide pour que j'aille jusqu'au bout. Et surtout, je lui ai dit que nous avions le temps. L'essentiel, c'était de mettre un pied devant l'autre. Quel que soit le rythme et le nombre de pauses nécessaires. En faisant cela, on finit toujours par atteindre le sommet.

Je me suis dit que c'était décidément une bonne leçon de vie dont je devrais me souvenir plus souvent. Tous les jours, par exemple. Et pas seulement quand je peux philosopher en escaladant une montagne.

Des messages étaient gravés dans la pierre de certaines marches.

« No pain, no gain ».
« Don't give up ».
« Forget me ».
« Forget me »
« Forget me »
« Forget me »

Je n'avais rien à oublier et puis, surtout, je ne crois pas à l'oubli. Ni à sa possibilité, ni à ses vertus. Nous pouvons toujours essayer d'effacer certaines choses en surface en les enfonçant dans notre terreau intérieur, cela reste le meilleur moyen de les ancrer en nous encore plus profondément. Mais ce message résonnait en moi. « Forget me », « forget me », « forget me ». Comme une purge. Un mantra pour laisser quelque chose en moi couler, pour déposer un poids ici, sur ces marches, et ne pas l'emporter plus loin.

Lorsque nous sommes arrivés en haut des marches, j'étais à peine fatiguée. Les quatre autres nous attendaient dans une petite cantine en se promettant de partir ensemble faire un trek au Népal. Curieusement, je n'avais pas envie de me précipiter dans le temple, posé au sommet, qui offrait une vue à 360° sur la vallée. Je voulais prendre mon temps, profiter de chaque marche, aussi symbolique soit-elle. J'ai mangé mon bol de noodles avec délectation, j'ai écouté les plans de voyage des autres, j'ai profité de l'eau fraîche à disposition. Et puis, nous sommes allés voir le temple.

Une gigantesque stupa dorée était posée au sommet de la montagne et, tout autour, nous pouvions circuler sur des dalles de pierre chauffées par le soleil. Il y avait l'odeur de l'encens et le bruit cristallin des petites cloches que le vent faisait tinter. Cette ambiance si apaisante valait mille fois plus que tous les bars dans lesquels j'avais fêté mes précédents anniversaires. Nous voyions, à perte de vue, d'autres montagnes sur lesquelles scintillaient d'autres temples dorés. Nous étions au-dessus des nuages et mon esprit y était aussi.


* Là-haut sur la montagne *





Lorsque nous sommes redescendus, mes genoux étaient extrêmement douloureux et tout mon corps était raidi, mais je me sentais légère. Nous avons continué à déambuler dans Hpa-An, l'après-midi, mais cette fois, Ryan m'avait acheté des guirlandes de Noël pour me faire un vêtement d'anniversaire. Tout le reste de la journée, j'ai porté mes nouveaux ornements magiques avec une superbe couronne que Jaime avait trouvée. Partout où j'allais, les enfants riaient – et lorsque l'on expliquait ce qu'il se passait, je recevais des chansons d'anniversaire dans toutes les langues.


J'ai gardé mes guirlandes même lorsque nous sommes allés voir la bat cave : tous les soirs, au moment du coucher du soleil, un demi million de chauve-souris s'envolent d'une des grotte pour aller chasser. Au même moment, les aigles viennent pour attaquer ce flot continu de proies et s'offrir un dîner. Un peu avant 17h, nous étions donc installés sur un rocher, à distance de la grotte. Peu de temps après nous, des rapaces sont arrivés, tournoyant calmement dans le ciel, annonçant le spectacle imminent. Et soudain, un long ruban noir s'est défilé depuis l'un des trous de la montagnes. En bruit de fond, le claquement des ailes de ces centaines de milliers de mammifères venait froisser le silence du crépuscule. Je pensais les voir sortir en un nuage bourdonnant, le temps de quelques minutes. Mais non. Les chauve-souris volaient en une file et se séparaient, à distance de la montagne, en petits groupes qui partaient dans des direction différentes. Au total, ce long défilé dura environ vingt minutes. De temps à autre, les aigles piquaient, traversaient le flot pour attraper leur repas. Tout semblait organisé, calculé à la minute près. Au bout de vingt minutes, le silence est retombé. Les chauve-souris étaient toutes sorties et chassaient dans différents endroits. Les aigles étaient partis digérer.


* File indienne de chauve-souris sur soleil couchant *





Je me souviendrai toujours du coucher de soleil qui accompagna notre tuk-tuk nous ramenant dans le centre-ville de Hpa An, ce soir-là. Je n'avais encore jamais vu un ciel aussi doré. Tout, dans ce pays, semblait doré. Le ciel, les nuages, les statues, le cœur des personnes qui m'entouraient, et ma tête, petit à petit, se dorait elle aussi. Le soir, nous nous sommes installés dans un petit restaurant qui ne payait pas de mine – comme tous les autres – mais que nous avions choisi parce qu'il était le seul à proposer des bières à la pression. Il y avait Brayden, Jaime, Ryan, Lily et Anna. Je ne les oublierai jamais.

Nous nous sommes mis en marche vers l'hôtel. En cours de route, une voiture s'est arrêtée pour nous proposer de nous ramener. Il s'agissait d'un couple. Ils n'allaient même pas vraiment dans notre direction mais ont insisté pour nous y déposer.

De cette journée, de mon passage à mes vingt-neuf ans, me restera la sensation d'un gigantesque sourire gravé au milieu de ma poitrine, et l'image de visages aussi étincelants que les murs des stupas


* B-day party *


samedi 29 octobre 2016

26.01.2016 - La chute



Parler de voyage, c'est parler de rêve. Surtout le voyage au long cours, sac au dos, tel un aventurier à la conquête du monde et de nouveaux horizons, partant un couteau suisse entre les dents et une polaire Quechua sur le dos. On m'a souvent dit à quel point j'étais courageuse de partir comme ça, seule, à l'autre bout du monde – quand vraiment, le seul courage dont j'ai l'impression d'avoir fait preuve, c'est d'avoir à un moment donné mis en off mon esprit rationnel le temps de cliquer « valider » sur le site de la compagnie aérienne. En dehors de ça, n'ayant ni affronté de tigres à mains nues, ni dormi au milieu d'une jungle remplie de tribus cannibales, tout s'est toujours déroulé à peu près simplement.

En réalité, la vie quotidienne, en dehors du voyage, me paraît beaucoup plus compliquée. Il faut s'impliquer dans des relations, construire un parcours, pièce par pièce, avancer, faire confiance. Il est beaucoup plus difficile de tricher sur le long terme que dans un dortoir d'auberge de jeunesse.

Mais finalement, de ça, on parle peu. De l'héroïsme quotidien. Lorsqu'on navigue sur les blogs voyage, partout, on rencontre cette injonction au courage de suivre son instinct, se reconnecter avec sa vraie nature, qui l'on est vraiment, on voit des personnes qui sourient de mille dents, avec des fleurs dans les cheveux sur fond de coucher de soleil sur des plages au sable blanc. Des choses qui sont finalement assez faciles à faire, entre une excursion dans une montagne et une heure de snorkeling sur les plus belles plages du monde. J'aimerais bien avoir aussi ce genre de speech de motivation pour trouver cette même inspiration dans mon quotidien. « Suivre son instinct » et « être qui l'on est vraiment » dans la réalité de la vie de tous les jours, et pas seulement dans les vagues bleu turquoise de l'autre bout du monde.

On parle rarement des mauvais côtés du voyage. Ou alors si, pour s'échanger des conseils pratiques ou montrer à quel point on s'est sorti héroïquement d'une situation. On peut parler de l'intoxication alimentaire puissance cinq que l'on a chopée en mangeant du serpent, parce que mine de rien, c'est exotique. C'est différent. Ce n'est pas ce que le commun des mortels connaît.

Oui, mais le quotidien ? La fatigue émotionnelle que cela implique de rencontrer toujours de nouvelles personnes ? L'envie d'un retour à la normalité que tout le monde avec un sac à dos considère comme ennuyeuse ? Les mêmes discours, rabâchés dix fois, cent fois ?

Nous en discutions il y a peu avec ma très chère Laurie. Elle me parlait des blogueurs voyage professionnels, qui vivent de cette passion. Les ayant vus à l’œuvre, elle m'expliquait que finalement, ce mode de vie ne la faisait pas rêver. « C'est un vrai job. » Avec des deadlines, des collègues dont la tête ne vous revient pas, du chiffre à faire, des contrats à remplir. Le tout sans pouvoir vraiment admettre qu'on rencontre les mêmes problèmes qu'au quotidien. Ca enrayerait la machine à rêve.

Je parle de tout ça, parce que le moment le plus dur, mais aussi un des plus constructifs, de mon voyage, celui qui finalement a été un sacré tournant, était extrêmement banal. Il n'a pas eu lieu dans la solitude d'un temple perché au sommet d'une colline, ou dans la confrontation physique aux forces naturelles. Non. Je me suis juste engueulée avec quelqu'un.

Il faut dire qu'on n'est pas vraiment préparé à ça, via les blogs de voyage et les profils Instagram. On nous prépare à la solitude, aux rencontres malveillantes. On a l'impression qu'on ne va rencontrer que des gens qui pensent comme nous, qui respirent comme nous, qui sont gentils comme nous, et avec qui, éloignés du stress et de la morne vie quotidienne, on ne vivra que des moments courts mais intenses

En tous cas, moi, je n'étais pas préparée à la bonne vieille engueulade des familles. Surtout que je suis loin d'avoir un caractère belliqueux. Pour être honnête, je crois qu'une engueulade de ce type, lors de mes deux jours passés à Mandalay a été la seule de ma vie – avec un ami en tous cas.

Il est inutile de revenir sur les conditions de cette embrouille. Pourquoi, comment, qui, finalement, peu importe. Ce qui importe, c'est l'état dans lequel je me suis sentie après.

Anéantie.

Je ne comprenais pas – et lui-même me l'avait dit d'ailleurs – pourquoi je prenais aussi mal cette grosse anicroche avec quelqu'un que je ne connaissais de toute façon que depuis quelques jours et que je ne reverrai peut-être même pas. Toujours est-il que le lendemain de cette dispute, je crois que je n'ai jamais autant détesté quelqu'un de ma vie.

Pourquoi ? Parce qu'il avait déchiré le voile.

Le voile d'une vie idéale entre les plages du Cambodge et les montagnes birmanes.

Cette nuit entre cris et larmes m'a fait tomber pleine face sur la dure réalité : ici, comme ailleurs, rien ne change. Je pourrais parcourir la terre entière, les choses en moi que j'ai pu essayer de fuir ne disparaîtront pas. Je ne changerai pas parce que j'ai traversé un continent via le ciel. Les démons resteraient les mêmes, tapis dans un coin, jusqu'à ce que l'adrénaline du mouvement et de la nouveauté redescende. Jusqu'à ce que le quotidien – la réalité – ne refasse surface.

Dans le bus de nuit qui m'amenait de Mandalay à Hpa-An, j'ai repassé ma vie en marche arrière. Les blessures passées sous silence, les crises de larmes, de boulimie, les trous noirs, l'ennui, les désillusions, la lutte pour comprendre comment ça marche, tout ça, comment c'est censé fonctionner, et pourquoi ça ne fonctionne pas plus simplement. Je me suis dit que ça ne servait à rien de faire semblant que tout cela n'existait pas, de penser qu'il suffisait de tourner le dos, en se disant « je vais changer », pour que tout se passe effectivement comme ça. Parce qu'à tout moment, peu importe à quel point on pourrait se bercer d'illusions, de publications Facebook et de murs Pinterest, à tout moment la réalité allait refaire surface. Alors, peut-être valait-il mieux l'accepter, la réalité, travailler avec ce matériau plutôt que de lui tourner le dos.

Rien ne sert de brûler une terre et de l'abandonner. Il vaut mieux en prendre soin pour la faire refleurir.

D'autant plus que si le voyage m'a montré qu'il ne suffisait pas de changer de continent pour se changer soi-même, il a révélé des bourgeons pendant que je fouillais ma propre terre. Une indépendance. Une force, peut-être pas physique, mais mentale. Une résilience. Une capacité à ne jamais me retrouver seule, dans n'importe quelle situation, une capacité à rassembler. Tout ça, ce n'était pas du changement : c'était une révélation.

Cette nuit-là, j'ai rêvé que mon visage avait brûlé et que ma peau pelait, qu'elle se décomposait. Signe très parlant d'une étape franchie. Et en effet, je crois qu'à partir de là, mon voyage n'a plus été le même. Mon voyage a commencé à se transformer : il n'était plus uniquement centré sur la jouissance de l'instant, mais une préparation progressive de mon retour à une vie quotidienne enrichie.

J'avais commencé à trouver ce que j'étais venue chercher. Mais il fallait repasser par la France – ou en tous cas par le berceau de ma vie - pour que cela ait un sens. Parce que oui, le voyage permet d'apprendre énormément, sur soi-même, sur les autres. Oui, le voyage permet de "se reconnecter à soi-même" et "suivre ses instincts". Mais ce savoir a finalement peu d'importance si on ne l'utilise jamais pour le quotidien. Que ce quotidien se déroule à Mandalay ou à Issy les Moulineaux.

« Sagesse du présent, certes, et je veux bien que tout présent soit instantané. Mais enfin nous durons, d'instant en instant, et c'est ce que signifie exister. « Le dur désir de durer », disait Eluard : peu de phrases rendent aussi bien, me semble-t-il, l vrai goût de la vie... Il ne s'agit pas de vivre, comme l'animal selon Nietzsche, attaché au « piquet de l'instant ». Ni de s'abêtir dans le no future des punks ou des idiots. On ne peut pas vivre dans l'instant, puisque la vie est durée. Bergson, ici, a dit l'essentiel, et il est sans doute impossible, quand on vit, de n'être pas du tout bergsonien. Le tout qui nous est donné dure, et nous avec, et nous dedans : ce n'est pas l'instant qu'il faut cueillir, mais l'éternel présent de ce qui dure et passe. C'est où mystiques, poètes et philosophes se rencontrent. « Carpe Diem », disait Horace ; mais ce jour recueilli, ou recueilli, s'il est vécu en vérité, c'est l'éternité même. » 

André Comte Sponville, L'amour la solitude


   

vendredi 21 octobre 2016

19-25.01.2016 - Sérénité (de Hsipaw à Pyin Oo Lwin)


Nous voyagions vite. Un ou deux jours dans chaque location, et puis, un autre bus traversant la nuit pendant des heures et des heures, pour nous déposer dans une autre ville. Les routes que l'on ne voit pas, que l'on ne décèle pas dans l'obscurité, jusqu'à ce qu'un camion débarque, au détour d'un virage, sans que notre conducteur ralentisse. Arriver avant le lever du soleil. Taper aux portes, négocier un lit à partager à trois ou quatre pour diviser les coûts. Dormir quelques heures, manger dans un petit restaurant à shan noodles. Repartir.

Et au milieu de tout ça, la sérénité. Comme une torpeur délicieuse dans le corps et dans l'esprit, alimentée par les longues heures de route, souvent inconfortables, et les soupes épicées pour combattre la fatigue.

La sérénité. Elle s'est d'abord installée avec le bruit du vent qui faisait tinter les clochettes en haut des deux mille cinq cents stupas rassemblées comme un bouquet de pierre à Kakku, à deux heures de route de Nyang Shwe. L'air paraissait doux entre ces mausolées à l'architecture ciselée. Il fallait marcher pieds nus sur les pierres chauffées par le soleil. Je fermais les yeux, j'écoutais le bruit fins des clochettes et me retrouvais face au Bouddha d'émeraude de Bangkok, au premier jour de mon voyage, avec le même sourire sans effort au coin des joues.





* Les stupas de Kakku et le son du vent dans les clochettes *


Elle m'a suivie à Hsipaw, à 14h de bus de Nyang Shwe. La ville est âpre, branlante, comme la plupart des villes du Myanmar. Mais ses alentours sont superbes. Nous avions loué des scooters avec Will, Jeff, Jaime et Ryan et, pendant deux jours, nous avons sillonné les paysages de montagnes sèches, et les villages shan où les enfants nous regardaient toujours avec curiosité. Nous nous sommes perdus, souvent, à la recherche d'un bassin naturel ou d'une cascade cachés loin de la route principale, mais nous trouvions toujours sur notre chemin un visage souriant, confiant, qui nous emmenait jusqu'à destination. A l'inverse de notre rythme effréné, d'hôtels en hôtels, nous prenions le temps. De nous arrêter longuement au pied de la cascade. D'observer la fabrication du sucre de canne dans une minuscule fabrique familiale qui se résumait à une maison en bambou et trois générations rassemblées autour de gigantesques chaudrons dans lesquels le fils faisait bouillir la canne à sucre coupée en morceaux par le grand-père.









* La fabrication du sucre de canne & les alentours de Hsipaw*






Elle a pris le train avec nous, le temps d'un trajet entre Hsipaw et Pyin Oo Lwin. Pendant sept heures, nous avons regardé, fascinés, le lent défié des rizières à la fenêtre. Sur cette portion, les rails roulent sur le gigantesque aqueduc de Gokteik, qui enjambe une gorge de près de 100m de profondeur et de plus de 300m de large. Le paysage est impressionnant. Le train roule lentement sur la construction, en apparence fragile, qui date du début du XXè siècle. Sur les côtés, des plateformes accueillaient plusieurs Birmans qui regardaient passer le train en souriant, en agitant les mains. Sensation étrange : comment étaient-ils arrivés là ? Avaient-ils marché sur les rails ? Y'avait-il des escaliers le long des grands pieds de métal ? Me concentrer sur cette question m'évitait de penser au vertige qui me prenait en regardant le sol défiler, tout en bas de la gorge. Et puis, doucement, le soleil s'est couché, juste avant notre arrivée à destination.

Elle m'a encouragée à ne pas avoir peur en sautant dans les chutes d'eau de Dat Taw Gyaint. Elle a calmé les scénario catastrophe en boucle dans mat tête. Je me suis quand même un peu explosé les pieds sur les rochers que j'ai touchés, au fond de l'eau. Mais ce n'était pas grave. Il n'y avait plus rien de grave.  




* Les chutes de Dat Taw Gyaint *


Elle s'est nourrie des autres. Elle s'est nourrie des retrouvailles avec Brice et Fanny dans un hôtel aux couleurs des années 70, le Gypsy Motel de Nyang Shwe. Un jardin pour boire quelques Mandalay, trinquer au reste du voyage qui nous attend. Et un petit-déjeuner ultra complet avec, encore une fois, nos shan noodles préférées. Nous avons laissé Brice et Fanny à Nyang Shwe, quelques jours avant que le virus de la dengue les assomme tout les deux, les forçant à rentrer à Bangkok.

Elle s'est nourrie des fissures de Ryan dont il m'a parlé quand le ciel lui-aussi se fractionnait, à la tombée du jour. Nous avions roulé toute la journée et nous étions tous retrouvés au sommet d'une montagne surplombant la ville, dans un temple qui offrait le meilleur point de vue pour le coucher de soleil. Pendant les quelques premières secondes d'obscurité, le silence s'abat, souvent. Le temps de faire la transition. Et puis, on remet son costume de ville pour redescendre dans les restaurants, le trafic et le fourmillement de vies à apprendre. 

Elle s'est nourrit d'une nuit dans un gigantesque hôtel vide, à Pyong Oo Lwin, The Orchid, où nous avions pu bénéficier d'une suite deluxe qui faisait le double de la taille de mon appartement. Etalés sur les deux lits simples, nous avons fait revivre une ambiance de campus universitaire, poussant une musique dégueulasse à fond, arrosée de whisky birman et de confessions intimes (les vraies, pas l'émission).

Elle s'est nourrie, surtout, des retrouvailles avec Brayden à Hispaw, entouré de tout un groupe de nouvelles personnes que je ne connaissais pas. Il avait changé : ses cheveux avaient poussé, sa barbe aussi, et il avait l'air d'être plus calme, plus serein. Je me suis dit que j'avais du changer aussi. Que peut-être, mon visage à moi, comme le sien, avait l'air moins crispé que lorsque nous nous étions rencontrés à Kanchanaburi, deux mois plutôt. Fidèle à lui-même, il avait déjà repéré les meilleurs spots pour manger et boire des jus de fruit (Mr Food et Mr Shake, facile). Nous nous sommes à nouveau séparés au bout de 24h : les nuits sont chères au Myanmar, les villes peu engageantes à la relaxation. Une fois qu'on a vu ce qu'on voulait y voir, on avant vers une autre étape – et Brayden n'échappait pas à cette règle. Nous nous sommes donnés rendez-vous au sud du pays quelques jours plus tard – ce n'était pas encore le moment des adieux.

Elle m'a suivie encore un peu, sur quelques routes, dans quelques nuits. Et puis elle s'est crashée à Mandalay.



lundi 25 juillet 2016

18.01.2016 - Inle Lake : plongée dans un Lonely Planet grandeur nature.




Au lendemain du premier jour de notre trek, nous nous sommes réveillés tôt pour descendre doucement vers Inle Lake, notre destination. Nous avancions cette fois dans une brume matinale recouvrant les petites montagnes qui paraissaient bien pâles, au lever du jour. Cette fois, mes tibias me faisaient un mal de chien et le chemin en pente n'allait pas aider.

Après quelques heures de marche, nous sommes arrivés à Inle Lake, un gigantesque lac de 116 m² qui, avec une telle superficie, ressemble davantage à un océan qu'à un lac. Comme la plupart d'entre nous n'aviaient absolument rien organisé, nous avons continué à suivre Amélie, la seule qui avait planifié les choses un peu plus en amont, et avait déjà une réservation dans une auberge de jeunesse à Nyaungshwe, une petite ville située au bord du lac. Pour rejoindre cette destination, et comme nous avions du temps, notre guide nous a proposé de faire un tour en bateau dans le marché flottant construit sur pilotis sur un des côtés du lac. Un long dédale d'allées aquatiques dont la beauté surpasse de loin ce que j'avais pu voir dans les khlongs à Bangkok au tout début de mon voyage.






Nous sommes montés sur une longue barque en bois fine, dans laquelle nous devions nous asseoir bien en face à face, avec précaution, pour ne pas la faire chavirer. Il faisait une chaleur écrasante et nous étions épuisés par la longue marche, mais l'eau du lac venait nous rafraîchir et je crois que nous étions tous plutôt excités à l'idée de se laisser tranquillement porter par le bateau. Sauf que. Ca ne s'est pas tout à fait passé comme nous l'avions prévu : la balade n'a pas été qu'un doux flottement entre les rives du grand lac. Nous sommes rentrés tête la première dans les pages d'un guide touristique avec de très belles photos, certes, mais très loin de la chaleur humaine de notre feu de camp de la veille.

Malgré notre réticence affichée, nous avons du nous plier aux différents passages obligés plus ou moins imposés par nos deux guides qui nous ont arrêtés dans différentes boutiques pour touristes, selon ce qui semblait être un itinéraire parfaitement étudié à l'avance. Des fabriques de bijoux en argent, de parapluies, de tissus faits à base de lotus et de soie, des cigares. Chaque fois, nous observions des Birmans en pleine fabrication des différents produits et tombions en syncope devant les prix de vente de la marchandise. Il semblerait qu'un tourisme de luxe se développe au Myanmar, sans doute de riches Chinois qui viennent notamment à Inle Lake pour résider dans de magnifiques hôtels montés sur pilotis et acheter des étoles avoisinant les 500 $. Nous ne faisions pas vraiment partie de ce public là.


* Dans la fabrique de bijoux en argent *


* Tissage de tissu en fibres de lotus et en fil de soie *



Face à ces arrêts forcés, les différentes personnalités ont aussi commencé à se révéler dans le groupe. Certains contenaient avec peine leur agacement et montraient clairement leur opposition en refusant de mettre les pieds dans les boutiques. D'autres suivaient sagement le parcours, sans trop s'attarder, juste histoire de faire ce qu'on nous avait dit de faire. D'autres en profitaient pour partir à la rencontre avec les locaux. C'est comme ça que nous avons retrouvé Ryan en train de tester le bétel.

Le bétel est une de ces choses qui marquent au Myanmar, qui marquent la rétine comme la mémoire, tout comme le maquillage jaune du bois de Thanaka. Il s'agit en fait de feuilles d'une plante grimpante, le bétel, badigeonnée d'une sorte de chaux, et dans lesquelles sont roulées des noix issues du même arbre, les noix d'arec, avec du tabac et d'autres épices. Les Birmans mâchent ce mélange à longueur de journée. Ce serait une substance stimulante, mais aussi une drogue très addictive. Elle est notamment utilisée par les chauffeurs, taxis comme routiers, qui l'utilisent pour rester éveillés après les longues heures derrière leur volant. Problème : le mélange est cancérigène et pourrit les dents. La noix d'arec mastiquée colore toute la bouche et la salive en rouge. On les voit, très souvent, régurgitant de longs crachats rouge écarlate qui laissent sur le sol des traces qu'on pourrait prendre pour des gouttes de sang. La première fois que j'ai vu mon chauffeur de taxi, à Yangon, cracher son bétel, j'ai cru qu'il avait une hémorragie interne.

Mais ces couleurs se sont incrustées dans ma rétine. Visage jaune sable. Lèvres rouge sang.

Ryan s'est donc lancé dans la dégustation du bétel et vu que sa tête est devenue aussi rouge que les crachats qui colorent le sol, je crois qu'il a regretté. Petite joueuse, j'ai juste mastiqué un petit bout de noix sans le mélange d'épice. C'était dur et avait un goût de terre. Pas prête de devenir accro.

* Je vous laisse faire une recherche Google Image des ravages du bétel sur les dents, mais SPOILER ALERT, c'est moche. * 

Après notre parcours dans ce petit Disneyland birman sur pilotis, nous avons finalement quitté le marché flottant pour arriver sur l'immensité du lac. Et là, tout le monde s'est tu. Il se dégageait de ce paysage une incroyable sérénité. L'eau à perte de vue, calme comme un miroir. Le ciel bleu qui le prolongeait. Et ça et là, des petites barques sur lesquelles étaient juchés des pêcheurs, debout, un pied enroulé autour de leur rame, en équilibre, pour la manier en gardant libres leurs deux mains qui tenaient d'énormes paniers en forme de cône avec lequel ils attrapent le poisson. 

Nous avons navigué entre ces étranges silhouettes, jusqu'à nous approcher de l'un d'entre eux qui, soudain, a commencé à se pencher sur le côté, en équilibre, posant son panier sur un pied qu'il levait dans une position très étrange. J'étais trop occupée à me demander ce qu'il fabriquait et à apprécier le calme du lac pour penser à prendre mon appareil photo mais Ali, lui, a tiré son portrait. Erreur. Notre barque s'est arrêtée à proximité du pêcheur qui a réclamé de l'argent en échange de son acrobatie et de la photo prise.

Conclusion : non, la pose que tous ces pêcheurs prennent sur les photos des guides touristiques sur le Myanmar n'a rien de naturelle.


* Photo piquée sur http://www.labalaguere.com *


Mais finalement, tout ça ne faisait rien. La beauté du paysage, le calme de l'eau qui s'accordait parfaitement à mon corps délassé, avachi dans la barque et à mes os qui se réchauffaient sous le soleil après le froid glacial de notre nuit dans les hauteurs, tout ça rendait bien dérisoires ces petits attrapes-touristes qui, en plus, n'avaient rien d'agressifs.

Nous avons été débarqués à Nyaungswhe puis emmenés à Song of Travel, l'auberge de jeunesse la plus chère que j'ai payée dans tout ce périple asiatique (14 $ pour un lit en dortoir) mais tellement confortable que je n'ai pas regretté mes billets pour une nuit, seule sur mon matelas moelleux. Il était temps de faire une pause. Nous avons lavé nos vêtements, pleins de la poussière ocre des montagnes, dans les douches, le pressing - que l'on paye à la pièce et non au kilo au Myanmar - étant trop cher pour nos petits portefeuilles de backpacker. Nous avons mangé encore des shan noodles, la spécialité de nouilles de la région. Nous avons acheté encore une bouteille de whisky birman et nous sommes rassemblés sur le gigantesque rooftop de notre auberge. D'autres nous ont rejoint. A moitié allongés sur des transats, nous avons fait ce qu'on fait peut-être le mieux quand on voyage mais dont les guides touristiques ne peuvent pas parler : apprendre à nous connaître, nous-mêmes comme tous les autres.