jeudi 5 novembre 2015

05.11.2015 : ll faudra repartir





A un moment donné, il a bien fallu se rendre à l'évidence : j'étais rentrée de Suède depuis plus d'un an, et plus rien n'avait de sens.

Ca avait commencé à s'infiltrer par la vie professionnelle. Après avoir continué à travailler pendant six mois dans le même secteur, à mon retour à Paris, je me rendais compte que je me demandais presque quotidiennement ce que je faisais là. Il ne s'agissait pas de mettre une échelle de valeur entre ma profession et, par exemple, l'aide humanitaire, ou de me demander en quoi ce que je faisais pouvait bien changer le monde, mais après cinq ans à travailler pour des projets culturels, passée l'excitation des premiers contrats, des premiers voyages, de la vie à l'étranger et des premiers salaires, il ne me restait que des questions : où se trouve l'équilibre entre ce que je sais faire, ce que je peux faire, ce qui a un sens pour moi et mes propres limites ?  Ou, pour résumer : qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire quand je serai grande et jusqu'à la fin de ma vie ?

J'ai fini par évacuer le problème en choisissant un job inutile mais qui répondait aux raisons primaires pour lesquelles on se laisse imposer un emploi du temps contrôlé par une machine à badge (notez bien la machine à badge, elle jouera un rôle important dans cette histoire) et une hiérarchie : une somme d'argent fixe tombait sur mon compte en banque à la fin de chaque mois. Sauf que finalement, ça n'a rien résolu, puisque j'avais encore plus de temps pour me demander quelle était ma place dans le monde, et mon petit quotidien en entreprise me faisait penser encore davantage que rien n'avait de sens. Les seules choses qui me sauvaient, c'était la traduction et l'écriture. Deux passions que j'exerce depuis tellement longtemps que je n'avais jamais pensé que cela pouvait être un travail, puisque Madame C., professeure de philo au lycée de Boulogne Billancourt, nous avait bien appris que l'étymologie du mot "travail" vient de "tripalium", qui est un instrument de torture à trois poutres. Faire un métier qu'on aime ne pouvait donc exister que dans le monde des masochistes. Ou des artistes (mais est-ce bien différent ?). Le soucis, là aussi, c'était que mon maître à penser, Charles Aznavour, me répétait depuis des lustres que la bohème, c'est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : j'étais donc techniquement trop jeune pour faire carrière là-dedans.

Le problème, quand on commence à se poser des questions sur le sens des choses, c'est un peu comme quand on commence à se demander d'où viennent les ingrédients pour faire les gâteaux Savane : plus on fouille, moins on comprend, plus ça fait peur.

Puisque j'avais du temps, je me suis lancée dans le projet de retracer et d'écrire l'histoire de ma famille du côté de mon père (voir : "Erevan sur Seine"). Mes grands-parents sont des Arméniens nés en Turquie, pays qu'ils ont fui pour la France lorsque mon père avait dix ans. J'ai passé plusieurs mois à parler avec eux, à fouiller des archives, personnelles et historiques, et à tenter de rassembler tous ces morceaux dans un récit. Lorsque j'ai mis un point final à ce projet, d'autres questions sont apparues : ma famille a fui un génocide en se cachant dans une ferme. Ils ont fui les persécutions en montant sur un bateau. Puis, ils ont fui la pauvreté en travaillant d'arrache-pied. Aujourd'hui, on me dit encore de fuir la crise et les dangers du monde en créant autour de moi un cocon stable et protecteur. Et soudain, ça m'a frappée : elle est où, la fin de la fuite ? Quand est-ce qu'on peut se dire que maintenant, il est temps de vivre ? Quand est-ce qu'on peut remercier nos anciens pour tout ce qu'ils ont fait pour nous et leur dire que grâce à eux, dorénavant, on vivra sans crainte et que la seule préoccupation qu'on aura, ce ne sera pas de savoir comment survivre, mais comment être heureux ? Quand est-ce qu'on sortira de ce cercle vicieux, où il semble qu'il faut constamment se créer des menaces pour se donner une raison de vivre ?

Bref, avec toutes ces questions dans le crâne, j'avais l'impression de m'enfoncer de plus en plus dans une absence totale de sens. J'ai même commencé à écrire une liste des petites absurdités du quotidien. J'ai utilisé l'application "Notes" de mon iPhone qui imite parfaitement le papier jauni et l'écriture manuelle. Je la relis sur l'écran fissuré de mon téléphone, écran que je ne prends plus la peine de réparer après trois tentatives infructueuses de le conserver intact plus de deux mois consécutifs. Mais quelque part, tout ça donnait un cadre idéal pour ma liste d'absurdités.

J'ai donc écrit :

- Il faut mettre du sel pour enlever la neige devant l'immeuble.
- Le sol du quai du métro est plus foncé là où les portes s'ouvrent.
- On partira quand on aura le temps.
-La pizza est un peu brûlée sur les bords, ne mange pas la croûte.
- "Votre arrivée à bien été enregistrée à 8h32".
- Tu ne devrais pas t'attacher autant.

Après, j'ai arrêté, parce que ce n'était pas très intéressant, avec du recul.

Mais j'en étais quand même là, à faire des listes totalement ininspirées, tétanisée par la lourdeur de la situation dans laquelle je m'étais embourbée toute seule, quand il s'est passé quelque chose.

C'était le mois d'août, Paris était vide. Il faisait beau. J'avais bu un thé glacé, allongée dans l'herbe du jardin de l'Institut Suédois dans le Marais, qui avait ouvert un café éphémère pour les vacances. J'avais fait semblant de ne pas connaître le mot français pour "kanelbülle" et j'avais commandé un "kanelbülle" juste pour dire un truc en suédois. Plus tard, Nyamuk et moi avons longuement marché sur les quais en parlant de je ne sais plus quoi. En arrivant près de l'Hôtel de Ville, un concert de jazz avait lieu sur le trottoir, devant la péniche Marcounet. Nous nous sommes assis. J'ai commandé un verre de Pic Saint Loup. Nyamuk m'a regardée. Il avait les mêmes yeux que quatre ans auparavant. Et pour la première fois depuis près d'un an, je me suis sentie légère, calme. La peur omniprésente que je ressentais depuis des mois m'avait tout d'un coup laissée tranquille. Parce que là, dans cette petite seconde, j'ai vu dans ses yeux une ancre qui reste là, malgré tout. Malgré les remous et les raz-de-marée, malgré les larmes, l'apathie, la colère, il était toujours là, avec son regard, et même si tout tournait autour de moi, il y avait toujours ça, là.

C'est là que j'ai décidé de repartir. Parce que ce qui est raisonnable, ce n'est pas d'avoir le chèque qui tombe à la fin du mois, et ce n'est certainement pas les machines à badge. Ce qui serait raisonnable, je me suis dit, ce serait que tous les jours soient comme celui-là. Avec cet amour, ce calme, et cette envie que ça continue le lendemain.

Et puis, quelques jours après, le système électrique de la machine à badge du bureau m'est tombé sur la tête. Et si j'avais eu un peu moins de chance, j'aurais peut-être pu mourir dans un bureau d'Issy les Moulineaux ou finir tétraplégique. Ou c'était peut-être juste le signe que je cherchais.

J'ai porté une minerve quelques jours, et puis j'ai pris mon billet d'avion : un aller simple, direction Bangkok. Je pars dans cinq jours.

Ensuite, je passerai des frontières. Laos, Cambodge, Vietnam, Indonésie. On verra bien. Ou peut-être que j'irai en Islande. Ou peut-être que je rentrerai à Paris. Je ne compte pas m'installer là-bas en Asie. Il fait sans doute beaucoup trop chaud pour moi là-bas. Mais je pars sur la route pour en savoir un peu plus sur moi-même, pour me remplir les rétines et la tête de belles choses, d'optimisme et surtout

surtout

surtout

pour faire un bon gros doigt d'honneur à la peur dans mon estomac qui me dit de rester bien sagement là où je suis, et pour me laisser la chance, dans ma vie, de pouvoir choisir ma route, sans me laisser guider par l'angoisse.

Parce qu'après avoir longtemps buché sur mon arbre généalogique, je suis persuadée que si mes ancêtres se sont battus pour leurs enfants, c'était pour qu'ils puissent un jour se dire ce genre de choses. 


P.S. : Nyamuk va bien. Il me soutient à fond dans mon projet. Nous sommes toujours ensemble. Il va garder tous nos dinosaures pendant mon absence.
P.S. 2 : "Il faudra repartir" est le titre d'un recueil de textes de voyage de Nicolas Bouvier.

mercredi 18 février 2015

17.02.2015 : Brighton fantasmé, Brighton libéré : rêves en carton et fête foraine.



Il y a quelque temps déjà, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de Brighton. Il m’a parlé de la mer grise qui se couche sur les galets, des petites ruelles aux maisons mi-colorées mi-délabrées qui rappellent le village de pêcheur que fut un jour cette ville, des lumières de la fête foraine installée sur la jetée, qui clignotent comme des étoiles venues d’un autre temps. Cette rencontre-là, comme beaucoup d’autres, fut courte, éphémère, absurde, et elle s’est terminée en queue de poisson. Mais à défaut d’une suite, je me suis dit qu’il faudrait que j’aille un jour voir Brighton.

L’occasion s’est  finalement présentée ce week-end, pendant un voyage de quatre jours à Londres, chez Aurore, Fabien, et leur petite de six mois, Linh. Normalement, j’essaye de limiter mes séjours londoniens – même après  six ou sept visites, je n’aime toujours pas cette ville. Trop grande, trop encombrée, trop grise. Mais pour faire connaissance avec un bébé de quelques mois, il faut plus de vingt quatre heures. Et puis, leur maison étant éloignée du centre ville, je n’avais pas à m’y aventurer outre mesure. Et surtout, quatre jours, ça laisse aussi le temps de sortir de Londres.

Nous avons pris la voiture et nous y sommes allés, à Brighton. J’ai reconnu exactement ce que j’avais cru entendre dans cette histoire ancienne. Nous avons descendu les étroites rues aux maisons basses, prises d’assaut par des boutiques vintage pour hipster et les restaus à burgers plus fashion que fast food. Nous sommes arrivés sur la plage de galets et avons fait le tour de la jetée sur laquelle la fête foraine est installée, avec son parfum suranné de barbe à papa, de churros et de manèges en bois, comme un portail temporel qui nous plongerait directement au milieu des années 80. Je ne suis jamais venue à Brighton avant, mais je mettrais ma main à couper que, sur cette jetée, rien n’a changé depuis vingt ans.

Il y a par contre une chose dont cet homme-là ne m’avait pas parlé : le Pavillon Royal, construit par George IV, du temps où il était encore Prince Régent. Son père, George III, étant atteint d’une mystérieuse maladie mentale l’empêchant de régner durant les dix dernières années de sa vie, c’est son fils qui fut nommé Régent en 1810. Un fils qui, pour dire les choses rapidement, avait l’air plus fun que son père. A l’opposé de la rigueur et de la sobriété de George III, George IV avait lui un penchant pour le faste, la nourriture, l’alcool, les femmes – et le rock’n’roll s’il était né un peu plus tard. Après s’être endetté jusqu’au cou en faisant construire la Carlton House à Londres, il jeta son dévolu sur Brighton où son oncle, le prince Henry, vivait déjà, et partageait avec lui le même goût pour la bonne chère. La petite ville de bord de mer lui donnait aussi la possibilité de profiter des bienfaits de l’eau salée pour soulager sa goutte, tout en offrant la discrétion nécessaire pour entretenir sa relation avec Maria Fitzherbert, une femme de six ans son aînée, deux fois divorcée et, pire que tout, une Catholique. Autant de défauts qui rendaient impossible une relation officielle entre le King-to-be et sa maîtresse.

George s'installa donc à Brighton, dans une « petite » maison, qu'il fit ensuite agrandir au fur et à mesure des ans. L'architecte Henry Holland, qui s'était déjà occupé de sa Carlton House, commença par rajouter des pièces d'inspiration néoclassiques. Mais c'est entre 1815 et 1822 que ce petit château acquit toute sa particularité : John Nash transforma l'extérieur en une sorte de palais des mille et une nuits aux formes arabisantes, tandis que Frederick Crace décora tout l'intérieur avec des chinoiseries qui, semble-t-il, fascinaient le nouveau Régent. Cet exotisme devint la marque de fabrique du style régence dont George IV, surnommé le "premier gentleman d'Angleterre", fut le décadent représentant.

L'intérieur du Pavillon Royal est pour le moins étrange. Dès l'entrée, une longue galerie rouge est décorée de motifs asiatiques, de meubles dont le bois imite le bambou et de petites statues chinoises qui hochent la tête dans un mouvement continu et hypnotique. Plus loin, dans la salle de banquet où George IV et ses convives passaient apparemment le plus clair de leur temps, un gigantesque lustre pend entre les griffes d'un dragon argenté, sculpté sous une coupole ornée de fausses feuilles de palmier. Sur les murs sont alignés des tableaux reproduisant des scènes tirées de légendes chinoises ; et une fresque de dragons, encore, court le long des murs. Cette salle est la plus impressionnante de toutes et transpire l'extravagance  de l'habitant des lieux.

George IV, qui préfèrera toujours les femmes et l'alcool à la politique, finira méprisé par son peuple après avoir totalement délaissé le pouvoir au Parlement et vidé les caisses du pays pour financer son train de vie dissolu. Obèse, souffrant de rhumatismes et de la goutte, il terminera son règne à moitié suffoquant au fond de son lit, dans le château de Windsor, en disant : "Good God, what is this? My boy, this is death!"

The end.

Ce palais m'a fait une drôle d'impression, vraiment. Je suis sortie, j'avais envie de me retrouver un peu seule pour digérer toutes ces informations. Je suis allée sur la plage, je me suis assise sur les galets. La nuit commençait à tomber, et les lumières désuètes du Brighton Pier brillaient encore davantage. Il y avait quelque chose d'étonnamment similaire entre les chinoiseries du Pavillon Royal et les vieux manèges de la fête foraine.  Il y avait la même quête de divertissement factice, d'exotisme à peu de frais -  non pas en terme monétaire, puisque les excentricités de George IV ont coûté très cher au brave peuple britannique, mais en terme d'implication personnelle. Il y avait dans tout ça de la sensation en carton, du rêve en carton pâte. Je me suis demandé si le Prince Régent, tout fasciné qu'il était par les chinoiseries, était déjà allé en Chine. Est-il monté sur un de ces bateaux qui traversaient les océans pour revenir les cales remplies de tonnes de thé ? En a-t-il eu seulement envie ? A-t-il simplement considéré le fait de transformer son rêve en expérience ?

J'ai lu Les Nourritures terrestres d'André Gide il y a presque de dix ans, et je me souviens encore de cette phrase : "Il ne me suffit pas de lire que les sables sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... toute connaissance qui n'a pas été précédée d'une sensation m'est inutile."

J'étais assise sur les galets j'ai plongé mes mains dans l'eau glacée et puis soudain tout a fait sens. Je ne sais pas si c'est le travail psychanalytique qui crée des fils de partout, mais tout semble se reconnecter petit à petit. J'étais à Brighton, et je mettais un point final à une narration inachevée. Je sentais entre mes doigts le froid lisse des galets, et l’eau filante des vagues.  Le fantasme suspendu se transformait enfin en un voyage, en une expérience tangible. Et comme ça, je pouvais lui dire au revoir.

Des histoires comme celle qui m'a menée à Brighton, j'en ai vécu beaucoup, et j'espère en vivre encore. Elles sont toujours trop courtes, et je ne comprendrai sans doute jamais cette propension à finir en silence, sans drame, sans comédie, sans vaudeville et sans romance. A tout laisser en suspens. Moi, je veux avoir une histoire à raconter, avec un début et une fin.

Ce n'est pas la première fois que je fais ça. Que je viens comme en pèlerinage dans un lieu pour raviver un souvenir. Je n'avais pas compris pourquoi ces voyages avaient une telle importance avant ce week-end. Je suis venue ici pour donner un sens à une histoire qui n'en avait pas. Pour lui donner un but, une justification peut-être, pour continuer la narration même si je la termine toute seule. Je l'ai rencontré, nous avons vécu ça, et c'est comme ça que je suis arrivée ici. Et pour tout ça, ça valait le coup. Pour les ampoules du Brighton Pier qui clignotent au-dessus des vagues grises, pour le dragon argenté du Pavillon Royal, pour le regard de Linh contemplant la mer pour la première fois, pour les meilleures frites que j'ai jamais mangé, pour le souvenir d'André Gide, pour tout ça, ça valait le coup d'avoir un jour croisé ta route. 

mercredi 10 décembre 2014

10.12.2014 : Mon premier souvenir d'Arménie, c'est la centrale nucléaire de Metsamor.



Les premiers souvenirs que j’ai de l’Arménie, ce sont le froid et l’obscurité. Je n’avais pas encore tout à fait deux ans quand eût lieu le tremblement de terre dans la région de Spitak en 1988. Un séisme de 6,9 sur l’échelle de Richter : en huit secondes, une faille d’une amplitude de 1,6 m s’est ouverte sur 20 km. Entre 25 et 30 000 morts, à peine une centaine de personnes sauvées des décombres, 500 000 individus soudainement sans abris. Deux ans plus tard, en 1990, mon père est parti là-bas en tant que médecin, pour évaluer les aides qu’on pouvait apporter, notamment en matière d’équipement de néonatalogie. Son départ était effrayant, on savait qu’il s’embarquait pour un pays obscur dont on avait vaguement entendu parler mais sans vraiment comprendre le lien avec notre vie en France. A son retour, les seuls détails dont je me souviens de son récit, ce sont l’histoire de cette femme, une maitresse d’école qui avait perdu l’usage d’un bras à cause d’une fracture mal soignée après qu’un bâtiment se soit écroulé sur elle pendant le tremblement de terre ; et puis le noir, la pénurie d’électricité. Mon père disait : « Je me suis promené dans Erevan. Il n’y avait aucune lumière. »

L’Arménie ne possède ni pétrole, ni charbon, ni gaz naturel. Au moment du tremblement de terre, la principale ressource énergétique provenait de la centrale nucléaire Metsamor, construite dans les années 70, et située à 100 km de l’épicentre du séisme de 1988. Immédiatement après la catastrophe, le gouvernement décida de fermer cette centrale pour ne pas risquer un accident nucléaire. 

Mais l’Arménie est aussi l’un des pays les plus enclavés du monde, sans aucune ouverture sur la mer, et en conflit avec ses deux principaux voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Seuls 164 km de frontières avec la Géorgie et 35 km avec l’Iran sont encore ouverts. Fût un temps, 85 % de l’acheminement des marchandises dans le pays se faisait par voie de chemin de fer avec ses voisins. Mais en 1989, alors que les Républiques soviétiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan se disputent déjà le territoire du Haut Karabagh, les Azéries instaurent un blocus ferroviaire et aérien, fermant totalement leur frontière, quelques mois seulement après le séisme qui a détruit le nord du pays. S’en suivent plusieurs hivers, toujours rudes dans cette région, jusqu’au coup fatal : en 1993, après la chute de l’URSS, la Turquie soutient officiellement l’Azerbaïdjan et ferme à son tour ses frontières à l’Arménie. Plus aucun convoi ne peut passer ; plus aucune ressource d’énergie. Il reste bien un oléoduc qui passe par la Géorgie, mais celui-ci est régulièrement saboté, une des conséquences  d’un autre conflit qui agite la région entre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors, la même année, le gouvernement arménien prend la décision de rouvrir Metsamor. L’un des deux réacteurs reprend du service en 1995. Samuel Shahinian, président du comité environnement, expliquait : « Notre peuple a tellement froid qu’on ne peut plus le raisonner. Ils veulent simplement avoir chaud. » Le vice-président, Ara Sahakian, ajoutait : « Il y a des risques, mais nous devons comprendre, et tout le monde doit comprendre, que nous n’avons pas d’autre choix. » The Independent, en Grande Bretagne, titrait : « Energy  starved Armenians risk a new Tchernobyl ».

Metsamor est considérée comme l’une des centrales les plus dangereuses du monde, notamment parce qu’elle est équipée d’une technologie qui ne répond plus aux normes de sécurité. Son système de localisation d’accidents lui permet de traiter des incidents de petite taille, mais son principal défaut est de ne pas avoir de container de confinement… tout comme à Tchernobyl. En cas de rupture importante, le système de ventilation rejettera les gaz directement dans l’atmosphère. Sans oublier les risques sismiques de la région, et sa proximité avec la frontière turque (16 km) et Erevan (36 km) qui héberge le tiers de la population du pays. 

Bien sûr, des travaux ont été effectués depuis la réouverture de la centrale, pour en améliorer la sécurité. L’Union Européenne a participé au financement d’une nouvelle centrale, construite sur le même site, qui devrait commencer à voir le jour à l’horizon 2016. Le gouvernement a également tenté de diversifier ses apports énergétiques, en construisant par exemple un gazoduc relié à l’Iran. Mais aujourd’hui encore, Metsamor fournit 40% de la puissance énergétique du pays.

Cette image d’une nation privée d’électricité, plongée dans le noir, m’a longtemps poursuivie. Et lorsque j’y suis allée pour la première fois en 2010, je ne savais pas ce que j’allais y trouver. Quand nous sommes arrivés à l’aéroport, mon père avait les larmes aux yeux. La dernière fois qu’il était venu, c’était vingt-deux ans auparavant. Je lui ai demandé ce qui avait le plus changé ; il a répondu : « Il y a de la lumière. »

Sur la place de la République à Erevan, l’une des deux places centrales de la capitale, il y a la Galerie nationale d’Arménie, le Musée de l’histoire d’Arménie, le Ministère des Affaires Etrangères et celui des Transports et des Communications, le palais du gouvernement et l’hôtel Marriott. Et puis aussi 2 750 fontaines qui s’allument en un spectacle d’eaux et lumières tous les soirs d’été. 

C’est ça qui m’a marquée.

Un spectacle d’eaux et lumières dans un pays constamment menacé par sa propre énergie.

Il y a quelque chose d’ironique.

Il faut s’imaginer… un pays pauvre, rocailleux, d’une extrême sobriété dès qu’on sort de Erevan, et au milieu, au centre du centre, il y a ce point lumineux, cette fontaine, et son spectacle d’eaux et lumières. Je m’imagine qui si on pouvait juste voir l’Arménie depuis l’espace, tout serait noir, à l’exception de ce petit point multicolore au milieu de Erevan. Comme une guirlande de Noël au milieu de la nuit.

C’est dérisoire, bien sûr, il n’y a personne à blâmer, à qui jeter la pierre (pourtant nombreuses en Arménie). Ce n’est pas ça qui va faire couler le pays ou provoquer un nouveau Fukushima.

Mais symboliquement…
Ça m’a fait sourire.
« C’est dans les gênes », je me suis dit.

Dans ma tête, je me tiens là au pied de cette fontaine. Dans ma tête, je suis obnubilée par les faisceaux de toutes les couleurs qui dansent devant mes yeux. Je sais pourtant, que toute l’énergie se consume, que tout le reste, autour de moi, est plongé dans le noir, je sais qu’il y aurait sans doute mieux à faire que d’éclairer des fontaines, et je sais qu’en me tenant au bord de cette fontaine, je suis au bord de Tchernobyl. Mais je ne peux pas éteindre la lumière, ou même simplement en avoir moins. Il me faut, quelque part, cette absurde étincelle qui ne tient qu’à un séisme.

On ne peut pas demander à quelqu’un d’éteindre la lumière après en avoir été tant privé.

mardi 9 décembre 2014

24.07.2014 : Bus et déchirements


« If you go away » - Emiliana Torrini

Depuis quelques jours, je réécoute en boucle cette chanson interdite. J’ai certaines superstitions comme ça, des vêtements que je ne mets plus ou des albums que je n’écoute plus parce que les dernières fois que je les ai portés / écoutés / aimés ont été des jours douloureux. Alors je les ai remisés dans un coin et essaye de les garder le plus à distance possible.

Mais cette fois, je ne sais pas… J’étais dans le bus de nuit, il y a quelques jours. Il faut savoir que le bus de nuit est peut-être l’un de mes endroits préférés sur Terre. J’aimerais ne faire que ça, regarder Paris défiler sous les réverbères en écoutant mes playlists nocturnes. Elles ne sont pas anodines, ces playlists, elles sont choisies avec soin.

Parce qu’il s’en est passé des choses dans ces bus de nuit. J’y ai vécu des passions aussi courtes qu’intenses,  j’y ai retrouvé des bouts de rêve sur le coin des fauteuils, j’y ai senti l’inspiration revenir en voyant, fugace, une scène se dérouler sous mes fenêtres, j’y ai pleuré, beaucoup, après une de ces trop nombreuses soirées à vouloir m’abimer au contact d’un autre, je m’y suis torturée l’esprit à penser à la poésie, à l’émerveillement, au quotidien – j’y ai eu parfois de grandes conversations tortueuses avec d’autres mais pour moi, un périple en bus de nuit se fait en solitaire. Chaque retour est un poème qui se compose en mélangeant la faune absurde de Paris by night et mes fantasmes que j’écris  sur les vitres. Et dans ces moments-là, même pendant les nuits de larmes, je me sens bien. Alors non, toutes les chansons ne conviennent pas à ces retours-là. Il faut qu’elles soient aussi intenses que le voyage.

Et donc, on y est. Il y a deux jours, dans ce bus de nuit à quatre heure du matin. J’ai encore dans la tête les phrases d’un couple qui se déchire et je pense alors à mes déchirures à moi. Aux retours. Et là, soudain, cette envie, ce besoin de ressortir cette chanson, malgré tous les interdits. Une reprise de « Ne me quitte pas » en anglais, avec des paroles et un fond forcément très différent. La première fois que j’ai entendu cette chanson, je n’ai pas tant ressenti le besoin, l’angoisse de la perte ou les sacrifices qu’on est capable de faire pour un petit bout de l’autre, non, pas tant ça qu’un monde qui s’écroule, et toutes les choses qu’on perd quand une poésie meurt. Et cette chanson-là, je l’ai écoutée, réécoutée, écoutée encore à m’en rendre malade il y a quelques années. Je traversais à ce moment là la rupture la plus douloureuse qu’il m’ait été donné de vivre. Non pas parce qu’il s’agissait de la fin d’une histoire de couple, mais celle d’une histoire d’amitié devenue trop ambiguë pour se supporter elle-même.

Tout s’est passé de la manière la plus stupide. C’était une histoire simplissime, l’impression d’avoir en face de soi, sans l’avoir cherché ni réalisé tout de suite, quelqu’un d’unique, qui transfigure même tout votre quotidien, qui vous donne des ailes, que vous êtes impatients de retrouver chaque semaine comme un gamin attend avec impatience les vacances pour revoir son pote de Biarritz. C’était ce degré là de simplicité, parce qu’on n’avait rien vu venir : il n’y a pas eu d’explosion, de révélation, d’instant magique. Nous nous étions immiscés doucement l’un dans la vie de l’autre sans vraiment nous en rendre compte – et c’était parfait comme ça. Sauf que nous n’étions plus des enfants se retrouvant une fois par an sur les plages des vacances, sauf qu’on finit toujours par remettre la simplicité en question, et qu’on ne peut pas s’empêcher d’aller voir un peu plus loin, juste comme ça, pour voir s’il n’y a pas moyen de. Alors on pousse une porte – celle de sa chambre – et on se rend compte trop tard qu’on a franchi une limite interdite et que l’histoire est à jamais gâchée parce qu’elle était simple, beaucoup trop simple justement, et qu’on ne pourra jamais revenir à ce niveau de simplicité après autant de confusion. Il parait qu’il faudrait crier un mois non-stop pour évacuer toute l’adrénaline accumulée pendant un saut à l’élastique. Ici, pareil : il aurait au moins fallu une double amnésie et prier pour que le destin nous accorde la chance d’une nouvelle rencontre pour retrouver la simplicité.

Qu’est-ce que j’ai pu l’écouter cette chanson après ça… Les paroles hurlaient dans ma tête à longueur de journée à m’en rendre dingue. C’était tout ça que j’aurais voulu lui dire. J’aurais voulu lui dire… Ne me laisse pas là parce que tu as été la seule personne, toutes ces années, à qui je n’ai pas menti. Ne me laisse pas là parce que tu étais mon joyau, un îlot de douceur et là, tu vois, ce n’est plus un trou que j’ai dans le ventre mais un cratère qui va m’engloutir toute entière. Ne me laisse pas là avec toute cette décharge d’amour qu’on n’a même pas eu le temps de consumer parce que qu’est-ce que je vais faire avec ça, moi, toute seule avec ce truc immense alors que tu étais devenu le seul – le seul – que j’arrivais à supporter ?

J’avais tout ça à dire mais voilà, je ne lui ai rien dit. J’ai simplement laissé cette chanson parler à ma place.

Peut-être était-ce à la même période, peut-être pas exactement mais toujours est-il que je m’en suis souvenue après ça. J’étais en voiture avec mon père. Mon père, souvent, ne sait pas comment aborder des sujets difficiles. Il use de métaphores, il prend des chemins détournés. Lui aussi est sans doute un peu poète. Nous écoutions la radio, et puis est passée « Ne me quitte pas », justement, en français cette fois. A la fin, mon père m’a dit : « Je n’aime pas cette chanson. Ce n’est pas ça l’amour, ce n’est pas devenir « l’ombre de son chien ». On ne peut plus parler d’amour quand on en arrive là. On ne devrait jamais en arriver là. »

Alors je ne sais pas où l’histoire s’est arrêtée, à quel moment elle a vraiment basculé pour « en arriver là ». Lui et moi, on ne se voit plus. On se croise, mais on ne se voit plus. Comme de tout, on finit par s’en remettre, plus ou moins. La peine quitte le corps entier pour se loger dans une partie du cerveau. 

Mais cette chanson… cette chanson réveille systématiquement, et toujours intacts, les sentiments de l’époque. La révolte, l’abandon. Et le souvenir d’un rayon de soleil passant par la lucarne, le coin de ciel bleu derrière et la douceur infinie de cet instant qui fut finalement le rocher sur laquelle notre histoire s’est crashée.


Si tu pouvais ne pas me porter la poisse, cette fois, Emiliana, ce serait sympa. 

29.01.2015 : Lettre à mon premier amour.





P.,

Oui, tu ne rêves pas, c’est bien à toi que j’écris aujourd’hui. J’aimerais bien voir ta tête, tiens. Je crois que je t’entends déjà me dire « Super. Ca me fait une belle jambe. » Mais ça fait déjà quelques jours que ça me démange. Normalement, j’écris tout à la main, et puis là, pas moyen. Je suis devant mon écran ; c’est un exercice nouveau pour moi, je ne sais pas trop comment m’y prendre. Je ne sais pas pourquoi je bloque. Peut-être parce que je t’ai écrit tellement de lettres à la main que je ne t’ai jamais données que ça n’a plus vraiment de sens de recommencer. Ou alors parce que cet écran là, entre nous, a eu un rôle important, aussi bien dans la rencontre que pour la rupture. Toi-même tu sais.

Et donc, oui, ça fait quelques jours que ça me démange. En même temps, je rêve tout le temps de toi en ce moment. Tu n’y es pour rien, je sais, mais j’aimerais bien que tu arrêtes de squatter mon inconscient, toi et tous les symboles que tu trimballes. C’est un peu de ma faute, aussi. Ce qu’il y a, c’est que j’ai commencé à jouer à un jeu sur téléphone, un jeu de conquête de territoires, et sans faire attention, je suis remontée dans ce bus. Ce fameux bus à trois chiffres que j’ai pris pendant des années pour venir chez toi. Et sans faire attention non plus, j’ai remis – presque instinctivement – la playlist de l’époque. Cake, The Cooper Temple Clause, Madrugada. Bubblegum de Mark Lanegan. Enfin, ça, je n’ai jamais vraiment arrêté de l’écouter, mais là, assise dans ce bus avec la voix de Mark Lanegan dans les oreilles me susurrant :

« Did you call for a night porter?
You smell the blood running warm
I stay close to this frozen border
So close I can hit it with a stone.”

… bin je te jure que ça fait un choc.

Tu te rends compte que ça fait sept ans que nous nous sommes séparés ?

Que je suis partie, d’accord.
Tu avoueras qu’on s’est quittés d’une manière un peu absurde.  J’ai toujours été nulle en rupture, ça, c’est quelque chose qui n’a pas changé. 

Encore aujourd’hui, j’aurais du mal à te dire ce qu’il s’est passé ce jour-là. Je me refais parfois le déroulé de ces quelques heures, mais je ne les comprends toujours pas. Il y a eu un craquement. Ca a pris une fraction de seconde. Ne me demande pas pourquoi. Je ne sais toujours pas comment il est possible de pouvoir quitter quelqu’un en un seul instant après l’avoir aimé pendant autant d’années. Le temps, simplement, de reprendre une bouffée d’air.

Les premières années, j’ai été en colère contre toi. Parce qu’en te quittant, j’ai découvert un jeu pour lequel j’avais l’impression de partir avec un handicap. J’ai passé tant d’années avec toi sur le qui-vive, avec la peur constante que tu te braques encore une fois, que tu me quittes, avec l’inquiétude sourde du rejet brutal après chaque moment de calme. Je ne connaissais que ça quand je suis partie, et c’est ce que j’ai continué à chercher pendant presque sept ans. Sept ans d’errance sentimentale à m’attacher à ceux qui, surtout, ne voudraient pas vraiment de moi. Sept ans à détester ceux avec qui je commençais à avoir un semblant de relation, quelle qu’elle soit. Sept ans à me battre en silence, mentalement, contre tous ceux qui partageaient avec moi un jour, une nuit, une semaine, un mois, une vie. Tu n’imagines pas à quel point j’ai pu haïr le sentiment amoureux, à quel point j’ai pu avoir envie d’arracher ce truc qui vient te coller au ventre mais qui te fait beaucoup plus de mal que de bien.

Pendant un temps, j’ai choisi ceux qui ne me faisaient plus rien. C’était moins douloureux.
Mais c’est vite chiant aussi.

Et puis voilà.
Il s’est passé quelque chose, quelque chose qui était en gestation depuis un moment mais qui vient d’exploser. Et ça, j’avais envie de t’en parler.

Tu sais, j’avais arrêté la psychanalyse quand notre relation a commencé.
Et puis je l’ai reprise.
La semaine dernière, il y a eu une séance libératrice où, tout d’un coup, j’ai compris.
J’ai compris, notamment, que ça n’avait rien à voir avec toi, que ça remonte à bien plus loin.
J’ai compris que j’avais appris à aimer en pleurant,  j’avais appris que la seule manière d’exprimer ses sentiments se fait par les larmes.
« Je souffre pour toi, ça veut dire que je t’aime. »
J’ai compris que c’était une belle connerie, surtout.

Et de me dire ça, ça a tout dénoué d'un coup. 
Comme si le géant assis sur mes épaules venait de se péter la gueule et que je pouvais tout d'un coup m'envoler si j'en avais envie. 

En fait, tout ce que je voulais te dire, c’est que je suis en train de devenir quelqu’un de bien.
Que je refuse le silence, maintenant. Je suis encore un peu maladroite, parfois, quand il s’agit de s’exprimer, mais je m’y tiens.

Je voulais aussi te dire que finalement…
« C’est pas toi, c’est moi. »
Ca, je ne te l’ai pas sorti à l’époque.
Je pourrais le faire maintenant.

Mais ça, ça t’en ferait vraiment une de belle jambe. 

02.03.2015 : Bruges : le calendrier des villes ou l'importance d'être ambidextre.



Il y a des villes comme ça sur lesquelles je ne sais pas quoi dire. Lorsque je voyage, il se forme presque systématiquement dans ma tête une histoire. Ou bien, un petit élément du lieu prend une dimension énorme, un détail vient m’en rappeler un autre et alors, une quantité de mini connexions se font avec une autre chose vue ailleurs, une personne, une question, et c’est toute une toile qui se dessine sur les murs, sur les pavés. Et comme ça, la ville me parle.

Mais à Bruges, la ville est restée silencieuse. Les quelques jours passés là-bas étaient pourtant agréables, mais j’avais, je crois, une appréciation très intellectuelle du lieu : je voyais que cette vieille cité médiévale était jolie ou historiquement riche, mais je ne me souviens pas d’avoir ressenti une émotion. Sans doute le résultat d’une ville si résolument ancrée dans le passé qu’elle est presque devenue un Disneyland miniature pour touristes en quête de pittoresque.

Je n’ai rien trouvé sur la grande place du marché, ni devant le beffroi ; les rues pavées qui façonnent tout le centre ville historique, les ponts qui enjambent les canaux, tout me semblait figé. La nuit apportait une couleur différente, revêtait les rues d’une ambiance mystérieuse qui transformait la ville en un théâtre. Un théâtre, donc, une représentation, un masque de cire posé sur un sol qui fut autrefois bouillonnant.

On a mis Bruges dans du formol. On l’a vitrifié, et en la visitant, ce sont des esprits du passé qu’on regarde à travers le bocal.

Les rues sont un accès direct au Moyen Age, l’âge d’or de la ville. L’ironie, c’est que cet âge d’or est dû, en quelque sorte, à une destruction. Le 4 octobre 1134, un raz de marée vient percer un accès direct entre Bruges et la mer du Nord. On appelle ce nouveau canal le Zwin. Rapidement, la ville, située à une position stratégique entre l’eau et les routes qui mènent vers l’intérieur des terres, devient une escale majeure du commerce mondiale. Au XIIe siècle, le marché de cette « Venise du Nord » est considéré comme le plus sophistiqué des Pays Bas, notamment pour la vente de draperies luxueuses.

Oui, mais voilà : quand le succès repose sur un banc de sable, il peut disparaitre avec la prochaine marée. A la fin du XVe siècle, le Zwin salvateur s’ensable définitivement et la connexion avec la mer est rompue. Petit à petit, Bruges s’appauvrit au profit d’Anvers. La cour de Bourgogne quitte la ville ; et lorsque les Pays Bas, par un jeu d’héritage et de mariage entre les Ducs de Bourgogne et la Maison de Habsbourg, passent sous domination espagnole, Bruges, devenue sans intérêt, est laissée à l’abandon. Mais à partir de 1570, plusieurs provinces en majorité protestante se soulèvent contre la couronne espagnole. En 1581, sept provinces font scission via l’Acte de La Haye et se constituent en une République fédérale, les Provinces Unies. S’en suivra la Guerre de Quatre-Vingts ans – ou la « révolte des gueux » (je rêvais de placer ce mot) – à laquelle plusieurs grandes villes extérieures à ces provinces prennent part à leur tour. Bruges en fait partie ; et son déclin n’en sera que précipité. A la fin de la guerre, marquée par le Traité de Westphalie en 1648, Bruges n’est plus qu’une pauvre petite ville de province.

Tout ça à cause d’un bras de mer qui s’ensable.

A partir de là, toutes les tentatives que mettra la ville en place pour se relever auront pour objectif de renouer avec son passé de star commerciale. Un peu comme Loana après la fin du Loft. Bruges parviendra cependant à devenir une attraction touristique, grâce à son vieux centre ville, classé depuis au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Le passé est préservé. Tant mieux, sans doute. Mais comment rester tourné vers l’avenir, comment garder son dynamisme quand des monuments si imposants, si écrasants qu’ils en deviennent sacrés, vous renvoient sans cesse vers un autre temps ?

Il y a eu une polémique à Paris, récemment, autour de la tour Triangle, un projet de gratte ciel de 180 mètres de haut et de 42 étages qui devait être construit dans le quartier de la Porte de Versailles. En novembre 2014, le Conseil de Paris a finalement voté contre ce projet. Parmi les arguments des opposants, la consommation énergétique était avancée, malgré les solutions géothermiques et de panneaux solaires proposées par les architectes ; on reprochait aussi au bâtiment le fait qu’il soit uniquement destiné à accueillir des bureaux, dans une ville où tant de locaux sont vacants et où trouver un logement revient à chercher du pétrole. Mais la critique qui revenait sans cesse – ou en tout cas, celle d’ordre esthétique – s’adressait à la verticalité du bâtiment. L’UNESCO (toujours lui) rappelait notamment que Paris était l’une des dernières grandes capitales horizontales, et qu’il fallait préserver cette spécificité. D’autres affirmaient qu’une tour n’était cohérente que si elle était en dialogue avec d’autres tours, comme à la Défense ou à New York. Je n’ai pas vraiment d’avis sur l’esthétique du projet en lui-même et à New York, justement, je n’ai pas aimé cette verticalité étouffante pour le regard, tout autant que par le symbole que ces tours semblent porter : pour avoir accès à un bout de ciel, il faut grimper plus haut que les autres.

Bref.

Ce qui m’a interpellée dans l’histoire de la tour Triangle, c’est la réflexion de Christian de Portzampac, architecte et urbaniste français qui travaille beaucoup sur la verticalité, et n’est donc pas totalement objectif dans cette histoire :

« Les villes représentent le passé, le présent et elles nous montrent le futur. Elles assurent la coexistence des générations comme une sorte de « calendrier » où nous vivons dans ce que nos ancêtres ont construit et que nous transformons pour nos enfants. Les villes racontent une histoire, mais elles doivent aussi montrer que le futur existe, il ne faut pas interdire que les constructions neuves et de grande qualité s’insèrent. Il peut y avoir des variations dans la ville historique qui vont l’embellir et la transformer un peu. »

Christian exagère peut-être un peu : je ne crois pas que Paris soit déjà moribonde, et certains quartiers ont été largement rénovés ces dernières années, ne serait-ce que tout l’ensemble des Grands Moulins dans le 13e arrondissement, dont j’ai vécu l’inauguration pendant ma dernière année de licence. Mais il appuie sur un point qui m’avait déjà interrogée avant : quid de la « ville historique » ? Que se passera-t-il quand nous aurons investi tous ces quartiers qui sont encore un peu neutres, et qui laissent de la place aux monuments modernes ? Continuera-t-on de construire à la périphérie, quitte à exiler les habitants du très Grand Paris, quitte à faire du centre ville un musée semblable Bruges ? Ou osera-t-on, un jour, s’attaquer au passé sacralisé ? A partir de quel moment franchit-on la limite entre la nécessaire conservation de la mémoire et de ses enseignements, et l’encombrement qui interdit tout mouvement, toute remise en question ? Quand passe-t-on de la culture-mouvement qui nourrit, au culturel-musée qui fige ? Et comment accepter le passé sans qu’il devienne une entrave, comment construire à partir de lui ?

Ces questions là, oui, elles me sont venues à Bruges. Comme quoi, la ville a fini par me parler.

Mais ce n’est pas elle qui m’a donné un semblant de réponse. Pendant ce séjour, nous sommes rentrés dans une petite cour pavée, dans laquelle une annonce pour un concert gratuit de harpe était affichée. Nous n’avions rien d’autre à faire, et même si nous n’avons pas un penchant naturel pour la harpe, nous avons décidé d’y assister. Il s’agissait de Luc Vanlaere, un monsieur qui joue seul ses morceaux sur plusieurs instruments différents : des harpes classiques, des très anciennes venues d’Asie et d’autres qu’il a construites lui-même. Je suis loin d’être une experte en harpe, mais ce croisement de sons anciens, d’autres venus d’ailleurs et ces sonorités plus contemporaines, recréaient un monde nouveau. J’avais l’impression d’entendre de la harpe pour la première fois. Tel vieil instrument reprenait vie en vibrant avec tel autre. Et je me suis dit que je pouvais tout aussi bien faire pareil avec mes souvenirs encombrants.

Le fait est : je ne me débarrasserai jamais de ma mémoire armoire – à moins d’avoir un jour Alzheimer. Bruges et Paris ne détruiront jamais leurs bâtiments les plus historiques – à moins d’être rasées. Mais elles comme moi avons encore des milliers de vies à vivre. C’est ce que m’a murmuré ce musicien un peu fou en pinçant toutes ses cordes : tous ces souvenirs, toutes ces vies entassées, sont autant de notes et de variations qu’on peut apporter à une gamme. Pas besoin de s’en débarrasser : il faut juste composer avec tous les éléments et savoir les faire dialoguer. C’est aussi ça, le multiculturalisme. Et pour en profiter au maximum, mieux vaut s’exercer et développer sa flexibilité pour maîtriser son instrument et en jouer librement. 


C’est ça que j’ai retenu de Bruges : il faut être ambidextre dans cette vie, parce que personne ne viendra faire ta main gauche. 

vendredi 8 août 2014

05.08.2014 : Grimper une montagne en Arménie, en Malaisie et puis en France.



Je repense souvent à lui,  au mont Kinabalu - une montagne de Malaisie dont le point culminant se situe à 4095 mètres.  C’était en 2012, ma première randonnée (et ma dernière so far), qui est devenue une expérience un peu symbolique à laquelle j’aime bien me référer.

Mais je crois qu’il faudrait d’abord évoquer l’Arménie pour mieux comprendre. En août 2010, je suis partie avec mes parents et mes frères à Erevan : il s’agissait de notre premier voyage en Arménie. Mon cousin, Vanick, avait lui aussi décidé de passer quelques mois là-bas. Nous nous étions donc tous retrouvés dans cette capitale dont nos grands-parents nous avaient tant parlée, la terre de nos ancêtres sur laquelle ils n’avaient pourtant jamais vécu. Mais ça, c’est une autre histoire.

Vanick nous avait proposé, à mes deux frères et moi, de partir faire une balade dans la montagne avec d’autres personnes qu’il avait rencontrées à Erevan. Nous avons loué un car et nous sommes tous partis nous « balader ». Le car a longuement roulé sur un chemin qui gravissait une montagne aride, ruisselante de cailloux. C’est étrange l’Arménie, pour cela. C’est un pays rocailleux (la légende veut que Dieu ait lancé une pierre pour en faire l’Arménie lorsqu’il a créé le monde), mais au détour d’un col, d’un tunnel, d’un versant, on peut se retrouver tout d’un coup face à un beau paysage vert, vivant, qui tranche avec l’ocre et le gris qu’on voit d’habitude partout. C’est étrange, mais je me suis récemment rendu compte que c’est une spécificité de la nature qui décrit en même temps parfaitement les Arméniens que je connais : un mélange de rudesse, de sobriété et d’une incroyable soif de vivre. Mais ça aussi, c’est une autre histoire.




Nous sommes finalement arrivés au début du chemin que nous avions prévu d’emprunter. Avant de nous mettre en route, nous nous sommes arrêtés dans un petit restaurant traditionnel de montagne dans laquelle était servie de la nourriture « spécial montagnard ». Le « spécial montagnard » arménien n’a rien à voir avec de la raclette : il s’agit du ratch, un bouillon de pied de cochon dans lequel on trempe du vieux lavach, un pain oriental très fin que l’on prépare sous forme de gigantesque feuilles rectangulaires – pour tout dire, ça pourrait faire nappe. Nous étions les seuls dans ce refuge ; la serveuse nous a servi la soupe, et c’était à nous de mettre le pain jusqu’à ce qu’il ait imbibé tout le bouillon pour devenir une sorte de pâte. On mange ensuite ce ragoût avec du lavach frais, en en faisant une sorte de tacos. Je ne vais pas mentir, c’était immonde (à mon goût). Mais tout comme le requin pourri en Islande, ça vaut le coup d’essayer. Mais là encore, c’est une autre histoire.


* Un pied de cochon dans le ratch *



 * Préparation du lavach *

Après ce mémorable déjeuner, nous nous sommes mis en route. Devant nous, un petit chemin rocailleux serpentait vers le sommet. Pas un arbre, juste des cailloux. Au bout de quelques mètres, nous avons croisé une famille d’Arméniens en train de préparer un barbecue. Ils nous invitent à manger avec eux, mais nous avions encore le ratch en travers de la gorge. Qu’importe, ils nous proposent pour faire passer ça de boire avec eux l’orri, cette vodka arménienne très parfumée, en général à l’abricot. Nous acceptons, ce serait malpoli de refuser. Quelques orris plus tard, nous voilà dansant le kotchari au milieu de la montagne, avec cette famille montée à quelques milliers de mètre d’altitude pour faire leur barbecue. Le kotchari ressemble un peu, sur le principe, aux danses bretonnes dans lesquelles on se tient par le petit doigt en faisant un cercle. Cette danse a longtemps été pour moi le seul intérêt des mariages, puisque c’était l’un des rares moments où nous étions suffisamment nombreux et dans une salle suffisamment grande pour pouvoir le danser. J’aime toujours autant cette danse (et les mariages). Mais ça…

Une fois notre ventre plein de ratch et d’orri, nous nous sommes vraiment engagés sur le chemin. Et c’est là où je voulais en venir : nous étions alors à plus de 3000 mètres d’altitude, et j’ai évidemment expérimenté ce à quoi on devrait s’attendre à de telles altitudes (sauf pour les novices comme moi) : le manque d’oxygène. Je suis partie toute vaillante sur les cailloux, mais au bout de quelques mètres, j’ai senti que je ralentissais, que je n’avais plus de souffle, et qu’il était impossible de marcher à un rythme normal. Mais nous avons continué à avancer entre les rochers, nous avons vu les premières plaques de glace ici et là. La pente devenait de plus en plus raide, je glissais en Converse sur les cailloux (car, pour rappel, j’étais pour ma part partie pour une « balade ») et arrivée à quelques mètres du sommet, je me suis sentie vraiment fatiguée. Mais pas non plus anéantie. J’ai décidé, je crois, de m’asseoir quelques instants, et mes frères ont commencé à se faire du souci. Très rapidement, ils m’ont dit de m’arrêter. Je voulais continuer, mais ils m’ont répété que j’étais trop fatiguée, que c’était trop dangereux. Clément est resté avec moi. Vicken, lui, a continué à monter. Le sommet n’était pas loin, il allait faire l’aller-retour.


* Sur le glacier *

Quand il est revenu, il nous a raconté ce qu’il avait vu de l’autre côté du versant. Un paysage magnifique, parait-il, mais je ne l’écoutais déjà plus. Nous avons commencé à descendre, et je suis partie devant eux, furieuse. Je crois qu’à ce moment là, j’en voulais à la terre entière : à mes frères, pour ne pas m’avoir encouragée à continuer plutôt que de me forcer à m’arrêter, à moi qui ne leur avais pas dit que je pouvais et surtout voulais continuer, au manque d’oxygène, au ratch et à l’ orri. Bref, cette expérience là s’est terminée pour moi avec une certaine amertume, parce que je n’étais pas allée jusqu’au bout et parce que je n’avais pas vu l’autre côté.

Et me voila un an et demi plus tard en Malaisie. Nyamuk et moi vivons à Bali depuis un mois et nous avons du sortir du territoire pour renouveler nos visas. Nous avions décidé de rejoindre Joséphine, la sœur de Nyamuk, à Singapour où elle vivait pour quelques temps, puis de partir tous ensemble sur l’île de Bornéo. Joséphine est férue de randonnée, c’est elle qui nous a proposé l’ascension du mont Kinabalu. J’ai rappelé plusieurs fois que je n’avais jamais fait de randonnée, mais le site du Sabah Parks, qui organise toutes les activités touristiques liées au mont Kinabalu, se voulait rassurant. Nous sommes arrivés la veille pour dormir dans une auberge proche du point de départ de la randonnée située à 1890 mètres d’altitude. Nous avions rencontré dans l’auberge Caroline, une Française venue enseigner en Indonésie et qui voulait elle aussi se payer une tranche de Kinabalu. Nous avons finalement fait l’ascension tous les quatre.

A priori, nous étions bien équipés. Nyamuk et moi n’avions prévu que des affaires d’été pour notre voyage en Indonésie, et nous avions du acheter des manteaux chauds, écharpes, bonnets et gants en arrivant à Sabah. Pour les chaussures, le guide nous conseillait des Adidas Kampung : les Adidas Kampung ne sont PAS des Adidas, ce sont des sortes de Crocs noires, en caoutchouc, avec des petites ventouses sous la semelle. En voyant à quoi ressemblaient les Adidas Kampung, j’ai préféré partir avec mes bonnes vieilles running Asics…

Pour grimper sur le mont Kinabalu, il faut avoir un guide agréé. Peut-être une manière de se faire plus d’argent, mais pour nous, ce fut vraiment nécessaire. Il faut compter environ six heures de marche pour atteindre le refuge de Laban Rata à 3270 mètres d’altitude. Après quelques heures de sommeil là-bas, il faut repartir vers trois heures du matin pour gravir les derniers mètres et assister au lever du soleil au sommet du mont Kinabalu. Au début de notre périple, le sentier s’enfonçait dans une forêt ombragée où poussaient des plantes carnivores. Le chemin était étroit et parfois encombré de gros rochers qu’il fallait presque escalader. Nous marchions plutôt bien, Nyamuk et Caroline devant, Joséphine et moi derrière – et notre guide encore plus derrière, qui nous laissait toujours partir devant mais nous rattrapait avec une vitesse fulgurante dès que nous nous arrêtions. Assez rapidement, il s’est mis à pleuvoir. Des trombes d’une eau chaude, épaisse, qui ne s’arrêtait plus. Je revois encore le chemin se transformer en un petit torrent duquel affleuraient les rochers. Je revois aussi mes chaussures qui disparaissaient dans cette eau boueuse, mais je ne me souviens pas de la fatigue physique. Celle-là ne m’est tombée dessus qu’en arrivant au refuge. J’étais frigorifiée, mes vêtements trempés et je rêvais d’un réconfort similaire à celui qu’on éprouve en rentrant au chalet après une journée de ski : de la chaleur, des fauteuils moelleux, et éventuellement un feu de bois. Evidemment, il n’y avait rien de tout ça : l’eau des douches était froide et la pluie avait traversé nos sacs et imbibé tous nos vêtements. L’humidité, le froid, la perspective de ne pouvoir se reposer que quelques heures avant de repartir : tout cela devenait très désagréable pour moi – et pourtant, je me souviens qu’il n’y avait pas d’autre endroit sur terre où j’aurais voulu être. Pour avoir des vêtements secs, j’ai acheté un hoodie Mont Kinabalu, et Joséphine des Adidas Kampung.


* Plantes carnivores *

Dans le dortoir, malgré les lits simples superposés, Nyamuk et moi avons décidé de dormir ensemble. Ce n’était pas la première fois que nous nous entassions sur un même matelas, même si nous pouvions faire autrement. Nous pouvons être très niais parfois. Souvent. Même trempés à 3000 mètres d’altitude. Car même si on peut penser que cette promiscuité pouvait nous réchauffer, je crois qu’un minimum de confort pour ces quelques heures de sommeil aurait été un peu plus profitable. Je me sentais fiévreuse et moite, je n’avais pas spécialement envie d’un autre corps fiévreux et moite à mes côtés. Mais on ne se refait pas.

A deux heures du matin, le réveil a sonné, et nous sommes partis sur ce qui allait bien sûr être l’étape la plus dure de la randonnée. Nous avancions de nuit, éclairés par nos lampes frontales. Notre point de repère, c’était cette file indienne de petites lampes qui gravissait le sommet, la lumière de ceux qui avançaient devant nous. La pente s’est raidie un peu plus et nous devions nous aider de cordes accrochées sur les rochers pour gravir certains passages. C’est là que les choses ont commencé à se gâter. Mes running ne servaient plus à rien : je glissais sur les rochers et j’avais une vraie frousse de me casser la figure. Il faut dire que la veille, nous avions vu des guides (en tong) descendre quelqu’un en civière en courant. Le quelqu’un en question avait un drap sur la tête, ce qui n’augurait rien de bon quant à son état. Notre guide m’a demandé si j’avais d’autres chaussures. « Non, à part les Adidas Kampung de Joséphine ». J’ai vu son visage s’éclairer : « Oui, oui, c’est ça qu’il faut prendre ! » Puisqu’il faut faire confiance aux professionnels, j’ai suivi son conseil, avec quelques doutes quand même. Mais maintenant, je peux le dire : les Crocs d’Asie du Sud Est m’ont sauvée la vie.

Elles m’ont en tout cas permis de continuer. Ces petites ventouses font des merveilles. Mais elles n’ont pas réglé le fameux problème de l’oxygène qui a sérieusement commencé à nous manquer. Je sentais que j’arrivais vraiment au bout de mes forces. Nyamuk, Caroline et Joséphine étaient partis devant. Je restais avec le guide qui voyait que ça n’allait pas. Il me donnait de l’eau régulièrement, me faisait passer par des chemins, soi-disant plus faciles – mais je le soupçonne d’avoir simplement voulu faire diversion. Et lui qui était si silencieux depuis le début de la randonnée s’est mis à me poser beaucoup de questions, à me parler de sa famille, de son travail et de sa religion. Mais il ne m’a pas demandé si je voulais m’arrêter. Pour lui, c’était l’évidence même : bien sûr qu’on pourrait aller jusqu’au bout. Je me suis demandée ce que je lui aurais dit s’il m’avait posé la question…

C’est là que les souvenirs de l’Arménie me sont revenus. Est-ce que je veux continuer ? J’ai marché près de dix heures sous la pluie, j’ai dormi frigorifiée dans un refuge, j’ai glissé sur une dizaine de rochers. Le soleil va se lever dans quelques minutes. De l’autre côté, il y a ce paysage magnifique que mon frère a vu en Arménie, que moi je n’ai pas pu voir parce que je n’ai pas continué. Il ne reste que quelques mètres, et j’y suis à ce sommet. J’y suis face au soleil, face à un paysage qui n’est pas donné à tout le monde. Encore quelques mètres, et j’aurai toute l’oxygène dont j’ai besoin. Est-ce que je veux continuer ?

Evidemment, j’ai continué. En arrivant au sommet, j’ai lâché mon guide et j’ai commencé à crier « Nyamuk ! Nyamuk ! » (en utilisant sont vrai prénom, par contre) par-dessus les têtes de tout ceux qui étaient déjà installés pour le lever du soleil. Je ne voulais pas être arrivée là et ne pas partager ça avec lui. A ce moment là m’est revenue une scène dans « Titanic » dans laquelle Kate appelle désespérément Jack dans l’eau. Voilà, pareil.

Nous avons vu le lever du soleil ensemble. C’était un moment indescriptible. Pas seulement pour la beauté du jour qui se lève, qui part du pied de la montagne pour monter jusqu’à nous. Pas uniquement pour toutes les couleurs de l’arc-en-ciel qui se bousculaient devant nos yeux. Mais aussi pour l’incroyable expérience que nous venions de vivre ensemble avec Nyamuk et surtout, surtout pour le chemin parcouru pour en arriver là, la lutte contre moi-même, contre la fatigue et le découragement. Je voulais revenir deux ans en arrière et dire à mes frères et à mon moi passé que cette « balade » dans la montagne arménienne, ce n’était rien par rapport à ce que je ferai après, que contrairement à ce qu’ils pensent, je suis capable de bien plus pour peu qu’on me laisse faire.

Je pense souvent au mont Kinabalu parce que j’ai besoin de ce genre de symbole, d’encouragement à moi-même. J’ai besoin de croire que quelque part en moi, il y a ce courage là, où cette révolte contre les discours qui me disent que je ne peux pas. J’ai besoin de me dire qu’en ce moment, je suis sur les derniers mètres du mont Kinabalu, que je n’ai plus d’oxygène, plus de forces, que je suis épuisée et que ce guide à mes côtés me dit des trucs dont je ne vois pas le rapport mais qui ont leur importance, et que surtout, au bout de ces quelques mètres, il y a l’autre côté de la montagne et le lever de soleil, et que je ne devrais laisser personne, et surtout pas moi-même, me dérober ce versant-là, ce soleil-là, et les bras de Nyamuk qui m’attend au sommet.


Encore un petit effort et je le verrai le lever du soleil. Tant que personne ne me dit d’arrêter.