dimanche 21 avril 2013

06.04.2013 : Une carte postale de Bilbao.




Bilbao est une menteuse. Est-ce que tu entends dans son nom la musique des tropiques, la chaleur moite et humide que les remous du fleuve ne peuvent pas rafraîchir, le chant des oiseaux exotiques aux plumes colorées ? Moi, c’est ce que j’entendais dans ces trois syllabes en forme de vague qui riment avec « sombrero ».

Je suis arrivée ici il y a trois jours et j’y ai cru, au début, en voyant l’herbe verte de la colline, les palmiers qui bordent les trottoirs, et les maisons de toutes les couleurs rassemblées autour d’une gigantesque peinture murale. Mais j’ai rapidement compris que quelque chose n’allait pas, que Bilbao avait un secret à cacher. Je l’ai senti en faisant des tours et des détours dans une ville qui n’a pas été construite pour les piétons, qui étourdit les marcheurs en les faisant monter sur des passerelles, descendre dans des tunnels, prendre un virage à gauche, puis un virage à droite. Bilbao étourdit le voyageur pour ne pas rendre l’arnaque trop évidente. Pour ne pas que l’on voit ce qui se cache sous son maquillage.

Il y a encore trente ans, Bilbao était une ville industrielle, noire et polluée, subissant de plein fouet la crise économique des années 80. Pour la sauver, le gouvernement basque et les pouvoirs locaux ont investi dans la culture, offrant notamment à la fondation Guggenheim un musée dont elle doit gérer les collections. Le musée Guggenheim est devenu le cœur de la ville, celui qui pompe les afflux de touristes et redonne toute sa vitalité à la capitale basque, celui qui fait circuler l’économie, qui a relancé les commerces et qui fait maintenant tout fonctionner. Grâce à lui, Bilbao s’est fardée en un centre culturel de renommée mondiale. Mais son passé est toujours là. Il se sniffe à tous les coins de rue, sur chaque pavé et sur chaque mur. Bilbao est toujours aussi grise. Et ce ne sont pas quelques palmiers qui peuvent en effacer les traces.

Je pensais venir me réchauffer les os à Bilbao. Mais voilà : je suis ici depuis trois jours et je crève toujours de froid. Je marche pendant des heures sous la pluie et sous la grêle, et même après une demi-journée passée à me réchauffer dans un café, il fait toujours aussi glacial.

La vérité, vois-tu, c’est que je m’en fous de Bilbao. Je m’en fous de la pluie, de la grêle et des palmiers, je m’en fous du musée Guggenheim, de ses collections renommées et de l’énorme chien en fleur qui trône à l’entrée, je m’en fous de la révolution culturelle, je m’en fous de tout ça. La vérité, c’est que tu me manques, et que c’est dans le ventre que j’ai froid. Tu me manques, et ça, Bilbao n’y peut rien, ni les avions ou les trains que je prends tous les deux jours, ni le soleil, ni les sourires, ni les rencontres. Je ne sais plus où je me trouve et si j’aime ou non ces endroits et puis aussi ma vie. Je ne peux pas savoir ça si tu n’es pas là pour rétablir l’équilibre d’une balance qui penche toujours du mauvais côté en ton absence.

Voilà, c’est ça. Bilbao est une menteuse qui cache sa grisaille derrière d’artistiques couleurs chatoyantes. Et en cela, Bilbao est autant une menteuse que moi. 

vendredi 19 avril 2013

03.04.2013 : Comment Oslo m'a harponnée au moment où je m'y attendais le moins.




* Vue sur le fjord *

Pour le week-end de Pâques, je suis partie à Oslo avec Nadège et Alexandre. Oslo, finalement, ce n’est pas si loin de Lund : moins de six heures de route. Alors, quand nous avons réalisé ça, nous avons embarqué dans la voiture de Nadège et roulé jusqu’en Norvège.

J’avais une idée d’Oslo très… norvégienne. J’imaginais une ville plutôt petite et très verte, avec des maisons au toit rouge contrastant avec le bleu du fjord. Une sorte de Reykjavik en plus grand, en somme.

Eh bien pas du tout. Nous sommes arrivés dans une ville presque entière en travaux, hérissée de hautes tours à l’architecture hétérogène, qui mélange sans complexe des bâtiments massifs d’allure communiste et des quartiers ultra modernes qui vous balancent dans le futur. Notre première ballade était justement typique de ce drôle d’assemblage. De notre hôtel, nous avons marché vers la citadelle médiévale désertée, où des militaires en mitraillette s’occupent de monter et descendre le drapeau national. Ici, nos avions vue sur une partie du fjord, coloré par le soleil couchant. En longeant la citadelle, nous avons atteint l’énorme hôtel de ville qui n’a vraiment rien à envier à l’ère stalinienne : un énorme cube de briques rouges devant lequel une statue gigantesque fait face au port comme si elle haranguait la foule. Soit. Nous avons poursuivi notre chemin sur le port qui se prolonge en une promenade en bois bordée de restaurants et de cafés branchés. Avec un peu de soleil et de chaleur en plus, on pourrait presque se croire à Cannes. Nous avons marché le long de l’eau jusqu’à quitter les « boum boum » de la musique pour jeunes pour être tout à coup plongés dans le noir et le silence, au bout de la jetée. Autour de nous, des immeubles aux allures futuristes nous donnaient presque l’impression d’être dans un filme de science fiction.

Cette ballade à travers les rues et les âges nous a donné un bon aperçu de la diversité de la capitale qui m’a intéressée mais assez peu émue. Oslo ressemble à une ville sans passé. Peut-être parce qu’il s’agit d’une ville à l’identité finalement assez neuve. L’indépendance totale de la Norvège, sous domination danoise depuis le XVème siècle, ne date que du XIXème siècle, et le pays est resté lié à la couronne suédoise jusqu’en 1904. Pire, Oslo n’est devenue Oslo qu’en 1945 : elle était auparavant appelée Christiania, en l’honneur du roi du Danemark, Chrsistian IV. Et ce n’est qu’en 1945 que la ville décide de faire table rase du passé pour affirmer sa propre identité et reprendre son nom d’origine, Oslo, « la terre des dieux » en vieux norvégien. Oslo, finalement, n’en est presque qu’à son adolescence, et son esprit semble encore incertain, vacillant. Le quartier de Grünerlokka, par exemple, est certes très mignon avec ses petits cafés aux terrasses bondées dès les premiers rayons de soleil… mais il suffit de s’en éloigner de quelques mètres pour ne plus en ressentir l’atmosphère.

Plus ou moins convaincue que je ne tomberai pas amoureuse d’Oslo, je me suis dit que je pourrais au moins en avoir une approche plus… intellectuelle vue la richesse culturelle de la capitale. Et des choses intéressantes, il y en a à voir ! Il y  a  l’opéra, posé sur l’eau du fjord, inauguré en 2008 et qui a remporté le Prix de l’Union Européenne pour l’architecture en 2009, il y a Holmenkollen, le tremplin de saut à ski, l’un des plus vieux tremplins du monde, il y a l’incroyable parc de sculptures de Viegeland, qui raconte une vie entière par des statues massives aux formes rondes, les galeries nationales et leur riche collection d’art moderne, … il y a tout ça mais ce n’était pas vraiment ce que j’étais venue chercher.


* L'opéra d'Oslo *


* Une statue du parc de sculptures de Vigeland *


* La piste de saut à ski *

Alors,  le deuxième jour,  j’ai quitté mes acolytes, direction le musée Munch qui n’a de Munch que le nom et quelques tableaux du peintre. Le reste de la collection propose une rétrospective des peintres nordiques tout au long du XXème siècle. Cela faisait pas mal de temps que je n’avais pas mis les pieds dans un musée et surtout, il me semble bien que je n’avais jamais vu de Munch en face à face. Et dès le premier tableau, son génie m’a embrochée le cœur.

Dans « Golgotha », j’ai vu dans les traits empressés du tableau une fureur de vivre qui m’a prise à la gorge, une véritable course contre la mort. J’ai vu dans « Puberté » les sensations et la honte qui éclaboussent la toile, explosent dans les couleurs. J’ai vu aussi le refus radical du prosaïque, de l’anecdote, du fait mineur pour donner toute sa place à ce qui compte réellement. Prosaïque qui vient au contraire gâcher pour moi les tableaux de Ludvig Karsten, où les assiettes sont beaucoup trop présentes dans « From my blue kitchen », où les maisons sont trop dessinées et les visages trop identifiables, emprisonnant l’imaginaire dans une histoire du quotidien. Dans la peinture de Munch, au contraire, il y a des sentiments bruts, assoiffés de liberté, qui se laissent prendre par celui qui les regarde. Ces tableaux ne me racontent pas d’histoire, c’est moi qui en m’immergeant en eux reconstruis mon propre monde, réécris le conte avec mes propres émotions. Face à eux, je me suis sentie terriblement vivante. Je sentais avec effroi et bonheur des sentiments bouger à l’intérieur de moi, comme dans la peinture de Francis Bacon, ou devant « In Flux / Desire » d’Arnr Ekeland, aussi exposé dans le musée Munch, et qui peint sur les corps ce désir de vivre et d’échappée dévorant qui brûle la peau et étire les muscles.

Dans ces périodes de trouble et de trop, j’ai parfois tendance à oublier ces sensations qui circulent. Et soudain, elles me reviennent en pleine face, en un tourbillon d’envies  d’horizons lointains et d’ailleurs, de vie plus exaltante, et d’évasion de ces prisons dont nous avons-nous-mêmes jeté la clef. Je ressors rarement indemne de ces raz-de-marée. J’embarque alors souvent sur un bateau inconnu à la destination incertaine avec le vent du grand large dans la tronche. Ou bien j’accroche à mes pieds des boulets pour me tenir tranquille encore un moment, et je sens tout mon corps se révolter contre l’étouffement.

Quelques pas plus loin, dans ce même musée, je suis tombée sur « Harbour » d’Axel Olson, tableau surréaliste que je ne connaissais pas. Une peinture qui disait tout. La mort de ceux qui restent à quai. L’angoissant inconnu de ceux qui le quittent.

Ce tableau ma poursuivie tout le temps restant de notre séjour à Olso. J’avais dans la tête l’image de l’ancre marine et de son paradoxe, l’iode et le sentiment de voyage qui en émane tout en servant justement à stopper la navigation.


* Le port de Drobak *

Le lendemain, justement, nous avons quitté Oslo pour un petit village au bord du fjord, Drobak. Un port pour lequel le mot « mignon » semble avoir été inventé. Nous avons regardé la mer, mangé de succulents gâteaux dans un café qui ressemblait à une maison pour troll, et je me sentais libérée d’un poids. Je savais que ça n’allait pas durer. Mais ces moments me font me souvenir de ce que je veux et de ce dont je ne veux pas. Avec toutes ces nouveautés en ce moment, j’ai tendance à oublier, et ce sont des boules de larmes qui viennent parfois me le rappeler. Il va falloir que je me rafraichisse la mémoire avant que mes boulets ne me fassent toucher le fond. 




01.04.2013 : Entre deux rives.




Ca faisait un petit moment que je n’avais pas écrit ici. Il faut dire que je suis passée sur la seconde pente de mon expérience en Suède, en quelque sorte : de la découverte à la routine. En février, je me promenais dans les rues de Lund, et je me suis tout d’un coup sentie à la maison. Les rues étaient familières, j’avais mes habitudes, mes horaires, mes endroits préférés. Je me levais le matin pour aller travailler, sortais le soir, allais à la salle de sport, retrouvais mes amis le week-end. J’avais fêté mon anniversaire avec Nadège, une grande fête avec plein de copains, de la musique, de la danse. Finalement, la vie de tous les jours s’était réinstallée sans trop m’en rendre compte. Je suis pourtant rentrée à plusieurs reprises en France depuis le début de l’année, bien plus régulièrement qu’en 2012. Mais cette fois, c’était comme être passée de l’autre côté du miroir. Les quelques jours à Paris n’avaient plus leur saveur routinière. Ils étaient une espèce d’entre deux bizarre dans lequel je me sentais étrangère dans un milieu familier. Mes amis étaient toujours mes amis, mon appartement toujours mon appartement, ma famille toujours ma famille. Mais moi, je n’étais plus la même, et personne ne semblait vraiment s’en rendre compte. J’ai senti des petits changements. Des choses qui avaient énormément d’importance auparavant qui ne signifiaient à présent plus rien. Et au contraire, des détails anodins qui cette fois me devenaient capitaux.

Cette période de transition n’est pas simple, il faut l’avouer. Redécouvrir son ancienne vie tout en s’habituant à la nouvelle. J’ai l’impression, en ce moment, d’être constamment entre deux rives, entre deux vies, et de ne plus savoir laquelle passe en premier. En Suède, je compte souvent les jours qui me séparent de mes vols vers la France, comme on s’impatiente des vacances ou d’un prochain voyage. A Paris, je me tortille dans une vie qui n’a pas changé mais dont je me sens de plus en plus étrangère. Difficile de trouver la paix de l’esprit dans ces conditions, de se focaliser sur un chemin. J’ai peur de me perdre en route, et de finir par ne profiter ni de l’une ni de l’autre. La seule constante dans ces allers-retours, c’est Nyamuk. Qui fait le lien entre ces deux vies qui se construisent en parallèle. Ca, ça ne change pas.

J’ai passé le week-end de Pâques à Oslo, avec deux amis français rencontrés ici. Sur le chemin du retour, assise sur la banquette arrière, je regardais vaguement le paysage par la fenêtre. Le soleil brillait fort, je sentais la chaleur des rayons sur mon visage, une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps et que j’attendais avec impatience durant le long hiver suédois. Je ne sais plus quelle chanson passait à ce moment à la radio, mais je me suis soudain souvenue à quel point j’aurais tout donné il y a deux ans à peine pour être à cet endroit précis. Je devais alors être dans un train entre Stockholm et Göteborg, ou entre Lund et Falkenberg, un grand sac de randonneur à mes pieds. Je regardais ce même paysage, calmement, sereinement, en me disant que oui, il fallait absolument que je vienne vivre ici. Ce pays m’appelait pour une raison que je ne connais pas encore. J’aimais ce relief plat sur lequel l’œil peut se perdre loin, cette lumière douce, légère, le temps qui s’écoulait différemment. C’était un rêve qui me paraissait loin. Et cette fois, dans cette voiture qui me ramenait à Lund, je me suis rendue compte – à nouveau peut-être – que c’était bon. C’était fait. J’aimerais pouvoir parler à mon moi du passé pour lui dire de patienter, que ça viendra. Ce sont pour des moments comme ça que j’aimerais ne pas perdre la trace de l’émerveillement, de ne pas me tirailler constamment entre l’attente du retour en France et toute une vie à construire ici. 

Quand je marchais dans les rues de Lund en février en me sentant à la maison, j’ai aussi réalisé que le jour où je ferai mes valises pour quitter la Suède, ce sera, à priori, pour de bon. Lorsque j’ai pris l’avion à Charles de Gaulle pour m’installer à Lund, je savais que je reviendrai. Mais quand je quitterai Lund ? Je quitterai ce grand appartement qui donne sur les champs, je quitterai ce groupe d’amis qui s’éclatera de lui-même à travers l’Europe, je quitterai les rues pavées, les petits cafés bas de plafond, je quitterai Stadsparken et ses canards, les routes encombrées de vélo. Je quitterai toutes ces choses que je n’ai pas envie de quitter maintenant, et auxquelles je reste pourtant constamment infidèle en gardant un œil sur mes prochains billets d’avion vers la France.

Ce dont j’ai peur, c’est de devoir un jour faire un choix. Le pire étant de ne pas le faire, et de rester constamment entre deux pays, entre deux vies, entre deux rives.  


samedi 19 janvier 2013

19.01.2013 : Un petit conte lapon.




Nous sommes partis de Stockholm un samedi midi. Nos sacs, lourds comme des enclumes, étaient posés en tas sur le trottoir et ressemblaient à un mur de protection contre le froid et l’extrême vers lequel nous avions l’impression d’aller. Mais avant d’arriver, il y avait le voyage, les longues heures à contempler la route qui devait nous emmener toujours plus au nord, vers le noir, l’inconnu, vers un pays dont le seul nom excitait notre imagination, sans pour autant parvenir à nous mettre en tête des images précises de ce que nous allions trouver, là-bas, en Laponie.

J’ai souvent eu envie de partir, de m’exiler, de m’éloigner. Ces pays froids, lointains, dans lesquels  personne ne songerait à s’installer si elle n’y est pas née, m’ont toujours semblé le symbole parfait de ce mouvement, de cette échappée. J’imaginais la Laponie comme recouverte d’un couvercle noir pour se cacher du monde. Je n’en étais pas loin, mais ce n’était pas non plus tout à fait ça.

Nous avons roulé pendant plus de vingt heures, dans un infatigable bus qui avalait les kilomètres avec détermination, sans se soucier des rennes qui nous barraient la route, ou de la couche de neige qui s’entassait sur le bas côté, toujours plus épaisse, toujours plus haute, grignotant le ciel qui s’assombrissait à mesure que nous approchions.

Et puis, nous sommes arrivés.

J’ai ouvert les rideaux à huit heures du matin, mais la lumière du jour n’avait pas réussi à nous suivre jusqu’ici. Nous traversions une ville fantôme engourdie par le froid, dans laquelle les maisons ressemblaient à des brasiers qui brulaient faiblement sous la neige écrasante. Elles étaient des refuges, des visages accueillants qui nous donnaient envie de nous y pelotonner avant même d’être sorti du bus. Nous étions à Kiruna, une ville bâtie au début du XXème siècle pour exploiter le fer dont la montagne qui s’élève au dessus des habitations déborde encore aujourd’hui. Nous étions à la première étape de notre voyage.


 * La première maison construire à Kiruna, dans laquelle vécut pour un temps Hjalmar Lundbohm, 
le fondateur de la ville.*

Kiruna ne se décrit pas. Elle ne ressemble pas à une ville habituelle tant toute son existence dépend entièrement de la mine. Son organisation, sa forme se meut pour s’adapter constamment aux besoins de la compagnie qui creuse le cœur de la montagne. On peut encore y voir les premières maisons en bois imaginées par Hjalmar Lundbohm, considéré comme le fondateur de Kiruna, qui a voulu attirer ici des hommes et des femmes pour travailler dans la mine. Les convaincre de partir aussi loin, aussi haut. L’une des premières maisons devait abriter des étudiants au dernier étage et une famille au premier, pour qu’ils s’entraident. Mais la construction de cet idéal social était trop coûteuse, et il a fallu revenir à des habitations plus modestes, plus réalistes. Plus tard, on s’est rendu compte que l’exploitation de la mine fragilisait le sol au point de menacer les bâtiments de s’effondrer les uns après les autres. Alors, ce sont des immeubles de quelques étages qui ont été construits, destinés à n’être habités que pour une dizaine d’années, pas plus. Aujourd’hui, ces constructions ont largement dépassé leur date de péremption. La solution trouvée est donc simple : il faut déplacer la ville. Depuis 2009, les autorités locales sélectionnent les bâtiments qui seront transportés un peu plus loin, et ceux qui seront condamnés. L’église en bois, chère à Hjalmar parce qu’il avait exigé d’elle qu’elle soit ouverte à toutes les religions, sera sauvée. Elle a été construite en s’inspirant des habitations des Sami, le peuple nomade qui vit depuis toujours en Laponie en élevant des troupeaux de rennes. Il n’y a pas d’ornement dans cet édifice religieux, si ce n’est une petite croix dorée qu’il a fallut rajouter pour qu’il soit considéré en effet comme une église.

Celle là, donc, sera préservée. Le sort de l’hôtel de ville, lui, n’est pas encore décidé. Ce bâtiment massif surmontée d’une haute horloge en fer a été élu le plus bel établissement public de Suède. Mais son déplacement coûte cher : les intérêts financiers exigent donc qu’il reste là où il est, mais son statut protégé ne rend pas les autorités locales seules décisionnaires. La question, pour l’instant, n’a pas été tranchée. On fait, en revanche, moins de cas des familles qui vivent encore dans leurs maisons en bois et qui devront déménager dans des logements certes plus modernes… mais aussi plus chers.


 * L'hôtel de ville, élu l'établissement public le plus beau de Suède.*

Cette histoire, seul réel intérêt d’un arrêt à Kiruna, rend la ville lourde, silencieuse. Une condamnée au visage fermé dont le regard glacial marque une protestation sans mot. La mine décide. Sans elle, Kiruna n’est plus. C’est ainsi.

Mais nous ne nous sommes pas éternisés à Kiruna. Nous n’étions pas là pour la ville, nous étions là pour les étendues sauvages, la neige à perte de vue qui contraste avec le noir du ciel. A peine arrivés, nous sommes donc partis en expédition. L’un derrière l’autre sur une moto des neiges, nous avons découvert le paysage lapon, un paysage en noir et blanc qui renforce son aspect hors du temps. A mi-parcours, nous avons délaissé la moto pour monter sur un traineau tiré par des chiens. Le soleil, qui avait à peine pointé son nez au-dessus de l’horizon, disparaissait déjà. Et le silence était presque total. Il n’y avait que le glissement du traineau sur la neige, le halètement des chiens, et les rares interjections du musher qui dirigeait la meute dans notre dos. Nous pensions que cette expérience serait la plus forte de la semaine, mais le voyage était trop court, peut-être trop organisé aussi, pour que nous puissions réellement nous laisser submerger par les paysages qui nous entouraient. Pour ça, il fallait attendre Abisko.

Les distances en Laponie sont trompeuses. C’est tout un pays que l’on traverse pour aller d’un point à un autre, et il fallait passer encore d’autres heures dans le bus pour atteindre le parc national d’Abisko. Alors, sur la route, nous nous sommes d’abord arrêtés à l’Ice Hotel, cet hôtel de glace reconstruit tous les ans avec l’aide de dizaines d’artistes toujours différents, qui sculptent chacun une chambre unique. Nous les avons visitées une par une, le temps d’en apprécier la beauté, mais aussi de nous convaincre que nous ne voulions pas y rester. L’idée de l’Ice Hotel est venue suite à une exposition de sculptures de glace organisée dans la région. Tous les hôtels étant complets, certains visiteurs ont demandé à rester dormir dans la galerie. L’année d’après, l’Ice Hotel était construit. Un début plutôt ironique, puisqu’il nous semblait justement que cet hôtel était davantage un musée qu’un endroit où rester. Nous n’avons d’ailleurs vu aucun résident pendant notre visite, uniquement des visiteurs aussi congelés que nous dans les couloirs où il ne fait « que » -5°C.


* Une des chambres de l'Ice Hotel.*

Notre deuxième arrêt fut dans une ferme collective, dans laquelle plusieurs familles Sami rassemblent de temps en temps leurs animaux. Nous leur avons donné à manger et avons goûté autour d’un feu de bois une boisson à base de moelle d’os de renne. Mais déjà, il nous tardait d’arriver à Abisko.

Nous y sommes arrivés le soir, je crois – difficile de s’y retrouver dans les heures lorsque la nuit est permanente. Nous étions épuisés par le voyage et glacés après ces longs moments passés dehors. Mais nos efforts furent récompensés. Du vin chaud nous fut servi sous une autre tente Sami dans laquelle brulait un feu sur lequel nous pouvions préparer notre diner. Soudain, notre guide, Sigrid, est rentrée en criant : « Une aurore boréale ! ». Nous n’y croyions plus vraiment, et pourtant…

Abisko représente une position stratégique pour observer les aurores boréales. Les hautes montagnes qui entourent le parc national bloquent les nuages, faisant de ce lieu l’endroit du pays où le ciel est toujours le plus dégagé. Nous sommes sortis en trombe de l’immense tente et sommes descendus doucement près du canyon qui craquèle le parc. Dans le ciel plus noir que jamais, une faible lueur apparaissait, comme si un soleil vert s’apprêtait à se lever derrière l’horizon. Cette lueur, petit à petit, se propageait, formant comme des traces d’huile sur une plaque vitrée. Nous pouvions suivre du regard l’embrasement des particules crachées par le soleil qui rentraient dans l’atmosphère. Le plus impressionnant, lorsque l’on voit une aurore boréale, ce n’est pas tant la couleur, qui n’a rien à voir avec ce qui nous est montré sur les photos, résultat d’une pose en longue exposition, mais bien le mouvement de cette tache inhabituelle qui raconte une activité qui nous dépasse. Plus tard, nous sommes revenus près de la tente, où un autre feu de camp brulait. J’ai pris Nyamuk dans mes bras et j’ai regardé au-dessus de moi. Je n’avais jamais vu un tel spectacle. Comment le décrire ? Sur l’encre noire du ciel, des milliers d’étoiles avaient été éparpillées. Ce n’était bien sûr par la première fois que je regardais le ciel la nuit, mais j’ai vu, à cet instant, le glacé des étoiles. Jamais elles n’avaient été aussi brillantes, aussi nombreuses. Je regardais l’espace sans l’opercule de protection, sans les lumières de la ville, presque sans la couche d’ozone, directement, en face à face. Cette image me restera longtemps en tête. Elle marquera pour moi le début de l’année 2013, et plus encore.

Nous sommes arrivés ici au climax de mon compte rendu lapon. Durant les jours qui ont suivi, nous nous sommes promenés dans le parc national d’Abisko, au bord du canyon et puis au bord du lac si blanc que nous ne savions pas où finissait la glace, où commençait la terre enneigée. Nous avons aussi expérimenté le sauna duquel on sort en courant pour se rouler dans la neige en hurlant. Pour le dernier jour de notre aventure, nous avons dormi dans les environs de Jokkmokk, dans un cottage en bois où nous avons fait bruler un feu dans les deux cheminées de la maison. Au matin, nous avons découvert le paysage qui nous entourait : nous étions au bord d’un petit lac encerclé de hauts sapins noirs. Au centre, un homme avait creusé un trou dans la glace. Lorsque nous nous sommes approchés, il a tiré hors de l’eau un poisson au ventre rouge. S’agissait-il d’un bon présage ?

Nous sommes rentrés à Stockholm au bout d’un peu moins de vingt heures en sens inverse. Sur la route, nous avons vu un élan et un renard. Puis, nous avons revu la ville. Nous sortions du brouillard pour revenir dans le monde réel.

Cette fois, ça y est : je peux dire que je l’ai fait. Mon chapitre scandinave n’est pas encore terminé, mais j’ai symboliquement l’impression d’être allée au bout de quelque chose. D’être arrivée au climax. Maintenant, je peux commencer à préparer la suite. Elle me prendra du temps, peut-être bien toute l’année 2013, mais elle sera belle. La nuit lapone me l’a promis en me disant au revoir.  


*Coucher du soleil, à 14h.*

dimanche 16 décembre 2012

10.12.2012: L'hiver en Suède


*Nyamuk de neige* 



*Les élans de Slottskogen à Göteborg : à la fin de l'année, les cornes des élans tombent avant de repousser l'année suivante (ou bien les soigneurs les ont coupées pour ceux-là, on n'est pas sûrs.)* 



*Les poneys de Slottskogen*



*Et les pingouins de Slottskogen*



*Sur mon balcon à Lund : construction d'un morse de neige avec Nyamuk *



*A Malmö : la mer a gelé*

dimanche 9 décembre 2012

08.12.2012 : Voyage voyage.


 *Entre Lund et Göteborg*


Cette fois, Noël est bien installé en Suède. Ca a pris du temps, mais les lumières dorées sont maintenant allumées dans toute la ville. Il y a des sapins, et surtout de la neige. Elle s’est mise à tomber il y a une semaine. Intensément, sans s’arrêter, une pluie continue de boules de coton qui ont formé un épais tapis blanc, partout autour de nous.

Timing parfait : c’était justement le week-end pendant lequel Nyamuk et moi avions prévu d’aller à Göteborg. J’ai rêvé des marchés de Noël de Göteborg quand j’ai commencé à rêver de la Suède, je crois. Le plus grand marché de Noël de Suède. Le plus beau d’Europe. Mes attentes étaient élevées.

Jusqu’à présent,  ma référence en matière de marchés de Noël restait Strasbourg. Il y a quelques années, j’y allais souvent, tous les ans, pour déambuler entre les stands remplis de babioles plus ou moins kitsch, en mangeant des flammenküche sur des baguettes avec un verre de vin chaud, me gavant au passage de bredele et de chants traditionnels. J’attendais toujours cette période avec impatience et j’aurais pu y rester des journées entières, malgré le froid, même après en avoir fait trente fois le tour.

Nous sommes partis très tôt le samedi matin. Je voulais arriver le plus rapidement possible. Idée qui paraissait terrible la veille au soir en réglant le réveil à 5h45, mais merveilleuse finalement. Nous avons pris le bus pour aller à Göteborg, quatre heures de route accompagnées par le lent lever du soleil sur la neige fraiche. Ce voyage m’a rappelé l’excitation de mon périple en bus dans le Golden Circle en plein hiver islandais. J’ai encore en tête les images de la lumière de jour qui semble avoir du mal à se sortir du lit, qui s’étire, se remet sous la couette, et donne l’impression d’abandonner pour trainasser sous les draps plutôt que de complètement se lever. Il y a des couleurs vraiment particulières, ici, au lever du soleil. On dirait un crépuscule inversé. Un entre deux difficile à décrire mais qui m’émerveille à chaque fois. Autant dire que malgré le peu d’heures de sommeil de la semaine, je n’ai quasiment pas fermé l’œil du voyage. J’étais trop occupée à coller mon nez à la fenêtre en écoutant des chansons des années 60 (et à prendre des photos à mettre sur Instagram).



*Marché de Noël de Liseberg *

Les marchés de Noël ont finalement été un peu décevants – mais il faut avouer que la barre était placée haut avec ceux de Strasbourg. Nous en avons visité deux dans le centre, mais le meilleur était celui de Haga, un quartier fait de petites rues pavées pleines de cafés cosy. L’attraction touristique de Göteborg,  sans doute, mais comme je disais à une cousine il n’y a pas si longtemps, il faut relativiser ce qu’on appelle « touristique » en Suède… qui n’atteint jamais le niveau de ce qu’on peut connaitre en France. Dans une des rues, des stands avaient été installés, avec ce qu’on trouve habituellement sur les marchés de Noël, sans vin chaud ni flammenküche mais avec des empanadas… allez comprendre. Le lendemain, nous sommes allés à Liseberg, le parc d’attraction au cœur de la ville, également habillé aux couleurs de Noël. Là aussi, l’allée avec les stands était finalement petite, mais il y avait suffisamment de cafés et de restaurant pour nous réfugier quand nos mains étaient trop glacées, et nous gaver de gâteaux à la pomme, à la cannelle, et de chocolat chaud.



* Pause chaleur dans un café de Liseberg *

Finalement, ce qui nous aura le plus marqués à Göteborg, ce sera peut-être tout ce qui n’était pas suédois !

Nous sommes allés à l’Universeum, un musée qui abrite notamment une immense serre tropicale et de grands aquariums remplis d’une multitude de poissons, y compris des requins. Nous sommes restées des heures à nous balader dans la chaleur moite de cet endroit, à regarder les singes et les perroquets en liberté dans la serre tropicale, à frissonner devant les requins et les cobras (qui n’étaient pas en liberté, eux) et à nous rappeler nos souvenirs d’Indonésie et de la Monkey Forest, avec ses singes qui piquaient nos affaires pour les refourguer à des gardes qui font payer les touristes pour récupérer ce qu’on leur a volé. En plus des animaux, j’ai admiré dans cet endroit la discipline des visiteurs. Il n’y avait personne pour assurer la sécurité (où alors, ils étaient cachés dans les plantes), mais je n’ai pas vu une seule main se tendre pour caresser les plumes des flamands roses ou essayer de toucher les singes minuscules qui vivaient leur vie à 10 cm de nous. 


* Les occupants de l'Universeum *

Le soir, nous avons mangé dans un restaurant thaïlandais sur lequel j’avais littéralement flashé en passant devant : le Moon. L’intérieur était entièrement décoré de plantes tropicales et de lampions de toutes les couleurs. Il ne manquait plus que le sable et nous étions de nouveau à Padangbaï, à l’est de Bali, dans ce petit restaurant à côté de l’hôtel que nous avions loué, et dans lequel un Américain s’efforçait d’animer la soirée en grattant sur une guitare désaccordée pour accompagner sa voix tout aussi juste que les notes qu’il sortait de son instrument. Cette fois, nous étions en Suède, il faisait -10°C dehors, et je buvais le premier mojito depuis mon arrivée ici. Nous avons reparlé de nos voyages. De la vie ici. De la vie là-bas. Nous avons rêvé un peu en dévorant nos assiettes.

Je me souviens. Lorsque j’ai commencé à écrire dans mes carnets qui me suivent partout, j’ai tout de suite pris l’habitude de toujours noter le lieu, la ville et le pays dans lequel je me trouvais. J’avais une dizaine d’années, et c’était un peu déprimant d’écrire à chaque fois « Issy les Moulineaux, France », ou « Le Theil, Basse Normandie, France ». En fait, non, ce n’était pas déprimant parce que je ne rêvais pas spécialement de voyager à cette époque. J’avais l’esprit plus occupé par Leonardo DiCaprio et David Boreanaz. Mais c’était comme si je sentais que cette envie viendrait un jour. Chaque fois que j’allais dans un endroit différent, pour les vacances par exemple, je me forçais à écrire un texte, juste pour pouvoir noter fièrement un autre nom de ville. Comme une collection. C’est ça : j’ai commencé à collectionner les noms de lieux avant d’avoir envie de voyager.

Je ne sais pas exactement quand cette envie là est née. Peut-être au Danemark, dans cette école de musique dans laquelle je suis restée trois jours mais qui aura fait basculer beaucoup de choses dans ma vie. Ou en Islande, quelques mois plus tard, en regardant cette lumière paresseuse qui ne s’élevait jamais au-delà du doré sur les mottes de neige.  Cette lumière que j’ai retrouvée entre Lund et Göteborg et qui chaque fois me tire par la main pour me donner envie d’aller plus loin.



*Mojito on the Moon *

lundi 19 novembre 2012

19.11.2012 : Indonésie - Scandinavie




*Nusa Cenningan, Février 2012*



Je crois que je n’ai jamais réussi à bien parler de l’Indonésie.

Quand je suis rentrée en France après ces deux mois passés là-bas, je ne savais pas quoi raconter. La première chose que je décrivais, c’était cette incroyable excursion sur Nusa Penida, une petite île au large de Bali, entièrement préservée du tourisme qui recouvre sa grande sœur. J’ai souvent parlé de ce temple creusé dans la montagne même, et auquel on accédait en rampant dans un boyau rocheux, cette magnifique cathédrale de pierre dans laquelle un prêtre nous a accueillis et fait pour nous la célébration en partie en anglais. J’ai souvent raconté ces escaliers en fer fixés à flanc de falaise qui nous ont menés à une piscine naturelle, formée à une cinquantaine de mètres au dessus de la surface de la mer. J’ai parlé de l’ascension du mont Kinabalu en Malaisie, et du lever du soleil à 4 000 mètres d’altitude, après une marche éreintante éclairée à la lampe frontale. J’ai parlé de mon baptême de plongée à Bornéo, des spectacles de Kecak au crépuscule dans le temple d’Ulu Watu qui surplombe l’océan.

Mais en racontant tout ça, je n’ai rien raconté. En disant le spectaculaire, j’ai finalement manqué tout ce qui m’est resté de ce pays.

Je pense parfois aux nombreuses images que j’ai ramenées de ce voyage, et je suis toujours très émue quand elles me reviennent en tête. Je me souviens notamment très précisément de ce moment où, assise à l’arrière du scooter de Nyamuk, j’ai compris que je ne pourrai pas parler de l’Indonésie.

Nous traversions un village près de Sanur. Je regardais, je humais l’air, et je me suis soudain rendue compte que j’étais incapable de décrire ce que je voyais et ce que je sentais. Il n’y avait que des couleurs que je ne connaissais pas et des odeurs nouvelles. Je ne peux pas parler de l’Indonésie parce que je n’ai pas les mots pour le faire. Il me faudrait un nouveau champ lexical. C'était comme ouvrir les yeux pour la première fois. Je me sentais à la fois émerveillée et démunie. 

Hier soir, nous avons fait une soirée asiatique à la maison. J’ai cuisiné un plat plus ou moins inventé par mes soins et mis de la musique indonésienne. Et puis, nous avons sorti l’huile de jasmin. Ce parfum me rend folle : c’est la première odeur identifiée de ce voyage. Je venais de retrouver Nyamuk déjà bronzé et beau comme un dieu, et il m’avait conduite à la Taverna, un magnifique hôtel en bord de mer. Il y avait des fleurs de jasmin partout, sur le sol, dans les arbres et dans nos narines, et le gel douche avait aussi la même senteur. Quand j’ouvre cette bouteille d’huile de jasmin, la fraîcheur de notre maison sort du flacon, et avec elle, l’incroyable goût de l’ananas au petit déjeuner, les offrandes piétinées qui pourrissent sur les trottoirs, les apéros Bintang sur la plage, les fleurs coupées tenues entre les mains pendant la prière, le jaune, l’orange, le rouge, le vert, le bleu de l’eau de Nusa Lembogan, et puis le rose et or de cette même eau quand le soleil se couche. Les choses qui me sont restées, ce sont l'atmosphère et les détails au quotidien qui ont reconstruit un monde entièrement nouveau, merveilleux et déroutant - au premier degré. Il y a eu tellement d’odeurs, tellement d’images nouvelles que j’en ai fait une overdose. Au bout de quelques temps, le parfum du jasmin est devenu capiteux, et je me revois dire à Nyamuk : « Je ne me sens pas dans mon clan. »


*Nusa Penida, Février 2012*

Il y a eu des moments où je me suis sentie mal en Indonésie. Mais je n’arrive pas à savoir si c’est à cause du pays, ou parce que je savais que je ne pouvais pas rester – parce que mes études, parce que la Suède - et que je m'en voulais de ne pas pouvoir prolonger cette expérience.  Au bout du compte je ne garde en fait que le souvenir d'une ribambelles d'émotions fortes qui font paraître un peu pâle ce que j'ai vécu en déménageant à Lund. Et hier soir, les doigts plein de jasmin et les yeux rivés sur la flamme de la bougie, j’ai dit à Nyamuk que je regrettais de ne pas y être allée avec mon état d’esprit actuel. Que j’aimerais bien une deuxième chance.

Et puis ce matin, par jalousie peut-être, la Suède avait sorti ses plus beaux habits. Le soleil brillait sur un ciel bleu glacé et le paysage était recouvert de givre. J’ai écouté Ephemera – et j’en ai conclu que c’était quand même bien d'être ici aussi. 


*Lund, Novembre 2012*